VINGTIEME TABLEAU
Le Roi à l'Hùtel-de-Ville de Paris.
Une cour perfide , et trompée dans ses barbares desseins, frémissant de voir tout-à-eoup briser la trame d'une conspiration contre Paris et la Erance; les auteurs, les complices, les agens de cet affreux complot déjà fugitifs , partout poursuivis par la vengeance publique; et, dans ce renversement subit de tant de projets désastreux, un peuple si cruellement traité , à peine échappé à tant de périls, encore menacé de tant d'autres, et qui, généreux dans sa victoire , juste dans sa colère , sépare son roi du crime de ses ministres, aime encore le monarque au nom duquel se méditaient tant d'atrocités, et l'avant soustrait aux ennemis publics, l'accueille d'abord avec le respect fier et sombre qui atteste l'affliction des cœurs mécontens, mais bientôt, sur la foi d'une promesse royale , se livre aux mouvements plus doux , plus affectueux, qui succèdent au ressentiment é* .&% noui : quels sujets de réflexions pour ies eunemis du peuple , s'ils savaient réfléchir, et surtout s'ils étaient justes comme lui !
Une autre source non moins féconde de pen-
sées d'un autre genre , plus tristes et plus affli- • géantes , sur le sort des nations , sur l'enchaînement des causes qui pervertissent les idées des princes et même les meilleurs , c'est de songer qu'un roi né sensible et bon , échappé au malheur de voir à son insu son nom et sa mémoire flétris par des crimes dont ses ministres ne l'eussent instruit qu'après leur réussite, ramené dans son palais où l'ont suivi les bénédictions de ce peuple dont on lui faisait craindre les féroces vengeances, se trouve comme forcé par ces idées habituelles , par son éducation , par les illusions des cours , de se croire malheureux , presque détrôné. Et pourquoi ? parce qu'une grande nation lui dit : « C'est à moi que vous appartiendrez désormais , et non plus à quelques hommes pervers conjurés pour me perdre au risque de vous perdre vous-même. Notre amour se plaît à vous croire étranger à des forfaits dont vous pouviez devenir victime. Vingtcinq millions d'hommes renouvellent les bases de leur association , à la tète de laquelle ils vous placent encore. Ils respecteront en vous le chef d'un peuple libre, qui ne veut plus trouver dans vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain. »
La nouvelle annoncée dès le mercredi soir de l'arrivée du roi à Paris fixée au lendemain , en répandant une joie universelle, n'avait banni cependant ni la défiance ni la crainte. Le roi trompé; une cour perfide : c'était le cri d'une multitude do
•citoyens qui voulaient qu'on redoublât les précautions ; et en effet on les redoubla toute la nuit. Un district même, ayant appris que les électeurs avaient voté des remercîmens au roi pour le retour de la tranquillité dans Paris , députa à l'hôtel-de-ville pour demander qu'on suspendît ces remercîmens., et qu'on attendit le retour de la tranquillité et l'effet des promesses du roi. C'était un changement bien remarquable dans le caractère des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excès de leur crédulité infatigable comme leur patience.
Le lendemain jeudi , le trouble , l'agitation de Versailles, les terreurs dont on environnait le roi sur les dangers qu'il courait à Paris , ayant fait remettre son départ au jour suivant , les soupçons de la capitale y redoublèrent l'effervescence; on revint à craindre quelque attaque imprévue. Les bourgeois, lassés de vivre dans ces alarmes continuelles , disaient hautement que , si le roi différait encore d'un jour, ils se diviseraient en quatre corps d'armée , chacun de vingt mille hommes , qu'ils iraient à Versailles , arracheraient le roi et la famille royale à leurs obsesseurs, etviendraient les établir dans la capitale. Tout concourait à échauffer les esprits sur ces idées guerrières, à redoubler cette fermentation. Chaque moment était marqué par l'arrivée d'une multitude de soldats , et quelquefois de compagnies entières , de toute arme , de tout uniforme , qui désertaient et accouraient à Paris, soit par mécon-
tentement contre leurs chefs, soit par amour de la nouveauté, soit enfin par la disette et le besoin absolu d'alimens : car il est remarquable que , dans cette crise politique où les ministres avaient pris le parti violent de recourir à !a force armée , ils avaient souvent laissé le soldat manquer de pain et des secours les plus nécessaires , que les bourgeois leur apportaient des villes voisines avec un empressement fraternel. C'est ainsi que les Parisiens en usèrent avec les troupes postées à Saint- Denis. Et l'on peut juger quels défenseurs la cour trouvait dans des soldats affamés par elle-même , et nourris par ceux qu'elle appelait des révoltés. Mais la cour ne voulait plus de défenseurs, au moins de cette espèce : le roi s'était décidé ; il avait généreusement repoussé les craintes et les soupçons dont on cherchait à l'investir. Un seul fait suffit pour montrer si Louis xvi jugeait trop favorablement du peuple. Depuis quatre jours, le corps municipal, les électeurs, tous les officiers publics, assemblés à l'hôtel - de - ville , vivaient , délibéraient , travaillaient dans une salle sous laquelle étaient déposés quarante milliers de poudre. La nouvelle de l'arrivée du roi fit frémir sur ce danger, qu'on avait négligé jusqu'alors ; et l'on se hâta de donner des ordres qui furent exécutés avec empressement. Telle était la disposition du peuple dans ce même jour, à cet instant même où les courtisans s'occupaient à le calomnier auprès du monarque.
Cependant tout s'apprêtait à l'hôtel- de -ville pour le recevoir d'une manière à la fois respectueuse et imposante, non plus avec la pompe servile et le cérémonial adulateur d'une bourgeoisie municipale adorant son maître au nom d'un troupeau d'esclaves , mais avec la dignité convenable à des hommes libres, jaloux d'honorer dans la personne de leur roi le chef d'une nation qui se reconstitue. On vit toutefois ( et peutêtre l'histoire ne doit point négliger ces traits qui caractérisent Fesprit des corps ) l'empire des habitudes basses , des idées abjectes , et qui mêlent les sombres teintes de la servitude à l'éclat de la liberté naissante ; on vit les ofticiers municipaux nommés par la cour, cédant aux suggestions d'une crainte pusillanime ou d'une vanité puérile , prétendre dans l'enceinte de la salle une place à part, distincte de la place destinée aux électeurs. Les élus du peuple , souriant de cette demande , ne s'en offensent point , jusqu'au moment où quelques-uns de ces municipaux proposèrent ( qui le croirait en un tel jour! ) de délibérer si , conformément à l'ancien usage , on ne recevrait pas le roi à genoux. Une indignation unanime repoussa cette proposition ; et les électeurs, punissant alors l'inj ure qu'ils avaient d 'abord méprisée, s'écrièrent qu'à leur tour ils prétendaient être distingués des officiers municipaux ; distinction qui fut reconnue à l'instant même , et ratifiée par les applauflissemens de toute la salle.
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Nos électeurs n'exigent pas que nous remettions sous leurs yeux le vaste et sublime tableau, ou plutôt la suite de tableaux que présente cette marche du roi depuis Versailles jusqu'au sein de la capitale, dans une route de quatre lieues couverte d'un peuple immense; un million d'hommes, spectateurs et acteurs à la fois , dominés par des passions diverses, mais alors mêlées, réunies et concentrées dans un même intérêt ; deux ou trois cents mille citoyens changés depuis quatre jours en soldats , les uns régulièrement, les autres bizarrement armés, formant dans ce long intervalle une haie de plusieurs rangs ; ce morne silence , que le roi prend d'abord pour un danger, mais qui n'était qu'un reproche ou un conseil; ces cris de vive la nation ! expression si nouvelle pour le petit-fils d'un monarque qui disait l'état cest moi; ces trois cents membres de l'assemblée nationale précédant ou suivant à pied la voiture du roi , applaudis avec transport, consolés de leurs peines par les bénédictions d'un grand peuple, mais accablés de leurs fatigues précédentes , de leurs craintes passées, et de leurs inquiétudes sur un avenir obscur et incertain où la pensée ne pénétrait qu'avec effroi ; le monarque et cet imposant cortège arrivant à Paris et accueillis si différemment, le roi avec respect, et les députés avec l'ivresse d'une joie fraternelle , couverts de (leurs semées sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes jetées du haut des fenêtres ; un mélange singulier il. 21
de tumulte et d'ordre; l'appareil de Ja guerre et le vœu général de la tranquillité; les gardes-françaises , ces destructeurs du despotisme, marchant avec leurs canons devant a monarque , qu'Us veulent servir encore quand il sera le roi d'un peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir à la tête île la milice parisienne; chef des rebelles aux veux de !a cour , sauveur de la cour aux veux de ses adversaires: tous ces contrastes et tant d'autres occupaient l'âme de ceux qui , dans ces vives agitations, restent capables d'observer et de réfléchir, tandis que la multitude se livrait au sentiment confus qui résultait du spectacle de toutes ces scènes si majestueuses et si nouvelles.
Enfin , après une marche de plus de neuf heures, Louis xvi arrivé ài'hôtel-de-vilie, y est reçu en roi qui se rend aux \ œux d'un peuple affligé, mais plein d'espérance, qui n'a besoin pour aimer son chef que de ne plus craindre un maître, ou plutôt ses ministres. Le discours que lui tint le nouveau maire de Paris en lui remettant les clefs de l'hôtel-de- ville , est le résultat des idées qui ont préparé la révolution et qui devaient la consommer : Sire, Henri iv avait reconquis son peuple; ici c'est le peuple qui a reconquis son roi. Heureux les Français, heureux le monarque, si les ennemis du peuple ne parviennent pas à le reconquérir! Plus heureux encore, si les habitudes du troue, si les préjugés de Pédflfcation royale lui permettaient d'apprécier les titres glorieux qui lui furent
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décernés en ce jour, cen>: de régénérateur de la liberté nationale et de restaurateur de la félicité publique ! titres qu'auraient enviés les Titus , les Trajan, les Marc-Aurèle. Mais ces princes , que, malgré leurs vertus , la constitution de l'empire forçait à n'être que des despotes, ces princes ne devaient pas le trône à leur naissance. L'adulation superstitieuse qui, après leur mort, plaçait les empereurs romains au rang des dieux , ne les déifiait point dès le berceau ; une religion antique n'avait point consacré leur puissance comme une émanation d'une autorité Céleste ; le premier essor (Je leur raison naissante , les premiers mouvemens de leur bonté naturelle n'avaient point été réprimés sans cesse par l'orgueil, les préjugés et l'intérêt de deux classes distinctes, placées entre eux et le peuple pour l'opprimer, l'avilir, et surtout le dépouiller au nom de leur maître commun. Tel est pourtant le sort des monarques de l'Europe et surtout des monarques français; c'est cet assemblage de circonstances qui a toujours, atténué leurs fautes aux yeux de leurs sujets , ou les a fait rejeter sur ceux qui les conseillent ; et de là sans doute la convention tacite qui semble avoir partout recommandé aux peuples, comme un devoir de justice, l'indulgence pour les rois.
La renommée a fait retentir l'Europe de tous les détails de cette séance mémorable, où le roi entendit le langage de la vérité , simple et douce dans la bouche d'un de ses anciens officiers mu-
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nieipaux , énergique dans celle du président des électeurs. 11 y répondit avec une émotion touchante , se para du signe distinctif des Français , se montra au peuple orné de ce signe devenu le symbole de la liberté, confirma la nomination du maire et du commandant de la garde parisienne, et s'aperçut, aux acclamations uni erselies, à l'expression de l'ivresse publique, qu'en dépit de ses ministres et de ses obsesseurs , il avait conservé l'amour de son peuple. Alors ce cri si ancien vive le roi! sortit de toutes les bouches avec ce cri plus nouveau vive la nation! et, en se retirant, le roi les entendit retentir partout sur son passage. Alors, ces épées, ces lances qui, deux heures aupara ■ ant , sur le parvis de i'hotel-deville, avaient présenté une apparence menaça; te , et avaient comme formé au-dessus de la tête du monarque une voûte d'acier, sous laquelle il avait passé avec une surprise mêlée d'une terreur involontaire , ces lances , ces baïonnettes , s'abaissèrent respectueusement devant lui ; et le roi en avant de sa main rabattu une qui restait haute dans la main d'un soldat, ce signe de paix, expliqué par un sourire du monarque, mit le comble à l'allégresse générale.
La crainte et l'inquiétude avaient été chercher Louis xvi à Versailles ; l'amour l'y reconduisit. ( l'étaient les mêmes hommes, et le cortège ne paraissait plus le même; c'est que les cœurs étaient changés. Le peuple , qui se flattait d'avoir trouvé
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un ami dans son roi, croyait toucher à la fin de ses tourmens.il croyait avoir siçné un nouveau traité avec son prince; et il se reposait sur ses représentais du soin de créer une constitution qui aidât Louis xvi à remplir la promesse qu'il avait faite la surveille à l'assemblée nationale, de n'être plus qu'un avec la nation.