‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 38 sur 106 · L'ILLUSION DU CLOITRE · texte numérisé non relu

L'ILLUSION DU CLOITRE

Désir de fille est un feu qui dévore ,

Désir de nonne est cent fois pis encore , A dit certain auteur D'immortelle mémoire.

Des recluses suitout il connaissait le cœur, S(m enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur; i^t quiconque lira cette pieuse histoire, Va s'écrier avec notre ducteur :

Désir de fille est an feu qui dévore ,

Désir de nonne est cent fois pis encore.

Lne belle au cœur tendre, à l'œil étincelant, ^ ictime de ses vœux et d"un père tyran , (Gémissait , sous la guiujpe , au fond d'une province. Son époux lui laissait , consolateur trop mince , Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;

DE CIIAMFORT. iS!

Sur son front la jonquille attestait ses ennuis. Heureusement pour notre prisonnièFe, Une pensionnaire Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans, Doit attendre , au moutier, que deux: ou trois prinl emps Caressant ses attraits de leur aîle fleurie ,

Peignent en incarnat Certain petit bouton encor trop délicat, L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.

L'hymen le guette, armé de son contrat. Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage ; Car , comptant chaque jour dix larcins par ses doigts, La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits. Souffler n'est pas jouer , va s'écrier un sage. Ne nous amusons pas à ces distinctions ; Trop heureux le mortel qui vit d'illu?ions !

Enfin un réel mariage Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage. Elle pleure, gémit; Se mort les doigts, enrage; Et puis en fille sage , Elle prend à l'écart son Élise et lui dit : « Ah! du moins, jurez-moi de m'envojer l'image Du trait toujours vainqueur.

Qui doit Son front se couvre de rougeur...

Sa langue s'embarra,-se.. .. Admirons tous la nonne ;

Elle n'ose nommer le séduisant bijou.

Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne Ornait publiquement l'aibltre de son cou ; Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise. De l'emplette, à Paris, ou charge une [Vlarton. Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on A l'espagnole, ou bien à la française ?

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A l'espagnole courts , ils brillent en grosseur; Minces à la française, ils brillent en longueur.

A cette question, l'acquéreuse indécise N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.

La bonne amie à la récluse écrit, Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit : « S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise , C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira ; Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on Tespagnolise, Autant que faire se pourra. »

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