‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 97 sur 106 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

I^ndres , i3 cctobie 1784.

Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait palpiter mon cœur , comme cglle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris en un instant que a^ous vous portiez mieux; que vous aviez plus de forces; que votre amitié pour moi était la même ; que vous ressentiez toujours le besoin de -causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur, je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la nature ait fait aux cœurs aimans ; et c'est assez pour compenser tous les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec abandon ; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé , il a encore pour se consoler le sentiment même qui le fait souffrir.

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Grâces vous soient rendues, cher ami, de m'avoir tiré de peine snr vous et sur votre affection ; non que j'en. doutasse , il ne me faut quetâtermon cœur, pour^tre sûr du votre. Mais il est si doux de s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, estime et res])ecte le plus! Et puis, l'âme a besoin d'être soignée comme le corps. C'est-là sans doute un des puis grands mécomptes de la vanité humaine ; mais il est trop vrai que l'amitié a besoin de culture, et que la santé de l'esprit et du cœur est subordonnée au régime et à l'habitude.

Le tableau que vous me faites de ce que vous avez souffert, m'a vraiment navré, et surtout par l'idée que je n'ai pas été votre garde ; mais la réflexion soulage un peu mon imagination , en ce que la cruelle épreuve que vous venez de subir, est une démonstration irrésistible que vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent. Or , la ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits, et la douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie laquelle est calme , et que votre tête ou votre âme :ie sont point en mouvement, alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. Pour moi, vous m'avez prouvé, non pas tout à fait qu'on ne meurt que de bêtise, mais que les forces vitales sont toujours proportionnées à la trempe de l'âme. Ainsi, l'axiome provei'bial la lame use le fourreau n'est pas vrai pour Tespèce humaine. Comment son feu

intérieur ne le consume-t-il paS;, se dit-on? eh! comment le consumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme , et sa frêle existence va se dissoudre.

Hélas , mon ami ! Tacite et vous , aurez donc toujours raison! c'est un étrange composé de légèreté et de perversité que l'homme, qu'il faut cependant servir et qu'on voudrait aimer : l'homme qui calcule les astres, c[ui soumet les élémens, qui défie et combat toute la puissance de la nature , qui peut tout excepté conduire lui et ses semblables, qui a tout trouvé hors la liberté et la paix, qui a su donner l'autorité , qui a su l'endurer , et qui n a su ni la diriger ni la seconder , qui sait ramper et ne sait pas obéir, qui sait se révolter et ne sait pas se défendre , qui sait aimer et ne sait pas s'attacher, qui a tous les contraires en bien comme en mal , dans le cœur et dans l'esprit. Votre mot est charmant. On a dit , il y a longtemps :

Mille fols Ils m'ont tout promis ; Mais le siècle en fourbes abonde , Et je ne hais rien tant au mÔnde Que la plupart de mes amis.

Maisc'est-là l'épi gramme chagrine d'un homme dont Tesprit aigri n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe qui a observé profondément , et qui donne un résultat moral avec la gaîté et l'indulgence sans lesquelles il

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n'est presque pas un bon cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai , est la saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe , et qui aime trop ses vrais amii pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce titre. Mais j'ai peur qu en ce genre, comme en beauc<f[ip d'autres, il n y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait , beaucoup plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu! à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié ! Je ne m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément ; mais il faut que je m'arrête , car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait important , je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre cœur que j'ai à vous blesser ; et votre tète est si sage , que vous sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à marcher : et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs , mon ami, une grande circonspection pour les faits ; le trait infâme que vous m'apprenez ne l'enseigne que trop^ puisqu'une simple transposition de dates a fait, dans la bouche d'un médiant , d'une action honnête et pure ( qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais, qui , non content de tout me voler , épiait mes actions et mes discoiu's à chaque instant de la journée), une malignité capable de compromettre

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un galant homme auquel je ne me consolerais pas <le susciter, même le plus indirectement, une tracasserie. Eh ! qui en sera à l'abri , s'il n y est pas , lui , armé de tant de circonspection et de sagesse ? Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie tout, je puis volÏ^ assurer que les Français de Londres sont aussi inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus corromipus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours a ce misérable moyen, savent très bien distinguer Ihomme auquel ii faut en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du Courrier de F Europe, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé , aussi infâme dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joh métier. C'est de toute cette canaille que W. a été la victime; ^lle craint de n'être pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à travers.

Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami , et moi je ne suis pas très-rassuré, surtout sur celui de

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mon aimable compagne. J'ai cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre : mais on se trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout calculer , ils calculent aussi les talens et Tamitié; la plupart de leurs : grands écrivains sont , presque à la lettre , morts de faim: jugez de quiconque n'est pas de leur nation ! Une des premières choses qui frappent ici , c'est l'esprit d'ordre , de méthode , de calcul. On peut y dire le pourquoi de chaque chose ; et cela doit peser , surtout dans l'esprit d'un Fran^ çais; mais, à tousses inconvéniens , ce genre d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de sensibilité ; ils appartiennent ici au peuple , beaucoup trop calomnié , même dans ce pays , où cependant il est quelque chose. En général , mon ami , Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre , moi qui écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple, quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui ; quand les mots de canaille , de populace , de goujat, resteront le dictionnaire du défenseur.Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes , agite la tête et le cœur ; on voit bientôt que cette populace, cette canaille , n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air français , tout ce que vous voudrez , ne sont pas si grossières. Il faut aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent ;, qui accréditent ces V, afi

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puérilités, litres presque uniques par lesquels on se distingue de la canaille. Elle est bruyante , elle est incommode ; mais aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens comme il faut , feront-ils mieux le bonheur de la terre ?

11 faudrait , mon ami , il faudrait qu'une tète pensante et sagace comme la vôtre \ ît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs , et pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous , contre les maux réels dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la main de l'homme ; mais il y a dunkjins mauvais , et beaucoup moins mauvais , en Angleterre que partout ailleurs , où des esclaves, les fers aux pieds et aux mains, se moquent des dangei'S que courent les voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourJes chames; on abuse de ce que les premiers laissent toute la sensibilité , tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le mieux peut ti'ouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit donc tendre à cette révolution , avant que de désirer Fatitre. IJhe émeute , une sédition à Londres (ait

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plus de bien au cœur de l'honnête homme , que toute cette imbécille subordination dont on se vante ailleurs. Si Ton approfondissait, si l'on comparait , si l'on cherchait les corrélatifs en politique , on ferait sur l'Angleterre et les Anglais im ouvrage qui aurait de la signifiance : mais il ne faudrait pas , comme l'illustre Linguet , qui , tout ainsi que Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet , rechercher les fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande , de n'être plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est un bon homme parlant admirablement liberté , pourvu qu'on laisse faire la magistrature : et voilà comme on est partout. Dès que le peuple tente de se faire justice , c'est une horreur. Il faut cependant remarquer que les premiers cmplumeurs et coupeurs de jarrets , pour cause politique , ont paru en Amérique ; et que cette manie a disparu, quoique la cuise réprimante soit très peu de chose : mais les causes [)Our lesquelles il fallait emplumer , etc. etc. ont disparu. 11 faut remarquer aussi que l'art d'ôter la raison , pom* ensuite argumenter de la folie , est l'art des coupables gouvernans : cela établi , qu'importe de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a

irrité les nerfs par un breuvage ?

Mais , mon ami , voilà beaucoup bavardé ; car

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il faut nous tenir clans les généralités. IMais je ne puis pas me refuse!- au plaisir de frotter la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdî ai pas mon temps ici ; et si la misère et le malheur ne font pas justice de moi , je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis presque aussi coupables que mes ennemis , mais de la seule manière qui me convienne désormais , par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera pas me sera faussement attribué , afin qu'on n'essaie pas de m'imputer les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous presserai-je contre mon cœur ? C'est en vérité ce qu'il m'est impossible de dire ; à cet égard , j'ose à peine fixer l'avenir.

Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de fortune qui vous est arrivé : j'en étais en colère, et je ne suis pas encore trèscalme à cet égard ; mais je veux vous croire déguignoné , comme vous dites : c'est cependant une dérision , si vous ne de\ez commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la lumière; elle vous prie de l'aimer , et de m 'écrire souvent; car elle prétend que je suis très-mauvaise compa-

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gnie, quand vous ne m'écrivez pas. Adieu , cher et bon ami ; il y a long-tem|DS que votre conquête a compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur. Conservez-moi le vôtre ; et quoiqu'on fasse , je ne serai pas tout à fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison , et non pas avec votre tête ; caressez les muses; qu'elles vous comblent long-temps de toutes leurs faveurs ; et quand vous serez désensorcelé , toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or , ni même de gloire , à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. Vale et me ama.

P. S. Plusieurs articles de votre lettre ne sent pas répondus , parce qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre , l'a fait d'avance.

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