‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 68 sur 106 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Je me suis douté, madame , en recevant votre billet et avant de l'ouvrir , qu'il m'arrivait malheur ; et c'était pour moi une nouveauté d'ouvrir un billet de vous avec chagrin. Je comptais faire ce soir mon entrée dans mon nouvel établissement d'Auteuil ; mais ayant différé de deux jours , pour vous faire ma cour avant mon départ , il faut bien que je diffère de deux autres , pour que les deux premiers ne soient pas perdus. Je crois ce sentiment-là plus honnête que celui qui fait courir les joueurs après leur argent; mais , dans le fond, il est à peu près du même genre.

Ce sont plusieurs de mes amis qui sont cause que je viens me cacher quelque temps à la campagne dans un mauvais temps. Croirez-vous que c'est pour travailler, pour finir ces épîtres de Ninon (*) sur lesquelles on ne cesse de m'impatien-

(*) Ces épitres ont été égarées , ainsi que d'autres papiers , à U mort de l'auteur. Cette perte est probablement sans ressource • car les recherches les plus exactes n'ont pu nous les procurer.

ter? N'est-il pas ridicule d'aller vivre sagement pour écrire des folies ? Etre fou de sang froid ou par réminiscence , cela n'est-il pas bizarre ? Voilà l'inconvénient de dire à ses amis les choses sur lesquelles on travaille. On ne m\ reprendra plus. Etre exposé à finir ce que je commence , à mettre de l'ordre dans mes caprices : cela me paraît un peu dur , et je n'en serai plus la dupe.

Je ne vous parlé plus, madame, de mon respect ni de ma tendre amitié , qui dureront autant que moi.

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