I. 'astre qui nous éclaire eut des blaphémateurs
Des monstres ont maudit sa féconde influence ;
D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence ,
Ont haï l'Eternel: amitié ! qui jamais
A blasphémé ton nom , a maudit tes bienfaits ?
Le ciel daigne accorder au mortel magnanime
Vne autre passion plus rare et plus sublime ,
Aliment des vertus , âme des grands desseins :
C'est ce noble désir d'être utile aux humains ,
D'avoir des droits sureux, de vivre en leur mémoire ;
Le plus b;.'au des besoins , le besoin de la gloire ;
Impérieux instinct que des dieux bienfaiteurs ,
Par pitié pour la terre ont mis dans les grands cœurs.
Mais qui cherche la gloire a besoin qu'on Téclaire.
Il en est une , hélas ! criminelle ou vulgaire ,
Que le faible poursuit, qu'encense le pervers,
Qui , sous différens noms, fléau de l'univers,
Arme le conquérant, lui commande les crimes ,
Dicte au sage insensé de coupables maximes ,
Aiguise le poignard, prépare le poison ,
Pour sauver de l'oubli le fantôme d'un nom ;
Prestige d'un instant , vaine et cruelle idole ,
Non, ce n'e?t point à toi que le sage s'immole;
Ses jours , dans les travaux , ne sont point consumés ,
Pour laisser quelques pas sur le sable imprimés :
Mnis servir, éclairer le genre humain qu'il aime,
ini CHAMFORT. I03
En recherchant suiloul resliiiie tic soi- mcuie ; La mettre au phis haut prix; l'obtenir de son cœur ; Yoihi quelle est sa gloire et quelle est sa grandeur Si de ce beau désir ton ame est dévorée , Nourris dans toi, mon fils , cette flamme sacrée , Tandis que tes esprits, dans leur mille vigueur, Du feu des passions reçoivent leur chaleur. Ah ! lorsque les glaçons de la froide vieillesse Viennent de notre sang arrêter la vitesse , ^
Lorsque nous recelons dans un débile corps Un esprit impuissant , une âme sans ressorts ^ Plus de droits sur la gloire et sur la renommée: La lice de l'honneur est pour jamais fermée : Et sur nos sens flétris, ainsi que sur nos cœurs, L'oisive indifférence épanche ses langueurs. Mon fils, sur les humains que ton Ame attendrie Habite l'univers, mais aime sa patrie.
Le sage est citoyen : il respecte à la fois Et le trésor des mœurs , et le dépôt des lois : Les lois ! raison sublime et morale pratique, D'intérêts opposés balance politique.
Accord né des besoins, qui , par eux cimenté , Des volontés de tous fit une volonté.
Chéris toujours, mon fils, cet utile esclavage, Qui de la liberté doit épurer l'usage.
Entends mes derniers mots, toi, dont les soins prudens Doivent de notre fils guider les premiers ans.. 'J'ai vu son doux sourire à sa naissante aurore; Son premier sentiment à tes yeux doit éclore ; Dans ton sein paternel il ira s'épancher ; Et moi, d'entre tes bras la mort va m'arracher. Puisse un jour cet écrit, gage de ma tendresse , Cher enfant, à ton cœur faire aimer ma vieillesse!
Io6 OEUVRES
Pui?ses-tu t'écrier, saisi d'un doux transport : Il fit des vœux pour moi dans les bras de la mort ! Oui, c'est toi qui, ni'offrant une heureuse espérance. Plus loin dans l'avenir porte mon existence : Je t'ap])rends le secret de vivre et de jouir; Ma mort t'enseignera le grand art de mourir.
ÉPiTRE
Cologne , 19 juin 1761 , écrite sur les bords du Rliin.
Ami , des champs le spectacle flatteur Vient d'animer, de réveiller mon cœur, A s'attendrir ce spectacle l'invite.
J'ai fui la ville et l'ennui qui l'habite. Hélas ! au moins caché sous ces forêts , Il m'est permis de détourner ma vue De ces clochers, dont les hardis sommets. En s'effilant, s'élancent dans la nue, Kt dont l'aspect me poursuit à jamais.
N'entends-tu pas, dans ce verger paisible. Ce rossignol? Son organe flexible, Tendre toujours et toujours varié.
Chante l'amour: je parle à l'amitié.
Oui, dans ces lieux, ami, tout la rappelle. Autour de moi que la nature est belle! Je vois du Rhin les flots majestueux Baigner mes pieds et couler sous mes yeux. De sept rochers les cîmes inégales Vont ù l'envi se perdre dans les cieux;
DL CHAMfOUT. TO'
Un bois touffu remplit leurs intervalles.
D'un doux frisson ces trembles agités.
De ces oiseaux la douce mélodie,
Portent le trouble à mon âme ravie;
Pour comble encore, à mes yeux encliaiilés*
Ces fleurs , au loin émaiilant la prairie,
Pour me séduire étalent leurs beautés.
Séjour touchant ! que n'es-tu ma patrie ?
N'importe, hélas ! de mon cœur endormi
Ton doux aspect a banni la tristesse.
Je suis heureux dans cette courte ivresse :
Je suis heureux : je songe à mon aifii. C'en est donc fait, la trompeuse fortune A sur mes jours abdiqué tout pouvoir.
Je la bénis; sa faveur importune , En aucun temps n'a fixé mon espoir.
Il est bien vrai que, provoqué par elle , J'obéissais à sa voix infidelle , Et ton ami s'en faisait un devoir.
Mais elle a fait ce que mon cœur demande : Sa trahison, que j'aurais dû prévoir , De ses faveurs est pour moi la plus grande. J'avais pensé , dans ma trop longue erreur , Que de ses dons la fatale influence Aplanissait le chemin du bonheur.
Mais que les Dieux ont borné sa puissance ! Pour être heureux il nous suffit d'un cœur. Je les ai vus, ses favoris coupables.
En dépit d'elle, illustres misérables, Fiers d'être sots, de leur faste éblouis, Punis toujours de n'avoir rien à faire , Dans leurs miroirs mille fois reproduits, Peindre partout, voir partout leur misère ;
I08 OIÎUVJIES
Sur leurs sophas lâchement étendus,
D'esprit, de corps également perclus ;
Du fade objet dont l'aspect les accable
Multiplier l'image insupportable.
J'ai vu Crassus, pour échapper au temps,
Dans sa langueur en compter les instans.
La montre d'or nonchalamment tirée
Dit qu'en secret il maudit sa durée.
Son triste cœur voudrait, dans son ennui,
La démentir , s'inscrire en faux contre elle ;
Mais le témoin muet et trop fidelle
Obstinément'dépose contre lui.
Combien mes yeux ont surpris de bassesse
Sous ces dehors , sous cet éclat trompeur!
Oui, que le ciel, punissant ma faiblesse ,
Sur ton ami signale sa fureur,
Si, de mon cœur démentant la noblesse ,
J'osais tremper dans leur lâche bonheur !
Que l'amitié , pour tous deux indulgente ,
A sur nos jours épanché de douceurs !
Avec quel art sa faveur bienfaisante
De nos plaisirs variait les couleurs !
Par la gaîté tantôt enluminée ,
Tantôt moins vive , encor plus fortunée ,
Elle portait par degrés dans nos cœurs ,
Après l'essor d'une libre saillie ,
Ce doux sommeil, celte mélancolie,
Qui de l'amour imite les langueurs.
Souvent muets dans notre nonchalance ,
Trop sûrs de nous pour craindre un seul moment
Qu'on ne la prît pour de l'indifférence ,
i*{ous nous taisions., et cet heureux silence
DE CIT.VMFORT. l OC)
Ne finissait que par un sentiment:
Temps précieux pour mon âme attendrie, Où mon esprit, emporté loin de moi.
Était absent, mais absent près de toi.
Plaisir du cœur, tendre mélancolie, Doux antidote et baume de la vie , Par quelle loi, par quel fatal destin.
Faut-il, hélas ! que d'un peuple volage L'insuffisant et stérile langage T'ose confondre avec ce noir chagrin , Fléau cruel de l'âme dégradée , Par les ennuis tristement obsédée ?
Souvent eViCor quand un diseur de riens Venait troubler nos charmans entretiens , Si par malheur sa bouche téméraire D'un sentiment né d'une âme vulgaire A nos regards dévoilait la laideur , Mes yeux soudain , sur ton front peu flatteur , En saisissaient le désaveu sincère.
Mais qu'ai-je dit ? Était-il nécessaire De l'y chercher ? Il était dans mon cœur Ah ! cher ami , puis-je espérer encore De te revoir, de trouver dans le tien Cette amitié qui tous deux nous honore, Et dont l'absence a serré le lien ?
Momens heureux , je vais vous voir renaître ; Et de plus près à tes destins lié , Auprès de toi , prenant un nouvel être , Je vais chérir les arts et l'amitié.
J'ignore cncor ce que le sort barbare Pour ton ami cache dans l'avenir ; Mais quels q^ie soient les jours qu'il me pr^'-parc ,
De fermeté prompt à me prémunir, Malgré .ses coups , je veux suivre la pente De ce sentier que l'honneur me présente , Et qi^e sa main pour moi daigne aplanir. Je sais trop bien que sa faveur stérile Ne me promet qu'une palme intitile ; Mais le travail, tendre consolateur ^ M^^ssure an moins un abri salutaire , Abri sacré , nécessaire à mon cœur.
Oui , le travail est son propre salaire. Par le malheur mon esprit abattu , Se redoutant, chérissant sa faiblesse , Contre lui-même a long-temps combattu.
Je cède enfin à l'instinct qui me pressp. Te souviens-tu de ce chantre de Grèce ! Encouragé par les dons séducteurs Du cercle entier de ses admirateurs , Oh î disait-il , partageant leur ivresse , Si l'intérêt pouvait les éclairer :
Si dans moncœur ce peuple pouvait lire; Dé quels transports je me sens pénétrer, Lorsque mes doigts voltigent sur la Ijre ; D'une faveur il croirait m'honorcr , En permettant à mon heureux délire De s'exercer dans cet art que j'admire.
DE CHAMFORT. I I t
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