‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 15 sur 41 · RES · texte numérisé non relu

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surrection. En effet , si le prince de Lambesc, fidèle aux ordres que sans doute il avait reçus, se fût contenté de dissiper la foule de ceux qui suivaient les bustes de MM. d'Orléans et Necker , il eût paru n'avoir fait que son devoir en réprimant un désordre et des atlroupemens nouveaux , dangereux pour la tranquillité publique. C'est ainsi qu'en aurait jugé du moins cette classe toujours nombreuse d'hommes imprévoyans et timides qui , dans leur simplicité de citadins , sont bien loin de soupçonner les perfides complots qui se trament autour des rois. Peut-être, sans l'effervescence subite et universelle occasionnée par l'incursion du prince de Lambesc, le ministère aurait pu , dans les deux jours suivans , assumer le succès des mesures déjà préparées contre la capitale: il ne s'agissait que de la tenir quelque ici! ps dans cet état intermédiaire entre l'espérance < î !a crainte , qui laisse les inquiétudes, sans permettre les partis violens. C'est l'effet que les ministres attendaient d'une proclamation affichée partout , dans laquelle ils présentaient l'arrivée des troupes royales comme une précaution de prudence nécessaire au maintien de l'ordre , un secours contre les brigands. La proclamation n'ajoutait pas que les brigands avaient été soudoyés par les ministres même, pour occasionner ces désordres, et leur fournir un prétexte d'appeler des régimens autour de Paris et de l'assemblée nationale , qu'on pariait de transférer a Soissons ou à

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Noyon. L'invasion des Tuileries dans un pareil moment décréditait la proclamation des ministres; et ce fut un service que le colonel de Royal-Allemand rendit alors à la révolution.

Il lui en avait déjà rendu un précédemment, le samedi 1 1 . L'insubordination des gardes-françaises alarmait les chefs des autres corps : le prince de Lambesc surtout avait redoublé dé sévérité à l'égard de son régiment, alors cantonné à la Meute. Une consigne rigide défendait qu'aucun soldat des gardes-françaises entrât dans le camp , sous quelque prétexte que ce fut. Deux grenadiers de ce régiment suspect, ignorant la consigne, se présentèrent pourvoir quelques soldats leurs compatriotes. On ne voulut point les laisser entrer. La sentinelle Tes menaça de tirer sur eux. Là, devait finir la scène , et la discipline militaire était satisfaite. Mais le prince de Lambesc survint ; et se livrant à l'emportement de son caractère , il mêla à ses grossières imprécations la menace de leur faire donner cinquante coups de plat de sabre. Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne manquèrent pas de raconter à leurs camarades les détails de cet accueil. Tous s'associaient au ressentiment de leurs compagnons ; et de la haine pour le colonel français , on passait à la colère contre un régiment étranger. Les soldats de Royal-Allemand en recueillirent les fruits dès le lendemain , quoique leur seul tort fût d'obéir aux ordres d'un commandant qu'ils détestaient, et que

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même ils maltraitèrent, dit-on, dans sa fuite (i). Mais revenons à cette après-midi du 12 juillet, dont Pépoque sera si fameuse dans l'histoire de la révolution. Taudis que M. de Lambesc était occupé d'un coté, d'autres troupes étrangères , postées en différens faubourgs , firent aussi quelques incursions dans les rues voisines, et contribuèrent à augmenter la fermentation. Les citoyens de ces quartiers éloignés des Tuileries , crurent tous avoir couru le même péril que ceux qui s'étaient promenés dans ce jardin. Dès le soir même de cette journée mémorable, l'indignation contre les soldats étrangers fut générale : il semblait qu'ils eussent cessé d'être des troupes royales; on ne voyait plus en eux que des ennemis et des Allemands. On paraissait au contraire ne voir que des amis dans les soldats français ; le peuple pressentait , comme le disait en ce même temps un orateur célèbre, qu'ils oublieraient un moment leur qualité de soldats pour se souvenir qu'ils étaient hommes. C'est ce que craignait le despotisme , malgré son aveuglement ; et voilà pourquoi il s'était environné de troupes étrangères. Trois régimens suisses étaient campés au

(1) Il est à remarquer que, quelques jours après la fuile de M. de Lambesc, le peuple s'étanl porté en foule à sa maison pour la détruire , la garde nationale , quoique partageant le ressentiment de chaque individu contre cet homme féroce, n'en fut ni moins prompte ni moins z.'lée à la préserver de l'incendie.

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Champ- de-Mars , Salis-Samade,Diesbach et Châteauvieux ; ce même Châteauvieux qui trompa l'espérance des ministres et des ehefs, en prenant parti pour la révolution ; crime impardonnable à leurs yeux , crime qui long-temps après , dans l'affaire de Nancy, attira sur ce régiment la vengeance d'un homme que nul Français ne nommera plus sans horreur , le perfide de Bouille.

A Sèvres et à Meudon , se trouvaient ceux d'Helmstadt et de Royal-Pologne. Trois antres régimens étaient prêts à marcher vers la porte d'Enfer. C'étaient encore des Allemands.

C'est alors que se montra , dans toute son horreur , aux yeux des Français , ce vieux secret des cours , ce moyen d'opprimer une nation par des étrangers que cette nation paie pour sa défense. En tout pays et en tout temps , le premier pas vers la liberté devrait être la suppression de cet abus révoltant : mais, par malheur, il ne peut être détruit que quand la liberté commence à s'établir, comme il ne commence à s'établir ( du moins pour l'ordinaire ) , que lorsque la liberté chancelé ou quand elle n'existe plus. Elle n'exis-: tait plus sous Louis xi , qui le premier appela en en France ces étrangers mercenaires , empressés à trafiquer de leur sang, à le répandre (s'il le faut) au-dedans du royaume comme au-dehors , sur l'ordre de celui qui les soudoie. Bientôt cet instrument de la tyrannie devint un faste du trône. Les cours se remplirent de soldats étrangers ,

comme si le monarque était en guerre avec son peuple. Partout les rois se sont trop souvent , il est vrai , montras les ennemis des nations qu'ils gouvernaient: mais cette vérité cruelle, ne devaient ils pas la cacher avec soin, plutôt que de l'annoncer, de la publier eux-mêmes, de la rendre, en quelque sorte, visible aux yeux les moins éclairés, en ne s'offrant aux regards qu'avec l'appareil d'une force armée,' et surtout d'une force étrangère , entourés d'hommes indifférons au bien, au mal de leur empire , sans patrie, sans affection locale, insensibles comme l'acier qui les couvre et comme le fer dont ils menacent les citoyens ? Ah ! si cette pompe féroce est odieuse et déplacée partout , combien ne l'est-elle pas davantage chez upl peuple de tout temps célèbre par son amour pour ses rois!

Ces réflexions sur les troupes étrangères , soit dans l'armée , soit auprès de la personne de nos rois , ne peuvent s'appliquer rigoureusement aux Suisses, qui, par une singularité remarquable, née de leur constitution politique, conservent le goût de la liberté, en vendant leurs services militaires aux despotes. Leur conduite dans la révolution a prouvé qu'en se croyant engagés au "service du roi, ils ne se regardaient pas comme étrangers à la nation. Fidèles à la discipline, ils ont prévenu des désordres , sans se montrer disposés à répandre le sang français. Cette sagesse semble les naturaliser en France ; et peut-être , avec le

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temps, y prendront-ils ces idées de liberté politique qui déjà inquiètent les dépositaires du pouvoir dans les cantons où règne l'aristocratie. Sans doute que, dans ces cantons , ceux qui gouvernent auraient voulu que les Suisses au service de France eussent cru n'être qu'au service du roi, et qu'ils eussent obéi fidèlement aux ordres du despotisme: mais cette imprudence, qu'eût-elle produit qu'une inutile effusion de sang et la destruction de ceux qui s'en seraient souillés? Telle est, depuis cette époque, la propagation des idées libres, que peut-être les aristocraties helvétiques redoutent , pour leurs sujets établis en France, la communication de ces idées qu'ils pourraient reporter dans leur patrie ; il est probable qu'elles s'empresseront moins d'exposer leurs compatriotes à la contagion qu'elles redoutent. Elles aimeront mieux les vendre à des despotes chez lesquels les Suisses sont moins exposés à se corrompre , que dans un pays entièrement libre comme la France, qui peut leur apprendre que, dans les cantons aristocratiques , ils ne jouissent que d'une liberté trop incomplète.

Quant aux autres corps de troupes étrangères au service de France, un décret de l'assemblée nationale les a depuis peu incorporés dans l'armée française ; et cette mesure provisoire annonce et présage le moment où la liberté n'admettra que ses enfans et ses amis parmi ses défenseurs armés.

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