‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 19 sur 41 · DIXIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

DIXIÈME TABLEAU

La barrière de la Conférence incendiée , le ia juillet 1789.

Quoique le courage des habitons de Paris et surtout la valeur des gardes- françaises eussent repoussé un instant les troupes étrangères, la ville n'en paraissait pas moins menacée des horreurs d'un siège; elle n'en restait pas moins livrée à des dangers non moins grands de la part des ennemis qu'elle récelait dans son sein. C'était peu de l'armée dont on l'avait investie : on avait rassemblé depuis peu, dans les faubourgs, une foule de brigands sous le nom d'ouvriers; on avait pris, pour ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper à des travaux publics et de soulager leur misère. Mais si leur misère était réelle, l'utilité de leurs travaux n'était pas également évidente. Celte multitude d'hommes , la plupart sans domicile, sans aveu , sans profession, menaçaient la capitale d'un invasion d'autant plus formidable, qu'il était impossible de leur en interdire l'entrée. Le désœuvrement général par lequel les artisans célèbrent chez nous le dimanche , leur permettait d'errer dans la ville; ils usèrent de cette liberté, pour se permettre tous les excès de la licence. Ces coupables auxiliaires des ministres y exerçaient

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un brigandage qui servait de prétexte à l'introduction des soldats et d'une force armée suffisante pour réprimer le désordre. On en tirait un prétexte non moins spécieux , celui de calomnier le peuple, en comprenant dans ce mot collectif peuple la foule de malfaiteurs qui abondent toujours dans une capitale immense, et que multiplient encore les abus d'un gouvernement pervers: odieuse confusion d'idées dont le despotisme a tiré grand parti en faisant illusion au plus grand nombre des citoyens honnêtes vivant de leurs propriétés ou de leur industrie , qui s'accoutumaient à ne voir dans la multitude qu'un ramas d'hommes dangereux contre lesquels il n'existait qu'un rempart, l'autorité arbitraire, seule capable de les contenir. Mais, au lieu de les contenir , elle avait plus d'une fois pris le parti de les soudover C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant, lorsqu'une troupe de bandits pilla dans le faubourg Saint - Antoine les maisons des sieurs Henriot, salpètrier, et Réveillon, manufacturier intelligent; deux citoyens honnêtes, dont l'industrie faisait vivre un grand nombre d'ouvriers, et qui se trouvèrent ainsi ruinés , eux et leurs locataires, par cet acte de brigandage commis en plein jour. On avait vu une troupe de mille à douze cents hommes armés de bâtons, démolir une maison de fond en comble, brûler tranquillement les ateliers , des magasins , porter l'effigie d'un citoyen jusqu'à l'hôtel-de-ville , en observant dans cette n. 16

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exécution, comme dans cette marche, une espèce d'ordre et même de subordination scandaleuse , sans que la police d'alors, qui était pourtant dans toute la vigueur de son activité , fit le moindre mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage. Ce silence, ou plutôt ce sommeil volontaire de la police , devenue complice d'une troupe de bandits , fit soupçonner alors à plusieurs citoyens le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les dispositions des gardes-françaises, et justifiait en quelque sorte l'approche des troupes étrangères, seules capables de prévenir ou de châtier de pareils attentats.

Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux qu'impénétrable , et en se bornant au récit des faits , il est certain que des brigands répandus dans la ville et dans les faubourgs terminèrent leurs mancevres de cette journée du 1 1 juillet, par l'incendie des barrières. On y procéda méthodiquement, comme on avait fait à celui de la maison du sieur Réveillon. Les barrières arrachées , on renverse les baraques des commis qui avaient pris la fuite. La foule du peuple assistait à cette opération comme à un spectacle. Un moment après, arrivent des gardes-françaises qui se placent entre les spectateurs et les incendiaires, sans troubler ceux-ci ou leur porter le moindre empêchement ; ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre au sein même de ce désordre , et pour empêcher que le feu ne se communiquât aux maisons voisines.

Le même tableau se reproduisait à chacune des barrières qui ferment l'enceinte de Paris. Nous avons préféré celui qu'offrit la barrière de la Conférence : c'est que ce fut celle dont la destruction laissa le plus de regrets, après que la terreur publique fut calmée, et lorsque le calme eut amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent encore les figures colossales, et cependant finies, qui décoraient particulièrement cette barrière : c'étaient des figures allégoriques de la Bretagne et de la Normandie, qui semblaient indiquer la route qui conduit à la capitale et à ces deux provinces. Le feu les eût faiblement altérées: mais la rage des incendiaires , décidés à tout détruire, les porta à employer le fer, qui supplée si cruellement à l'impuissance du feu, et anéantit les formes quand la matière ne peut être consumée.

A la même heure, au même instant, d'autres hordes de bandits allèrent brûler les pataches sur la rivière , les cabanes, les meubles des commis, et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur la terre et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs personnes qu'une partie des désordres de cette journée fut l'effet d'une spéculation de contrebandiers : supposition qui n'en exclut aucune autre ;car, dans ce bouleversement universel diverses causes agissant à la fois, tous les effets ne peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances personnelles , des intérêts particuliers , occasion-

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lièrent encore, clans l'enceinte de Paris, l'embrasement de plusieurs échoppes, hangars et boutiques des marchés publics, qui pouvaient être laproie des flammes. C'était de loin surtout que ce spectacle était le plus effrayant. Ce grand nombre de citoyens qui , les jours de fête , vont se promener dans les environs et sur les hauteurs qui dominent la capitale , étaient saisis de terreur en la voyant environnée d'un cercle de feu, tandis que du centre il s'élevait un nuage épais de fumée : ils se persuadaient que la ville entière était embrasée ; ils étaient dans des transes mortelles pour leurs pareils et leurs amis qu'ils y avaient laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant : quelcrues-uns même crurent , pour pouvoir y rentrer, avoir besoin de déguisement. On ne peut représenter que faiblement la terreur , les angoisses de cette multitude d'hommes , de femmes , d'enfans, de vieillards, revenant le soir à pied , à cheval , en voiture , se pressant d'arriver et craignant des nouvelles désastreuses , avertis d'un danger qu'ils ne connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que davantage , se frayant un passage au travers de feux mal éteints et des débris qui brûlaient encore, au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions , ne cherchant qu'à regagner leur demeure , bravant les coups de fusil qui sont tirés on qui s'échappent à côté d'eux , arrêtés à chaque pas par mille aecidens et par des patrouilles dont

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ils ne peuvent sentir l'utilité et dont les questions les importunent. Arrivés chez eux , et trouvant tout dans l'état où ils l'ont laissé , ils interrogent à leur tour , et sont conduits d'élonnement en étonnement par les récits qu'ils écoutent avec avidité , qu'ils entendent à peine , et dont le résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain que comme un tissu de rêves incohérens.

Tout ce mouvement dure une partie de la nuit, pendant laquelle les brigands parurent maîtres de la ville. Plusieurs habitans , n'osant rentrer chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez lesquels ils se trouvaient. D'autres qui se hasardaient à regagner leur logement , virent briller plusieurs fois la lumière des fusils dont ils entendaient le coup , et ne savaient dans l'obscurité s'il était dirigé contre eux. Les aventures particulières , les cas fortuits , les spectacles inattendus , tous les incidens bizarres de cette nuit unique, à peine racontés le lendemain et oubliés pendant la semaine au milieu de tant d'agitations et d'événemens successifs, ont fourni depuis, en des temps plus calmes , une matière inépuisable aux conversations des citoyens.

Cependant , au milieu de ce chaos , les principaux habitans, les hommes honnêtes , et tous ceux qui avaient quelque chose à perdre , s'empressèrent d'arrêter , autant qu'il était possible , ce brigandage et cette dévastation. Les ouvriers des ports, les forts de la halle, accoururent ar-

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mes de bâtons , et tombèrent sur tous ceux qui leur parurent des vagabonds et des gens sans aveu : ils les chassèrent hors de la ville ; et , rejoignant les pompiers qui travaillaient avec une ardeur incroyable , ils parvinrent à modérer la violence des flammes partout où elles menaçaient les bâtimens voisins. Bientôt après , ils vinrent à bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers avant le milieu de la nuit ; et ceux que l'excès de l'inquiétude ou de la terreur ne priva point du sommeil, purent prendre quelque repos dans une ville livrée à elle-même , et qui se trouva soudain sans roi , sans gouvernement , sans police , et redoutant pour le lendemain les mêmes désordres et peut être des périls encore plus grands.

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