‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 2 sur 41 · II AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

II AVANT-PROPOS

son esprit , de ne voir dans le perfectionnement de la civilisation que l'excessive corruption des mœurs , des vices hideux et ridicules , et les travers de toute espèce.

Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour, sur de petits carrés de papier , les résultats de ses réflexions rédigées en maximes , les anecdotes qu'il avait apprises , les faits servant à l'histoire des mœurs , dont il avait été témoin dans le monde , enfin les mots piquans et les réparties ingénieuses qu'il avait entendus, et qui lui étaient échappés à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété : la cour, la ville, hommes, femmes, gens de lettres, figurent tour-à-tour et presque ensemble dans cette scène mobile , comme ils figuraient dans celle du monde.

Avec une littérature moins étendue que celle de La Harpe , Chamfort sait imprimer à l'examen des ouvrages qu'il analysait pour le Mercure de France y cette raillerie un peu amère qui était le caractère dominant de son esprit ; il rendait compte de préférence des mémoires historiques , dos voyages et des ouvrages sur les réformes politiques qui se préparaient en France à l'époque où , de concert avec Marmontel et la Harpe qui partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie littéraire du Mercure. Il n'est pas rare de le voir se mettre à la place de l'auteur , raconter de la manière la plus piquante les anecdotes que celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a défi-

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gurées , tirer des faits les plus ingénieuses conséquences , parler des hommes et des choses en philosophe.

S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions dont le royaume de Naples a été le théâtre , c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il en écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau vraiment remarquable , composé pour être placé en tète du voyage pittoresque de Naples et de Sicile par l'abbé de Saint-Non , à une autre composition plus importante , et par le sujet , et par la manière dont il est traité ; nous voulons parler des Tableaux de la Révolution française (*) que Chamfort a dessinés d'une main ferme et hardie.

L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au char de la révolution, l'espèce d'enthousiasme avec lequel il en professait les principes, il en suivait les événemens, il en exaltait les hommes, il en approuvait les institutions, en même temps qu'il immolait impitoyablement à son opinion tout ce qui ne la partageait pas , qu'il poursuivait

(*) Tableaux de la Révolution Française, ou Collection de quarante-huit Gravures représentant les événemens principaux qui ont eu lieu en France, depuis la transformation des États-Généraux en Assemblée Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage dont le texte primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son éditeur, fit refaire à plusieurs reprises, selon que la France changeait de mode de gouvernement, afin qu'il fut toujours au niveau des opinions qui régnaient.

IV AVAÎST-PROPOS.

de ses sarcasmes quiconque avait le malheur de ne pas penser comme lui , revivent tout entiers dans les tableaux qu'il a tracés des premières époques de nos orages politiques : il dessine à grands traits , et ses portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'expérience est venue amortir le feu des passions, que la réflexion s'est arrêtée sur l'histoire de nos agitations politiques , qu'elle en a médité les principes et les causes, qu'elle s'est rendue un compte plus exact des hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la révolution sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions du temps. Cependant, comme ilssont une image fidèle des opinions et des sentimens d'une partie de la nation à l'époque où ils furent faits, ils doivent être considérés comme un des monumens historiques les plus précieux de cette époque. Tout explique dans un homme qui n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus consacrés par d'autres abus-, dans la société qu'un outrage fait au plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui a parfois quelque chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de la révolution sur ce qui avait été constamment l'objet de sa haine et de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé les lettres jusques-là, que pour se trouver prêt à écrire l'histoire des événemens qu'il entrevoit dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé sur le cratère , au milieu des éclairs et des déto-

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