DIX-SEPTIEME TABLEAU
La mort de M. de Launay, gouverneur de la Bastille.
En présentant à nos lecteurs , clans le précédent tableau, le choix des principales circonstances qui accompagnèrent la prise de la Bastille , nous avons dû en écarter plusieurs, qui , sans être dénuées d'intérêt , eussent diminué l'impression des sentimens ou des idées que faisait naître cet événement mémorable. Parmi les incidens, sinon tout-à-fait oubliés, au moins rappelés faiblement, est la mort du gouverneur, de ce Launay devenu, en un jour, si célèbre. Sa conduite pendant le siège, et même quelques jours auparavant, semble avoir participé de cet aveuglement fatal , commun dans ce moment à presque tous les agens du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il eût pris pour la défense de sa forteresse les précautions d'une prudence ordinaire , il avait négligé de s'approvisionner de vivres, au point que le danger d'une disette instante et inévitable , si le siège eût duré jusqu'au lendemain , fut un des motifs que les officiers de sa garnison lui présentèrent pour le déterminer à se rendre; négligence plus impardonnable que celle d'avoir oublié de se pourvoir d'un drapeau
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blanc, pour arborer le signe de la capitulation (i) : niais toutes les deux partaient de la même cause. Launay supposait, comme les ministres, que quelques décharges d'artillerie feraient trembler la capitale , et que l'approche de l'armée établirait une communication facile entre la ville et la citadelle.
On est étonné de ne lui voir jouer presque aucun rôle , dans la défense de sa place , pendant la journée du i4- H semblait que la terreur l'eût saisi et eût enchaîné tous ses sens. On le voit , dans la matinée , accueillir différentes députations populaires, les assurer de ses bonnes intentions et donner même des otages au peuple pour sa sûreté. Bientôt après , on lui arrache l'ordre de faire tirer sur les Invalides par les Suisses, en^as que les premiers refusent d'obéir. Il parait qu'il céda aux intigations d'un officier suisse , nommé Laflue , comme il avait cédé, en sens contraire, à M. de Losme-Solbrai , qui l'engagea à recevoir , dans l'intérieur du gouvernement , M. Thuriot de la Rosière (2) , à qui cette faveur avait d'abord été refusée. Launay répond avec une douceur craintive au député qui lui parle d'un ton voisin de la menace ; et, quelque temps après, une multitude de citoyens sans armes , sans intentions
(1) On y suppléa par quelques mouchoirs blancs attachés ensemble.
(a) Député de son district.
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hostiles, accueillis par lui-même, et entrés dans la première cour dont il a fait baisser le pont-levis , sont accablés de plusieurs décharges de mousqueterie et d'artillerie , tandis que le pont-levis se rel< ve pour dérober tout moyen de fuite à ces infortunés. Cruauté si basse , si absurde et si gratuite , qu'après les premiers mouvemens de fureur et d'indignation qu'elle excita, on a soupçonné qu'elle pouvait être l'effet de quelque ordre mal donné ou mal entendu , de quelque méprise fatale, plutôt que d'une perfidie préméditée.
Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dévoua à la mort le malheureux Launay , en remplissant les cœurs de cette rage soudaine et soutenue qui triompha des efforts et de tous les obstacles. C'est en contemplant cette fureur, qu'il donna les marques d'une terreur profonde. Toute présence d'esprit l'abandonna. Il eût pu opposer à la prise du premier pont une résistance plus vigoureuse, en plaçant dans la cour un grand nombre de pièces d'artillerie. Cette manœuvre eût lait couler des flots de sang; mais, dans le délire forcené des combattans, la Bastille n'en eût pas moins été prise. L'inadvertance de Launay ( car ce n'est point à son humanité qu'il faut faire honneur de cet oubli) prévint les horreurs d'un massacre inutile. Après avoir vu forcer tous les ponts et tous les postes, il se réfugia dans l'intérieur de ses énormes bastions, et n'eut plus d'autre idée que d'attendre les secours promis par M. de Besenvai, ii. 20
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ou, s'ils lardaient trop , de se faire sauter en l'air, et d'écraser, disait-il, ses ennemis sous les débris de la Bastille. Deux fois il fut repoussé , au moment où il allait mettre le feu au magasin des poudres.
Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse. La fureur des uns , le courage des autres, cherchent l'odieux gouverneur. Ce ne fut pas sans peine qu'on le découvrit; sans épée , sans uniforme, un habit ordinaire le dérobait à des yeux qui ne le connaissaient pas. Plusieurs se disputent l'honneur de l'avoir arrêté. Il veut se percer le sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt les braves Elie, Hiilin, l'Epine , Legris, Morin, le saisissent, l'entourent, et deviennent, ses défenseurs contre la fureur ;. raie. Quelques-uns sont même maltraités et blessés; en couvrant de leurs corps leur prisonnier, ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux; on dirigeait des épées contre lui. ïl conjurait ses défenseurs de ne pas l'abandonner jusqu'à rhôtel-de-ville. Il réclamait les promesses de MM. Elie etHulin, ses vainqueurs, et maintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale contre l'impétuosité populaire, écartés malgré leur force et leur vigueur, et comme emportés par le flot de la multitude loin du malheureux Latinay, perdent le prix de leurs efforts. Obligés de s'éloigner un instant, ils voient ce misérable, à qui une rage
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subite aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre contre tous, tomber foulé aux pieds de la multitude, et le moment après sa tète hideuse et sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet horrible trophée fut bientôt sui-. i de plusieurs autres de la même e pèce ; des officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort. Quelques-uns cependant ne méritaient d'autre reproche que celui d'avoir servi le despotisme dans un emploi trop indigne de leur courage. Plusieurs citoyens employés à la Bastille donnèrent alors des preuves d'un patriotisme aussi éclairé que courageux. Tel est M. Vielh de Varennes , ancien ingénieur des ponts et chaussées, qui, au péril de sa vie, blessé dangereusement, parvint à sauver M. Clouet , régisseur des poudres. Un individu moins heureux emporta les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. C'était l'honnête Losme-Solbrai, celui qui , le matin même, avait engagé le gouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l'intérieur de la Bastille. Il était, depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des prisonniers ; sa douceur, sa générosité , égalaient la dureté et l'avarice de Launay. Pourquoi faut-il que le hasard singulier, qui , dans ce moment , vint dénoncer ses vertus , n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable militaire ? Déjà entouré d'une multitude que ia vue
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de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par eile, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur , d'attendrissement et de désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui , l'embrasse , l'appelle son père , son ami , son bienfaiteur , se nomme (i) , conjure le peuple d'épargner un respectable mortel , l'ami de tous les malheureux ; il raconte son histoire: long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Losme plus que la vie ; il mourra pour le défendre ; il le serre de nouveau entre ses bras , en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent ; mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut par une fable leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est frappé , meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence à celui qu'il croit soustraire an péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort , lui dit , les larmes aux yeux : « Que faites -vous , jeune homme ? retirez-vous ; vous allez vous sacrifier sans me sauver. » A ces mots , devenu encore plus intrépide, parce que sa tendresse et sa douleur sont accrues, M. de Pelleport s'écrie: «Je le défendrai envers et contre tous.» Et oubliant qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses mains , secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce
(1) Son nom était le marquis de Pelleport.
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mouvement violent étonne , irrite la multitude qu'il devait attendrir; mais qui, bouillante encore au sortir de la Bastille , ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe M. de Peîlcport d'un coup de hache sur le cou, le blesse , et allait redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt, assailli de tous côtés , il se trouve entouré de sabres, fusils, baïonnettes dirigés contre lui; il en saisit une , et, avec une agilité , une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir , il écarte la foule , se fait jour à travers, court vers l'hôtel deville, et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur de Losme est promenée en triomphe avec celle de Launay.
Quelques regrets qu'ait excités cette mort parmi ceux qui connurent trop tard celui qui l'avait si peu méritée , une autre mort non moins funeste excita une douleur plus profonde, plus durable, proportionnée à la reconnaissance due à l'infortuné , victime d'une fatale méprise. La capitale , et même la patrie, dont la destinée était liée alors à celle delà capitale, placeront toujours, parmi les désastres les plus affligeans de cette journée, la mort déplorable d'un bas-officier nommé Becar , qui sauva Paris de la plus horrible des calamités. C'était lui qui , se trouvant de garde à îa porte du magasin à poudre , et voyant arriver le gouverneur avec des mèches allumées, dans le des-
sein de se faire sauter, le poussa avec violence , le rn,enaçant même de le percer de sa baïonnette s'il s'obtinait dans cet abominable dessein. On sut dès le soir même ( car l'intérêt qu'inspira sa mort fit rechercher sa conduite, et ce que l'on apprit augmenta les regrets que causa sa perte ), on sut qu'il avait souhaité de prévenir , de la part du gouverneur, toute mesure hostile, qu'il avait donné des conseils pacifiques, formé les vœux d'un citoyen , enfin qu'il s'était constamment abstenu , pendant le siège et le combat, de tirer un seul coup de fusil. Tel était celui dont la tète, quelques heures après, était portée au bout d'une pique, ainsi que celle du nommé Asselin, innocent comme lui , mais qui, comme lui, n'avait pas rendu le plus signalé de tous les services. Une fausse ressemblance dans les uniformes, trompant la multitude, les avait fait prendre l'un et l'autre pour des canonniers de la Bastille. C'était le plus grand des crimes aux yeux du peuple qui avait vu, depuis plusieurs jours, ces instrumens de ca nage tournés contre lui, et qui, ce jour même, venait d'être écrasé sous plusieurs détonations d'artillerie. 11 immola donc ces deux infortunés; mais il pleura sa méprise quand il la connut; et depuis on vit quelques-uns de ces meurtriers verser des larmes d'attendrissement, et même donner des signes de désespoir, lorsque, mieux instruits, ils venaient à se rappeler qu'ils avaient tenu entre leurs mains et présenté avec joie aux regards des
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, passans la main qu'ils avaient coupée comme pelle d'un ennemi public.
Par malheur, ce ne fut pas la seule méprise de cette extraordinaire journée. Certes, toute âme généreuse s'applaudira d'avoir vu les Suisses, en garnison à la Bastille , échapper par un hasard heureux à la punition que leur eût infligée la vengeance publique, si l'on eût su qu'eux seuls avaient fait couler tout le sang répandu autour de cette forteresse : mais on voudrait que des soldats français, des invalides , bien moins coupables , n'eussent pas porté la peine de cette odieuse méprise. O vous! stipendiâmes étrangers, que le peuple français a crus ses amis, parce que vos maîtres ont trafiqué avec le sien de votre sang et de votre obéissance alors tournée contre la nation qui vous payait, cette nation généreuse ne reproche qu'à l'ignorance de vos soldats la conduite sanguinaire qu'ils tinrent dans cette occasion; elle est l'ouvage des officiers qui les trompent et qui les oppriment. Mais cet aveuglement cessera : frappés de la lumière que portera dans vos yeux la révolution française, vous apprendrez à juger ceux qui vous commandent, ceux qui vous gouvernent, et ceux qui vous ordonnaient de tirer sur le peuple. Vous vous direz à vous-mêmes: 11 est bon, il est généreux, repeuple, qui, un moment, crut impossible que nous eussions tiré sur lui, et qui, bientôt après, mieux instruit de notre conduite, nous pardonna; c'est de son sein qu'étaient sortis
le magnanime Elie, ces braves gardes-françaises , qui, au milieu des app'audissemens , des transports de joie, des couronnes civiques accumulées sur leurs tètes, entourés de trophées érigés subitement autour d'eux par la reconnaissance publique, nous voyant, dans cette salle de l'hotel-deville , désarmés, paies, attendant la mort comme des coupables convaincus, éprouvèrent pour nous une compassion héroïque, intercédèrent en notre faveur, ne demandèrent pour prix de leurs exploits que la grâce de leurs frères d'armes, et, en entendant ce cri unanime grâce . grâce, sortir à la fois de toutes les bouches , nous embrassèrent avec des transports d'allégn sse et la joie d'une seconde victoire. Voiïà, peuple helvétien ( et par peuple, je n'entends pas les magistrats des treize cantons, mais les citoyens qui les paient pour en être gouvernés), voilà les souvenirs nobles et chers qui vous donneront des remords d'avoir tiré sur le peuple français; car alors , libres vous-même* , vous donnerez à ce mot le sens qui lui appartient, et qui ne vous est pas encore connu.