EKTRE UN DES AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE
Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix ( * ) ?
— Ma foi , je n'en sais rien.
— N'étiez-vous pas de ses amis ?
— J'en étais , certainement.
( * ) M. Delacroix avait fait insérer , dans le Journal de Paris «ne lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort , auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active à la révolution.
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— Et vous l'abandonneriez !
— N'a t-il pas été terroriste ?
— Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait nécessaire de paraître terrible , pour éviter d'être cruel. Il s'est arrêté , quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec les hommes de sang ?
— Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages qui ont prévu- les conséquences des déclamations incendiaires, ni des âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires , ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas lorsque la terreur l'a atleint lui même , qu'il a cessé d'applaudir au terrorisme ?
— C'est bien avant : et il ne s'est pas borné au silence ; il a frappé sur le terrorisme , dès qu'il l'a vu cruel , comme il l'avait fait sur le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir refusé à ïlérault-Séchellcs d'écrire contre lahberté de la presse? N'avez- vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de la fraternité ^ que les tyrans proclamaient sans cesse : a lis parlent, dit-il, de [ix/ralernité d'Etéocle » et de Polynice. » Ce fut lui qui, entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'oeuvres de la scène tragique, l'expliqua en ces mots : « La » tragédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court
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» les rues. » Ce fut lui qui dit de Barrère, à la naissance de son pouvoir : « C'est un brave homme que )> ce Barrère ; il vient toujours au secours du plus » fort. » — « C'est un ange que votre Pache , dit-il » un jour à un ami de celui-ci ; mais à sa pî ice , je « rendrais mes comptes. » Ce furent ces di cours , et cent autres que ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait qu'au moment de son arrestation , il fit ce qu'il put pour se tuer ; remis en liberté , ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner la mort : « Mes amis , » répondit -il , du moins je ne risquais pas d'être » jeté à la voirie du Panthéon. ;> C'est ainsi qu'il appelait cette sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa délivrance , un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le félicitait d'être échappé à ses propres coups ; Chamfort lui répondit : « Ah ! mon ami , les horreurs que je » vois, me donnent à tout moment l'enxie de me » recommencer. » Ne voyez vous pas, dans ces paroles , les sentimens d'une âme sensible et courareuse ?
— Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que Marat et Robespierre proscrivirent depuis ?
— Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pasunespritsage;j'ajouterai même qu'en politique
il n'était pas un esprit éclairé. Il avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime ; il leur avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance , sans précaution , comme sans mesure : voilà son erreur.
— Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais coeur dans sa conduite , et au moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la justice y autorise ; de cette méchanceté qui n'est pas celle du scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?
— ^ Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des Robespierre ; il voulait faire peur et non faire du mal , puisqu'il s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et encore pour faire peur.
— Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles ? n'est-ce pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans ?
— Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort s'y montra supérieur ; disons plus : il en fut toujours l'ennemi. Non seulement il s'attacha à la révolution , mais même il poursuivit avec passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions, jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités,
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toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui osât se montrer empressé à lui plaire ; contre l'opulence extrême , jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener en voiture 'ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la frivolité , le bel esprit , la littérature même, jusqu'à ce que toutes ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son Marcliand de Smjrne comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une si grande cause. « Je ne croirai pas à la » révolution, disait-il souvent en 1791 et 1792 , w tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets » écraser les passans. » Voici une anecdote qui le caractérise. Le lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions, nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en prit un sur ses genoux : a Viens , dit- » il, mon petit ami , tu vaudras mieux que nous; » quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il » eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que » tu serais moins riche que lui. » Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la veille. — Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien
aux autres , il ne se passait rien non plus à luimême. Il fut misantrope peut-être , mais non pas inhumain ; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne s'aimaient point ; et le secret de son caractère est tout entier dans ce mot qu'il répétait souvent: « Tout homme qui , à 4o ans, n'est pas misantrope, » n'a jamais aimé les hommes, w On lui a reproché d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance ; et l'on s'est fondé sur son ardeur à pom^suivre les abus dont ils vivaient. La belle raison! la preuve que Chamfort ne fut point ingrat , c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il Tavait été quand ils en étaient revêtus.
— A ce compte , il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que vous appelez le défaut de sagesse de son esprit , ne serait que la faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal !
— Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa niisaatropie furent des défauts sérieux îl inita sou\ent des gens qu'il aurait pu ramener; il afQigea des hommes honnêtes par des jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des passions perverses, et arma des homn.es atroces de maximes viole : tes et de raisonnem.ens spécieux; et quand il avait lancé un mot pijuant ou accablant sur quelqu homme que ce fût , il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en a> ait donnée , non qu'il fut arrêté par la crainte mépri-
sable de déprécier un mot saillant , mais plutôt parce qu'il voulait se Taire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour nie pas être irréconciliable ; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour ; il s'obstina à soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait pas le latin , parce qu'il l'avait surpris autrefois , je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables ; mais je ne puis pour cela passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son cœur.
— Je vous entends ; mais , après tout , à quoi bon célébrer Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la révolution ? Il n'a pas imprimé une seule ligne, pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances , non plus que pour l'éclairer.
— Comptez vous pour rien une foule de mots saillans , qui ont passé mille fois dans toutes les bouches ? Sa réponse à des aristocrates qui , après le i4 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que devenait la Bastille : « Messieurs , elle ne fait que décroître et embellir. » Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la Belgique : « Guerre aux châteaux! Paix aux chautnieresl » paroles qui, pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France , n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis étrangers et des agresseurs cruels ; cette prédiction , malheureusement dé-
mentie par M. Pitt , mais qui devait lui servir de leçon , et fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui* « L'Angleterre ne fera pas la » guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre » sang que de le répandre » ; enfin cette réflexion décisive sur des projets de loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des écrits calomnieux : « Toute loi sera inutile contre » la calomnie, parce qu'elle se vend bien. » Cliamfort imprimait sans cesse ; mais c'était dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit ; mais il n'aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera longtemps ; on répétera dans plus d'un bon livre des paroles de lui , qui sont l'abrégé ou le germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire : on n'estime pas à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à rien, parce qu'elles sont no}^ées dans de volumineux écrits, ou errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal précieux en dissolution :- en cet état il n'est d'aucun usage , on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile , il faut que l'artiste le mette en lingot , l'affine , l'essaie , et lui imprime sous le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans la circulation , qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent, qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable , frappante
pour tous les yeux , et garante de sonaloi. Chamfort n'a cessé de frapper de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il ne la distribuait pas lui-même au public , mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin^ et certes il est resté plus de choses de lui qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots.
— Je me rends, citoyen; mais que puis -je faire de mieux pour la mémoire de Châmfort que d'écrire notre entretien et de le publier ? y consentez-vous ?
— Volontiers.
M. RœDERER.