‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 76 sur 106 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

A M. l'abbé roman.

Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de quatre mois , sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à

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sortir, je reste pour vous répondre sur le cliamp, et mettre moi-même la mienne à la poste , afin de ne laisser, s'il est possible , aucun hasard contre moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites , l'une , il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière , au mois d'avril , juste au mom.ent où j'ai quitté Paris , dans l'idée de n'y revenir jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que vous n'avez reçu aucune de ces deut lettres, et le ton de la vôtre me le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que quatre mois après , doit me faire admettre très-facilement une supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre silence. En voilà assez là-dessus ; les momens sont précieux depuis que je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme , et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche ;mais ayant tant de choses à vous dire , comment ne pas le mériter en partie? Jamais la vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a été plus remplie , tant bien que mal. J'ai lait mille lieues sur une feuille de papier ; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait , et j'ai vécu six mois eu

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province , à la campagne , partagé entre l'amitié, nn jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que je compte pour quelque chose.

La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans ie désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils OTt d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et à soulever mon corps avec elle. C'est au mois da septembre dernier que j'ai fait cette cruelle perte ; un ami est venu m'arracher en chaise de poste de ce séjour charmant , devenu désormais horrible pour moi. Delà, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin parvenu à me soustraire , après deux ans de soins et de prétendus sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans , est devenue une véritable tendresse, et a beaucoup contribué a soulager une partie de mes peines. Il m'^a forcé d'accepter un logement chez lui , et a su me le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui, depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à dire, en refusant ce qui ne me convient pas,

c'est à dire par ma faute , pour parler la langue commune , et non pas la vôtre ni la mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderaij dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième place. Si elle exige la première , qu'elle aille d'un autre côté , elle ne manquera pas d'asile.

Mon état actuel est donc celui d'un homme qui , froidement et sans humeur , attend un événement qu'on lui annonR comme prochain ; qui n'y croit pas pour avoir été trop sou ent trompé , et à qui des souvenirs pénibles ont ôté tonte espèce de désirs , même ceux qui accompagnent l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec moimême ; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour moi n'est pas un véritable bien ; qu'il y en a de plus grands, tels que la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le terme arrêté dans ma conscience , résolution que je n'ai dite encore à personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce terme est le lo octobre de cette année 1784.

Il est cerîain , et croyez, mon ami , que je ne me fais pas illusion à moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement prétendu heureux, dont les suites, comme héces-

I)f CHAMFORT.

sa.res sont de me rengager dans une carrière pleme de rn.seres et de dégoûts, de me faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens de lettres , leurs cabales, lelrsnoi;. ceurs, leurs vanités absurdes, etc.; de me faire ou manquer ou attendre vme célébrité , qui , grâce au ton régnant dans la littérature actuelle l'est qu une mfamie illustre faite pour révolter un caractère décent Tels sont mes sentimens et mes dees qu. me font passer pour un être bizarre : tant la van.te et la sottise ont perverti toutes les âmes et tot.s lesesprits. On s'étonne qu'un homme, qu on s obstme a regarder malgré lui comme n'é^ tant pas dénué de tout talent , ne veuille pas subir aie, communeimposéeauxgens de lettres, de resembler a des ânes ruant et se mordant de;ant un rateher vide, pour amuser les gens de l'écurie. Rien «e m a mieux montré la misère de cette classe cl hommes, et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel on me vo,tgarder,dans mon porte-feuille, les productions qui m échappent involontairement, et par un be som naturel de mon âme. D'un autre côté, je sens b.en que, si 1 on fait pour moi quelque chose d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les commodités de la vie et de la société , il sera bien difficile de me soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme une dette. C est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la non réussite des tentatives de

mes amis. Alors, je suis libre ; alors, je m'appartiens ; alors , le reste de ma vie est à aïoi, sans que l'hydre à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. Delà l'incurie, la santé et raisance, dans un pays où les écus de trois livres valent six francs , et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez , mon ami, si, avec de pareilles idées, je n'ai pas du trouver plaisante la phrase de votre lettre , où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion , que je n'aide repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sur de lui échapper , et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans qu'il soit possible d'en faire usage , même en me dérobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire : et ce que j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait;, la profonde impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien ! je les aime plus que jamais comme culture de l'âme ; et elles me prennent presque tous mes momens , depuis que j'ai retrouvé mes facultés , après la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier : tant il est vrai que la nature et l'habitude

DE CHAMFORT. i(^Z

sont également indomptables. Les lettres seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite ; et d'avance elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément , c'est bien sans amour de gloire , sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez ; mais soyez sûr que rien n'est plus vrai. Adieu , mon ami , etc.

Paris , 4 avril 1784.

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