‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 24 sur 41 · QUINZIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

QUINZIÈME TABLEAU

Mort de M. de Flesselles , Prévôt des marchands de Paris.

jNotts avons vu, aux premiers momens de l'insurrection parisienne, les liabitans de la capitale abandonnés à eux-mêmes , dans le silence des autorités constituées, en appeler une autre, et reconnaître provisoirement celle des électeurs: puissance nouvelle, sortie du sein du peuple, peuple elle-même et par conséquent marquée du caractère le plus respectable, le plus fait pour tenir lieu d'une légalité alors impossible. C'était le besoin général , c'était le vœu public qui avait appelé les électeurs à l'hôtel-de-ville. Mais , à peine réunis , ils cherchèrent à donner à leur assemblée la légalité qui lui manquait. Quelques-uns d'entre eux dirent que la présence du prévôt des marchands leur était nécessaire. C'était vouloir marcher vers la liberté sous les auspices du despotisme ; mais cette aparence de régularité plut au grand nombre. On mande M. de Flesselles; il arrive. Il prend sa place au milieu des applaudissemens universels. « Mesenfans, dit-il , je suis votre père , et vous serez contens. » A ces mots , les applaudissemens redoublent ; car la liberté naissante

n'avait point encore appris à ne plus permettre aux agens de l'autorité ce ton d'une bonté protectrice. Toutefois celui de l'assemblée et le mouvement général des esprits lui firent bientôt prendre un langage plus conforme aux circonstances. Il déclara que, pour continuer les fonctions qui lui avaient été confiées par le roi , il voulait y être confirmé par le suffrage de ses concitoyens. Les acclamations de l'assemblée lui rendirent l'autorité qu'il abdiquait. Aussitôt il travailla avec le bureau de la ville et avec les électeurs au règlement et aux mesures qu'exigeait la sûreté publique. Mais dans l'assemblée générale , comme clans les comités qui se lormèrent ensuite, il n'eut que sa voix ; circonstance qui dut paraitre dure à un homme dès long-temps imbu des maximes de l'autorité arbitraire , et qui , dans les places de maître des requêtes , d'intendant de province , écoles subalternes de la tyrannie, s'était rempli d'un profond mépris pour le peuple. Il paraît , par sa conduite , qu'il regardait cette insurrection comme tant d'autres mouvemens populaires qui, sous les règnes précédens, s'étaient terminés par le triomphe du pouvoir, la punition de quelques malheureux, et la fortune de quelques intrigans. Telle était en effet jusqu'alors la leçon de l'histoire, du moins en France ; et la différence des époques , les approches d'une révolution née d'un grand accroissement de lumières publiques , étaient des idées trop supérieures aux

conceptions de Flesselles, comme à celles de quelques autres ministres (i).

On fut bientôt à portée de s'apercevoir de ses intentions. Le comité permanent venait de se former. «A qui prêterons-nous le serment ? demanda M. de Flesselles. — A l'assemblée des citoyens, s'écria l'un des électeurs, M. de Leustres. » Cette réponse, accueillie par les applaudissemens de toute la salle, éluda et prévint les suites de la question captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prévalut ; et ce premier hommage à la souveraineté nationale excita un enthousiasme qui ressemblait au délire.

Cependant le péril croissait, et le tumulte avec lui. Le tocsin de l'hotel-de ville s'était joint à tous ceux de Paris. Les députés des districts arrivaient en foule pour demander des armes. On croyait que la ville avait un arsenal ; et cette idée accréditait des soupçons déjà répandus contre le prévôt des marchands. Lui-même les fortifiait, en paraissant prendre peu d'intérêt à leur impatience. Quelques citoyens étant accourus à lui, pour se plaindre qu'un convoi de poudre et de plomb eût été enlevé par des soldats campés aux environs de Paris, et n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirèrent enfin par de sanglans reproches : « Lh

(i) Croirait-on qu'un d'entre eux s'était persuadé qu il était possible de faire ouvrir les théâtres le mardi i4 juillet, et qu'il en avait donne- l'ordre ?

bien ! leur dit il , il faut tenir note de tout cela. » Et il leur tourna le dos. Ils le notèrent trop pour son malheur ; car ils répandirent par-tout leurs défiances. Les mots de perfidie, de trahison , circulèrent dans la salle , et de là dans tous les quartiers de Paris, d'où ils revenaient encore à l'hôtelde-ville plus violens et plus envenimés.

Il multipliait les imprudences. A des hommes furieux qui voulaient être armés sur-le-champ, il parlait d'un directeur des armes de Charleville qui devait leur envoyer d'abord douze mille fusils et ensuite trente mille. A d'autres , il conseillait d'aller prendre des cartouches à l'Arsenal, où il n'y avait point de cartouches; d'aller chercher des armes au couvent des Chartreux, où il n'y a point d'armes. Il croyait tromper leur fureur, qu'il ne faisait qu'accroître, et qui à leur retour se montrait -plus menaçante. De grandes caisses étant arrivées à Fhôtel-de-ville avec l'étiquette Jrtilleriey on crut que c'étaient les armes attendues de Charleville, et, pour les soustraire au danger d'un pillage ou d'une distribution indiscrète , on les fit déposer dans une salle de l'hôtel-de- ville, jusqu'à l'arrivée d'un détachement de gardes"-françaises qui devaient faire cette distribution dans les districts. Rien n'était plus sage que cette mesure , qui associait de plus en plus les citoyens et les soldats ; mais elle devint funeste au prévôt des marchands. Les gardes-françaises étant arrivées et l'ouverture des caisses s'étant faite devant eux et en présence

des députés des districts, elles se trouvèrent n'être remplies que de vieilles hardes et d'ustensiles brisés. Le cri de la rage se fit entendre de toutes parts; et l'emportement du peuple mit dès-lors en danger la vie du magistrat. Les soupçons s'étendirent jusques sur tous les membres du comité permanent. Dès-lors il fut dangereux pour M. de Flesselles de sortir de i'hotel-de-ville : il y coucha j et reparut le lendemain avec un visage plus défiguré que ceux qui avaient veillé toute la nuit , pour donner les ordres qu'exigeaient la défense commune.

Le lendemain, chaque instant produisit des scènes qui redoublèrent son péril. C'était la nouvelle d'une insurrection de hussards dans le faubourg Saint-Antoine ; c'était l'ennemi qui avait pénétré dans celui de Saint-Denis; et les soupçons du peuple s'accroissaient de toutes ces craintes. Au milieu de ces désordres, se présentent, plus morts que vifs , le prieur et le procureur des Chartreux , tous deux demandant qu'on révoque l'ordre de visiter leur couvent pour y prendre des armes qui n'y sont pas , et redoublant ainsi l'embarras du prévôt des marchands. Des officiers viennent offrir leurs services ; et leurs réponses rendent suspects quelques-uns d'eux, qu'avait accueillis M. de Flesselles. Un citoyen vient offrir cent mille livres, et demande la permission de lever six mille hommes. Le magistrat l'embrasse et lui présente une épée. On s'écrie que cet homme

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est en banqueroute et que la collusion est manifeste.

Pendant ces débats , on forçait l'hôtel des Invalides ; ceux qui s'étaient emparés des canons les conduisaient à leurs districts , accusant M. de Flesselles de trahison. Le projet d'attaquer la Bastille, la fermentation qu'il excita, la nouvelle des canons de cette forteresse tournés contre la capitale, les arrêtés pour des députations au gouverneur , l'impatience qu'elles parurent causer au prévôt des marchands , le premier coup de canon qui de ses remparts fut entendu à l'hôtel-deville, la nouvelle d'un massacre de citoyens entrés à la suite de la députation dans une des cours de la Bastille; tous ces incidens produisaient une explosion nouvelle, et hâtaient la funeste catastrophe. L'attention que le prévôt des marchands demandait pour un projet de catapulte dirigée contre la forteresse , pour celui d'une tranchée que proposait un militaire , fit dire à un des assistans :« 11 veut gagner du temps pour nous faire perdre le nôtre. »Et un vieillard s'écria : « Que faisons-nous avec ces traîtres? courons à la Bastille. » Aussitôt tous les hommes armés sortent, et la salle où se tenait le comité devint déserte. Ce fut un instant de terreur. Le peuple accourt vers cette salle, il trouve la porte fermée ; il s'écrie qu'on le trahit; il force la porte, et oblige les membres à venir travailler dans la grande salle , en présence du public. M. de Flesselles y passe comme les auii. 19

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très. Alors le danger ne fut plus pour lui seul ; il devint commun à tous les membres du comité , à tous les électeurs. En ce moment arrive une prétendue députation du Palais-Royal , dont l'orateur accuse M. de Flesselles de trahir ses concitoyens depuis vingt-quatre heures en refusant des armes à leur impatience, d'être en correspondance active avec tous les ennemis publics. M. de Flesselles se défend avec présence d'esprit , même avec fermeté. Ses discours faisaient quelque effet , mais autour de lui seulement; et plus loin, les mots de traître , de perfide , se faisaient entendre au milieu des clameurs. La lecture de deux billets surpris , et signés Besenval, adressés l'un au gouverneur, l'autre au major de la Bastille, et dans lesquels on leur promettait du secours , réveilla toutes les craintes, tous les emportemens, toutes les passions. Elles paraissaient au comble, lorsqu'elles devinrent un vrai délire à la nouvelle de la prise de la Bastille , à la vue de ses chefs , à l'arrivée des vainqueurs , des vaincus , des prisonniers , des blessés , des mourons , amis ou ennemis, objets d'amour ou de vengeance. Vengeance! ce dernier cri étouffait tous les autres; et , dans une multitude alors forcenée , l'allégresse même semblait ajouter à la fureur populaire. Ce qui redoublait ces transports, cette rage , c'était la vue de quelques Invalides et des Suisses prisonniers, qu'on accusait d'avoir tiré sur le peuple. Les Invalides surtout , comme

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Français , étaient plus odieux. La mortl la mort ! ce mot faisait retentir et la salle, et les cours, et la place de Grève. Dans ce moment de vengeance , tous les yeux se portaient sur M. de Fiesselles, qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant , balbutiant .-«Puisque je suis suspect, dit-il, à mes concitoyens, il est indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre les clefs du magasin de la ville où étaient ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute réponse , il tira les clefs de sa poche et les mit sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau , les uns lui dirent qu'il devait être retenu comme otage ; d'autres conduit au Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort; et ce fut celui que saisit la fureur publique : au Palais-Royal l au Palais-Royal ! devint le cri de tous. «Eh bien ! messieurs, répondit alors M. de Flesselles d'un air assez tranquille , allons au Palais-Royal.» Use lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle , entouré d'une escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié , la haine, mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de l'hôtelde-ville , leur parle de près , s'adresse à chacun d'eux, se justifie , leur dit : « Vous verrez mes raisons ; je vous expliquerai tout. » Il tâchait de se

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faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient fait trembler , et qui alors devenaient son escorte contre la multitude encore plus redoutable. Déjà il était au bas de i'escalier, lorsqu'un jeune boni me, un inconnu , s'approche et lui présente son pistolet. Traître, dit-il , tu nfras pas plus loin! Le magistrat cbance'e , et tombe. La foule se précipite sur son corps, le presse , l'étouffé, le perce, le déchire ; on lui tranche la tète, que l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la Bastille.

On a prétendu qu'avant de tuer M. de Flesselles, on lui avait présenté une lettre de lui , trouvée dans la poche de M. deLaunay,et dans laquelle le prévôt des marchands disait à ce gouverneur • J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses. Tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort. Cette anecdote est admise par deux historiens de la révolution qui paraissent avoir porté beaucoup de soin dans leurs recherches ; mais elle est contestée par un écrivain dont l'autorité n'a pas moins de poids, M. Dussault, qui a recueilli avec intérêt les principaux événemens de cette mémorable semaine. «Doutons, doutons, ditil, jusqu'à ce que cette importante lettre, qu'on cherche en vain depuis six mois, nous ait été produite. » Il est probable qu'elle ne le sera jamais; mais il ne l'est pas moins que M. de Flesselles ne voulait pas la prise de la Bastille., non plus que M. de Besenval , (pie peu de temps après un tribunal a renvoyé absous.

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