L'ILLUSION DU CLOITRE
Désir de fille est un feu qui dévore ,
Désir de nonne est cent fois pis encore , A dit certain auteur D'immortelle mémoire.
Des recluses suitout il connaissait le cœur, S(m enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur; i^t quiconque lira cette pieuse histoire, Va s'écrier avec notre ducteur :
Désir de fille est an feu qui dévore ,
Désir de nonne est cent fois pis encore.
Lne belle au cœur tendre, à l'œil étincelant, ^ ictime de ses vœux et d"un père tyran , (Gémissait , sous la guiujpe , au fond d'une province. Son époux lui laissait , consolateur trop mince , Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;
DE CIIAMFORT. iS!
Sur son front la jonquille attestait ses ennuis. Heureusement pour notre prisonnièFe, Une pensionnaire Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans, Doit attendre , au moutier, que deux: ou trois prinl emps Caressant ses attraits de leur aîle fleurie ,
Peignent en incarnat Certain petit bouton encor trop délicat, L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.
L'hymen le guette, armé de son contrat. Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage ; Car , comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits. Souffler n'est pas jouer , va s'écrier un sage. Ne nous amusons pas à ces distinctions ; Trop heureux le mortel qui vit d'illu?ions !
Enfin un réel mariage Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. Elle pleure, gémit; Se mort les doigts, enrage; Et puis en fille sage , Elle prend à l'écart son Élise et lui dit : « Ah! du moins, jurez-moi de m'envojer l'image Du trait toujours vainqueur.
Qui doit Son front se couvre de rougeur...
Sa langue s'embarra,-se.. .. Admirons tous la nonne ;
Elle n'ose nommer le séduisant bijou.
Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne Ornait publiquement l'aibltre de son cou ; Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise. De l'emplette, à Paris, ou charge une [Vlarton. Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on A l'espagnole, ou bien à la française ?
l86 OEUVRES DE CHAMFORT.
A l'espagnole courts , ils brillent en grosseur; Minces à la française, ils brillent en longueur.
A cette question, l'acquéreuse indécise N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.
La bonne amie à la récluse écrit, Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit : « S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise , C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira ; Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on Tespagnolise, Autant que faire se pourra. »