‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 23 sur 106 · LÀ VRAIE SAGESSE · texte numérisé non relu

LÀ VRAIE SAGESSE

C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage ; Il en faut convenir ; mais ce bonheur si doux. Chez le& Grecs autrefois l'était bien davantage : Il laissait partager tous les plaisirs des fous. L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse, Chez oc peuple charmant, moins ennuyé que nous^

DE CHAMFORT. I /jy

Était le prix de la sagesse.

Mais ne serait-ce point la sagesse en eflet ?

Et pourquoi non ? Consultons les sept sages : Leur nom , sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.

IS'avons-nous pas oublié net

Et leurs écrits et leurs ouvrages ?

On parle encor de leur banquet.

Socrate qui le remarquait,

Un jour alla chez Aspasie , Qui ne voulait jamais être que son amie. Il entre : elle brodait , dans ce goût élégant , Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvelé y Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.

« Hé bien ! dit-il en s'approchant,

Serez-Yous donc toujours la même?

Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus ? Et d'autres vœux jamais ne seront entendus ! Quoi ! n'être que Fami de l'objet que l'on aime ! Encor si votre cœur savait , ainsi que nous , Mêlera l'amitié des mouvemens plus doux ! Car toujours dans notre ame un grain de convoitise

Assaisonne, quoiqu'on en dise, Cette pure amitié que nous ayons pour vous ? Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés Sur le canevas sont fixés :

Parlez , daignez au moins m'apprendre Pour quel heureux moriej|VOS mains, dans ce moment... — Pour qui? dit Aspasie avec étonnemenl. Eh ! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre; C'est pour... — Hé bien ? — Pour un de mes amis. — Pour un de vos amis ! Achevez de m'instruire , Dit Socj;ate avec un souris ?

Parlez. — Eh bien I c'est vous, puisqu'il faut vous !e dire . s

Le plûlosophe , au comble de ses vœux, Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire , Quand , par bonheur pour lui , le sage est amoureux.

Ll JOUISSAINCE TARDIVE.

Je te disais: « Cloé, prends mes leçons, prends-moi ;

Tu ris : de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi ;

Use de ton printemps : chasteté , c'est vieillesse ,

Pour les femmes surtout. » Cloé ne m'a point cru;

Les roses de son teint, hélas! ont disparu :

Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.

Moins belle et plus sensible , au ii idi de ses ans ,

Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.

Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.

Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;

II lui faut des plaisirs et non des passe-temps.

Le passe-temj^s l'ennuie , un soupir la soulage;

Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,

Lui parle du pa se , lui dit : « C'est bien dommage ! »

Un débir inquiet le lui dit davantage.

J'ai vu tor^d^er sur moi ses regu-ds languissans.

J'ignore si je plis; je vois que j'intéresse :

Sa longue indificr»'nce est un poid> qui l'oppresse.

A nus vœux négligés elle a^coAle un reiiiet,

Ses s( ns airlenl s» n cœur à trahir son secrtt;

Son repenlir tardif ressemble à la tendresse.

«Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé ,

Mon cœur, mes souvenirs le rendent la jeunesse ;

Donne-moi ce que j'.iimc , ou bien ce que j'aimai. »

DE CnAMFORT. I 49

Page 1