‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 98 sur 106 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

lo noTembie 1784-

Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami ; et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses nouvelles , et de trouver , dans l'accent et l'expression de vos craintes, une vive empreinte de votre amitié

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et c'est-là , sans cloute, une grande jouissance pour moi ; mais la circonstance en a redoublé la saveur. Je suis triste et malheureux ; ma douce et charmante compagne est malade, et malade de langueur 5 elle est à son onzième accès de fièvre. Heureusement les accès sont intermittens , et laissent deux jours de passables ; mais l'extrême faiblesse , l'agacement des nerfs , les accidens de femmes qui en ont résulté , l'ont jetée dans une situation très fâcheuse , quoique au fond , peu inquiétante ; d'un autre côté , ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de médecin réputé ( et peut-on en choisir un autre pour son amie? ) coûte un louis à Londres ; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes ressources sont à leur terme ; et non seulement je n'ai point encore obtenu le pain de la loi , mais je n'obtiens pas même de réponse de mes gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris , et se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.

On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le nécessaire pour long temps ; mais l'entreprise en est encore fort incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne ; mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné , mon ami, dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est pas désespéré. Le grand , le vrai

mal , c'est la souffrance de mon amie ; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas • mon ami , il n'en est qu'un de vrai , c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons pas de ces idées. Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires , que j'ai rencontré , à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac , imprimé en i638, et dédié au duc d'Arpajon , où par parenthèse l'on professe tout haut l'athéisme avec approbation et privilège du roi , j'y ai trouvé , disje , ces vers qui m'ont bien étonné :

Et puis , mourir n'est rien , c'est achever de naître. Un esclave hier mourut pour divertir son maître ; Au malheur de la vie on n'est point enchaîné , Et l'âme est dans la main du plus infortuné.

En vérité , mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à coté, de cette force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre des dieux; et Séjanus répond :

Il ne tomhe jamais en hiver sur la terre ;

J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.

Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la meilleure

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connue , l'administration en est la plus mauvaise possible ; et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser, avec M. Laura'gais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne peut pas une constitution , puisque celle-ci , quoique incomplète et défectueuse , sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est tout cela ), cupide, et très-voisin de la foi punique , vaut mieux que la plupart des peuples connus , parce qu'il a quelque liberté civile? Cela est admirable, mon ami ^ pour l'homme qui pense et qui a réfléchi sur la nature des choses , et problême insoluble par tous les autres. Au reste , ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois , et plus je m'assure qu on ne sait ce qu'on

a VU. Je vous défie de vous faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée , avec la plus absurde ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront utiles et qui vous convaincront de ces deux choses : l'une , que le plus léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté incalculable ; l'autre , qu'il est une quantité énorme de choses que nous autres , Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée aujourd'hui dans un détail peu important , mais qui vous expliquera bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse épitaphe a Wren , dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de Londres : Si monument tum quœris ^ circumspice ; mais personne n'a dit que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de très-mauvais latin , où l'on a eu garde d'oublier Vaques aureatus et toutes les sottises imaginables. De même , il y a, dans l'épitaphe de Newton, Sibi gratulentw inortales taie tanluinque exlitisse humani gcneris decus; cela est bien , mais précédé de onze lignes, dans lesquelles on lit pompeusement Xeques aureatus , le commentaire sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote , précieuse pour ceux qui , comme vous et moi , sont à l'affût du charlatanisme humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une statue de I^ouis xiv, avec cette belle

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inscription : ^ Louis XIF, après sa mort. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que lo l'inscription est en latin; 2° qu'elle est fort longue ; 3o qu'elle raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la statue a été décrétée par la \ille, pendant la vie de Louis xiv , et posée depuis sa mort. — Supersttti decrevere. — Ex oculis sublato posuère. Et puis Voltaire ose dire à tout propos :

Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié , que je vous prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous rapprenne pas, c'est celui-ci :

Vous lisez dans le livre de Y Esprit., tom. 11, pag. i38 , à la note (édit. m-8^ 1778) : « Dans ce » pays ( la Turquie ), la magnanimité ne triomphe » point de la vengeance ; on ne verra point en » Turquie ce qu'on a vu, il y a quelques années, » en Angleterre : Le prince Edouard poursuivi « par les troupes du roi , trouve un asyle dans la « maison d'un seigneur ; ce seigneur est accusé d'a- » voir donné retraite au prétendant. On le cite de- >> vaut les juges ; il s'y présente et leur dit : Souf- « frez qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous y> demande lequel d'entre vous , si le prétendant >• se fut réfugié dans sa maison, eut été assez vil et » assez lâche pour le livrer? — A cette question » ie tribunal se tait , se lève et renvoie l'accusé. «

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Ce fait me paraissait absurde : nul tribunal sur la terre , qui ji'est pas le souverain, n'a le droit , ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin , j'arrive en Angleterre ; et le hasard me fait rencontrer lady Margaret-Macdonald qui a vécu en 1 763 à Edimbourg avec M. Macdonald of Kingborough , le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était point nn seigneur ; c'était im gentilhomme, cultivateur assez pauvre ; il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent, le chevalier Alexandre Macdjuald, propriétaire en grande partie de cette ilâ et chef de la clan ^Jacdonald , une des tribos écossaises les plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête du prétendant que l'on savait élre dans l'île de Sky, étaient dans la salle à manger du château avec lady Ma r gare t. Un paysan montagnard se présente à la porte de la salie, et remet à milady un billet non cacheté ; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle. Lady Margaret ne se troubla point ; elle prétexta quelques détails de famille , quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard chez Macdonald of Kingborough : « Si le prince entre chez vous, lui dit Macdonald , ou si vous l'assistez en la moindre chose , vous êtes perdue , vous et Aotre famille. Je

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)) me charge de tout. Adieu. >j II lui prit la main et partit.

Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauverle prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Ecosse , pour faciliter son évasion. Bientôt après , Macdonald fut arrêté et mis en prison dans le château d'Edimbourg , où il resta quelque temps avant qu'on lui fit son procès. Pour toute défense , il dit à ses juges : Ce que j'ai fait pour » le prince Edouard, je l'aurais faitpour le prince » de Galles , s'il se fut trouvé dans les mêmes cir- » constances. » Le tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée , portait en outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud , ensuite la tête coupée , etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres à la patrie. IMacdonald ne le subit point ; le duc de Cumberland représenta que cette exécution aliénerait sans retour la clan Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le tenir un an prisonnier dans le

château d'Edimbourg Mais combien cela est

différent! combien cela est vrai , simple, beau , grand ! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d' Helvétius ! il a su son erreur, et

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il a répondu : « Ma foi cela est imprimé ; et cela est encore beau comme je Tai écrit. » Quand ceux qui écrivent la morale , la philosophie , la politique , l'histoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils saltimbanques , lorsqu'ils ne se regardent pas comme des magistrats !

L'ouvrai^e que l'on me propose , mon cher ami, est une entreprise considérable ; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs au courant de toutes les id es saines d'économie politique, qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage paraîtrait en anglais et en français ; le plus ou le moins de succès n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre ^ car j'aurais une rétribution fixe par mois : mais j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité , parce que je ne dois ni ne veux parler que des choses , et encore avec circonspection , je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la curiosité. Consulté sur cela , j'ai dit que le plus grand service , selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger , et de guider un choix dans l'immensité des mensonges , des erreurs et des vérités imprimés ; qu'en conséquence , un conservateur qui donnerait en tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres ; qui tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes cpii peuvent y être tombées , et qui deviendrait le dépôt de mor ceaux détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire,

par un de leurs plus grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un ouvrage trèsprécieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sur d'un succès d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours croissant. On délibère sur cette idée ; je la crois bonne : et si elle l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée ; car elle me vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail excessif et désagréable , en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire pour la culture de mes propres pensées ; mais je le regarderais comme un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés à des galères aussi mauvaises ; et quand je me sens prêt à m'irriter , je me rappelle cet apologue arabe.

Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des hommes ; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu , et je ne me plaignis plus de manquer de souliers.

Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue riche, si ses excellentes qualités morales ne s y étaient

pas Opposées j qui souffre pour elle et pour moi , en pensant que j'ignore toujours les ressources du mois qui suit , moi dont le cœur ne fut jamais ferme à l'infortune : cet apologue me rendrait rès-philosophe.

Dites - moi , mon ami , si une fois embarqué dans cette besogne, je puis compter du moins sur vos indications , soit pour les anciens livres qui méritent d'être analysés , soit pour un choix de pièces fugitives ( littéraires ) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt , et pour lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et votre incorruptible conscience. Ditesmoi aussi si vous croyez que je puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, avec votre franchise et votre sagacité ordinaires , ce que vous pensez de l'idée et du plan.

Ce que ^ ous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait un très-grand plaisir , mais me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais vécu avec vous cet hiver î combien j'aurais passé d'heures délicieuses , et cultivé mon âme et ma pensée ! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit qui acquiert ici ; mon âme est veuve, philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux ; et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces combinaisons, de bonnes choses , sur-tout quand je

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les aurai mûries auprès de vous , dans la serre chaude de votre amitié et de^^ s talens. Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser ; je ne dispose point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages , un entre autres qui sera une grande^yengeance offerte à l'humanité : ce sera l'histoire d'un des plus horribles crimes du xvni^ siècle, dont le hasard m'a envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés ; mais un grand ouvrage de morale ou de philosophie , je ne l'entreprendrai jamais qu'auprès de vous , qui êtes la trempe de mon âme et de mon esprit.

Allons donc , je serai content de vos amis , puisque vous le voulez ; mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12-000 livres de rente , ou je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami ; car en voilà bien long , et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît, qu'elle est trop excusée de son silence , elle vous aime de tout son cœur et vous regrette très-vivement. Adieu , encore une fois , je ne vous dirai pas : si vous aimez des anecdotes caracîéristiques de ce pays pour augmenter votre immense répertoire , écrivez-moi souvent , car je vous en enverrai toujours en réponse Mais je vous dirai : écrivez-moi souvent , car cela me console et soutient mon

courage.

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P. S. Vous êtes sûrement étonné de ce que les C. (*) ne circulent pas encore ; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé : Ob.-ermtions on the importance ofthe american révolution^ and the means of making it a bencfit to the World (cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup prié ), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait loin de vous.

LETTRE XTL

Londres, Hatton-street in Holborn, 3o décembre 1784.

Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se conserveront long- temps l'un par l'autre ; mais ils se heurteront souvent ; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un certain point pourtant ; car je sais que vous payez cher quelques semaines de

(*) I^es Cincinnati , c'est-à-dire l'écrit sur l'ordre de Cincinnaîu», V. %^

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travail forcé ; et je n'aime pas assez la littérature, quoique j'en sois idolâtre , pour pouvoir désirer de Fenrichir à vos dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre santé ? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques traits détachés ; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur. Au reste , comme il n'y avait dans les autres aucun motif de suppression , je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gène la liberté de la presse; en dépit des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner , je trouve qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel mal y aurait il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres ? Et cela, jusques et inclusivement la Bible , où pourtant il est dit que toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point, serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à réj ondre à celaPheim ! mais pourquoi gènerait-on le connnerce des lettres ? Il n'a pas du tout les mêmes conséquences ; car (jucl homme , à moins d'être insensé , ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigiJans de tous les sages et

généreux gouvernemens , qui régissent l'univers , comme ils disent ? Donc si ce n'était pas une trèsagréable et expédiente occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup d'honnêtes gens , l'interception- des lettres serait une chose fort inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas également gai ) ^ et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le ciel me défende de gloser sur une si belle institution !

Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire! que l'esprit saint vous illumine ! Mais miracle pour miracle , il devrait bien commencer par les candidats , avant de passer aux électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une place à l'Académie ; je le suis pourtant , ou à peu près : mais rassurez-vous , ce n'est pas de moi , et indépendamment du bras de mer, ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre des aspirans se trouve Target ; je sais, mon cher ami , tout ce qu'il y a à dire contre lui ; et cela se réduit à ceci : Il a peu ou point de titres littéraires ; cela est vrai ; mais peu d'hommes , et nul parmi les aspirans , à moins que ce ne soit Garât ( à qui je ne voudrais pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir. Je ne sais si vous connaissez les Lett/^es d'unhom-

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me à un homme^ le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps deMaupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la censure. Une grande partie du morceau intitulé -.Réflexions sur V ouvrage précédent ^ imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot, je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des coianaissances très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par exemple , non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en économie politique, mais il en a redressé plusieurs : non-seulement il est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par là), c'est un parfaitement honnête homme , bon^ chaud, sensible , pur , incorruptible ; et Ton vou^ offre de plats coquins. Enfin, et ceci passera dans votre cœur, il est mon ami particulier ; il est digne d'être le vôtre ; et il m'a rendu vin service important que je ne lui ai pas même demandé, ni iiîdiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce charmante.

Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme, ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire j mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci ? où est le plus digne ? où sont les données

J)E CIIAMFORT. 4^3

pour déterminer le plus cligne ? et le plus digne lût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on vous proposer ? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de m.édiocres ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont Téloquence du mur mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin Jeu est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable; l'honneur qu'on lui ferait exciterait en kii le désir et la volonté de déployer ses forces ; et le choix de lacadémie, où d/ailleurs il faut de tous les genres , peut nous valoir quelques bons ouvrages , au lieu de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis, maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le monde ?

En voilà bien long, mon ami ; mais c'est que la chose me tient au cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target doive votre voix à votre amitié pour moi , et je vous suis garant que je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale , et même par ses talens.

Les miens (car il me faut bien, comme un autre parler de mes talens) viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire autre chose, sinon qu'un Uvre singulier et rempli de recherches

aura été fait et imprimé en un mois, ici où Ton imprime la moitié moins vite qu^en France. Or^ dans cette occasion, le temps importait fort à l'affaire , et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est grande et belle , mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition française ( vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter), de sorte que^, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux expédiens. Me voilà sauvé pour une couple de mois. Vous trouverez-là le nom de votre hôte consigné avec honneur ; vers le milieu du mois prochain, cela vous parviendra.

On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec son avis sur l'administration des finances : il est, dit-on, entre les mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. le dauphin, plus de M, de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude c[ui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour toujours hors des dangers où elle s'est abimée, est un vilain bout d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot n'était jas Genevois à beaucoup

près; et cependant il eût tenu à honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté étaiten danger, et il n eut pas marchandé ses peines. Au reste, le glorieux avait honte de son père ( je vous en dirai quelque jour les détails ); cherchez

Là dessous, si vous pouvez, un grand homme

Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon, quand on sait bien ses quatre règles , qu'on peut conjuguer le verbe m>oir, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.

Bon soir, mon amij si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas mourir de faim ici , où Rousseau aurait péri de cette triste maladie, s'il n'eut eu que ses talens à donner pour hypothèque à son boucher et à son boulanger ; et en France pourtant , il est bien difficile que, moi présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore un^fois; écrivez-moi plus souvent : donnez-moi des nouvelles des Cincinnati que vous devez avoir depuis long temps, et n'oubliez pas combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.

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