‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 75 sur 106 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

A l'abbé MORELLEÏ.

20 juin 1785.

Mais vraiment, monsieur , je ne sais pas pourquoi votre billet finit par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part , je me serais, pardieu ! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours académique , vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. J'ai bien peur que, dans le naufrage de Tarmée de Xerxès , la collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule d'abord à fond ; il ne serait pas mal d'avoir quelques allèges ou barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris.

Quel parti vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je u'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au surplus, vivent les morts pour être quelque chose !

Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la lettre où le marquis de I.ansdown vous rend un si honorable témoignage. Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau texte , j'ai cru , je me trompe peut-être , mais j'ai cru que la vanité des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple homm.e de lettres, comme on dit , honoré d'une telle preuve d'estime par un grand mrrristre. En secret , dans une lettre bien cachetée , dans l 'arrière-cabinet , cela peut se passer ; à la bonne heure : mais en public ! ah , monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire ! O vanité ! ô sottise 1 De l'importance ! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou tard de grands chagrins ! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème de la Fronde; mais cela serait trop sublime : et puis d'ailleurs , on dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions de grâces de votre traduction deSmiîh, et du plaisir que Touvrage m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir vo" tre compte ; et si on me l'eût mis dans les mains H l'âge de quinze ans , je m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de guinées à Fauteur ; et ce serait de tout mon cœur ,

assuréiiiont. Je ne vous le renvoie point encore , parce que je l'ai laissé à la campagne , et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.

Adieu, monsieur l'abbé ; je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.

P. S. J'ai remis à M. de Yaudreuil un exemplaire de votre Discours , le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi , et m'en a parlé de façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. 11 trouve très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de l'élévation , et qu'on soit honoré à ces titres ^ fut-ce publiquement , quand même on ne serait par hasard ni ministre , ni ambassadeur , ni premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.

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