LE SAUT DE LA SOUPENTE
Dans le lit nuptial ^ après maintes façons, Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée , S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée ; Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons :
On pleure, on crie , on se lamente Au moindre mouvement que veut faire un époux ; Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente. Ce serait I)ien autre peine entre nous. Témoin notre épouse nouvelle.
Modestement tapie au bord de la ruelle , Dans le ferme projet de faire le dragon , Si Biaise seulement lui prenait le menton ,
Et qui voyant le discret personnage, A l'autre bord du lit établir son quartier , Ne put tenir son fier , et le cœur plein de rage.
Venait, aventurant près du sot écolier , D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
Point n'entendait le pauvre sire Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen, Ce que su femme voulait dire, En lui serrant les genoux et la main :
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II allait s'endormir, lorsque notre épousée Prit le parti, de crainte d'accident, De s'expliquer, sans doute en bégajfant (Car enfin , femme encor doit être embarrassée). « Eh bian î que ferions-nous... là... pour rire un instant ? Qu'en dis-tu > Biaise ? — Oh oui ; c'est forlbien dit, voirment. Eh bian ! voyons : queu divertissement?... Un jour de noce il faut une fête complette ; Allons... » Et de sauter du lit de la pauvrette. «Où cours-tu?.. .Laisse-moi. Mais encore... quel sot!.. — J'ons des pommes dans la soupente, Tu les aimes, j'y vole , et tu seras contente : Vois-tu , j'entends à demi mot. »
Notre benêt monte à l'échelle ; Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas , Tire d'abord l'échelle à bas :
«Charche; nigaud; charche, dit-elle; »
Et puis se remet dans ses draps.
Un bon vivant , sûr de plaire à la belle , Qui , pour se divertir un peu , S'était caché dans la rueile, Voyant qu'Amour lui faisait si beau jey , Sort brusquement de sa cachette , Se glisse au lit de la fillette , Et d'un baiser vous accole Perretle; «Paix, dit-il , paixl c'est Lucas ; A mes transports ne te dérobe pas ; C'est un bon compagnon , un amant qui remplace
Un mari sot et tout de glace. »
Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
Mais elle eut éveillé sa mère Qui couchait, voyez- vous , dans le même taudis.
Le plus prudent était donc de se taire , Et Perrt'Ue se tut. Perrette se taisant , Lucas va son chemin , Lucas marche en avant ; Et tandis que , bloti dans sa soupente , Ne pensant pas à son malheur, L'époux cherche des fruits , l'amant cueille une fleur Qu^avec ravissement lui cède son amante. La bonne mère aux écoutes était :
« Eh mais ! pas trop mal ce me semble; Bhiise n'esl pas si sot qu'on le contait , En besogne il va tout fin droit; Pour ma fiile plus je ne tremble ; De ce train-là , tredanie , y moudfont bien ensemble.
— Bon, disait-elle , au plus fa'ble soupir Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette ; Au moiiulr*^ bruit de la couchette.
— Bon , toujours bor)... queunocel queu plaisir ! Et piiis, ma Tdle est raisonnable; Y sont fort ])ian siir ce ton-là , Il est pressant . elle est traitable , Y ne disont plus riau... ma fi , les y voilà. » Bien ju^le au fond pen.-ait la bonne dame ; Précisément l'affaire en était-là.
î^Lais l'époux n'avait part à ce grand opéra , Le benêt ramassait des pommes à sa femme. Chargé comme nu mulel , cnfiu le bon chrétien
Cherche l'échelle et ne trouve plus rien. Il appelle Perrette , et puis sa belle mère ; Perrette ne dit mot , fait sortir son galant ; Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire , La bonne mère , hélas î qui croit chacun content , A son beau fils répond en demandant :
DE Cil A Al FORT. IDC)
« Quelle nouvelle .. est- tu bien là, moQ gendre ? — Oh! palsanguienne , en vérité , J'y suis monté; Mais je ne sais comment tlescendre.
— Eh ! glisse-toi, nigaud, sur le côté. — Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère, Grand merci... Pa-ta-tra , mon benêt tombe à terre. » Au bruit de cette chute, aux cris de mon lourdaut. Mère effraj^ée, et fdle en peine , Du lit à bas ne font qu'un saut , Et vont , sans savoir où , comme la peur les mène. Une lumière enfin vient les rassembler tous , Et montre à la mère étonnée.
Biaise étendu loin du lit d hyménée, Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.
<' Eh mais , lui dit la mère impatiente , Quel saut as-tu donc fait?.. — Le saut de la soupente. »
La mère regarda Perrette et la comprit ; Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
Et répoux seul , plus sot que d'ordinaire , Froissé, raillé , trompé, fut se remettre au lit. Sans rien comprendre à cette affaire.