‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 30 sur 106 · LE LINCEUL DU PÈLERIN · texte numérisé non relu

LE LINCEUL DU PÈLERIN

HtLÈNE, de pleurs inondée, Songeait au courageux Mainfroi .

Qui , dans les champs de la Judée, Combattint au nom de la foi.

6o OEUVRKS

« Dût ma fuiiesle impatience , Disait-elle, aggraver mon sort , Dieux qui m'enviez sa présence , Rendez-le moi vivant ou mort.

Beau manoir , opulens domaines ,.

Présens que m'a fait son amour, Coteaux rians, fertiles plaines , Que j'aperçois de cette tour, Ne m'étalez point vos richesses S'il ne doit plus les partager ; De ses regards , de ses caresses , Pouvez-vous m^ dédommager ? »

La nuit allait couvrir la terre.

Enveloppé d'un noir manteau, Un pèlerin, au front sévère , Aborde un page du château :

— « Page , va dire à ta maîtresse , Un pèlerin daignez ouir;

De l'objet qui vous intéresse 11 voudrait vous entretenir.

— Bon pèlerin , à mon veuvage , Quelle allégeance apportez-vous?

— J'ai vu ridumèen rivage, J'ai vu combattre votre époux.

— Ah ! rendez la paix à mon âme ; Quand finiront tous ces combats?

— Votre époux le sait , noble dame Mieux que personne d'ici bas.

— Oh! combien de ûèchcs aiguës Ont dû l'atteindre et le blesser!

— Les blessures qu'il a reçues, Jà n'est besoin de les panser.

DE CHAMFORT. lOl

— Mais d'où vient, parlez-moi tans feinte, Ne m'apportez-vous de sa part , Ni vrai morceau de la croix sainte , Ni perles fines , ni brocard ?

— Je n'ai brocard , ni perle fine ; Tout ce que j'ai pour vous , hélas !

C'est qu'aux champs de la Palestine Votre époux attend le trépas.

A ces mots, Hélène éperdue Remplit le château de ses cris; Les pleurs ont obscurci sa vue , La douleur trouble ses esprits.

— « Oh, pèlerin 1 malheur t'advienne, Pour m'avoir dit ces mots affreux!

M ais ne vas pas penser qu'Hélène

Demeure oisive dans ces lieux.

Dût ma funeste impatience

Aggraver l'horreur de mon sort.

Je jouirai de la présence

De mon époux vivant ou mort.

Page chéri, je t'en conjure.

Cherche-moi, dans tout le canton ,

D'un pèlerin l'humble chaussure,

La robe grise et le bourdon.

Que ces réseaux d'or et de soie,

Ces franges, ces rubans, ces fleurs.

Tous ces atours faits pour la joie ,

Cessent d'insulter à mes pleurs.

Coupe ma longue chevelure,

Prends mon collier, prends mes bijoux,

Quelque fatigue que j'endure,

Je veux aller voir mon époux.

l b2 OEUVJIES

Dût ma funeste impatience Aggraver l'horreur de mon sort »

Je veux jouir de sa présence , Et Tejnbrasser vivant ou mort.»

Etonné d'un amour si tendre, Le péleiin lui dit : « Restez, Restez, de grâce; et pour m'entendra, Calmez vos sens trop agités :

«( Por'e mes adieux à ma l'emme, « Me dit votre époux expirant; « L'instant d'après il rendit l'ûme , « Cet anneau d'or est mon garant.

— « Comment , ô ciel ! le méconnaître? Il vient de moi cet anneau d'or ,

II n'aurait pas changé de maître, Si mon époux vivait encor.

Mais que cette douceur dernière Aggrave ou non mon triste sort :

Je n'ai pu fermer sa paupière; Je veux le voir après sa mort.

— Abjure un projet inutile.

En vain ton cœur brûlant d'amour Presserait son cœur immobile ; Tu ne saurais le rendie au jour.

Vas , songe à conserver les charmes; A ton destin résigne loi ; Ne gémis plus, sèche ter, larmes; Chacun est ici bas pour soi.

— Respectez ma douleur amèrc ; Cruel, ne m'opposez plus rien.

Dussé-je accroître ma misère.

J'irai voir mon unique bien. »

DK crî\Mi'Oiir. i63

Après un moment de silence, « Ma fille , dil le pèlerin , ïu peux jouir de sa présence , Sans aller au bord du Jourdain.

— Parle , ô mon ange tutélaire :

Fais qu'il paraisse devant n:oi!

Mon or , mes joyaux, mon douaire.

Toute ma fortune est à loi. »

L'étranger, fourbe autant qu'avare, Un livre ouvert devant ses yeux, Feint de lire un jarg:)n ])arbare

Des secrets émanés des cieux.

— De t n époux l'ombre fidèle En ces lieux erre nuitamment.

Mais la terreur marche avec elle; Un linceul est son vêtement.

■ — IS'importep exauce ma prière.

Ah ! dussé-je aggraver mon sort; Je n'ai pu fermer sa paupière, Je veux le voir après sa mort.

— Ce soir il promet d'apparaître Où sont inhumés tes vassaux.

Cours aux j^ieds du souverain maître, Former des vœux pour son repos.

Q(jand la nuit deviendra plus sombre.

Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,

Et sans approcher de son ombre, Qu'il te sufiise de la voir. »

Dans sa chapelle solitaire , Long-temps Hélène , avec ferveur, Compte les grains de son rosaire, Gu s'abandonne à sa douleur.

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Puis d'un fol espoir abusée , Au souffle d'un Yent glacial , Les cheveux baignés de rosée , Elle arrive à l'enclos fatal.

L'astre des nuits éclaire à peine La cime de ces vieux ormeaux; On n'entend au loin dans la plaine Que le bruit du vent et des eaux; Et dans un coin du cimetière, Hélène qui répète encor :

ft Je nai pu fermer ta paupière ; Je viens te voir après ta mort. »

A vingt pas d'elle se présente Un fantôme vêtu de blanc ; Elle pousse un cri d'épouvante, Et tombe morte au même instant.

Le pèlerin ( que Dieu punisse ) Jette le linceul imposteur, Et maudissant son avarice , S'enfonce un poignard dans le cœur.

L'ARMEMENT mUTILE.

Maître Gaspard , marchand et marguillier, A cinquante ans désirant faire souche, Prit jeune femme l'an dernier , Digne en tout point de l'honneur de sa couche. Gertrude était son nom, elle avait mille attraits, Œil bien fendu , petite bouche , Les dents d'ivoire , le teint frais;

DE CHAMFORT. l65

<iaspard ayant de la bourgeoise garde Été sergent , en certain coin Conservait avec soin Sa vieille épée avec sa luillebarde ; Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur, A sa femme il racontait comme , En telle année, il avait eu l'honneur De garder le logis de tel ou tel seigneur ; Que dans son temps il était très-bel homme , Mais qu'il paraissait bien plus beau.

Quand il avait cocarde à son chapeau.

Dans la ville , par aventure Revient un jeune jouvenceau, Leste, bien fait, et d'aimable figure, L'œil tendre , et pourtant un peu fier ; Bref , il était d'une tournure A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver : De plus il était militaire.

Il vit Gertrude , et bientôt les désirs Vont leur train ; et suivant la coutume ordinaire, Par tendres regards , doux soupirs.

Il fait ses efforts pour lui plaire ; Il fait plus : certain soir, il la trouve à l'écart ; Il dit que , par Tamour percé de part en part , Il va mourir, si la belle ne cède , Et ne lui donne un doux et prompt remède. Avec courroux la belle entend son cas; En vain lui plaît le personnage ; Vertu de femme aimé à fuire fracas ; Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage : «Allez , monsieur , n'espérez pas Qu'à mon mari fe fasse un tel outrage ; V. Il

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Apprenez que , depuis que je suis en ménage, Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas. »> Le drôle ne perd point courage; Il sait que des femmes l'honneur Est un brouillard^ une vapeur, Qui sur la mer des préjugés s'élève, Et se dissipe à la chaleur Des rayons de l'amour , quand cet astre se lève. Le soir Gertrude étant avec Gaspard,

Fière d'avoir fait résistance.

Va lui conter l'amour de l'égrillard , Comme elle a su le tancer d'importance, Et que n'étant point femme à faire un tel^écart , Elle a bien dans son coeur éteint toute espérance. «Parbleu ! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard, Voyez un peu l'impertinence ; Vouloir de moi faire un cornard!

Je veux punir son insolence.

S'il revient , finement attire le gaillard : Par un demi-soupir ou par un doux regard , Il te faut ranimer sa tendre pétulance;

S'il te demande un rendez-vous, Feins l'embarras de quelqu'un qui balance , Et dont l'amour amollit le courroux ; Lui même il se viendra livrer à ma vengeance ; Caché près de ton lit , armé jusques aux dents, Nous verrons à quel point il porte l'impudence ; Et je saurai , quand il en sera temps , Châtier son incantinence; Ne vas pas craindre à contre-temps , Par quelques privautés de blesser la décence; Il payera cher ces doux instans.

DK CnAMFOÎlT. 167

Sans scrupule , laisse-le faire :

L'arrêter sera mon affaire. >»

Gertrude promet d'obéir.

Le lendemain, pressé par le désir, L'amant revient chanter sa litanie.

Il reçoit un baiser sur la bouche chérie ;

On gronde à peine : et sa flamme enhardie Prétend aller de faveur en faveur.

On l'arrête , et sa douce amie Promet le lendemain de combler son ardeur. Le soir, la docile Gertrude Ne manque pas de dire à son époux

L'heure et l'instant du rendez-vous.

c Bon , dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude , Quand il viendra se rendre à l'atelier ?

— Ne craignez rien, j'y prendrai garde. * Maître Gaspard monte au grenier Y prend sa vieille hallebarde, Un sabre , un casque et son cimier ; Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire ; Il paraît à ses yeux un Achille , un César ; Il met flamberge au vent , pousse en l'air et s'admire. Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard. L'heure approchant, il va , dans la ruelle, De vengeance altéré, se mettre en sentinelle. Le galant vient, Gertrude se repent D'avoir, par sa coupable adresse , Conduit au piège qui l'attend Amant si plein de gentillesse ; JVIai( trop tard vient ce repentir :

Maîtie Gaspard est trop près d'elle Pour qu'elle puisse l'avertir ,

i6S OEUVIlKS

Sans s'exposer à paraître infidèle.

Elle ne peut , dans cette extrémité > Qu'espérer en la providence Qui, mieux que l'humaine prudence, Peut nous tirer de la calamité.

Le jouvenceau que le désir embrase, Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase . Veut sans délai lui prouver son ardeur. Elle résiste autant que le veut la pudeur ; Et puis enfin... enfin elle s'arrange.

L'amant alors tire de ses goussets A deux coups deux bons pistolets , En lui disant: « Voilà , mon ange, De quoi punir les indiscrets , S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets. » Notre époux sent alors que le front lui démange ;

Mais par respect pour les armes à feu, En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu ,

Tremblant et respirant à peine , De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine. L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,

De Gertrude louant les charmes , L'embrasse, et sort en reprenant ses armes. Gaspard lâchant alors la bride à son couroux , Apostrophe Gertrude, et lui dit : «Osez-vous, Après un tel forfait , lever sur moi la vue ?

— A tort vous êtes mécontent , Que ne l'empêchiez-vous , dit Gerlrude à l'instant , Au lieu de rester à froid comme une statue?

— Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer ?

— Armé de pied en cap , quand la p"ur vous entrave , Simple femme , comment pouvais-je être plus brave ?

Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer ;

C'est par votre rodomontade

Qu'en ce jour je perds mon honneur; Sans vos ordres , jamai?, ma vertu , ma pudeur , N'auraient souffert une telle incartade;

iMais de pareille lâcheté Les tribunaux me feront bien justice ;

Il me faut une indemnité Poar mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice. »

Gaspard t-entanl qu'il avait tort ,

Et craignant que sa turpitude Ne transpirât par le bouillant transport

Du courroux que montrait Gertrude .

Pour l'appaiser se fit effort , Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde ; Mais il ne put détacher sa cocarde.

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