‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 25 sur 41 · SEIZIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

SEIZIEME TABLEAU

La prise de la Bastille , le i/{ juillet 1789.

JL ^ prise de la Bastille ! ces mots retentissent encore dans tons les cœurs français ; ils commencent pour nous les vraies annales de la liberté. Jusqu'alors elle n'était qu'une conception de l'esprit , un vœu , une espérance ; on inquiétait , on effrayait le despotisme : c'est ce jour qui fit la révolution ; disons plus , la constitution même. Qu'eût-elle été , en effet , sans cette première victoire? Est-ce sous les canons de la Bastille ministérielle que les représentais du peuple eussent promulgué la déclaration des droits de l'homme ? Ne les avait-on pas vus , quelques semaines auparavant , menacés des vengeances du despotisme pour avoir réclamé les droits du peuple contre les prétentions des ordres privilégiés ? Bien plus : tandis qu'on attaquait , qu'on prenait cette forteresse , même deux jours après qu'on Veut prise , ne se trouvaient-ils pas encore assiégés , entourés de canons , et exposés à des périls toujours renaissans ? Mais la Bastille est conquise,* tout change. Les ennemis du peuple frémissent en vain. Ils voient dicter , composer

auprès d'eux , au milieu d'eux , cette déclaration des droits , éternel effroi des tyrans ; et pendant ces nobles travaux, le peuple s'empresse à démolir de ses mains l'odieuse forteresse. Il mesure , d'un œil brillant de joie , la décroissance de ses bastions. Il croit saper , miner , démanteler en quelque sorte le despotisme. 11 hâte l'instant de voir s'écrouler, avec l'orgueil de ses tours, l'orgueil et les espérances de ses oppresseurs. Tout tombe, et bientôt arrive l'heureux jour où il offre à ses représentans, pour salaire de leurs travaux, cette grande charte de la nature , ces mêmes droits de l'homme empreints sur la pierre souterraine enfouie dans les fondemens de l'horrible édifice , où , pendant quatre siècles , l 'humanité avait reçu de si sanglans et si inconcevables outrages.

Rassemblons, en présentant l'aspect de cette forteresse , les principales circonstances de sa conquête.

Dans une vaste enceinte , entourée d'un fosse large et profond , s'élevaient huit tours r.ondes dont les murs avaient six pieds d'épaisseur, unies par des massifs de maçonnerie encore plus épais. Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu encore dans l'intérieur par des bastions , des corps-de-gardes, des fossés traversés de pontsievis qui séparaient différentes cours, dont la première présentait trois pièces de canon chargées à mitraille, et en face de la porte d'entrée. Quinze canons bordaient ses remparts ; et vingt millier*

de poudre, introduits depuis deux jours, au moment où tous les Parisiens étaient devenus soldats , devaient servir le feu de son artillerie. Quatre-vingts Suisses ou Invalides formaient sa garnison. Des monceaux de pierres accumulées sur les remparts et sur les bastions devaient les préserver d'un assaut. C'est de là que le gouverneur , détesté du peuple , croyait pouvoir le braver. Mais tous les yeux étaient tournés vers cette forteresse. Dès le matin, ces mots à la Bastille! à la Bastille! se répétaient dans tout Paris ; et , dès la veille , quelques citoyens avaient tracé contre elle des plans d'attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperçoit les canons dirigés contre la ville. Un citoyen seul (i), au nom de son district , vient prier le gouverneur d'épargner cet aspect au peuple. Il lui donne hardiment des conseils qui semblaient une sommation. A sa voix , les canons se détournent ; et le peuple applaudit au courageux citoyen qui , du haut des tours , se montre à sa vue. Bientôt une multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la reçoit dans la première cour ; mais à peine entrée , soit méprise des soldats de l'intérieur , soit perfidie du gouverneur lui-même, un grand nombre de ces malheureux expire sous un feu roulant de mousqueterie. Les cris des mourans retentissent au de-

(i) M. Thuriot de la Rosière.

hors , avec ceux d'assassinat, de trahison. La fureur , le désespoir, la rage, saisissent tous les cœurs. Deux hommes intrépides montant sur. un corps - de - garde , s'élancent par - delà le pont - levis , en brisent les ferrures et les verroux à coups de hache , sous le feu de l'ennemi. Le peuple accourt en foule. Il inonde cette cour d'où la mousqueterie l'écarté un moment. Cependant une première et bientôt une seconde députation précédées d'un tambour et d'un drapeau blanc , arrivent et sont exposées aux mêmes périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les députés veulent le contenir, l'empêcher de courir à une mort inutile. Inutile! s'écrie la multitude avec les hurlemens de la rage : non , non , nos cadavres serviront à combler les fossés. Ils les

eussent comblés Cruels et coupables ministres!

vous qui , dans l'insurrection générale , née de l'excès de tous les maux , ne vouliez voir qu'une vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage de quelques factieux, frémissez de ce cri unanime et forcené d'un peuple réduit au désespoir! Ce cri terrible dépose contre votre imposture et vous a dévoués à l'exécration de tous les âges. L'attaque recommence , le sang coule à pure perte. Les accidens , les méprises, la précipitation multiplient les dangers et les désastres. Enfin , un détachement de grenadiers et une troupe de bourgeois, commandés par un militaire qu'ils avaient nommé leur chef , s'avancent vers le fort, suivis

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de canons qu'ils disposent avec intelligence. lisse postent , se distribuent en hommes expérimentés. Des voitures chargées de paille et brûlées au pied des remparts élèvent un nuage de fumée qui dérobe aux assiégés les manœuvres des assiégeans ; tandis que, du haut des maisons voisines, on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur le rempart. Soldats , citoyens , artisans , manœuvres , armés , désarmés , la valeur est la même , la fureur est égale. Des pères voient tuer leurs fils, des petits-fils leurs grands-pères; des enfans de sept ans ramassent des balles encore brûlantes, qu'ils remettent à des grenadiers. Une j^une fille, en uniforme guerrier , se montre par-tout à côté de son amant. Un homme blessé accourt , s'é- .crie : Je me meurs ; mais tenez bon , mes amis ; vous la prendrez.

Pendant cette attaque , une partie du peuple forçait l'arsenal et l'hôtel de la régie des poudres, et apportait à ses défenseurs des munitions de toute espèce. A chaque cour , à chaque porte , nouveau combat marqué par des actes d'un courage héroïque. Elie , Hulin , Tournai , Arné , Ptéole , Cholat , vos noms chers à la patrie , immortels par celte journée , survivront à ceux de tant d'autres guerriers , d'ailleurs célèbres , qui n'ont versé leur sang que pour des maîtres , et n'ont servi , dans des combats inutiles , que l'ambition des ministres ou les vaines querelles des rois.

agS oeuvres

Maître d'un pont par cette dernière attaque si impétueuse et si terrible , les assaillans encouragés et plus furieux amènent trois pièces d'artillerie devant le second pont. Déjà le succès paraît sûr. Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats parlent de se rendre. A ce mot, il perd le sens; il saisit une mècbe embrasée , et court aux poudres pour y mettre le feu. Il est repoussé par un des siens. Il sollicite , par grâce , un baril de poudre pour se faire sauter. La garnison présente le drapeau blanc , demande à capituler. Non , est le cri général. Un papier sort d'un créneau , en dehors de la forteresse. Un bourgeois intrépide s'avance pour le saisir sur une planche chancelante ; il tombe dans le fossé. Un autre le remplace ; plus heureux , il prend l'écrit , le rapporte , le remet au brave Elie. L'écrit portait : Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter la garnison et tout le quartier , si vous n'acceptez la capitulation. — Nous t'acceptons , foi d'officier , dit Elie ! baissez vos ponts. Les ponts se baissent. La foule accourt. Que voit-elle? Les Invalides à gauche , les Suisses à droite , déposant leurs armes, et de leurs cris applaudissant aux vainqueurs. Launai est saisi et conduit à l'hotel-de-ville , où il ne devait pas arriver.

Cependant la multitude se précipite , et couvre toute l'enceinte de la forteresse ; on monte dans les appartenons , sur les plates-formes , contre lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui,

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placés trop loin , ignoraient la capitulation ; les assaillans tuent , sans le savoir , leurs amis et leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une mort presque certaine , s'avance sur le parapet, son bonnet de grenadier sur sa pique , et fait cesser le désastre. La joie redouble , la foule augmente , on accourt des rues voisines. On force les prisons , les cachots ; on pénètre , on s'enfonce dans tous les souterrains. On se remplit avec délices de la terreur qu'ils inspirent ; on délivre les prisonniers qui croyaient que ce tumulte leur annonçait la mort , et qu'on étonne en les embrassant; on brise leurs chaînes ; on les conduit vers la lumière , que quelques - uns , vieillis dans les cachots , avaient oubliée , et que leurs yeux ne peuvent soutenir ; on admire la pesanteur de leurs fers qu'on brise , qu'on arrache , que bientôt on porte autour d'eux , autour des brancards sur lesquels on promène ces infortunés dans les places publiques , dans les jardins; on étale aux jeux d'une multitude étonnée ces instrumens de gêne , des corselets de fer et autres moyens de torture , recherches d'une barbarie inventive. Les débris enlevés sous ces voûtes ténébreuses , verroux , ferremens, tout ce qu'un premier effort peut arracher, devient un trophée dans les mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots , portées à Thôtel-de-ville pour preuve de cette heureuse victoire , passent de mains en mains dans celles d'un électeur connu pour avoir

habité cetexécrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes, redoublent l'allégresse publique , bientôt accrue par l'arrivée des vainqueurs et des drapeaux des Invalides et des Suisses, soustraits à la première fureur du peuple , et maintenant protégés contre lui par ceux qui les ont vaincus. Quel burin , quel pinceau pourrait seulement retracer l'esquisse des tableaux mobiles et variés que présentaient alors les salles immenses de l'hôtel-de-ville , les escaliers , la place de Grève , ces armes ensanglantées , ces banderoles flottantes , ces ceuleurs nationales , ces trophées bizarres et imposans d'une victoire inattendue, les couronnes triomphales et civiques décernées par l'enthousiasme universel , le passage des passions féroces aux passions généreuses , des mouvemens terribles au plus doux attendrissement , dont le mélange inoui , dont l'expression sublime reportait l'âme et reculait l'imagination jusques dans les temps héroïques (i)?

L'histoire a déjà consacré des actes de vertu, des traits de magnanimité et de grandeur qui adoucissent le souvenir pénible des vengeances du peuple. Il versa du sang , il est vrai ; mais le sien venait de couler. La Bastille existe encore. Les morts , les mourans , l'environnent. Les pa-

(i) C'est le sentiment qu'éprouva M. Dussault, et qu'il exprime en ces propres termes , que nous avons cru devoir consacrer.

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rens , les amis , transportent les blessés dans les maisons voisines , clans les hospices que la piété consacra à l'humanité. Un d'eux , en expirant , demande : Est-elle prise? Oui , lui dit-on. Il lève au ciel des yeux pleins de joie , et rend le dernier soupir. Une mère cherche son fils parmi des cadavres défigurés. On s'étonne d'une curiosité qui paraît barbare. Pais-jele chercher, dit-elle, dans une place plus gloiieuse ? La liberté parlât-elle un plus beau langage dans les pays qu'elle avait le plus long-temps illustrés ?

Telle fut cette journée célèbre , présage heureux des événemens qui la suivirent. Mais au milieu de ces événemens si multipliés, si importans , si rapides , la Bastille occupait encore tous les esprits ; l'ivresse publique se prolongeait par la découverte des mystères affreux récelés dans son sein. C'est là que la tyrannie avait enfoui ses archives, le récit détaillé de ses propres forfaits , les dépositions de ses émissaires et de ses délateurs, la liste de ses victimes , les preuves irrécusables de la barbarie de ses ministres, tracées de leurs propres mains. Ces vils écrits, ces odieux registres, livrés au pillage, circulent dans Paris et de là dans tout l'empire , comme pour rehausser aux yeux des Français , honteux de leur longue patience , le prix de leur nouvelle conquête et de la liberté qui en est la récompense. Bientôt tous les arts s'empressent de célébrer l'une et l'autre. Chacun d'eux reproduit , sous les formes

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qui lui sont propres , ce glorieux événement. Les théâtres, les jeux publics, en retracent les principales circonstances. Les vainqueurs de la Bastille assistent à leur propre éloge prononcé dans le sénat de la nation , dans les temples de la capitale. La patrie adopte ceux qui ont échappé au feu des assiégés , les blessés , les veuves et les enfans des morts. Ainsi l'enthousiasme se soutient et se perpétue. Les étrangers le partagent. Il s'étend au - delà des mers. Ce grand jour est une fête pour l'Europe , ou plutôt pour le monde entier, dont toutes les contrées ont fourni à ce labyrinthe, à ces cachots, des victimes de tout rang, des deux sexes, de tous les âges (i . Le j4 juillet a vengé tous les peuples. Ils applaudissent à la destruction de cet odieux château , tandis qu'une de ses clefs envoyée dans un autre hémisphère à l'un des auteurs de l'indépendance américaine , lui apprend que les Français n'ont pas inutilement servi sous ses yeux la cause de la liberté.

(i) La Bastille a renfermé , à la même époque , un enfant de six ans et un -vieillard de cent onze. On y a vu même un Chinois , que les jésuites y avaient fait mettre en tjiq.

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