‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 20 sur 41 · ONZIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

ONZIEME TABLEAU

Le peuple gardant Paris.

Après ce grand spectacle d'un empire qui ose prétendre à se régénérer, et qui renouvelle les bases du contrat politique qui doit unir vingtcinq millions d'hommes, s'il est un tableau digne d'attacher tous les regards, c'est celui que présente une ville immense , capitale de cette empire, menacée de sa ruine entière par la chute subite de toutes les autorités légales , contrainte

dépasser précipitamment d'un régime à un régime opposé, et réduite, dans ce passage trop rapide, à se défendre contre les attaques du despotisme, sans avoir eu le temps d'organiser en quelque sorte la liberté. Quelle devait être la terreur de tous les bons citoyens , dans une ville où se réunissaient toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence et celle de l'extrême misère , asile de quelques vertus, mais à coup sûr repaire de tous les vices , et recelant dans son sein les ennemis mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait pour la France-, armés de tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir !

Heureusement le ministère avait lui-même brisé une partie de ses propres trames , par la menace prématurée d'une attaque ou d'un siège, menace qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris, une portion nombreuse des agens du despotisme ou de ceux qui tenaient de lui leurs moyens d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur famille, leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient intéressés à prévenir les désastres accidentels qu'entraîne après soi l'invasion violente d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que , par la faute du ministère , ils se trouvaient placés entre deux sentimens, dont le plus impérieux les forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs combattirent pour la liberté naissante , en croyant ne combattre que pour leur défense et pour celle de leurs foyers ; d'autres , entraînés par

le mouvement général , la servirent en la détestant, et pour se mettre à couvert des dangers qu'eût attirés sur eux une suspecte et alarmante inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le concours des causes qui empêchèrent que la ruine du gouvernement n'entraînât celle de la société

même

Esquissons rapidement quelques traits de ce tableau si varié , si mobile , trop supérieur au pinceau et à la description.

Les événemens de la veille en présageaient de plus terribles pour le lendemain. La crainte et les précautions de la prudence avaient tenu éveillée une grande partie des citoyens. Les brigands avaient , dans la soirée du dimanche , paru les maîtres de la ville ; cette même nuit, on avait vu paraître dans les rues des patrouilles composées d'hommes et même de femmes, armés de fusils, de sabres, de haches, de massues , agitant en l'air des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil, imaginé pour défendre et pour éclairer la ville , semblait la menacer d'incendie , et inspirait plus de terreur que de confiance, en montrant sous le même aspect le secours et le danger, les amis et les ennemis, les citoyens et les brigands. En effet, dès le matin, plusieurs de ces derniers, marchant en troupes, enrôlaient de/force les passans pour aller brûler les maisons des aristocrates , nom sous lequel ils comprenaient tous les propriétaires et même tout homme dont le maintien an-

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noncait quelque aisance. On eut dit que Paris allait être leur proie, d'autant plus que, dans cette alarme universelle , on confondait les tentatives que faisait la liberté pour se procurer des armes, et les attentats que méditaient la licence et le brigandage.

Mais bientôt le besoin général rallia tous les amis de l'ordre. Les bourgeois s'armèrent ;' le tocsin de chaque paroisse les appela dans leurs districts. Chaque district vota deux cents hommes pour sa défense. On en forme des compagnies; elles marchent sous des chefs nommés par elles , un magistrat, un marchand, un chevalier de Saint- Louis , un homme de lettres , un procureur , un acteur: tous sont égaux, citoyens, frères. Des curés vénérables par leur âge et par leurs vertus marchent à la tète de leurs paroissiens armés , prêchant ou ordonnant le calme et la paix. Les cohortes citoyennes se divisent selon le besoin ; elles prennent différens noms, Volontaires des Tuileries , du Palais-Boy al , etc. Les armes manquaient, on en cherche. On se saisit de celles qui se trouvent chez les armuriers et les fournisseurs : on expédie un reçu de ce qu'on emporte , qu'on promet de rendre, et que depuis on rendit en effet. Point d'effraction , point de vol : tout se passait en règle , autant que le permettait une nécessité si instante. Cependant une portion du peuple , celle à qui le guet était odieux et suspect, le dépouille de ses armes et s'en empare. On court

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dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi que des canons. On délivre les prisonniers de l'hôtel de la Force, à l'exception des criminels; on arrête des voitures chargées d'effets, un bateau chargé de poudre , que l'on conduit à la ville; on établit des barricades, des tranchées dans les faubourgs ; enfin , on se dispose soit à soutenir un siège , soit à repousser l'attaque dont on était menacé.

Voilà ce que le peuple fit par lui-même et comme d'un mouvement subit et spontané , tandis que , dans les districts, on cherchait les moyens d'imprimer à ce mouvement une direction plus régulière et mieux ordonnée. On commença par envoyer des députations à l'hôtel-de-ville , où , depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs étaient dans l'usage de s'assembler; mesure prudente , à laquelle le ministère n'osa s'opposer, et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six heures du matin , les électeurs , devenus magistrats provisoires par la confiance du peuple et par la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent. Ils établissent entre eux et les districts une correspondance active et continuelle. On cherche à donner à l'assemblée des électeurs une force légale. On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et le peuple applaudit. Il offre de se démettre de sa place, et ne veut, dit-il, la tenir que de la confiance de ses concitoyens: on refuse sa démission. Cependant le tumulte augmente ,. et l'assemblé*

ne peut suffire à toutes les demandes, à toutes les plaintes. On forme un comité permanent , qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir la tranquillité publique. On crée différens bureaux , afin de pourvoir aux différens objets de sûreté ou d'utilité , subsistances , formation de milice parisienne , etc. On arrête provisoirement qu'elle sera de quarante-huit mille hommes ; mesure sage , qui augmenta la confiance et rassura les esprits timides. Toutes ces délibérations se prenaient en présence du peuple, dont une partie remplissait la salle , tandis que le grand nombre faisait retentir la place de Grève d'acclamations , à l'arrivée des grains , des canons , des soldats , des voitures chargées de meubles et d'effets. Cette place semblait tour-à-tour un camp , un marché , un port, un arsenal.

Telles étaient les opérations achevées avant deux heures ; et celles de l'après-midi ne furent ni moins rapides ni moins étonnantes.

Effectuer la formation de la milice parisienne ; en promulguer le règlement à l'instant même ; nommer les principaux chefs ; entendre tous les renseignemens donnés par le lieutenant de police; recevoir l'adhésion de tous les districts, de toutes les corporations, aux arrêtés du matin; accepter les offres patriotiques de plusieurs compagnies de gardes-françaises; députer à quelques autres, aux troupes étrangères ; entendre le récit des députés de la ville à l'assemblée nationale , et

instruire l'assemblée de ce qui se passait dans la capitale ; donner l'ordre de prendre des cartouches à l'arsenal, et( ce qui fut plus décisif j autoriser les soixante districts à faire fabriquer cinquante mille piques ; distribuer les armes, les balles, la poudre, le plomb , dont le peuple s'était emparé : voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des demandes, des menaces , malgré la multitude d'incidens vrais ou faux , mais également funestes et menarans pour les électeurs, accusés à tout moment de trahir la confiance publique. Perdre ces hommes courageux était le principal but des malintentionnés : on suscitait contre eux , au Palais- Royal , les motions les plus furieuses et les plus insensées. Leur refus de découvrir l'arsenal secret de l'hotel-de-ville , c'est-à-dire de faire l'impossible , pensa leur être funeste ; ce qui , l'instant d'après , ne les empêchait pas d'être les modérateurs des mouvemens populaires, tant le besoin de la subordination se faisait sentir aux plus forcenés ! A chaque événement inattendu , ils couraient, se précipitaient d'une manière formidable. Tantôt ils priaient impérieusement, tantôt ils commandaient avec menaces qu'on leur donnât des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient exécutés. Des hommes de tout état, de tout âge, de tout rang, multiplièrent des preuves d'une intrépidité inébranlable. Un électeur faible et infirme courut à travers. Ja foule chercher le drapeau de la ville , que des hommes mal-intentionnés ou

violens avaient enlevé: il parvint aie leur arracher, et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre, chargé de distribuer au peuple plusieurs barils de poudre déjà ouverts, continua de s'acquitter de cette fonction après avoir entendu siffler à son oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent, presque nu, fumait sa pipe sur un de ces barils; plaisir auquel il ne voulait renoncer, disait-il , qu'en vendant sa pipe, et on la lui acheta. On s'est depuis souvent étonné que , dans cette soirée tumultueuse , quelque accident inévitable parmi tant de torches et de fianibeaux , n'ait pas fait sauter l'hôiel-de- ville. La plupart de ceux qui s'y trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux qui y pensèrent y étaient résignés. Une troupe d'hommes pervers ayant imaginé , vers la nuit, d'effrayer le comité permanent , en lui disant qu'on avait vu quinze mille soldats entrer dans Paris, et qu'ils allaient arriver pour forcer l'hôtelde-vilie : « Il ne le sera pas, dit froidement un des électeurs (i), car je le ferai sauter à temps (2). Et aussitôt il ordonna d'importer six barils de poudre

(1) M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté, dans la grande salle , le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé.

(2) Il était homme à le faire , dit M. Dussaulx , un de ses collègues , auteur de l'intéressant ouvrage intitulé : De l'Insurrection parisienne. Qu'il nous soit permis de saisir cette occasion de rendre hommage à la vertu de cet homme respectable , qui était patriote par ses mœurs long-temps avant la révolution. Ce sont là les véritables et peut-être les seuls.

et de les déposer dans le cabinet communément appelé la petite audience. Les mal intentionnés en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut apporté.

Paris recueillit , dès le soir même , le fruit d'un courage si général , d'un activité si unanime. On se crut en sûreté du moins contre les brigands intérieurs ; on en avait désarmé une grande partie, soit à force ouverte , soit en se mêlant habilement avec eux. C'est un service qu'avait rendu un certain nombre d'ouvriers ou d'indigens , qui , honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien voulu se joindre à des scélérats pour tromper leur fureur sous prétexte de la conduire. Un ord/e du comité permanent avait fait illuminer les rues, et par là prévenu de grands désordres. Mais ces cris fréquens et répétés, aux armes! aux armes! ces lampions tour-à-tour retirés et placés suivant les différens avis d'un danger éloigné ou prochain , ces courses de la milice bourgeoise , des gens à cheval portant des ordres de toutes parts , ces coups de canon , ces signaux d'avertissemens convenus, mille incidens divers tenaient dans un mouvement continuel l'âme et l'imagination , effarouchées du plus grand de tous les périls, le péril inconnu. Toutefois , on était loin de l'épouvante; une vive émotion et non le désespoir, une grande attente et non là terreur, se manifestaient sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se prémunissaient contre une attaque nocturne ;

tous avaient transporté , sur les maisons, aux balcons, aux fenêtres, des meubles, des ustensiles pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues : précautions inutiles, puisque , dès la nuit même , les régimens campés aux Champs-Elysées se retirèrent et disparurent.

Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une manière si formidable, qui commença la destruction de l'ancien gouvernement et prépara la naissance du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une ombre de puissance civile et de force militaire capables de remplacer celles qui venaient de disparaître; faibles appuis, frêles étais sans doute, mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice social prêt à crouler. Paris , le matin livré aux brigands , compta le soir cent mille défenseurs. Le peuple se montra digne de la liberté : il en fit les actions, il en parla le langage. Même intrépidité, même patriotisme dans les arrêtés de tous les districts, de toutes les corporations; et quelques traits d'éloquence antique se firent remarquer dans les discours de plus d'un orateur. Nombre de traits de vertu brillèrent parmi la classe d'hommes le plus opprimés , et que , par cette raison, on croyait le plus avilis. Un homme presque sans vètemens avait sauvé un citoyen opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter un écu. « Vous ne savez donc pas, répondit le pauvre, qu'aujourd'hui l'argent ne sert plus à rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet écu?

ajouta-t-il : c'est monsieur qui le donne. — Point d'argent ! point d'argent ! s'écrièrent ses camarades. » Quelques traits de gaî té française se mêlèrent même à ces scènes passionnées.Un petit marchand, ayant surfait les cocardes tricolores , qui venaient d'être susbtituées à la cocarde verte, fut menacé par les assistans d'être traité en criminel de leserèvolution. Enfin , ce qu'il faut compter pour beaucoup, aucun crime ne se mêla aux orages de cette journée ; dfc il ne faut pas attribuer au peuple l'incendie de Saint-Lazare, œuvre d'une bande de scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart étrangers. Ces deux dernières circonstances sont la seule consolation que nous puissions présenter à nos lecteurs, en leur offrant le tableau suivant, dont leur ame va être douloureusement affectée.

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