‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 93 sur 106 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Paris, 32 juin 1784.

Je ne m'accoutume pas aisément à Tidée d'être réduit à causer par écrit avec vous /mon a|^i ; votre société est si douce, votre conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh! qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fiait entendre? Quoiqu'il en soit, je ne suis pîïs l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre de celleci, dont vous ne pouvez d'ailleurs rt^ssentir que la moitié, puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre amitié pour moi ; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre retour.

J'ai vu hier la difficulté , et je n'en ai pas été content. D'abord, le temps était orageux jusqu'à la tenipèle ; et il a été impossible de se promener au jan.ia. De là, témoins, espions, humeur et réserve; ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas ; elle n'a pas dit un mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu lant de pro-

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pos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts de société , sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable , sur le danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation dans ce sujet de conversation , et dans la manière dont il était traité. L'Auvergnat (*) , après cette longue dissertation , est venu comme exemple , et seulement par occasion. On a dit que Voltaire luimême n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là , que la nature lui avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité , et que l'exercice des lettres 1 avait rendu égoïste et caustique. J ai débattu l'égoïsme avec un très-grand succès ; et j'ai expliqué la causticité avec assez d'adresse , en faisant remarquer d'ailleurs ( ce qui est très-vrai ) que cette causticité, que provoquent les ridicules , les vices et «les méchans , devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de cela ; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit abbé de Constantinople(**) aimable en société, quoiqu'on le dédaignât comme ami , ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Yous connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle l'interlo-

( * ) C'est Chamfort lui-même qui est désigné pai' ce sobriquet. On sait qu'il était né près de Clermont , en Auvergne. ( ** ) L'abbé de Lille.

ciitenr oppose les détails non disputés. Tel a été le système de défense de la jolie disputcuse. Tl est clair qu'elle avait de l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier , j'aurais cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement , en a beaucoup donné. Hier , cela m'a paru incertain ; eî; comme nous n'avons pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement à la découverte. Les en tours aussi paraissaient incommoder j ma sortie , beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé , parce que j'ai vu que la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique , a fâché aussi. En un mot, non liqiiet ; et avec ce sexe , sans être un sot , on saute quelquefois pour reculer.

Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène épouvantable. L'honorable Ilibernois ne se console pas que son précieux rejeton ne porte pas le nom de Jean j et il voulait absolument que les puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent , pour lui ajouter ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont été très-mal reçues ; enfin je me suis chargé de démontrer , par un billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait ;, et il a paru que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette frayeur de la soumission d'amour , cette tendre inquiétude tenant à l'abnégation de soi ? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté ? je ne le crois pas non plus; les caractères doux et

les cœurs superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps ; mais un moment vient où ils brisent le joug : et c'est alors l'affaire d'un moment et d'un mot. Au reste , ce qu'on doit en amitié , c'est surtout la vérité ; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier, beaucoup plus qu'un autre jour , réduit à conjecturer. Je ne crois pas qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la lettre de notre ami , comme une épreuve sérieuse. Alors, comme aujourd'hui , il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime trop pour lui tâter ie pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous suppléer , et qu^il u'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul ; et l'on sait ,. par exemple , très-bien que l'Auvergnat se'! croit guéri et qu'il ne l'est pas ; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre ; qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage ; qu'en un mot, il est vaincu , mais non pas subjugué.

Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi. Yoici cependant un lazzi que je vous fais passer , parce que je le tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez peut-être, frère deSabathier de Castres , que vous connaissez sûrement , était avant-hier aux Variétés amusantes , devant un très-pelit homme , qui lui a fait la prière usitée

en pareil cas. «Monsieur, a répondu l'abbé, chacun est ici pour son argent , et je garde ma place. — Mais , monsieur , je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du spectacle. — Monsieur , j'en suis fâché, et je garde ma place. — Je vous assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus complaisant. — Com.ment, monsieur! que voulezvous dire? — Que je suis persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne déférez pas à ma prière. — Comment, monsieur ! vous me menacez ! — Dieu m'en garde , monsieur ! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous vous en repentirez. — Parbleu ! voilà une manière nouvelle de prier les gens ! et certes elle ne réussira pas. — Monsieur , faites bien vos réflexionsj car il vous arrivera malj si vous ne passez derrière moi. — Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à son voisin : w Yoyezvous ce grand abbé ? c'est l'abbé Miolan. — L'abbé Miolan ! — Gui, l'abbé IMiolan, le grand constructeur de ballons brûlés. — Messieurs , ^ oyez-vous l'abbé Miolan? (*)^L'abbé Miolan! «Toute la salle

(*) En temps-là , on s'occupait Jbeancoup des ballons nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien , nommé Tabhe Miolan , en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. On s'y rendit en fouîe ; les billets d'entrée coûtaient six francs : l'expérience manqua , et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et fît bien , car le peuple n'entendait pas raillerie et \oulait le mettre eu pièces. C/etait donc , peu de jours après , jouer un tojir sanglant ,1 un autre abbé , que de l'appeler de ce nom dans un lieu piiljlic.

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répète en écho : )> l'abbé Miolan! a et les battemens de mains et les huées ; et les niiau, miaii, miau.Le grand abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le petit homme n'était pas bête, et le grand abbé n'est pas poli.

J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas , je vous' en prie j vos futures moissons y sont fortement intéiessées. Il y a bien loin entre savoir que des principes sont utiles , et posséder l'art de les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a même quelque chose de louable , entrauie les gens de bien à promulguer les vérités qui les frappent , dès l'instant où elles s'offrent à leurs yeux , et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les esprits. Kien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées , que celui de leqr perquisition. Il faut que les sciences soient déjà complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus facile. Il faut que des livres de morale ou de politique ex professa

aient cerné et déchaussé tel préjugé , avant que la comédie puisse l'extirper en le vouant au ridicule. Pour votre propre intérêt, dépéchez-vous donc^ mon ami ; mais que diable vous parlé-je de votre intérêt , tandis que vous savez que le ménage meurt de faim et spécule sur la brochure ! f^ale et me ama.

LETTRE m.

Paris, 23 juin 1784.

Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui , mon ami , i» parce que j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse ; 2° parce qu'ayant déménagé hier , au milieu des angoisses de la plus cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les relations ; 3° parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que j'ai , comme M. Pincé , mes trois raisons , et qu'elles ne sont pas si gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris l'engagement de griffonner chaque jour ; ce qui ne laisse pas de me donner du remords ; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le port ; mais ma lettre d'hier, qui était

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plus substancielle , vous sera parvenue contresignée et paraphée. Ainsi voilà compensation.

Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt , près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances de mes gens d'affaires , il est impossible que je reste ici. Jugez ce que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous ! J'aimerais autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je ne sache où vous passerez l'hiver ; car les méprises, en fait de déménagemens , sont trèschères.

S'il est possible , dans ce beau Rosny , que le plus désintéressé des surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une valeur de plusieurs millions , de penser à l'indigence , et de former des plans utiles pour elle , rêvez à quelque grande entreprise de librairie , que vous puissiez proposer à Panckouke , pour moi , et qui m'assure la hberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à quinze louis ^ certainement , je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke n'avait pas fait cette bête d'édition in-ji , des Mémoires de l'Académie des Inscriptions ( format ridicule pour tout ouvrage d'érudition , collection fastidieuse et presque d'aucun usage , tant qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail sur cet amas indigeste , et tel à peu près , pour par-

1er modestement , que Dieu a du le faire sur le chaos. Rêvez , mon ami , à cela ou à toute autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de l'ambition. Fuie et me ama.

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LETTRE ly.

Samedi.

j'ai reçu votre terrible paquet , mon €imi ; et au milieu de tout le plaisir qu'il m'a fait , j'ai ressenti deux peines : l'une de voir que certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne l'avais encore cru , l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point , ce n'est pasquejem'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentimens. Je ne m'en étonne point ; tout homme fier et sensible s'opiniâtre , surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailler plus encore pour ce qu'il aime que pour lui ; et cela seul peut être le rend capable de supporter la ridicule concurrence d'un compétiteur indigne. Je n'ai point de sinistres présages; car aussi longtemps qu'il me sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse , de toute délicatesse , de toute raison ( et je lui crois une assez forte dose de tout cela ) , je ne pourrai pas croire

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à la victoire de Thersite sur Achille. Vous savez l'épreuve que je crois décisive et mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à elle - même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte ; mais vous n'en avez pas assez tiré de parti ; en ce genre , comme en beaucoup d'autres , prophétiser , c'est amener l'événement. Avec tout cela , mon ami , je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à Tinconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être très-romanesque ; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le témoignage unanime de toute l'antiquité ^ qui, je crois ^ a poussé infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or ; vous savez ce qu'ils pensaient des femmes , de ce sexe qui pourtant a eu de leur temps des prodiges ^ parce que la propriété d'un miroir est de tout rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, très-sérieusement et dans toute la pompe tragique , dans la morale des chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique , Euripide , qu'on a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce , leur lançait en plein théâtre ; ce qui prouve tout

au moins qu'il ne heurtait pas Topinion universelle du temps ; car vous savez comment ce même poète fut reçu, lorsque, avec tous les palliatif s[de son art , il osa faire dire à Hyppolite : « ÎNJa langue a fait serment , mon cœur ne Ta point fait. )) Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare) et (ce quf est bien plus fort ) de vous rappeler ce que les institutions des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé : je vous prîrai de vous rappeler ces propres mots d'un censeur romain ( Metellus Numidicus ), qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat :

Si sine uxore possemus, Quirites^, esse omnes, eâ mo-^ lestiâ caremus ; sed quoniam ità natura tradidil , ut nec cum illîs satis commode, nec sine iîlis ullo mode vivi possit, salutiperpetuaepotiusquàmvoluptaticonsulendum (*).

O mon ami ! ces gens-là étaient plus profonds que nous ; et cependant ils ne croyaient pas du tout , comme nous feignons de le croire , que l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social , ni qu'elle put assurer la stabi-

( * ) Si nous pouvions tous exister sans femmes , nous serion* délivi'és de ce .sujet de chagrin; mais puisque la nature nous a faits tels que nous ne pouvons ni vivre contens avec elles , ni nous passer d'elles de quelque façon que ce soit, 11 vaut mieux pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaiic qu'à uoî; plaisirs.

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lité (les législations , comme nous l'avons tant dit. fc Ils regardaient ces étres4à comme des machines » à enfans et à plaisir ; et ce n'est assurément pas » qu'ils n'eussent du feu dans l'imagination et de » la grâce dans l'esprit. » Qu'est-ce donc, si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans caractère échappaient à tout ordre , à toute combinaison ?

Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet instant , mon ami , que cette philosophie sévère ; ou plutôt vous rirez de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a tant idolâtrées , et dont le moral , moins que le physique , s'il est possible , ne peut se passer d'une compagne , ose vous écrire avec cette austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris : vous savez bien que je l'ai défendu contre vous , et que je n'aime pas que vous l'appeliez une faiblesse; c'est une thèse philosophique que je me crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la sincérité de mon cœur ;, et que que j'abandonne à vos méditations.

Votre historiette est charmante ; et je m'en servirai au moment convenu entre nous , sans vouloir décider pourtant si cette ruse épisodique n'est pas plus ingénieuse et subtile que décidément utile et probablement efficace. H y a du pour et du contre: ce queje vous promets, c'est de rendre très-vraisemblable la confabulation. Il sera nécessaire pourtant , et pour agir avec quelque cir-

cônspection , que je voie la lettre do dix pages ; car à un ctre aussi fin , il ne faudrait que la plus légère discordance pour dévoiler notre complicité; et une collusion si honnête, que le succès rendra si précieuse à celle de qui j ai eiUrepris de lever les cataractes , connue avant le dénoùment , me perdrait dans son esprit, et la piéterait contre nos eflorts. Au reste, j'ai cru, comme vous, que c'était un progrès très- marqué que la tolérance avec laquelle votre lettre avait été lue.

Je sens toute la vérité de votre observation sur

M. P , mon très cher ami ; mais j'ai l'âme haute

et susceptible ; et comme le mot difficile est à peine connu dans la langue de mon amitié , je n'aime pas qu'on cède à autre chose qu'à l'impossibilité. Or, elle était à mille lieues de lui : d'ailleurs, je vous avoue, à vous tout seul, que j'étais en fort mauvaise disposition à son égard. Madame de N.... avait lieu d'en être fort mécontente, et cela, sous mes yeux ; elle devait croire , ou qu'il la regardait comme une fille sans conséquence (ce qu'assurément il croit moins qu'un autre , lui qui sait son histoire), ou qu'il ne se ferait pas le plus léger scrupule de séduire la maîtresse de son ami; théorie que je sais être la sienne, et qui, de quelque manière qu'il la défende ou l'excuse, me fait une véritable horreur; et je le lui ai déclaré. Nous avons eu une longue explication sur cela, dans laquelle il a fini par me dire qu'il ne savait pas parler, et qu'ainsi je le battrais toujours dans

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la conversalioli. Ce mot-là même est-il honnête ? N'opposer que les sophismes de l'amour propre aux plaintes de l'amitié et à l'éloquence de la morale et du cœur , est-ce le rôle d'un ami, ou même d'un honnête homme? Ce n'est pas, je vous le répète , qu'en toute autre chose il ne le soit infiniment; mais il n'est pas en moi de croire que qui ne l'est pas en ceci puisse jamais être un ami sûr. Pour moi, j'avoue que ceci Ta mis à distance ; et malheureusement, je sais que c'est m'appauvrir plus que lui. Au reste, ne craignez rien pour notre honneur à tous deux; une amitié de plus de vingt ans ne saurait finir; et je serai toujours plus en mesure qu'il ne faudra pour négocier entre vous et D. P. , qui d'ailleurs est trop juste et trop adroit pour ne pas s'employer , même avec ferveur, dans tout ce qui pourra vous être utile. Vous avez très-bien fait de ne me demander que vingt- cinq louis; et je trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami, Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu; car sans rêver empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier , je me sens très-mortel ; mais quant au po^ur de la somme , je me conformerai aux instru^ons que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note de ma main qui me tranquillise sur les événemens. Veuillez me mander aussi si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur , et si l'hommage de ma reconnaissance lui déplairait. ïl me semble qu'il vous connaît trop

pour clouter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation. Dites-moi donc ce que je dois faire et dire; car il n'est pas en moi d'être ingrat ; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure par reconnaissance.

Bon soir , mon très -cher ami; travaillez , mais ménagez votre santé ; marchez , digérez , espérez et aimez-moi.

P. S. Au reste, mon ami , j'ai pensé comme vous que nous pourrions un jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble: ainsi je garde l'historiette ; je garde vos lettres aussi; gardez les miennes si vous voulez , nous les ferons copier quelque jour ensemble et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses d'autant mieux dites , qu'elles le sont avec liberté , qu'on ne retrouve plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Eh! puis, comme monument d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose ?

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