‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 27 sur 41 · DIX-HUITIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

DIX-HUITIEME TABLEAU

Nuit du 14 au i5 juillet 1789.

Ija nouvelle de la Pastille prise avait répandu dans Paris une allégresse universelle ; mais cette joie

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était combattue par l'idée de tous les périls qui menaçaient cette capitale ; périls que la prise même de cette forteresse pouvait rendre plus instans, en poussant les ministres et les généraux à presser le moment de l'attaque. Les troupes qui environnaient la ville, continuaient de garder leurs différens postes. Deux fois l'assemblée nationale avait sollicité Féloigneraent de ces troupes ; et ces deux demandes n'avaient obtenu qu'un refus positif, suivi bientôt d'une réponse* équivoque et dilatoire. La cour restait environnée d'illusions et de mensonges. Croirait-on que l'intendant de Paris ( Berlhier ), peu de jours après victime de la vengeance populaire, interrogé par le roi , le soir même du i4 juillet , sur l'état de la capitale , répondit que tout était calme ? Ainsi Louis xvr, dans Versailles, était aussi étranger à la vérité sur ce qui se passait dans le sein de son royaume , à quatre lieues de lui , que peut l'être le roi d'Espagne dans Madrid sur les événemens qui arrivent au Mexique, au Chili et aux Philippines , soumis à sa domination. Une haie de courtisans et de flatteurs mettait entre son peuple et lui un obstacle égal à celui qu'élèvent , entre un autre Bourbon et ses sujets d'Amérique ou d'Asie , la mer Atlantique , celle du Sud, et l'intervalle de cinq mille lieues. Et c'est là ce qu'on appelle régner ! C'est là ce qui constitue la majesté du trône , de ce trône dont les esclaves de cour , qui , à la honte du genre humain , furent nommés des grands , se disent les

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appuis et les défenseurs ! Et ces mêmes hommes , qui insultaient ainsi à leur monarque par cette absurde détention , qui l'emprisonnaient pour dicter en son nom des ordres funestes à tout un peuple , et exposaient ainsi à des dangers incalculables la personne de celui qu'ils appelaient leur maître , ces mêmes hommes- ont depuis lait retentir la France et l'Europe de ces mots : « Le roi est prisonnier dans Paris! » « Oui , aurait pu ré- » pondre l'assemblée nationale , par la bouche » d'un de ses orateurs ; le roi est retenu dans sa » capitale , ou si le mot vous plaît davantage , il » est prisonnier de son peuple , pour n'être plus » prisonnier des ennemis de la nation , qu'au nom » cl li roi vous avez voulu perdre et enchaîner. Il » est prisonnier , pour être soustrait aux perfides « cpnseils qui , en compromettant son trône et sa » sûreté , l'enfermaient dans une enceinte plus » étroite et puis digne de ce nom de prison. En un » mot, il est prisonnier d'un peuple qui veut un » roi. Et quand nous l'arrachons aux mains de ces » nobles qui , sous le nom de roi , voulaient un » esclave couronné, oppresseur de sa nation, nous » sommes les libérateurs du monarque. » Voilà comment l'assemblée nationale pouvait et devait peut-être répliquer à ses ennemis , après que le peuple eut conquis son roi , pour rappeler l'heureuse expression de M. Bailly, premier maire de Paris. ?.Iais , à cette époque du 1 \ juillet, elle attendait avec une impatience mêlée de crainte ce

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qu'il plairait aux ministres (l'ordonner d'elle , entourée cependant de canons et de baïonnettes.

La postérité n'oubliera point cette soirée mémorable , où , même après la prise de la Bastiile , encore ignorée à Versailles , les députés d'une grande nation parlaient en supplîans au despotisme déjà vaincu et presque désarmé. Mais du moins ces supplians s'exprimaient en hommes près d'être libres et dignes de le devenir. Les harangues des orateurs, sur la nécessité d'une nour veile députation, portaient le caractère d'une éloquence hère et hardie , peu connue en France dans une assemblée d'états-généraux. Que faisaient cependant les ennemis de l'assemblée ou plutôt de la nation ? Ils méditaient des violences forcenées ; ils s'occupaient des préparatifs du crime nouveau dont ils allaient enrichir l'histoire des cours. C'est ce que le premier orateur de l'assemblée (i) exprimait énergiquement le lendemain, en rassemblant les traits du tableau que la députation devait offrir au roi.

« Dites-lui , s'écriait-il, que les hordes étrangères » dont nous sommes investis, ont reçu hier la vi- » site de* princes , des princesses, des favoris, des » favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, » et leurs présens : dites-lui que tous les satellites » étrangers, gorgés d'or et de vin , ont prédit, » dans leurs chants impies , l'asservissement de la

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» France , et que leurs vœux brutaux invoquaient » la destruction de l'assemblée nationale: dites-lui » que*! dans son palais même , les courtisans ont » mêlé leurs danses au son de cette musique bar- » bare , et qu'elle fut l'avant-scène de la Saint- » Barthélemi. »

Telle était à Versailles la perplexité de l'assemblée nationale; et cette horrible situation , connue à Paris , ajoutait aux terreurs et aux mouvemens d'indignation qui agitaient la capitale. Cette nuit présenta le même spectacle qu'a\ait offert la nuit précédente; pavés arrachés des rues et transportés au haut des maisons ; fossés profonds ; larges tranchées ouvertes en divers lieux menacés ; canons conduits par le peuple en différens postes, aux barrières , ■ et particulièrement à celle de Saint-Denis ; enfin tout l'ensemble d'un tableau dont nous avons déjà rassemblé les principaux traits. Il suffit d'ajouter que chaque instant accroissait les moyens de défense. Les bataillons , les compagnies se multipliaient. La permission d'en former de nouvelles se donnait à qui venait en demander; et quelques bourgeois y réussirent? sans montrer d'autre autorisation que la signature d'un électeur ou d'un membre du comité. Un particulier s'était, dès le soir même, fait nommer gouverneur de la Bastille; et, sur un ordre de M. de la Salie , alors commandant de la garde parisienne , il s'y était rendu à la tète de cent bourgeois armés , qui se joignirent à cent cinquante gar-

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des-françaises pour empêcher qu'on ne reprît cette forteresse. Ce fut encore dans cette même nuit que les grenadiers du régiment des gardes-françaises vinrent déclarer à l'hôtel-de-ville qu'ils ne voulaient plus retourner à leurs casernes , dans la crainte d'être exposés à de mauvais traitemens et à tous les pièges que leur tendraient la malveillance et même la fureur de leurs officiers. On peut juger s'ils furent bien reçus. On expédia à différens couvens de Paris l'ordre de les loger et de les nourrir jusqu'à nouvel ordre.

Il est peu d'hommes , alors habitant Paris ou s'y trouvant par hasard , qui , se rappelant cette soirée et cette nuit du i4 au i5 , ne se souvienne de quelque acte de patriotisme , de quelque trait de courage et de vertu , et qui n'ait à citer un nombre infini de ces mots touchans ou énergiques qui partent de l'âme et qui saisissent ceux qui les entendent. On eût dit quetous les Français seu tissent à la fois que , de ce jour seulement, ils avaient une patrie ; et , de l'enthousiasme soudain qu'inspirait cette idée, s'échappaient en même temps les sentimens les plus élevés, comme autant de sources nouvelles qui se font jour et jaillissent au même instant. L'égoïsme semblait anéanti ; et l'intérêt du salut particulier se manifestait par les signes d'un intérêt plus noble , la conservation de tous.

Parmi ces traits , dont on pourrait rapporter un grand nombre , nous n'en citerons qu'un seul des plus remarquables.

Un jeune homme , M. Ifandar , occupé toute la matinée de différentes fonctions publiques et •volontaires , comme tous les citoyens , apprit , en se transportant aux Invalides , que la Bastille était prise. Désespéré de n'avoir pas eu part à l'honneur de ce succès , il lui vint à l'esprit de se consoler en rendant à ses concitoyens un service essentiel. Il n'avait pu vaincre avec eux, il voulait tirer parti de leur victoire et du premier effet (pie produirait sur les troupes postées au Champ-de- ]\Iars la nouvelle de la prise de la Bastille. Il communique à ses compagnons la démarche qu'il médite. Quelques-uns la trouvent impraticable, d'autres inutile ; tous la croient dangereuse pour lui , et s'efforcent de l'en détourner. Mais il est inébranlable dans sa résolution.

Cet enthousiasme , commun depuis quelques jours au plus grand nombre des habitans de Paris , exaltait , dans une âme naturellement ferme et intrépide , les idées de liberté et d'indépendance, que la culture des lettres (i) et la lecture des écrivains de l'antiquité rendent presque indestructible dans les hommes nés pour les passions généreuses. Repoussant tout conseil timide de ses compagnons , et même écartant ceux que pouvait lui donner sa propre faiblesse déguisée

(i) M. Mandar est le traducteur de l'excellent livre de Needham intitule : De la Souveraineté du peuple , et de l'excellence d'un Etat

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en prudence , il se sépare de sa troupe et marche vers l'École militaire , où le général était logé. Delà il s'avance au camp du Champ-de-Mars , où le chef se trouve en ce moment : il pénètre jusqu'à lui ; il lui dit que la Bastille est conquise ; que M. de Launay vient de périr de la mort des traîtres. Il ajoute : « Et c'est ainsi que nous traiterons les agens du pouvoir absolu. » On conçoit quelle fut la surprise du commandant suisse. Besenval était un courtisan faible et corrompu , mais il n'était ni cruel ni barbare. Tranquille et de sang froid , il se contente d'observer que cette nouvelle de la prise de la Bastille était invraisemblable; que Henri iv, qui avait assiégé cette forteresse, n'avait pu s'en emparer. Le jeune homme, que l'incrédulité du généra^ échauffe sans l'étonner, atteste la vérité de ses récits ; et , pour garant, offre sa tète. « Je vous observe, ajoutet-il , que je suis ici dans un camp : vous seul y commandez ; je ne puis en sortir que de votre consentement. Que je perde la liberté et la vie , si ce que je dis n'est pas vrai. » Le vieux officier, ne pouvant guère alors conserver de doute sur la vérité des faits , se contenta de marquer sa surprise , tant sur les faits eux-mêmes que sur la hardiesse du projet de venir les lui apprendre, et d'avoir pu réussir à parvenir jusqu'à lui ; et , mêlant au flegme de son caractère et de son âsre une sorte d'intérêt et même d'émotion , il dit à M. Mandar : « Retournez vers vos concitoyens, et

dites-leur que je ne sers point contre eux. Je ne tirerai point l'épée contre les Parisiens : je suis ici pour donner du secours à la ville , dans le cas où elle en aurait besoin contre les brigands. » Le jeune homme , frappé de cette apparente émotion du général , et persévérant dans l'espérance de l'engager à la retraite, lui dit que la seule manière de secourir Paris , c'est d'en éloigner les troupes , dont le voisinage y redouble les périls et les alarmes ; que la retraite du général peut seule prévenir l'effusion du sang humain et le carnage dont le Champ-de-Mars va être infailliblement le théâtre. Le général répond qu'il va prendre les ordres de la cour. « Tse prenez , monsieur , lui réplique-t-il , ne prenez l'ordre que de vous-même , de votre amour pour la paix , si vous ne voulez répandre à pure perte, dans cette même place, le sang de vos concitoyens, prêts d'attaquer, au nombre de cent mille hommes , quelques milliers de vos soldats.» Toujours plus surpris , mais plus ému , soit crainte , soit humanité , le général promit de ne point venir à Paris , d'éviter tout engagement avec les citovens , et congédia M. Mandar, qui, rassuré sur les dispositions de M. Besenval, se retira plein de joie, et , à peine hors du camp , eut le plaisir d'entendre sonner la retraite. Cette retraite , bientôt connue des Parisiens, sans qu'ils sussent la principale circonstance qui avait pu, sinon la déterminer , du moins la hâter de quelques heures, diminua les inquiétudes

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que pouvaient causer les troupes placées dans un poste si voisin. On se porta en plus grand nombre dans les endroits les plus menacés ou qu'on croyait l'être. Paris ignorait alors que la consternation était plus grande dans les divers camps qui l'assiégeaient, qu'elle ne l'était dans ses propres murs. Le maréchal de Broglie avait vu et fait entendre qu'il ne pouvait compter sur l'obéissance de ses soldats , et principalement des canonniers ; il méditait déjà sa retraite : mais chaque mouvement qu'il faisait faire à différens détachemens de ses troupes , produisait tout l'effet que devaient causer des mouvemens hostiles qu'on n'attribuait pas à la crainte, et qui redoublaient l'agitation générale. La nuit se passa tout entière dans ces alternatives de tumultes convulsifs et de silence inquiet ; tandis que l'assemblée nationale , instruite enfin de la prise de la Bastille , continuait sa séance, prolongée jusqu'au lendemain, dans des inquiétudes mortelles , moins sur elle-même que sur le sort d'une grande nation , lié dans ce moment à celui de ses représentans : situation terrible, qui devait durer jusqu'au moment où il plairait aux ministres , aux favoris , de laisser parvenir au roi la vérité qui devait l'éclairer sur ses propres périls , plus encore que sur ceux du peuple français. Elle se fit jour enfin et parvint jusqu'au monarque. Leduc de Liancourt, membre de l'assemblée nationale , usant du droit attaché à sa charge de premier gentilhomme du roi , lui montra , la II 21

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nuit du i5 , à minuit, l'abîme où allaient le pousser ses ministres , en croyant n'y précipiter que la nation. Alors tout changea. Le roi , détrompé , déclara qu'il ne faisait qu'un avec elle : il chargea le duc de Liancourt d'annoncer à l'assemblée qu'il se rendrait à la séance du lendemain : et cette nouvelle, qui d'abord y rétablit le calme , bientôt portée à Paris , y répandit une joie égale aux. alarmes qu'elle faisait cesser.

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