‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 95 sur 106 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Lundi.

Me voilà bientôt convaincu , mon ami , que j'ai perdu une de vos lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille ; assurément , vous m'en eussiez

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averti hier , et je ne vois rien qui puisse me faire présumer que vous ayez changé l'ordre acci^utumé , ains au contraire. En conséquence, j'ai recommencé mes réclamations ; et puisque vous arriverez demain , vous demanderez vous même à la poste ce qu'est devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel ils ne badineront pas.

Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas trouver mal ce que vous écrivez ; et tout au plus à ce degré qui me fesait dire de la chanson du Y. de N. : elle est ce qu'il faut, pour ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson , parce que l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiome de talent , s'appelle rater . Or , le vrai talent lie rate pas. "Votre lettre à vous n'est que bien , parce qu'elle n'est que douce et tendre , et que vous montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux inconvéniens ; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins suspendre vos progrès; le second , d'induire en erreur la pauvre créature , au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je vous avais donné un bien meilleur conseil : alternez , vous avais-je dit ; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour ; une lettre fine, vive, sémdlante et narquoise le jour d'après.

Qu'elle ne soit jamais sûre de son fait. C'est Ya b c en amour. C'était donc le tour de la lettre de dix pages ; et quoique ce soit^un mal très-réparable , c'en serait peut être un assez grand, si vous persévériez ; et c'en est même un à ce cran , parce qu'en revenant demain , vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que je ne vois pas bien la transition.

Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de cette syrène , comme vous l'appelez ; car nous ferons demain , à ce égard, une main à fond ; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je serai rapporté : ainsi je n'ai pas grand temps à perdre ; et pour comble de contrariété , l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et qui, en termes de palais , est évidemment un coup monté , me fait perdre un temps incroyable , attendu que les gens qu'il me force à voir sont dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé , c'est l'admission de ma requête. Une seule voix ^ je vous le répète , mon cher ; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa circonspection et son adresse ordinaires ; il aura aisément deviné que M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas ; et mieux ou plutôt que moi , il saura qui a remplacé M. Daguesseau.

Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre ; mais vous le seriez davantage de pousser

votre besogne , i«. parce que vous êtes cligne de mettre la gloire à régner chez vous ; o.^ parce que la besogne presse , et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec F (*) , pour expliquer

le retard. Ne vous fiez pas sur le temps qu'il me faut à moi ; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé pour y faire ses notes , tout serait refondu, attendu que les morceaux de rapport , et même les soudures , sont prêts. Sans doute , c'est un ouvrage nouveau ; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise , surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la lettre; voyez si^ pour la première fois , vous voulez avoir induit en erreur un ami. Eh ! mon cher paresseux, tranquilhsez - vous ; je connais mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir , c'est votre santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail , si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt , revenait seulement encore une fois.

Je serai demain mardi , à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil; nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de recouvrer

( * ) Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus qn'il s'agit.

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du mouvement , ou nous resterons , nous prendrons des glaces aux Tuileries , ou vous viendrez en prendre ici. En un mot , nous ferons ce que vous voudrez : suffit que je serai al suo commando. Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres , que le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de Fiahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était le tenant chez Aspasie , depuis la maladie hibernoise. Vous noterez qu 'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fut pas, qu il fallait encore qu'on ne le dit pas. J'ai lu cette belle phrase , et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis , car je n'ai pas un moment à moi ; et j'en suis malheureux , je vous assure. Bon jour, mon ami.

LETTRE Vm.

Mardi.

Mon bon ami , dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je prends le parti de l'attendre chez lui ; car ma lettre deviendrait la mort de Turtnne. Je ne sais où ceci me mènera , ni par

DE CHAMFORT. 3 S'y

conséquent, si je pourrai vous voir ce matin : or, cet après-midi , je suis obligé de courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier mon procès contre F A mi des hommes, c'est* un triste sujet de felicitation que cekii du gain d'un procès contre son père j mais quand on a le malheur de plaider contre lui , encore faut-il gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami; à ce soir, ou à demain matin.

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