‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 69 sur 106 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

Voila donc , mon cher ami, comme vous vous conduisez , vous que je croyais la raison , la prudence, la sagesse même! A qui se fier , après ce que je sais de vous ? et sur qui compter désormais? On vous ordonne la plus grande modération

dans Tusage de la pensée ; et madame M m'a

dit qu elle avait reçu de vous une lettre charmante et pleine d'esprit^ ce sont ces termes ; je n'exagère rien , et je suis bien éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non plus. Elle vous aime, elle a de la candeur, et est à mille lieues de tonte espèce de médisance , à plus lorte raison de calomnie.

Di: ClIA^IFORT. 257

Une lettre charmante et pleine d'esprit ! est-il possible ? Quoi ! c'est vous qui vous permettez de pareils excès ! On est tranquille sur votre compte j et tout d'un coup voilà une infraction de régime

qui vient effrayer vos amis. Si madame M eût

(lit simplement une lettre charmante, je dirais: cela peut se passer , peut-être le mal n'est-il pas si grand qu'on le fait. Vingt fois j'ai entendu dire : c'est un ouvrage charmant ; et, à la lecture , j'ai vu que rien n'était plus faux : mais plein d'esprit, c'est là ce qui est une faute absolument impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire avertir M. Tronchin , qui ne plaisante point dansées cas-là, et qui saura vous en dire son avis. De l'esprit! vous n'ignorez pas combien la pensée est nuisible à l'homme ; que , par cette raison , il n'y a presque pas d'homme qui pense la vingtième partie de sa vie 3 que vous même, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre , vous vous en trouvez très-mal : et voilà que , non seuseulement" vous pensez , mais même vous osez avoir de l'esprit. Vous savez qu'en pleine santé même, il ne fait pas sûr de se donner cette licence ; que l'esprit entraîne de grands inconvéniens à la ville , à la cour ; et c'est vous..... Je n'en reviens pas. Bon dieu ! à quoi sert la philosophie ? Je ne m'y connais point ; mais je soupçonne qu'il y a, entre penser et avoir de l'esprit, la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est vrai, jugez combien vous êtes coupable.

Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame M ; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en a des exemples ; que ce genre d'esprit est le meilleur , le plus rare et le plus aimable ; et que vous pouvez être dans ce cas : mais , de bonne foi , pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse? D'abord, il s'agirait desavoir si M. Tronchin vous permet le sentiment. Cela m'étonnerai t beaucoup dans un médecin aussi habile , et qui connaît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien prononcé là-dessus ; et vous êtes trop honnête pour le compromettre avec la faculté. On sait assez que le sentiment est presque aussi malsain que l'esprit ; et quoiqu'on soit dans l'habitude de le contrefaire et de le jouer encore davantage, parce que la chose est beaucoup plus facile , vous voyez que , dans le vrai , on se le permet assez rarement. Il est donc clair , mon cher ami , que votre excuse ne serait qu'une défaite ; et , au fond, je ne vois pas comment vous vous en tirerez.

La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante, m'a fait revenir sur le passé, comme il arrive en pareil cas ; et je me suis rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous voir, il s'en fallait bien que vous ne fussiez net; et même je me souviens de quelques réflexions un

DE CHAMFORT. iSg

peu vigoureuses ou piquantes qui doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que vous étiez assez mal environné ; que mademoiselle Thomas, outre son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces d"ux facultés : ce qui ne saurait manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur 3i. Ducis. Ceux qui ne connaissent que son talent tragique, ne savent à quel point il est dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire par sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connaissez point , je crois, madame Helvélius ; je sais , du moins , que vous n allez point chez elle : j'en suis enchanté pour vous

LETTRE m.

%o Août 1765,

Je crois assez connaître votre âme, mon cher ami , pour pouvoir vous donner des conseils utiles à votre bonheur. Garantissez-vous de tout sentiment vif et profond. J'ai remarqué que toutes les fois que vous êtes vivement affecté de quelque chose, vous tombez dans un chagrin qui n'est point cette douce mélancolie si délicieuse pour ceux qui l'éprouvent. De plus, les travaux rendent la V. 17

260 OEUVRAS

gaîté nécessaire à votre santé. Quand un sentiment profond vous rendrait heureux, du moins est-il certain qu'il ne vous délasserait pas , et \x)us avez besoin d'être délassé. Ne craignez pas de perdre par là cette sensibilité nécessaire à l'homme de lettres ; vous en avez reçu une trop grande dose : rien ne peut l'épuiser. La lecture des excellens livres l'entretiendra davantage, sans exposer votre âme à ces secousses violentes qui l'accablent, lorsque des nœuds qui nous étaient cliers viennent à se briser.

Ne donnez jamais à personne aucun droit sur vous. La roideur de votre caractère pouvant par la suite vous forcer à cesser de les voir, vous aurez l'air de l'ingratitude. Tenez tout le monde poliment à ime grande distance. Prosternez-vous pour refuser. Je crois à l'amitié, je crois à lamour : cette idée est nécessaire à mon bonheur : mais je crois encore plus que la sagesse ordonne de renoncer à l'espérance de trouver une maitresse et un ami capables de remplir mon cœur. Je sais que ce que je vous dis fait frémir : mais telle est la dépravation humaine , telles sont les raisons que j'ai de mépriser les hommes, que je me crois tout à fait excusable.

Si quelqu'un était naturellement ce que je vous conseille d'être , je le fuirais de tout mon cœur. Est-on privé de sensibilité ? on inspire un sentiment qui ressemble à l'aversion ; est-on trop sensible? on est malheureux. Quel parti prendre? celui de réduire l'amour au plaisir de satisfaire

un besoin spontané , en se permettant tout au plus quelque préférence pour tel ou tel objet. Réduire l'amitié à un sentiment de bienveillance proportionné au mérite de chacun , c'est le parti que prit Fontenelle , qui avait toujours les jetons à la main. Yous êtes né honnête ; je suis sûr que vous ne pousserez pas cette défiance trop loin. Tout ceci se réduit à dire que votre âme ne doit jamais être inséparablement attachée à l'âme de personne , qu'il faut apprécier tout le monde , et remplir tous les devoirs de l'honnête homme , et même de l'homme vertueux, d'après des idées justes et déterminées , plutôt que d'après des sentimens, qui , quoique plus délicieux , ont toujours quelque chose d'arbitraire.

C'est par le travail seul que vous échapperez à l'activité de cette âme qui dévore tout. Le temps que vous emploîrez chez vous sera pris sur celui que vous perdriez dans le monde , où vous vous amusez si peu ; où vous portez le sentiment toujours pénible de la supériorité de votre âme et de l'infériorité de votre fortune ; où vous trouvez des raisons de haïr et de mépriser les hommes , c'est-à-dire , de renforcer cette mélancolie à laquelle vous êtes déjà trop sujet, *qui vous met souvent de mauvaise humeur , et qui vous expose quelquefois à vous faire des ennemis. La retraite assurera en même temps votre repos, c'est-à-dire , votre bonheur , votre santé , votre gloire, votre fortune et votre considération-

162 oi:lvres

Vous aurez moins d'occasions de vous permettre ces plaisirs qui , sans détruire la santé, affaiblissent au moins la vigueur du corps , donnent une sorte de malaise, et détruisent l'équilibre des passions.

La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de ne pas se prodiguer. Ayez toujours cette coquetterie décente qui n'est indigne de personne. Votre gloire y gagnera aussi : l'emploi de votre temps l'augmentera nécessairement, et, par la même raison, votre fortune; car, croyez moi, ne comptez jamais que sur vous.

Il y a encore une chose que je ne saurais trop vous recommander , et qui vous est plus difficile qu'à un autre , c'est l'économie. Je ne vous dis pas de mett' e du prix à l'argent , mais de regarder l'économie comme un moyen d'être tou-, jours indépendant des hommes , condition plus nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.

Page 1