LA PEUR DE LA MORT
Auprès d'un bois écarté, solitaire , Ln bûcheron, pauvre comme il ou est , Avait construit une frOle chaumière , Où tous les soirs le bonhomme traînait Son lourd fagot , sa faim et sa misère. Cela soit dit sans afïïiger ton cœur:
Car mon dessein n'est tel , ami lecteur. Le foreslier veuf et content de l'êlie , N'avait qu'un fils , l'espoir de .ses vieux ans : C'était Janot. Dans le réduit chan)pêtre , Sous le taillis où le ciel l'a fait naître , Tl a déjà compté quinze printemps , Et voit , dit-on , le seizièuie paraître , Plus beau pour lui que tous les précéden--,
Trop faible er.cor pour porter la coigaée. Mais de bonne heure au travail façonnée, Tantôt sa main donne au flexible osier, En se jouant , la forme d'un panier :
Tantôt il sème autour de son asile , Non pas des fleurs, mais un légume utile Que l'appétit assaisonne au besoin ,
Et pour compagne Annette sa cousine, Rose naissante ; elle était orpheline Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui. Tout beau, conteur, va dire un petit maître ; De sa beauté vous ne nous dites mot : Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot. Belle ! eh qu'importe ? a-t-on besoin de l'être A quatorze ans ? mais Annette l'était , Sans le savoir. Ahl je n'ose le dire : Une fontaine avait pu l'en instruire.
Sur ce point là si Janot se taisait , Dans ses regards elle avait pu le lire. Concluons donc qu'Annette s'en doutait.
C'était beaucoup : élevé sans culture , Germe tombé des mains de la nature , Ce couple heureux ne savait presque rien , A ses penchans se livrait sans mesure, Et conservant une âme libre et pure Faisait sans choix et le mal et le bien. Un jour de ceux que le printemps ramène , Qui semblait naître exprès pour les plaisirs. Nos deux enfans que le destin entraîne, S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne, y respiraient sous l'aîle du zéphir.
DE CHAMFORT. T'y 5
Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine
Devint pour eux le souffle du désir.
« Ma chère Annette, hélas! dans le bocage
J'étais venu pour goûter la fraîcheur ,
Disait Janot; mais toute sa chaleur
Nous a suivis sous le naissant feuillage.
— Moi , dit Annette, à ces gazons nouveaux
Je demandais un moment de repos ;
Mais le sommeil a trompé mon attente;
Le sommeil fuit ma paupière brûlante.
C'est pourtant là qu'hier je m'endormis :
Mais j'étais seule, et ta main caressante
N'y pressait pas ainsi ma main tremblante ;
A mes genoux tu ne t'étais pas mis.
Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre
Le calme heureux que nous venons chercher. »
Pauvres enfans ! quel espoir est le vôtre ?
Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.
]*our un moment aux vœux de sa cousine
Janot sourit ; mais la belle orpheline
Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.
Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre ;
S'il fait lui-même un pas pour la quitter,
Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.
Bref^ le fripon est encore à ses pieds.
Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre :
«Nous séparer! cesse de le prétendre ,
Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;
N'ordonne pas que je m'éloigne encore ;
Dans ce moment plein d'un trouble inconnu ,
A tes genoux je me sens retenu
Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.
rb OEUVRES
Demeure, Annette, ou bien je vais mourir. — Mourir ! quel mol, cria la jeune amante ! Quel mot affreux à côté du plaisir !
Et quelle image , hélas ! il me présente ! Quand on est mort, sais-tu bien comme on est? Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère ; J'étais bien jeune alors, mais le portrait De mon esprit ne s'effacera guère.
Sans mouvement et ne respirant plus , On a les pieds et les bras étendus , D'un voile épais la paupière courerte.
Les y« ux éteints et la bouche entr'ouverte.» A ce portrait bien fait pour l'alarmer, Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:
«S'il est ainsi , dit-il , ma chère Annette , Ne mourons pas, vivons pour nous aimer. » Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte, Sont ranimés par les brûlans désirs.
Triste raison , mère de la contrainte , N'approche pas de cette aimable enceinte ; Et toi, nature, appelle les plaisirs :
Mais je les vois et la fête commence.
Des deux côtés d'abord mômes soupirs , Mêmes sermens d'éternelle constance.
Aux tloux propos succède le silence ; Mille baisers échauffés par l'amour, Sont pris , rendus et repris tour-à-tour ; Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.
Les vents légers, complices de ses feux , Ont dévoilé tous les charmes d'Annette ; L'un en jouant fait flotter ses cheveux , L'autre s'envole avec sa colère tte ;
DE CITAMFORT. I^r
Le plus hardi chatouille ses pieds nus,
Un peu plus haul adroitement se glisse,
Baise en passant l'albûtre de sa cuisse,
Et monte enfin au temple de Vénus.
Janot le sut ; mais le lieu de Cythère
Vient l'arracher à ce guide incertain.
En lui mettant l'encensoir à la main ,
Les yeux fermés le mène au sanctuaire*
Arrête , arrête ^ ô peintre téméraire !
La volupté t'en impose la loi ,
De ses attraits respecte le mystère.
Fils de Cypris , dissipe ton efl'roi ,
Vas , je sais être aveugle comme toi ;
Et tes laveurs m'ont appris à me taire.
Charme puissant des plaisirs défendus ,
De nos crayons vous n'avez rien à cfiiindre;
Quand on vous goûte, hélas! r»eut-on vous peindre!
Peut-on vous peindre en ne vous g lûtfintplus ?
Dans les transports de la première ivresse ,
Janot sans force et non pas sans désir ,
Suivant de près la trace du plaisir.
Le cherche encre au sein de sa maîtresse.
Annet e, hélas ! sur les galons fleuris ,
Ne répond plus à des caresses vaines ,
Le doux poison répandu dans ses veines
Tient à la fois tous ses sens engourdi*.
L'amant novice à l'instant se rappelle
Les traits aflreux dont elle a peint la mort,
Soulève , presse , avec un tendre effort ,
Contre son cœur, un des bras de la belle.
Croit hii donner une chaleur nouvelle ;
Le bras échappe et tombe sans ressort ,
ïn8 OEUVRES
« Annelte ! Annette ! » En vain sa roix l'appelle; Janot, trop sûr de son malheureux sort, Reste un moment immobile comme elle.
Tout en impose à sa crédulité.
Les yeux fixés sur ceux de sa cousine N'y trouvent plus celte flamme divine, Qui tout-à-l'heure animait sa beauté :
<( Annette est morte ! hélas ! je l'ai perdue. S'écrie alors l'amant épouvanté.
Triste tableau qu'elle offrait à ma vue, Deviez-vous être une réalité !
Annette est morte, et c'est moi qui la tue. Qui que tu sois dont l'immense pouvoir Rend à nos champs leur première verdure , Annette est morte et tu l'as dû prévoir ! Fais la revivre ainsi que la nature ! » J^n exprimant ces frivoles regrets , Ces vains désirs , de larmes il arrose Le front d' Annette et ses mornes attraits , Baise en tremblant sa bouche demi-close. Anne s'éveille ! hélas! ce tendre mot Est le premier que ses lèvres prononcent, Et le second que les soupirs annoncent Plus tendre encore est celui de Janot.
«Elle revit! Annette m'est rendue I Tristes regrets , vous êtes effacés; Elle revit, tous mes maux sont passés.
Plaisirs , rentrez dans mon âme éperdue. » A ce discours Anne n'a rien compris.
Et sur Janot fixant un œil surpris , Accompagné d'une voix ingénue, « Que veni-tu dire Pet quel est ce transport?
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Moi j'étais morte ! — Oui, tout comme la mère, Tu ne l'es plus et je bénis mon sort. — Si c'est ainsi, répond la bocagère.
Que l'on arrive à son heure dernière, On est bien sot d'avoir peur de la mort.