A M. 5 QUI AVAIT FAIT AFFICHER CHEZ SON SUISSE UN
ORDRE ENi||VEHS , DE n'oUVRIA Qu'au MERITE , ET DE RE- FUSER LA PORTE A LA FORTUNE.
Je l'ai vu cet ordre authentique .
Mis en vers joliment tournés , Cette consigne poétique Qu'à votre Suisse vous donnez; Mais elle est trop philosophique, Ou trop peu. Quoi ! vous ordonne/.
Que l'on ferme la porte au nez A la Fortune ! Et pourquoi faire ?
Est-ce humeur, faiblesse ou colère ?
Vous avez tort; mais apprenez Le dénoûment de cette affaire.
Après ce refus insultant Que fit la belle aventurière ?
Surprise de ce compliment , Oe la rebufade impolie D'un portier qui la congédie , Croiriez-vous que dans cet instant (Voyez un peu quelle étourdie ! ) Elle vint chez moi brusquenjcnt ?
Je sortais : j'ouvre — La fortune î
Ne vous suis-je pas importune ?
Le cas arrive rarement.
— Il arrive ^Iuds ce moment.
Elle m'étonna, je vous jure.
J'excusai le sage imprudent
112 OEFVRKS
Qui l)rusquail ainsi la déesse ;
Il a tort d'oulrer la sagesse.
— Vous raillez, je crois. — NuUeiiieul.
Il fallait au moins vous admettre,
En faisant des conditions....
■ — A moi ! — Sans doute. — Eh bren
vovon:?.
Faites les vôtres.' — A la lettre Vous les suivrez ? Premièrement , Je vous dois un remercîmenl :
Vous voilà sans qu'on vous appelle , C'est ce qu'il me faut justement.
— Vous me plaisez assez, dit-elle.
— Tant mieux. — Convenons de nos faits.
— Vous ne prétendrez jamais A changer le fond de ma vie ; Vous respecterez sans aigreur Mon caractère , mon humeur , Et même un peu ma fantaisie.
Je conserverai mes amis ,
Vous ne m'en donnerez point d'autres :
A moi les miens , à vous les vôtres.
Le sentiment sera permis
A mon cœur né sensible et tendre ;
De moi vous ne devrez attendre
Que des soins , et non des soucis;
Je n'en veux ni donner ni prendre.
Si , par l'efFet de vos faveurs ,
Je dois approcher des grandeurs ,
Partout , à la cour , à la vj
Je serai, rien n'est plus
Sans orgueil , mais non'^^hs fierté ,
Vrai sans rudesse, sans audace,
la Y^^, nlSns f
DE CHAMFORT. ïï
lilt libre sans légèreté.
Auprès (le mes amis en place
J'aurai peu d'assiduité ,
La réservant pour leur disgrâce.
Permettez-vous? — Accordé, passe.
— Avec le mérite , l'honneur ,
Je n'entre point dans vos querelles ; Je veux rester leur serviteur, •
Et les tiens pour amis fidèles.
— Ah î nous nous brouillerons. — Tant pis
— Un mot encor. Toujours admis , Chez moi le mérite aura place Au-dessus de vos iavoris :
C'est la sienne , quoique l'on fasse.
Refusé net. — La déïté
Me dit , d'un ton de bonhommie :
Moi ., j'ai de la facilité ;
Mais cet article du traité,
Par quel art, par quelle industrie ,
Le faire signer , je vous prie ,
A ma sœur? — Qui ? — La vanité.
Adieu. — Soit. — La folle immortelle
Part et s'envole à tire d'aile ,
Me supposant de vains regrets , ,
Je le soupçonne ; car la belle.
Tout en me quittant pour jamais ,
Regardait parfois derrière elle ,
Pour voir si je la rappelais ;
Mais je laissai fuir l'infidellc ,
Et mes voisins courent après.
i I 4 ŒUVRES
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FBAGMENS
d'ujNE ÉPITRE DIPLOMATIQUE , ADRESSEE A LA COALITION DES PRINCES ARMÉS COA'TRE LA FRANCE.
Quoi Î contre nos pamphlets hérissant vos frontières. Vous formez des cordons, vous dressez des barrières ; Et vous pourriez , chez nous, vauriens pestiférés, De l'égalité sainte apôtres conjurés, Hasardant la vertu de vos bandes guerrières, Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés. Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières, Oifrissent à leurs yeux troubles, uial assurés. De nos Français nouveaux les façons familières! Quoi ! vos fiers cuirassiers qui , couibattaiit pour vous, Meurent sous vos bâtons en-perdant vos trois sous. Verront-ils exposer leur fidèle innocence Aux pièges que leur tend notre indigne licence! Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas ; Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendunce , De celte égalité, fléau de nos climats. Sans cesse attendrissez sur nou-, sur nos misères , Vos sujets chargés d'or , payant sans assiguats Le brigand breveté qui les traîne en galères (*) , Pour la mori d'un vieux cerf soustrait à vos ébats.
(") Les galères ne sont pas la punltioa de ce crime dans tous les êtati d'Aliemagnc. Les p«inesy sont variées^ Dans que'ques-uns, onattacjiie le coupable entre les cornes d'un cerf, avec des cordes bien ttnlacées dans son bois : on le chasse ensuite dans la forêt. Ce mot gaUres n'est ici que l'indication d'un châtiment quelconque.
( i\'ore de l'auteur.
DE Cil A. Al FORT. 1 ) J
Avant qu'on vous apprit que les honiuies sont fières, Fuueslc vérité qui peut tout j.erdre, liélas ! Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats , Coi'rojnpre l'ouvrier en haussant les Sijaires . Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas, Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres , Ces biens «perdus pour nous, mais non pour vos états, Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres...
A quoi de l'art des rois on borne les leçons!
Transplanter en Brabant les braves de Hongrie ,
Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,
Stjriens à Milan, Milannis en Styrie:
De ce profond mystère est-ce là tout le fm ?
tJombien de temps faut-il pour que le monde enfin
De ce rojal secret découvre l'industrie?
— Mais, depuis six cents uns ! — Soit: rien ne prouve mieux;
Que, pour aller bien loin , ce système est trop vieux.
Kaunitz le sentira : sa tête octogénaire
Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire ?
Je ne reconnais plus ce commode métier
De régir les états pour se désennuyer.
Régner est chose grave et devient une ailaire.
Voisins des Marquisats (*j , vous savez tous qu'on dire. Frédéric, expliquant ses droits régaliens , Forme, allonge , élargit son nouvel apanage ; Fait chez vous la police et vous prendra vos biens Par sage surveillance et par bon voisinage, Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens. Déjà de ses hoasards une troupe impolie
(*) Anspach et Bareulh.
Il6 OEUVRES
A rançonné deux fois les gens de Nurembetg.
— Bon! Nuremberg n'est rien : c'est de la boufgeoisie.
— D'accord. Mais un moment: Monsieur deWirtemberg S'attend de jour enjour à la même avanie ;
C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
Que répondre ? on se tait : l'évêque de Bamberg ,
Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
Et du cercle alarmé consulte les chapitres :
Publicistes, docteurs, à l'escrime excités,
En petit m-^6tar^oj resserrant leur logique,
Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,
Font admirer de plus cet accord harmonique
Qui, par des mouvemens simples, bien concertés.
Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.
Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés;
Et par vingt régimensque charme sa réplique,
Kalkreuth et Mollendorff , d'avance bien postés ,
Assurent le succès de sa diplomatique.
Raguse et ses faubourgs , Luques et Saint-Martin
Attendent, comme on sait, avec impatience ,
L'arrêté du congrès qui doit livrer la France
Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
De Mercy , de Breteuil la sagesse profonde ,
De Rousseau , de Sieyes reformant les erreurs ,
Nous guérira des maux causés par ces penseurs ,
Qui , malgré la police , ont éclairé le monde,
Et, sans être honorés du poste de commis.
Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays.
C'est un abus affreux : il faut qu'on le corrige;
La constitution le demande et l'exige.
Il nous faut au-dehors une révision;
L'autre est insuflisaïUe, encor qu'elle ait du bon.
DE CrrAMFORT. 1 1 7
Catherine, posant u#tome de Voltaire, Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père. Le pontife attendri, presque privé d'enfans, Veut déjà dans Moscou recruter des croyans ; Et bénissant tout bas l'auguste Catherine , Adresse un doux reproche à la grâce divine, Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps D'unir l'église grecque à l'église latine. Hélas! tout vient trop lard: faut-il qu'un si grand bien Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien ? [Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède. ) Une croisade noble est œuvre méritoire.
Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois , Utile à vos sujets, commerrans et bourgeois, Qui , resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire D'Artus, de Galaor , ou d'Oger le Danois. Votre abord si prochain dans !i riche Neustrie, Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits, De vos Dalécarliens excitant l'industrie, Préviendra la faillite assez commune aux rois , Mîis qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois; Car on se forme enfin ; et du fond de l'L'ii raine , Avant que d'envoyer ^a botte souveraine, Charles, votre patron , balancerait, je crois : Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être : « Essayons : Il faut voir, sous ce commode maître, » S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné, » Que sur Iwi dès long-temps cette botte eût régné. » Ah! nous n'eussions pas vu Repeupler nos campagnes, » En brigands, en soldats, changer nos laboureurs, » Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes, Y. 8
Il8 OEUVRES
» Et leur fil* consumés en précoces sueurs,
» Jeunes, de la vieillesse accuser lesëangueurs. »
Vous voyez que déjà ia question se pose.
Le texte est dangereux; prévenez-en la glose.
Gèfle en fournit un autre ; et, malgré le succès,
Vos états assemblés vers la zone polaire,
En exil , dans un camp , sous le glaive , aux arrêts ,
Ou contraints de payer, ou payés pour se taire ,
Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire.
Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis
Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires,
» Prêchant la liberté qui gêne en tout pays;
/) Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis;
» Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.
» L'nispour opprimer, despotes solidaires,
» j'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz;
» Marchez et triomphez : la gloire vous appelle
» Aux combais, au congrès dans Aix dit la Chapelle :
» Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
» Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
» Alexandre , partez pour les plaines d'Arbelle ;
» La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
» Qu'en Finlande la gloire a maigris sur vos pas,
» Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,
« Dans maint heureux vignoble , en pays de bombance ,
» La santé", la vigueur dont souvent mes guerriers
» M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers. »
Ainsi difCatlierine: et le héros habile ,
Qui goûte le traité, mais \% trouve incomplet,
Jaloux de s'enrichir d'un article secret ,
La flatte , élève au ciel s-m génie et son style,
DE CHA.MFORÏ.
Ses conquêtes, ses lois , en ajoutant tout bas Que , sans un fort subside , il ne partira pas. Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne. Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne , Que par les émigrés on croit déjà rempli. Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici : A nos héros français sa voix offre un asile.
— Ne vous y fiez pas : sa politique habile Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans. Adroit à nous ravir nos princes et nos grands, Elle veut transplanter au sein de son empire
Le premier de nos arts , le blason qu'elle admire , D'écussons, de lambels tapisser Astracan ; Chérin doit recruter pour embellir Cazan : Tel est l'unique but de ses nobles dépenses. Elle peut , il est vrai, dans ses déserts immenses, En fiefs, en francs-aleux découper ses états. Tout brillans de comtés , riches de marquisats, Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes, Deux ordres, dans le nord, puissances souveraines.
— Vous riez — Si pourtant de ses secours aidés
— Cent mille arpens de neige , en un jour concédés. Peuvent soudain , s'il plaît à sa munificence. Montrer chez les Ralmoucks la véritable France;
La cour des vrais Bourbons, le palais des Gondés. Princejs au Kamshatka, ducs dans la Sibérie, Yoyez-les excitant une active industrie , Encourager de l'œil les travaux roturiers Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie. Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers. De rOby , de l'Irtich , les rives délectables Se peuplant de. Français présentés, présentables,
Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains^ Etonner Pélersbourg de leur tributs lointains, Et Cet hommage heureux consoler Catherine D'avoir des Osmanlis différé la ruine.
— J'entends. Et les Suédois... Gustave ? Il est bien loin : Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre.
Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre. Et de le surveiller son sénat prendra soin.
— Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause* Quel homme! il ne craint rien. — Oh! je crains quelque chose.
— Eh! quoi donc, s'il vous plait ? — D'ennuyer: serviteur,
— Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur ! Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme , J'aime votre candeur , votre sincérité ,
Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme. — Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté. J'honore vos vertus et votre loyauté, 'Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome