VARIÉTÉS
A la bonne heure , citoyens , quelques mots fins ou énergiques , quelques anecdotes rapidement contées , réduites dans un cadre ingénieux , voilà ce qui compose votre morceau sur Châmfort, voilà ce qui plaît à tous les lecteurs , et non des discussions à la fois pesantes et étranglées , des disputeurs , des dissertateurs , des docteurs de quelque genre que ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux
qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues , vingt souvenirs reviennent encore. Je l'ai connu, des la jeunesse , ce Chamfort ; et je doute beaucoup qu'il fût digne d'être misantrope à quarante ans ^ si, pour en avoir le àvoitAl faut a^^oir aimé les hommes Tl n'aima jamais que Chamfort : c'était ini homme habile à lancer un trait d'esprit acéré , comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en dire quelques mots, non par le besoin de médire ( il n'y eut pas plus entre nous de haine que d'amitié ), inais par le désir d'être vrai, et de bien jnger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la triste ambition d'être craints.
Chamfort le fut toujours ; sa figure était charmante dans la jeunesse ; le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit germe de méchanceté ; mais ce germe ressemblait au plus petit des grains qui devient un arbre : il ombragea toute sa vie. Après un succès académique , il essaya la carrière des négociations ; il eut une .correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à Paris ; et il dit que la pohtique n'était que du haut allemand. Soit qu'on eût dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop acre , soit qu'on lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna d'être replacé , et il se dévoua aux lettres.
Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle l'abbé Delille , non moins fécond en saillies , et qui l'a bien surpassé en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la richesse de ses rimes ^ qu'il appelait des sonnettes; celui-ci le plaignait de ne faire entendre que des grelots.
Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Du clos. Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du jeune homme , et dit en gromelant :
Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule....
Chamfort acheva :
Qu'Amour dictait les vers que soupirait Racine.
Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque, cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épitliète à^ faux sincère. Mademoiselle Quinault , qui me l'a dit, lui donnait un autre nom assez plaisant <^6>72 Bru^quind'jlIgarade.Chaimiovt eût mérité cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il tenait lélégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse à lui procurer des accès à la cour: et Chamfort se résignait à accepter de petits titres en faveur des pen-
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sions ; c'est ainsi qu'il fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup , en le voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit ; il y avait encore là 2000 fr.; de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à porter en sautoir gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne ; et c'était alors que Ghamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon de V épaule dextre à la hanche gauche.
D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis , à qui on proposait le cordon de Saint-Michel : « Que feras-tu de ce ruban ? tu ne » l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter. » La révolution vint ; vous avez conté le reste. Il fini par s'enivrer de démocratie et de mauvais vin , e puis se tuer , se manquer , se recommencer. Je vois en lui beaucoup de rage , et cherche son humanité. Il dédaignait à la fin qu'on vantât son MarcJiand de Smjrne ; il regrettait sûr-ement que son Zéangir eut peu duré : la Jeune Indienne est une parfaite et élégante bagatelle , dont on doit , ce me semble , l'idée à Métastase. Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand il l'entreprit, il était loin des sublimités du sansculotisme... Bon soir.