‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 30 sur 41 · VINGT-UNIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

VINGT-UNIEME TABLEAU

La Mort de Foulon, le 22 juillet 1789.

IjES jours qui suivirent l'arrivée du roi furent des jours de calme et de tranquillité , si l'on ne considère que l'adoucissement des esprits , effet naturel de cette démarche ; mais le mouvement extérieur et l'apparente agitation de la capitale ne semblaient pas diminuer. Les passions étaient différentes, le tumulte était le même ; et un étranger qui, sans être instruit des événemensantérieurs, eût tout à coup été transporté dans Paris, n'eût jamais cru que la veille le désordre y eût été plus grand. La démarche du roi ayant ôté tout prétexte aux défiances, il fallut bien ouvrir les barrières de la ville , ou. plutôt les issues, car les barrières étaient détruites. A peine la sortie fut-elle libre, qu'un nombre prodigieux de nobles, d'ennoblis, de privilégiés , même de simples citoyens opulens , s'empressèrent

c!p se soustraire aux dangers qu'ils craignaient ou qu'ils feignaient de craindre. Le peuple vovait , avec une joie mêlée d'inquiétude, cette fuite précipitée qui , d'une part, attestait sa victoire , et de l'autre, le menaçait d'une détresse prochaine , au départ des riches , des propriétaires , d.-.-; grands consommateurs, enfin de tous ceux qui soudovent le luxe et l'industrie. ?,Iais quels que fussent les regrets de ces honnêtes citadins , la joie l'emportait sur la crainte : ils se voyaient délivrés du danger le plus instant. La présence du roi et quelques mots de sa bouche avaient ratifié les premiers actes de la liberté naissante. Plusieurs de ces bourgeois , si récemment citoyens, croyaient de bonne foi la révolution faite ; et la fuite de *eux qu'ils désignaient par le nom d'aristocrates les confirmait dans cette opinion. Us ignoraient que , parmi les nobles restés à Paris , à Versailles , en France , ou siégeant dans l'assemblée nationale , les plus redoutables ennemis du peuple étaient ceux qui , pour le perdre , paraissaient le servir, et se créaient une renommée populaire , pour vendre plus chèrement, à la cour leur déshonneur et la ruine de la nation. Ces cruelles vérités ne pouvaient alors être senties de la multitude. C'est en vain que même on les lui eût révélées ; elle eût continué à ne ranger parmi ses ennemis que les nobles fugitifs qui couraient en Brabant, en Piémont , en Suisse, en Allemagne, promener leur rage impuissante contre les Parisiens qu'ils

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séparaient alors des Français., avant que tous les Français fussent devenus complices des Parisiens par leur zèle pour la révolution.

Plût au ciel que, parmi ces fugitifs qui eurent le bonheur d'échapper à la première fureur du peuple , on eût compté àeu^ hommes de plus ! Ils étaient, à la vérité , dévoués depuis long-temps à l'exécration publique , et ils la méritaient : mais les Français du dix-huitième siècle méritaient de ne pas voir renouveler, sur les cadavres de Foulon et de Rerthier, les horreurs exercées sur celui de Concini.

Rassemblons quelques traits de la vie de ces den^ hommes, non pour excuser leur genre de mort, mais pour justifier l'horreur universelle qui en fut 'a cause.

Foulon et Berthier étaient deux des principaux agens de la conspiration qui venait d'échouer. Ils l'étaient , l'un par la place d'adjoint au ministère de la guerre , qu'il avait acceptée depuis quelques jours, l'autre parcelle d'intendant de Paris, qu'il exerçait depuis longtemps. Leur nom , surtout celui i\i\ premier, annonçait que les projets de la cour ne pouvaient être qu'atroces. Le beau-père ( de tels hommes devaient être alliés ), Foulon , haïssait le peuple comme par instinct. Il ne déguisait pas ce sentiment ; cette audace avait été autrefois une des causes de sa fortune. Sa richesse était immense , et elle avait développé tous les vices de son caractère , surtout une inflexible et

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barbare dureté. Il avait conservé , jusques dans un âge avancé , une ambition aveugle , qui , sur la foi d'une constitution robuste, se promettait un long avenir. Il avait souvent souhaité la place de contrôleur-général, et l'on croyait qu'il y serait appelé pour déclarer la banqueroute de l'état. Son nom seul en était comme l'avant-coureur, et Foulon ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se croyait recommandé à la cour par cette horreur publique , peu redoutable selon lui , et à travers laquelle il avait maie bé vers la fortune. La place de contrôleur-général n'étant point vacante et se trouvant beaucoup mieux occupée par M. Necker, qui ne voulait point de banqueroute , Foulon se crut heureux de devenir en quelque sorte le collègue du maréchal de Broglie. C'est à ce comble des honneurs que l'attendait une révolution dont ni lui ni ses complices ne pouvaient se faire l'idée , pensant comme Narcisse (i), qu'on ne lasserait jamais la patience française, Saisi d'épouvante à ce dénouement imprévu, à cette fuite de plusieurs princes , et même d'un général d'armée son collègue , Foulon courut se cacher dans ses terres. Mais elles ne pouvaient être un asile pour lui ; il y était abhorré. On lui imputait d'avoir dit fréquem-

(l) J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée , Tenté leur patience , et ne l'ai point lassée.

Beixankicus, acte iv , seine iv.

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ment que le peuple était trop heureux de pouvoir brouter l'herbe ; et ce mot peu vraisemblable , après avoir circulé parmi ses vassaux , s'était répandu dans la capitale. Banni de sa propre maison par la crainte , Foulon fit courir le bruit de sa mort ; et l'un de ses domestiques étant mort , il lui lit faire des obsèques magnifiques et dignes d'un ministre. En même temps , il se retira dans une terre voisine, chez un homme autrefois ministre lui-même , mais moins odieux à la nation , parce qu'il avait mêlé au despotisme de sa place les formes plus polios d'une apparente douceur; car on rend cette justice à M. de Sartine, qu'il n'a guère commis d'iniquités gratuites , et qu'il ne s'est permis que celles qu'il a jugées indispensables pour parvenir au ministère et pour s'y maintenir. Tel était l'hôte chez qui Foulon avait cherché un asile, peu sûr pour le maître lui-même bientôt obligé d'en aller chercher un ailleurs. On laissa fuir M. de Sartine ; mais Foulon , abhorré , fut dénoncé secrètement à ses vassaux. Ils le saisirent? l'accablèrent d'outrages et de coups , le dépouil- Lèrent , le chargèrent d'une botte de cette herbe il voulait les nourrir , lui mirent une couronne de chardons sur la tète, un collier d'orties au cou , et en cet état le traînèrent à Paris à la suite d'une charrette, dans la plus grande chaleur du midi, l'abreuvant en route de vinaigre poivré. C'est ainsi qu'il fut conduit à l'hotelde-viile , à travers les huées et les imprécations

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d'une multitude furieuse et menaçante. Là , dans la grande salle , tout le peuple à son aspect s'écria : « Pendu! pendu sur-le-champ ! a Les électeurs, le maire ensuite, employèrent tour-à-tour tous les moyens de persuasion, pour obtenir que l'accusé ou le coupable fût jugé légalement et envoyé à l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal et négatif fut constamment la même réponse. Enfin M- la Fayette arriva ; et, par un discours adroit où il feignait d'être l'ennemi de Foulon , pour le soustraire à la violence et l'abandonner aux lois , il paraissait avoir ébranlé la multitude : mais l'accusé ayant entendu cette conclusion, et sans doute voulant montrer q l'il ne craignait pas la rigueur des lois, battit des mains. Ce fut le signal d'un redoublement de fureur populaire : «Ils sont de connivence! on veut le sauver!» s'écriait-on de toutes parts ; et il fut entraîné au dehors comme par une force invincible. On le pousse ; on le traîne dans la piace et jusqu'à une boutique, où , près d'un buste de Louis xrv, était suspendu un réverbère , devenu trop célèbre dans la ré olution par cet odieux cri à la Linterne ! On descend ce réverbère, on suspend le malheureux à la corde fatale; elle casse jusqu'à trois fois sous le poids de ce corps athlétique. Ou le massacre , on le déchire par morceaux ; on lui c >upe la tété, on la porte au bout d'une pique par toute la ville, et surtout au Palais-Royal, station solennelle de tous ces affreux trophées.

Peut-être nul autre lieu dans l'univers n'offrait, à cette époque , et notamment dans cette journée, un ensemble de contrastes plus bizarres , plus saillans , plus monstrueux. Celui qui écrit ces lignes , et qui par hasard se trouva présent à ce spectacle , en conserve après trois ans la mémoire encore vive et récente. Qu'on se figure , à neuf heures du soir , dans ce jardin environné de maisons inégalement éclairées , entre des allées illuminées de lampions posés aux pieds des arbres, sous deux ou trois tentes dressées pour recevoir ceux qui veulent prendre des rafralchissemens , causer , se divertir ; qu'on se ligure tous les âges , tous les rangs , les deux sexes , tous les costumes , mélangés et confondus sans trouble, et même sans crainte , car les dangers n'existaient plus ; des soldats de toute arme , parlant de leurs derniers exploits ; de jeunes femmes parlant de spectacles et de plaisirs ; des gardes nationaux parisiens , encore sans uniforme , mais armés de baïonnettes ; des moissonneurs chargés de croissans ou de faux; des citoyens bien vêtus conversant avec eux ; les ris de la folie près d'une conversation politique ; ici le récit d'un meurtre , là le chant d'un vaudeville ; les propositions de la débauche à côté du tréteau du motionnaire. En six minutes on pouvait se croire dans une tabagie, dans un bal, dans une foire , dans un sérail , dans un camp. Au milieu de ce désordre et de fetonnement qui! causait , je ne sais quelle confusion d'idées rappelait

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en même temps à l'esprit Athènes et Constantinople , Sybaris et Alger. Tout-à-coup un bruit nouveau se fait entendre , c'est celui du tambour : il commande le silence. Deux torches s'élèvent et attirent les yeux. Quel spectacle! Une tête livide et sanglante éclairée d'une horrible lueur ! Un homme qui précède, et crie d'une voix lugubre : « Laissez passer la justice du peuple » ; et les assistans muets qui regardent ! A vingt pas de distance et en arrière , la patrouille du soir , en uniforme , indifférente à ce spectacle et battant la retraite, passant en silence à travers cette multitude étonnée de voir mêler une apparence d'ordre public à ce renversement de tout ordre social , attesté par les hideuses dépouilles qu'on promenait impunément sous ses veux !

Ce mot d'un sens si profond : Laissez passer la jus lice du peuple! frappa vivement les esprits. II les eût frappés davantage , si on l'eût considéré comme une allusion à un mot plus ancien : Laissez Dusser la justice du roi ! C'était le cri d'un des satellites royaux qui , sous Charles m , traîna, par ordre du monarque , dans les rues de Paris , le cadavre sanglant d'un des amans de sa femme, Isabeau de Bavière. De ces deux justices , celle du roi on cède du peuple, laquelle était la plus odieuse et la plus révoltante ? Est-ce celle du peuple convaincu, par trop de preuves multipliées, que le coupable puissant ou opulent n'est presque jamais puni ? ]S'est-ce pas plutôt la justice d'un

prince qui tirait arbitrairement vengeance d'une insulte qu'il pouvait si aisément faire châtier par la loi ?

Qu'il nous soit permis , après le récit de ces scènes d'horreur , de n'accorder qu'un regard à la plus révoltante, à celle qui a laissé les plus affreux souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocités qui repoussent le burin de l'artiste et la plume de l'historien ; et plût au ciel que toute plume se fût interdit d'écrire ces abominables détails ! Quelle que soit la vie de Berthier trop semblable à Foulon , de quelque ardeur qu'il ait secondé les projets du ministère contre Paris , par les distributions de poudre , de cartouches , de balles , par la coupe prématurée des blés , par la liste des citoyens destinés au glaive , malgré ses malversations de tout genre dévoilées par la commune depuis la révolution , Berthier paraît innocent , dès que l'on songe au monstre qui put lui arracher le cœur, et le présenter tout sanglant aux yeux d'une grande assemblée. En vain assure-t-on que Berthier avait fait périr le père de ce monstre. La nature frémit d'être ainsi vengée ; et la patrie s'afflige qu'une telle vengeance ait pu être exercée par un scélérat revêtu d'un habit français. Ces lâches barbaries consternèrent d'abord tous les amis de la révolution, et firent mettre en doute si les Français méritaient d'être libres. Les ennemis de la liberté en tirèrent avantage ; et dès le lendemain ceux d'entre eux qui , sous le voile du patrio-

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tisme, ne voulaient qu'une modification (i)dans le gouvernement, cherchèrent à faire porter par l'assemblée nationale un décret qui , réprimant l'effervescence populaire, eût laissé les représentais du peuple exposés sans défense aux attaques du despotisme , encore armé d'une grande puissance. Ce ne fut pas sans peine que Mirabeau para ce coup ; et ce n'est pas un des moindres services qu'il ait rendus à la révolution. Il opposa à ces crimes récens du peuple les crimes anciens et nouveaux des despotes de toute espèce, qui avaient poussé la multitude à cet excès de rage. Ii s'étonne que la prise de la Bastille et la révélation de tant d'atrocités des ministres n'aient pas rendu le peuple aussi cruel qu'eux mêmes. « La colère du peuple , s'écrie-t-il ! Ah ! si la colère du peuple est terrible, c'est le sang froid du despotisme qui est atroce ; ses cruautés systématiques font plus de malheureux en un jour que les insurrections populaires n'immolent de victimes pendant des années. Le peuple a puni quelques-uns que le cri public lui désignait comme les auteurs de ses maux. Mais qu'on nous dise s'il n'eût pas coulé plus de sang dans le triomphe de nos ennemis , ou avant que la victoire fût décidée ! »

(i) Vovez le discours de M. Lalli- Tolcndal , dans la séance du sa juillet 1789.

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