‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 2 sur 106 · ISRAÉLITE · texte numérisé non relu

ISRAÉLITE

C'est son breuvage le plus doux.

Le calme , à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble , déplacé dans un sujet profane ; il faudrait s'émouvoir et employer le langage de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans la justice divine , et devient sublime.

Dieu rejeta sa race , Le retrancha lui-même , et vous mît à sa place.

Les phrases rejeter sa race , pour ne le plus protéger ; et le retrancha lui-même , pour le fit mourir , sont de véritables conquêtes pour la langue , quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage sacré.

C'est par un ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit :

» Dereliquerunt Dominum , blasphernaverunt sanctum Israël, abalienati sunt retrorsum. »

(*)Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint d'Israël ; ils se sont retirés.

( * ) Je me sers de la traduction du P. Berthier.

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La phrase ils se sont retirés ( abaîieiiati sunt rétro rsuin ) , est ici pour abandonner le culte.

Voici maintenant quelques expressions du même genre , tirées de J.-B. Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.

L'amliileux immodéré ,

Et des eaux du siècl^ altéré ,

N'ose paraître en sa présence.

(ode yi, liv. i". ) De ton dieu la haîne assoupie.

Est prête à s'éveiller sur toi.

(epode, iiv. V\ ) Tu peux de ta lumière auguste Eclairer les yeux du Juste, Rendre sain un cœur dépravé , En cèdre transformer l'arbuste , Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.

( ÉPODE , liv. 1". )

Tout le mo nde sent combien cette langue est belle et majestueuse , combien ces locutions de la colère qui s éveille sur quelquun^ le uase élu changé en un vase réprouvé, les eaux du sièrle , pour dire les vices ; combien, dis-je , elles sont particulières et inhérentes au gem^e sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible d'en employer quelques-imes dans les sujets profanes. Depuis quelque temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens des mots, en transportant, par exemple , des termes d'arts dans des sujets littéraires. Ces sortes de néologismes

enrichissent une langue , et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à Tesprit des images nouvelles. D'ailleurs , le génie peut tout. Poursuivons.

Ce Racine , si doux et si tendre, a souvent des expressions et des images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans :

Et sur mes faibles mains , fondant leur délivrance. Il me fait d'un empire accepter l'espérance.

Accepter V espérance cVun empire est une expression elliptique de la plus grande hardiesse.

Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles ,

Et que je mets au rang des profanations,

Leur table , leurs festins et leurs libations ;

Que même cette pompe où je suis condamnée ,

Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée.

Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.

Seule, et dans le secret je le foule à mes pietls ;

Qu'à ces vains ornemeiis , je préfère la cendre ,

Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.

Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par admirer combien il est hardi de dire, être condamné à lapojnpe. Le contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord; mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'eji^ pression,

(\1 ŒUVRKS

Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le second vers ,

Et que je mets au rang des profanations ,

est un peu lent , à cause de et que .qui en retarde trop la marche.

Seule , et dans le secret je le foule à mes pieds.

Le relatif le , dans ce vers , est un peu loin de son substantif. Celui-ci ,

Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre ,

pèche contre la syntaxe. On ne dit pas , auoir du goût au spectacle y mais a^oir du goût pour le spectacle. D'ailleurs , quaux pleurs que est désagréable. Disons pourtant que, du temps dé Racine, il était encore assez commun de dire a^^oir du goût à quelque chose, cchnme l'on dit encore, ai^oir regret à son argent^ à ses plaisirs passés; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de Racine. Enfin , le vers suivant mérite d'être remarqué.

Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.

L'usage voudrait ici le mot consacrés^ parce qu'on dit consacrer ses jours à la patrie , à la

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gloire^ et non pas dédier ses jours à la patrie ^ à la gloire. Cependant je suis bien loin de donner cette observation pour une critique ; jo trouve au contraire l'expression dédiés fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé Malherbe d'avoir dit , dans sa belle ode à Duperrier :

Le malheur de la fille , aux efifers descendue , Par un commun trépas, etc.

Je ne crois cej)endant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution , et dire le trépas dont personne nest exempt (*) C'est là, au contraire, ce qu'il ne lious faut pas; car nous voulons , aussi bien que nos pères , des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une plali tude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en résulte aucune beauté , la sévérité devient alors justice , parce que la licence , dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la faiblesse du génie : mais lorsqu'elles servent à donner un tourplus vif à l'idée, une plus grande précision au vers , on doit en faire la remarque pour ceux qui étudient la langue^ mais non pas les proscrire. Quel poète , par exemple , sacrifierait à la sévérité grammaticale l'expression de

(*) Principes de Utlciatiiie , liy. m , pag. 268.

Maynard , dans une très-belle Ode trop peu connue.

Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés. Fuis les injustes adorés , Et demeure toi-même à l'exemple du sage.

Et celle-ci, plus belle encore , de J. B. Rousseau:

Lançant vo^ traits venimeux, Osez, digne du tonnerre , Attaquer ce que la terre Eut jamais de plus fameux.

Injustes adorés y pour des hommes injustes que Von adore ; demeure toi-même , pour garde ton propre caractère ; enfin dignes du tonnerre , pour mériter d'être frappés de la foudre , sont des latinismes si Ton veut ; mais avant tout , ce sont des beautés, et dès-lors précieuses.

Racine dit :

L'affreux tombeau pour jamais les dévore.

Et ailleurs :

Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.

Un tombeau qui dévore , un outrage qui sert de degré aux honneurs , sont des hardiesses non seulement permises , mais admirées.

J'ai foulé sous les pieds, remords, crainfe, pudeur.

Ce vers est remarquable par le rapprochement dune action physique sur des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse : mais il faut avoir un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans le mauvais goût.

Ainsi puisse à jamais , contre tes ennemis , Le bruit de ta valeur te servir de barrière l

Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse de l'expression , et combien l'homme doit être grand , quand le bruit seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre non moins beau du même auteur :

Déjà de votre glcHre on adorait le bruit.

L'image suivante est remplie d'agrément : Il erre à la merci de sa propre inconstance.

Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance , (dans sa consolation à Charitée:

Et livriez de si belles choses •

A la merci de la douleur.

Et dans la première églogue de Segrais , on trouve deux vers charmans :

Errant à la merci de ses inquiétudes.

Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.

Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et l'autre.

Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot regorger ^ dans une acception que le style ntfble admet rarement.

On veri*&

Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

La phrase est parfaitement grammaticale , le verbe regorger est un verbe neutre , et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on peut dire : Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont /ait regorger Veaui^). Cependant le mot regorger s'emploie plus souvent au figuré , et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit: regorger d'or^ regorger de sang. En poésie, on a recours le plus souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir ; ici , au contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité , et sait encore par- là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son génie , avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop négligée par les jeunes littérateurs.

Hydaspe dit à Aman :

L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?

(*) Dict. de l'Jcad.

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