LETTRE V
J'ai reçu votre lettre du vendredi , mon cher ami, et j'ai béni votre griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher , le plus profondément estimable et le plus syrapatique à
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tuoi que j*aie rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez , et que vous avez su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant , puisqu'il ne se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis pénétré, que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis , et que dans les êtres créés , rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me rendent du sommeil, du bienêtre et même des jouissances.
N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait ; il n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la liberté s'élevant du sein de Paris , pour avertir le nouveau monde des dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent sa postérité (*). Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause ; peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des lumières
( * ) Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Gincinnatus , l'un de ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et dont les morceaux le's plus brillans sont de Chamfort.
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aux peuples naissans: instruits par leurs maux , ils peuvent enseigner du moinsà les éviter; et la servitude même peut être utile en devenant l'école de la liberté.
Le hasard me met à même de vous donner un avis qui changera peut-être votre marche. Duruflé arrive ce soir à Paris avec Dameri ; et j'en suis sûr , car c'est chez Yitry qu'il arrive et qu'on a demandé un lit pour lui; je saurai dès aujourd'hui sa marche par Vitry, et s'il compte rester à Paris assez long-temps pour que vous ne puissiez pas le retrouver à Rouen. Au reste , vous savez où lui adresser une lettre , si vous voulez vous entendre avec lui.
Je ne puis pas vous dire que je ne trouve pas très- sensé ce que vous m'écrivez sur Aspasie. Ma lettre d'hier (car voici ma l[^, et il serait bon de numéroter ) vous montrera qu'il m'a paru plus indéfinissable que jamais à ma dernière visite. Je n'y ai pas retourné hier, parce que j'ai senti^ avant que vous me le disiez, que, pour m'éclaircir si elle s'occupait franchement de ce qui nous occupe , il fallait me rendre plus rare et la voir venir. Mais je commence à craindre qu'il n'y ait de la légèreté dans son fait ; on n'est pas de cette sécurité sur les dangers de l'homme avec qui l'on vit. J'en ai été choqué ; et certes , ce n'est pas partialité pour le gentilhomme hibernois. Si la légèreté est le principal ingrédient de ce caractère, le prix en baisse beaucoup à mes yeux. Il s'agit de savoir si M. Dé-
mocrite, puisqu'il ne faut absolument plus l'appeler l'Auvergnat ( sobriquet qui me paraissait plaisant (*) pourtant, au moins par anti-phrase ); si M. Démocrite , dis-je, qui connaît si bien le cœur humain des femmes, ne sera pas aussi sévère que moi à cet égard, attendu qu'il sait encore mieux que le vœu bon ou mauvais de la nature est de placer l'épine auprès de la rose , et qu'à bon titre il compte davantage sur son adresse à souffler sur la rose, de manière à l'épanouir, jusqu'à ce qu'elle couvre l'épine. Quant à pousser notre ami du côté de sa force, plutôt que de le conduire vers la pente de sa sensibilité , vous conviendrez qu'il ne faut pousser son ami que quand on est bien sûr qu'il est en péril. Or, comme je ne suis pas du tout décidé sur le véritable état des choses, comme je persiste à croire qu'Aspasie pourrait beaucoup pour le bonheur de notre ami , parce qu'elle est réellement très-aimable, et que, si elle l'est sous un tel maître, je vous donne à penser ce qu'elle serait dirigée par le plus aimable des philosophes et celui qui connaît le mieux les femmes, sans compter les hommes, les choses et le pays. Comme surtout j'ai très-bien éprouvé et j'éprouve encore que M. Démocrite peut se croire guéri et ne l'être pas, mais que sa blessure ne peut pas être incurable ,
(* ) On sait que les Auvergnats n'ont pas une grande réputation d'esprit.
ni même difficile à cicatriser , attendu qu'il sait rire, et ne sait ni s aveugler, ni être aveuglé, je me donne avec patience et sécurité quelques jours de plus, pour une épreuve sur laquelle je ne veux pas me tromper, puisque mon erreur pourrait nuire au bien-être de mon ami, soit par la privation, soit par l'illusion. Eh donc, mon très-cher, que l'on écrive , dùt-on faire cette lettre comme la scène d'un drame dont la situation n'existe que dans l'imagination de l'inventeur ; que l'on écrive, d'un style très-tempéré, mais très-doux, qui tienne dans une très -grande incerlitude du sentiment qui aura dicté une lettre, laquelle surtout doit pouvoir être expliquée et avouée à tout événement. Si M. Démocrite trouve cela difficile , tant pis ; mais il peut bien croire que ce n'est pas à lui qu'on s'adresserait pour chose aisée.
Quelque chose qui vous paraîtra plaisant , c'est que j'ai écrit , il y a quatre jours, au gentilhomme hibernois , au sujet de sa progéniture mal baptisée , précisément les mêmes choses , et presque dans les mêmes termes, que vous me les écrivez; et cela a très-bien réussi , non pas seulement chez Aspasie qui en a ri comme une folie , mais à la grille deChaillot, tant on a Tesprit aigu et bien fait.
Somme toute , mon ami , attendez , si vous y mettez encore quelque prix. Je vous promets que vous ne laisserez pas long-temps notre ami dans l'incertitude: et puis , il n'est p:i3 de ces raison-
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neurs profonds qui, se trouvant en même-temps casuistes scrupuleux , se décident avec une lenteur qui fait que leur résolution ne produit aucun effet. Il creuse fort avant ; mais il est très-leste à la détermination. Ainsi , ne vous en déplaise , il n'y a point dé péril dans la demeure. Adieu , mon ami, je dînerai demain chez Aspasie; la mienne vous fait des coquetteries charmantes ( quoiqu'elle ne soit pas coquette"), et forme des vœux ( j'ai presque dit soupirs ) pour votre retour.
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LETTRE YI.
Paris , ce jeudi.
J'ai lu avec un grand intérêt, et je garderai précieusement, mon bon et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet heureux et noble instinct , est , pour une tête et une âme élevée , le germe de la plus importante théorie de liberté et même d'indépendance à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne connais rien de plus imposant que les caractères
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que vous avez esquissés en peu de mots , et rien de plus respectable qu'une vie dont on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il' faille plier ou briser ; qu'on peut atteindre à la plus haute considération , sans un respect superstitieux pour le monde et ses lois ; qu'on peut arriver à l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou comprimé la fierté d'un grand sentiment ou d'une pensée heureuse ; qu'on peut prendre sa place , en dépit des hommes et des choses , sans autres ménagemens que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce humaine , par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles; et que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus escarpé , il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient rendues , mon ami , pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre! Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié , qui n'a jamais été même stationnaire , n'a pas dû vous donner mauvaise idée de mon âme , et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute. J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions humaines m'ont trop long -temps garotté; et lorsque les liens ont été un peu déserrés ( car pour brisés , ils ne le furent jamais ) , je me suis trouvé encore telle-
ment chamarré des livrées de l'opinion , que les êtres environnans se sont également opposés à ce que je fusse l'homme de la nature , au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester tel au milieu même de la société. D'ailleurs , j'avais été trop passionné ; j'avais donné trop de gages à la fortune ; et ce n'est pas au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans , combien ma marche eût été plus ferme ! combien de précipices et de ravines j'aurais évités ! combien le peu que je valais se fût développé ! et que de défauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis, mon ami , je ne suis point indigne de quelque estime , puisque je sais , non pas vous aimer ( car c'est chose trop facile pour être méritoire), mais vous apprécier^ et qu'à votre avis , je suis un des hommes qui vous ait le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce , j'y gagnerai davantage : il est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire : « Chamlort froncerait le sourcil. Ne faisons pas , n'écrivons pas cela , ou Chamfort sera content ; » et alors la jouissance est doublée et centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce , consolante , encourageante , une amitié qui, devenue pensée habituelle à ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable , et dans l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour
moi. Je ne vous offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer qu'avec vos semblables vous seriez bien solitaire); mais tout ce que l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévoûment complet, d'une âme ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse , peut avoir d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talens et des pensées , mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon cœur : vous le trouverez en moi ; et si j'ai eu le malheur de vous connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons aimés. J'espère , mon ami , que vous serez consolé de ce que votre lettre a été remise ; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue ; et peutêtre si je l'eusse ouverte d'avance , comme vous m'en avez donné la permission ensuite , ne l'aurai je pas remise. L'aberration des comètes n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur , de l'esprit , surtout de l'amour propre des femmes. Vous remarquez que je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un crescendo ; car plus je les vois, et plus je me persuade que l'amour propre est à peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère : or , le caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit , mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine à croire que le sexe , duquel les hommes tels que vous et M. Thomas
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dites il est impossible de le connaître^ ne doive toute son impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me citer d'exceptions, car les exceptions , qu'encore faudrait-il débattre , prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis qu'encore faudrait-il débattre les exceptions ; et en effet, dans notre sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque force de caractère; dans celui-là^ voyez comme l'analogie est fautive ! Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le bonheur de madame duChâtelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut d'être connu. Il y a, dans ce morceau, des choses charmantes sur l'amour , et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son histoire.Vous la savez mieux que moi; vous savez qu'elle n'était pas même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de véritable esprit , que tout le reste de son sexe ensemble ; et qui traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase délicieuse : u 11 faut employer toutes les facultés de » son âme à jouir de ce bonheur.... Il faut quitter » la vie quand on le perd , et être bien sur que les » années de Nestor ne sont rien au prix d'un » quart d'heure d'une telle jouissance... Il est juste » qu'un tel bonheur soit rare ; s'il était commun , » il vaudrait mieux êlre homme qu'être Dieu ,
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» du moins tel que nous pouvons nous le repré^ » senter. » Qu'était-ce que la femme qui, trouvant et exprimant cela , n'était qu'une femme galante , et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant qu'ils aiment pour deux , que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque réellement à leur bonheur , ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps? Exphquez- moi cela, mon ami ; et souvenez-vous que cette même femme avait mis , à la place du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui semblait avoir subjugué son âme , et dans une boîte que cet homme lui avait donnée , le portrait d'un fat : chose aussi impossible à une âme aimante, même détrompée ou changée , qu'à nous la trahison et le parjure.
N'allez pas croire, mon bon ami, que cet accès de sévérité me vienne d'un mécontentement , résultat de la dernière conversation avec Aspasie ; car au fond, je n'ai été mécontent ( à deux disparates près ) que de mon incertitude. Je vous ai demandé la pure vérité -, et si je ne l'ai pas fondue dans des détails ; c'est qu'une conversation serait un volume d'écriture , chose qui , pour le dire en passant, m'a donné une assez haute idée de la stérilité des romanciers en général ; mais vous aurez bien rempli les lacunes , peut-être même aurez-vous débordé ; et certainement , si vous avez vu en noir ( car , au fond , ce n'est que par excès
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de prudence que je n'ai pas vu en rose ), mes réflexions sur les femmes sont donc vme abstraction purement philosophique , et si bien une abstraction , que c'est la première chose que j'oublie dans mon commerce avec elles: en un mot, un à parte de raison dont personne ne m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.
Au reste , mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère dès le premier moment , et tarissent les sources de la vie pouF rapetisser les formes ( emblème très-frappant des manipulations politiques), ce petit chien est mort : et l'on a pleuré j et l'on est honteuse d'avoir pleuré , et triste d'avoir employé de l'argent à une acquisition aussi fragile. Pour moi , je suis tolérant , même pour cette faiblesse , parce que cette petite bête avait voué un très-grand attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache : raison assez forte, ce me semble , pour un homme sage de ne point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables; et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde peut-être poussé à -s'égorger avec un autre homme pour un chien.
Bon jour, mon bon ami ; je vous aime avec une extrême tendresse. Je travaille , et cela ne vient pas mal ; je vous en souhaite autant ; mais
c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son ouvrage sans le refaire ; et je serais bien fâché que cette contrariété-là vous arrivât ; car vous enverriez promener votre besogne. Fale et me ama.
P. S. Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient lu'il vient de remettre à son patron l'extrait de m^s deux requêtes en cassation, etc. , et que je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré ; mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. Sachez , mon ami , si cela est encore utile et par conséquent nécessaire , le comment il faut s'y prendre et le combien ; et avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce post-scriptwn.