‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 33 sur 106 · LA PEUR DE LA MORT · texte numérisé non relu

LA PEUR DE LA MORT

Auprès d'un bois écarté, solitaire , Ln bûcheron, pauvre comme il ou est , Avait construit une frOle chaumière , Où tous les soirs le bonhomme traînait Son lourd fagot , sa faim et sa misère. Cela soit dit sans afïïiger ton cœur:

Car mon dessein n'est tel , ami lecteur. Le foreslier veuf et content de l'êlie , N'avait qu'un fils , l'espoir de .ses vieux ans : C'était Janot. Dans le réduit chan)pêtre , Sous le taillis où le ciel l'a fait naître , Tl a déjà compté quinze printemps , Et voit , dit-on , le seizièuie paraître , Plus beau pour lui que tous les précéden--,

Trop faible er.cor pour porter la coigaée. Mais de bonne heure au travail façonnée, Tantôt sa main donne au flexible osier, En se jouant , la forme d'un panier :

Tantôt il sème autour de son asile , Non pas des fleurs, mais un légume utile Que l'appétit assaisonne au besoin ,

Et pour compagne Annette sa cousine, Rose naissante ; elle était orpheline Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui. Tout beau, conteur, va dire un petit maître ; De sa beauté vous ne nous dites mot : Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot. Belle ! eh qu'importe ? a-t-on besoin de l'être A quatorze ans ? mais Annette l'était , Sans le savoir. Ahl je n'ose le dire : Une fontaine avait pu l'en instruire.

Sur ce point là si Janot se taisait , Dans ses regards elle avait pu le lire. Concluons donc qu'Annette s'en doutait.

C'était beaucoup : élevé sans culture , Germe tombé des mains de la nature , Ce couple heureux ne savait presque rien , A ses penchans se livrait sans mesure, Et conservant une âme libre et pure Faisait sans choix et le mal et le bien. Un jour de ceux que le printemps ramène , Qui semblait naître exprès pour les plaisirs. Nos deux enfans que le destin entraîne, S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne, y respiraient sous l'aîle du zéphir.

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Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine

Devint pour eux le souffle du désir.

« Ma chère Annette, hélas! dans le bocage

J'étais venu pour goûter la fraîcheur ,

Disait Janot; mais toute sa chaleur

Nous a suivis sous le naissant feuillage.

— Moi , dit Annette, à ces gazons nouveaux

Je demandais un moment de repos ;

Mais le sommeil a trompé mon attente;

Le sommeil fuit ma paupière brûlante.

C'est pourtant là qu'hier je m'endormis :

Mais j'étais seule, et ta main caressante

N'y pressait pas ainsi ma main tremblante ;

A mes genoux tu ne t'étais pas mis.

Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre

Le calme heureux que nous venons chercher. »

Pauvres enfans ! quel espoir est le vôtre ?

Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.

]*our un moment aux vœux de sa cousine

Janot sourit ; mais la belle orpheline

Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.

Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre ;

S'il fait lui-même un pas pour la quitter,

Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.

Bref^ le fripon est encore à ses pieds.

Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre :

«Nous séparer! cesse de le prétendre ,

Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;

N'ordonne pas que je m'éloigne encore ;

Dans ce moment plein d'un trouble inconnu ,

A tes genoux je me sens retenu

Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.

rb OEUVRES

Demeure, Annette, ou bien je vais mourir. — Mourir ! quel mol, cria la jeune amante ! Quel mot affreux à côté du plaisir !

Et quelle image , hélas ! il me présente ! Quand on est mort, sais-tu bien comme on est? Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère ; J'étais bien jeune alors, mais le portrait De mon esprit ne s'effacera guère.

Sans mouvement et ne respirant plus , On a les pieds et les bras étendus , D'un voile épais la paupière courerte.

Les y« ux éteints et la bouche entr'ouverte.» A ce portrait bien fait pour l'alarmer, Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:

«S'il est ainsi , dit-il , ma chère Annette , Ne mourons pas, vivons pour nous aimer. » Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte, Sont ranimés par les brûlans désirs.

Triste raison , mère de la contrainte , N'approche pas de cette aimable enceinte ; Et toi, nature, appelle les plaisirs :

Mais je les vois et la fête commence.

Des deux côtés d'abord mômes soupirs , Mêmes sermens d'éternelle constance.

Aux tloux propos succède le silence ; Mille baisers échauffés par l'amour, Sont pris , rendus et repris tour-à-tour ; Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.

Les vents légers, complices de ses feux , Ont dévoilé tous les charmes d'Annette ; L'un en jouant fait flotter ses cheveux , L'autre s'envole avec sa colère tte ;

DE CITAMFORT. I^r

Le plus hardi chatouille ses pieds nus,

Un peu plus haul adroitement se glisse,

Baise en passant l'albûtre de sa cuisse,

Et monte enfin au temple de Vénus.

Janot le sut ; mais le lieu de Cythère

Vient l'arracher à ce guide incertain.

En lui mettant l'encensoir à la main ,

Les yeux fermés le mène au sanctuaire*

Arrête , arrête ^ ô peintre téméraire !

La volupté t'en impose la loi ,

De ses attraits respecte le mystère.

Fils de Cypris , dissipe ton efl'roi ,

Vas , je sais être aveugle comme toi ;

Et tes laveurs m'ont appris à me taire.

Charme puissant des plaisirs défendus ,

De nos crayons vous n'avez rien à cfiiindre;

Quand on vous goûte, hélas! r»eut-on vous peindre!

Peut-on vous peindre en ne vous g lûtfintplus ?

Dans les transports de la première ivresse ,

Janot sans force et non pas sans désir ,

Suivant de près la trace du plaisir.

Le cherche encre au sein de sa maîtresse.

Annet e, hélas ! sur les galons fleuris ,

Ne répond plus à des caresses vaines ,

Le doux poison répandu dans ses veines

Tient à la fois tous ses sens engourdi*.

L'amant novice à l'instant se rappelle

Les traits aflreux dont elle a peint la mort,

Soulève , presse , avec un tendre effort ,

Contre son cœur, un des bras de la belle.

Croit hii donner une chaleur nouvelle ;

Le bras échappe et tombe sans ressort ,

ïn8 OEUVRES

« Annelte ! Annette ! » En vain sa roix l'appelle; Janot, trop sûr de son malheureux sort, Reste un moment immobile comme elle.

Tout en impose à sa crédulité.

Les yeux fixés sur ceux de sa cousine N'y trouvent plus celte flamme divine, Qui tout-à-l'heure animait sa beauté :

<( Annette est morte ! hélas ! je l'ai perdue. S'écrie alors l'amant épouvanté.

Triste tableau qu'elle offrait à ma vue, Deviez-vous être une réalité !

Annette est morte, et c'est moi qui la tue. Qui que tu sois dont l'immense pouvoir Rend à nos champs leur première verdure , Annette est morte et tu l'as dû prévoir ! Fais la revivre ainsi que la nature ! » J^n exprimant ces frivoles regrets , Ces vains désirs , de larmes il arrose Le front d' Annette et ses mornes attraits , Baise en tremblant sa bouche demi-close. Anne s'éveille ! hélas! ce tendre mot Est le premier que ses lèvres prononcent, Et le second que les soupirs annoncent Plus tendre encore est celui de Janot.

«Elle revit! Annette m'est rendue I Tristes regrets , vous êtes effacés; Elle revit, tous mes maux sont passés.

Plaisirs , rentrez dans mon âme éperdue. » A ce discours Anne n'a rien compris.

Et sur Janot fixant un œil surpris , Accompagné d'une voix ingénue, « Que veni-tu dire Pet quel est ce transport?

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Moi j'étais morte ! — Oui, tout comme la mère, Tu ne l'es plus et je bénis mon sort. — Si c'est ainsi, répond la bocagère.

Que l'on arrive à son heure dernière, On est bien sot d'avoir peur de la mort.

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