‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 14 sur 41 · SEPTIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

SEPTIEME TABLEAU

Le prince de Lambesc entrant aux Tuileries par le Pont-Tournant , le 12 juillet 1789.

\)x s'étonnera peu sans doute que ce même jour du 12 juillet ait produit , à la fois et presque à la même heure , plusieurs de ces scènes imposantes ou terribles , que la peinture et l'histoire s'empressent également de transmettre à la postérité, ilien ne prouve mieux qu'il existait , entre toutes les classes de citoyens , un ordre de sentimens communs à tous , auxquels se ralliaient alors les habitans de cette grande ville , divisés depuis par la différence des opinions et des intérêts.

Nous avons vu cette nombreuse portion du peuple qui accompagnait les bustes de MM. INecker et d'Orléans se partager en trois files , dont l'une se précipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant ; ceux qui la composaient y furent poursuivis par un fort détachement de Pioyal-Allemand , que commandait le prince de Lambesc, alors à la tète de sa troupe. C'était le dimanche , un jour où les promenades publiques sont remplies de mjnde. Le voisinage des Champs-Elysées, la curiosité même d'être à portée de voir les manœuvres des troupes qui alarmaient la capitale ,

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avaient attiré dans les Tuileries une affluence de monde plus grande que de coutume. Qu'on se figure le tumulte , l'effroi , la surprise de ces citoyens paisibles, voyant accourir, avec les signes de la terreur, une foule d'hommes qui cherchaient un asile dans le jardin ; et, sur leurs pas, se précipitant après eux une troupe de cavalerie, les poursuivant , les frappant à coups de sabres , renversant et foulant ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Dans ce désordre , on distinguait le féroce prince de Lambesc, qui, le sabre nu, blessa un vieillard à qui l'âge ne permit pas de fuir assez promptement. Cependant , après le premier instant de terreur , ceux qui, plus près du Pont-Tournant et des terrasses voisines , avaient vu les cavaliers de Royal-Allemand s'engager dans le jardin , s'animent tout-à-coup d'une fureur égale au péril qu'ils ont couru. Le grand nombre de chaises dont le jardin était rempli, devient, pour les citoyens désarmés, une arme de défense. Les uns s'en couvrent pour être à l'abri des coups qu'on dirige sur eux: d'autres les lancent sur les soldats du haut des terrasses qui couronnent le fer à cheval. Ces chaises, semées et accumulées visà-vis le Pont-Tournant , deviennent un obstacle au retour des cavaliers : ils s'en appercoivent , et eux mêmes craignent d'être enfermés parmi des ennemis sans armes. Déjà l'on essayait de tourner le Pont , lorsque les cavaliers , revenus sur leurs pas , écartent la foule, et, regagnant les Champs-

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Élysées , retournent au galop dans l'enceinte destinée à leur rassemblement.

La nouvelle de cette irruption d'une troupe étrangère dans un lieu consacré à des promenades pai^bles, se répand aussitôt dans Paris: l'effet qu'elle y produisit ne fut point la terreur , mais une indignation générale , un vrai soulèvement. Chaque citoyen croit qu'on va l'attaquer dans ses foyers , et se tient prêt à les défendre. Des époux , des pères , des parens , alarmés pour leurs femmes, leurs enfans et leurs proches, qui , dans ce jour de délassement , étaient allés ou du moins avaient pu aller dans ce jardin et périr dans un danger si imprévu, redoublèrent de haine pour un ministère qui se permettait de pareils attentats ; car, en ce moment , c'est aux ministres autant qu'au prince de Lambesc qu'on imputait cette violence insensée. Ce fut elle qui poussa des hommes, jusqu'alors timides , à prendre parti contre le gouvernement. Tel bourgeois de Paris qui la veille eût frémi peut-être de cette seule idée et l'eût rejetée avec effroi , devint un ennemi mortel du ministère et de la cour. C'est ainsi que cette atrocité absurde du prince de Lambesc a servi puissamment la cause publique. La précipitation, en forçant les citoyens àse mettre sur la défensive , en même temps qu'elle décelait les projets de la cour, les dérangea et les. fit échouer par la terreur qu'excitèrent, parmi les ministres, la promptitude et l'unanimité de fin-

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