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La physionomie de l’appartement dans lequel était rentrée précipitamment la jeune femme, effrayée par le tonnerre, répondait à celle de l’édifice dont il faisait partie C’était une pièce fort grande, plus longue que large, et éclairée par trois fenêtres donnant sur le balcon où conduisait celle du milieu, qui s’ouvrait dans toute sa hauteur, comme une porte. La boiserie ainsi que le plafond étaient en châtaignier, que le tfemps seul s’était chargé de vernir, et qu’une main assez habile avait orné d'une profusion de sculptures allégoriques. Mais les beautés de cette œuvre d’art disparaissaient presque entièrement sous une décoration fort remarquable qui régnait sur toutes les parois, et consistait en une des plus glorieuses collections de portraits de famille que puisse offrir un château de province au xix° siècle.
Le premier de ces portraits, suspendu vis-à-vis des fenêtres, adroite de la porte d’entrée, était celui d’un chevalier armé de toutes pièces, qui, sous ses longues moustaches rouges, grinçait des dents comme un chat sauvage. A partir de cetfe formidable figure, portant le chiffre de 1247, se succédaient une quarantaine d’autres tableaux de grandeur à peu près semblables, et rangés par ordre de date. Il y avait là plus que la généalogie vivante d’une famille dont l’illustration n’était guère sortie des limites étroites de sa province ; la chronique animée de cinq ou six siècles paraissait revivre dans ces figures pittoresques. Il semblait que
chaque époque eût déieint sur les traits de ceux de ces personnages qu’elle avait vus naître et mourir, et y eût laissé quelque chose de sa propre physionomie.
C’étaient d’ahord de preux chevaliers taillés sur le patron du premier. Leur regards fermes et durs, la raideur aiguë de leurs barbes rousses, la large et solide contexture de leurs épaules militairement voûtées, disaient par quels grands coups d’épée, par quelles lances brisées et sanglantes ils avaient fondé la noblesse de leur race. Préface épique et féodale de celte biographie de famille ! page rude et guerrière du moyen âge !
Après ces fiers hommes d’armes , venaient plusieurs figures d’un aspect moins farouche, mais aussi moins imposant. Dans ces portraits du xv8 siècle, la barbe avait disparu avec le fer. Aux chaperons et aux toques de velours, aux robes de soie ou de samit, aux justaucorps à manches tailladées, aux riches chaînes d’or massif entourant le col et supportant un médaillon de même métal, on reconnaissait les seigneurs en pleine et tranquille possession des fiefs gagnés par leurs pères, les châtelains un peu dégénérés qui avaient préféré l’existence monotone du manoir aux chances d’une vie plus hasardeuse. Ces pacifiques gentilshommes étaient peints, la plupart, la main gauche gantée et posée sur la hanche; leur droite était nue, espèce de signe de désarmement qu’on pouvait prendre pour une épigramme du peintre. Quelques-uns avaient admis à partager les honneurs du tableau un chien favori qui grimpait familièrement le long de leurs cuisses. Tout dans ce groupe indiquait que cette famille avait eu un point de ressemblance avec des races plus- illustres. C’était la période de scs rois fainéants.
Une demi-douzaine de graves personnages à mortiers galonnés d'or, en longues robes rouges bordées d’hermine, portant fraise ou rabat consciencieusement empesé, occupaient un des angles du salon, près des fenêtres. Ces clignes membres du grand conseil des ducs de Lorraine
expliquaient la manière dont les maîtres du château étaient sortis de l'engourdissement dans lequel ilsava'ent été plongés pendant plusieurs générations, pour participer aux affaires de leur pays et se lancer dans une sphère plus active. Ici la chronique prenait les proportions de l’histoire. Ne semblait-elle pas, en effet, un fragment extrait des annales européennes, cette branche magistrale issue d'une souche guerrière? N etait-ce pas une image symbolique de la civilisation en progrès, de. la législation régulière luttant contre les coutumes barbares, de la puissance intelligente émancipée de la force matérielle? Grèce à ces respectables conseillers et présidents, on eût pu retourner, en faveur de leur race, la devise : Non solum toijû! Mais il ne paraissait pas que les ancêtres barbus vissent avec beaucoup de reconnaissance le fleuron parlementaire ajoute à leur cimier féodal. Du haut de leurs cadres vermoulus, ils semblaient regarder leurs descendants enrobinés avec le dédaigneux sourire par lequel les pairs de France durent accueillir les gens de loi, la première fois qu’ils les virent assis à leurs côtés, après les avoir trouvés si long-temps à leurs pieds.
Dans les entre-deux des fenêtres, et sur tout le reste de la boiserie, venaient ensuite une foule de gens d’épée, au milieu desquels se rencontraient ça et là quelque abbé crossé et mitre, quelque commandeur de Malte, quelque chanoine *à huit quartiers, rameaux stériles de cet arbre généalogique. Plusieurs, parmi les militaires, portaient, à leurs écharpes et aux plumes de leurs chapeaux, les couleurs de Lorraine; d’autres, même avant la réunion de cette province à la France, avaient servi ce dernier pays; on y remarquait des lieutenants-colonels d’infanterie ou de cavalerie, des brigadiers et mestres de camp des armées du roi ; quelques-uns étaient vêtus de l’habit bleu , doublé de cadis chamois, avec des petits parements ronds en panne noire, qui servait d’uniforme aux dragons de la légion de Lorraine.
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Le dernier de tous était un jeune homme d'une figure agréable, qui souriait avec insouciance sous une vaste chevelure poudrée ; une rose s’épanouissait à la boutonnière de sa pelisse de drap vert à retroussis orange ; un sabretache ro'uge, orné do flcurs-dè-lys également orange, flottait contre ses bottines, un peu plus bas que la poignée de son sabre. Ce costume indiquait un sémillant officier des hussards de Royal-Nassau. Placé à gauche de la porte d'entrée, il n’était séparé que par elle de son aïeul de 1247, auquel il eut dû donner la main s’il avait pris fantaisie à tous ces vénérables portraits de descendre une nuit de leurs cadres, pour exécuter une des rondes rêvées par Hoffmann. Ces deux personnages étaient donc l’alplia et l'omega de ce livre généalogique, les anneaux extrêmes de la chaine, la souche la plus enfoncée dans la poussière des temps et le dernier rameau qui eût fleuri à la cime. La fatalité avait créé une tragique ressemblance entre ces deux existences, séparées par plus de cinq siècles. Le chevalier bardé de fer avait été tué au combat de la Massoure, pendant la première croisade de saint Louis. Le jeune homme, au sourire insouciant, était monté sur 1 échafaud pendant la terreur, en tenant entre scs lèvres la rose, parure habituelle de son dolman. Dans ces deux hommes se résumait l’histoire de la noblesse française, née dans le sang, morte dans le sang.
De larges bordures dorées, d’un travail gothique, encadraient tous ces portraits. Sur chacun d’eux, dans le fond et à droite de la tête, était peint un petit écusson ayant pour cimier une couronne baronnialc, et pour supports deux sauvages armes de massues. Le champ de gueules à trois têtes de taureau d’argent, annonçait aux personnes versées dans l’art héraldique qu’elles avaient sous les yeux les traits de nobles et puissants seigneurs, messiros des Reisnach-üergenheim, des ducs de Reisnach en Sotiabe, barons de l’empire, seigneurs de Sapois, Labrcssc, Cerbamont, etc., titrés comtes de Bergenheim par Louis XV, chevaux de Lorraine, etc., etc.
Ce fastueux contre-seing n’était pas nécessaire pour faire reconnaître la parenté de tous ces nobles personnages. Confondus avec d’autres portraits, un coup d’œil un peu exercé les eût promptement distingués et réunis, tant se prononçait l'air de famille qui leur était commun. La plupart avaient été peints à l’époque de la vie où la maturité touche au déclin, à l’âge où la physionomie s’arrête et se complète. C’était une chose frappante que cette collection de cheveux d’un blond tirant sur le rouge et parfois grisonnants, de teints sanguins, de visages largement carrés dont tous les plans s’accusaient avec énergie ; une sorte d’aplatissement aux tempes qui faisait saillir les angles du front, et le peu de distance qui séparait les yeux d’un bleu très-clair, donnaient à presque toutes ces figures un type sévère, poussé chez quelques-unes jusqu'à la dureté. Deux ou trois surtout, lorsqu’on les contemplait quelque temps, finissaient par causer une sorte d’impression de terreur. On devinait quelles passions violentes avaient dû animer ces sombres \ isages; on pressentait que plus d'un drame terrible avait peut-être eu pour acteur quelqu’un de ces hommes à visage de fer, dont l'image avait survécu à la poussière.
L’ameublement du salon n’était pas indigne des orgueilleux défunts dont il conservait le souvenir. Des chaises à dos très-élevé, d’énormes fauteuils remontant à Louis XIII, des canapés plus modernes, mais dont on avait mis les formes en harmonie avec celles des meubles aînés, garnissaient tout le tour de la chambre. La tapisserie rouge à rosaces de mille couleurs, dont ils étaient couverts, avait dù occuper les blanches mains de deux ou trois générations de châtelaines.
La ligne des tableaux était coupée d’un côté par une immense cheminée en granit grisâtre, trop élevée pour qu’on pùt appuyer une glace ou placer aucun meuble d’ornement sur sa tablette. En face se trouvait une console en bois d’ébène à incrustations d’ivoire, sur laquelle était posée une de ces ricW pendules dont les ciselures deli-
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cates et originales n'ont pas été éclipsées par l’orfèvrerie moderne. Deux grands vases en porcelaine du Japon l'accompagnaient; le tout se répétait dans une glace antique placée au-dessus de la console, et dont les bords étaient taillés en biseau, sans doute pour faire admirer l’épaisseur du verre.
Il était impossible d’imaginer un plus étrange contraste que celui de cette chambre gothique et de la dame au peignoir rose qui venait de s’y précipiter. Le foyer projetait sur les vieux portraits des rellets dont la chaleur était augmentée par les épais rideaux en damas rouge qui garnissaient les fenêtres. Ces lueurs, tantôt assoupies, tantôt ravivées par quelque jaillissement de la flamme, glissaient sur les fronts plissés , ondoyaient dans les barbes rousses , éveillaient les yeux, et donnaient à ces toiles mortes une animation surnaturelle. On eût dit que ces figures froides et graves regardaient avec curiosité la jeune femme aux formes sveltes, aux frais vêtements, que le génie d’Aladin semblait avoir enlevée du plus élégant boudoir de la Chaussée-d’Antin, pour la jeter, tout effrayée encore, au milieu de cette étrange assemblée.
— Vous êtes folle, Clémence, de laisser cette fenêtre ouverte ? dit en ce moment une vieille voix qui sortait d’un immense fauteuil placé au coin de la cheminée.
La personne qui rompit ainsi le charme de cette scène silencieuse était une femme de soixante à soixante-dix ans, selon le plus ou moins de galanterie du calculateur. Couchée plutôt qu’assise sur son siège à dossier renversé, ii était facile d’apprécier sa taille aussi longue que maigre. Elle était enveloppée d’une robe feuille-morte. Un faux tour de cheveux noirs comme du jais, surmonté d’un bonnet à rubans ponceau, encadrait soigneusement son front. Sa figure était sèche et busquée, et l’on voyait que l’éclat de sa fraîcheur primitive s’était insensiblement converti en une coupe rose qui affligeait surtout le nez et le haut des joues, mais dont l’âge avait un peu amorti l’ardeur. Il
y avait dans tout ce visage quelque chose de désobligeant, de rechigné, d'acide , comme s'il eût été journellement lavé avec du vinaigre. On lisait, dans ses moindres linéaments : Vieille fille ! D’ailleurs, une légère remarque eût suffi pour détruire le moindre doute à cet égard.
Devant le feu était couché un gros carlin café au lait, qui semblait avoir choisi ce poste pour y fondre sa graisse monstrueuse, à l’instar des jockeys anglais. Cet intéressant animal servait de tabouret à sa maiiressse étendue dans sa chaiselongue, et rappelait à l’esprit les lions qui dorment aux piedsdcschevaliers sur les tombeaux gothiques. Or, carlin, et vieille fille sont deux idées tellement corrélatives, que pour deviner l’état de cette vénérable dame, il n était pas nécessaire de lire l’inscription suivante gravée sur le collier doré qui servait de cravate au roquet : Constance, à mademoiselle de Corandcu.il.
Avant que la jeune femme, qui avait appuyé sa main sur le dos d’une chaise en paraissant respirer avec peine, eût pu répondre, elle reçut une seconde injonction.
— Mais, ma tante, c’est ce coup horrible! dit-elle enfin; est-ce que vous n’avez pas entendu?...
— Je ne suis pas encore sourde à ce point, répondit la vieille demoiselle. Fermez donc la fenêtre; ne savez-vous pas que les courants d’air attirent le tonnerre?
Clémence obéit et laissa tomber les rideaux pour intercepter la vuedes éclairs qui continuaient de sillonner le ciel ; elle se rapprocha ensuite de la cheminée.
— Puisque vous avez si peur du tonnerre, reprit sa tante; ce qui, par parenthèse, est assez ridicule pour une Corandeuil, quelle fantaisie vous a prise d’aller sur le balcon ? Vous avez une manche de votre peigneoir toute mouillée. Voilà comme on s’enrhume; et ensuite ce sont des sirops et des infusions à n’en plus finir. Vous devriez aller changer de robe, et en mettre une plus chaude. A-t-on idée de s’habiller ainsi par un temps pareil ?
— Je vous assure, ma tante, qu’il no fait pas froid.
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C’est l’habitude que vous avez d’avoir toujours du feu....
— Ah ! l’habitude! quand vous aurez mon âge, vous ferez comme vous l’entendrez. Maintenant, tout va à merveille; on n’écoute aucun conseil, on sort au vent et à la pluie avec cette petite folle d’Aline, et votre mari qui n’est pas plus raisonnable que sa sœur; nous paierons ça plus tard. — Mais ouvrez les rideaux, je vous prie; il ne tonne plus, et je veux lire la Gazette.
La jeune femme obéit une seconde fois, et resta le front appuyé contre les vitres. Les roulements du tonnerre, de plus en plus éloignés, annonçaient la fin de l’orage; mais quelques lueurs blanchâtres traversaient encore l’horizon.
— Ma tante, dit-elle au bout d’un instant, venez donc regarder les rochers de Montigny. Quand ils sont illuminés par les éclairs, on diiait d’une rangée de colonnes d'argent, ou d'une procession de fantômes blancs arrêtée au-dessus du bois des frênes.
— Voici maintenant les phrases romanesques, grommela entre ses dents la vieille fille sansquitter son journal.
- Je vous assure que je ne suis pas le moins du monde romanesque, répondit Clémence; je trouve seulement qu’un orage est une distraction, et ici, vous le savez, il ne faut pas être difficile sur le choix des plaisirs.
— Tu t’ennuies donc bien ?
— Oh ! ma tante, à mourir! A ces mots, prononcésavcc un accent qui sortait du cœur, la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil.
Mademoiselle de Corandcuil ôta sesluneltes, mit le journal sur 'me table, et regarda pendant quelques instants le joli visage de sa nièce couvert d’un voile de profonde mélancolie. Elle se redressa ensuite sur son siège, et se penchant en avant.
— Est-ce que tu as quelque chose avec ton mari? lui ditelle à demi-voix.
— Alors je ne m’ennuierais pas, répondit Clémence d’un ton vif, dont elle se repentit aussitôt, car elle reprit plus
lentement : — Non, ma tante; Christian est bon, très-bon; il m’estextrêmement attaché, il est rempli de complaisance pour moi. Vous avez vu comme il m’a laissé arranger mon appartement à ma fantaisie, abattre des murs de séparation, ouvrir des fenêtres ; et cependant vous savez combien il tient à tout ce qui est vieux dans cette maison. Il ne sait qu imaginer pour me faire plaisir. L’autre jour encore, n’estil pas allé à Strasbourg m’acheter un poney, parce que je trouvais Titania trop ombrageuse ? 11 est impossible d'avoir plus d’attentions, de prévenances...
— Ton mari, interrompit brusquement mademoiselle ae Corandeuil, qui avait la louange d’autrui en souverain déplaisir; ton mari est un Bergenheim, comme tous les Bergenheim passés, présents et futurs, y compris ta petite belle-sœur, qui a plutôt l’air d'avoir été élevée aux pages qu’au Sacré-Cœur. C'est le digne fils de son père, que voilà, — continua-t-elle en désignant du doigt un des portraits voisins de celui du jeune officier de Boval-Nassau ; — et c’était bien le plus brutal, le plus insupportable, le plus détesté de tous les dragons de Lorraine; à tel point qu’il se fit une fois, à Nancy, trois affaires dans un mois, et qu’à Meiz il tua, pour une partie d’échecs, ce pauvre vicomte de Mégrigny, de Royal-Roussillon, qui valait cent fois mieux que lui, et qui dansait si bien ! — Car, qui dit Bergenheim dit orgueilleux comme un paon, entêté comme un mulet, et colère comme un lion. — Ils se prétendent chevaux de Lorraine! je leur accorde qu’ils le sont de toutes les manières. Vilaine race ! vilaine race! — Ce que je te dis là, Clémence, c'est pour t’engager à excuser les détauts de ton mari, car ce serait peine perdue que de chercher à les corriger. Au reste, tous les hommes ne valent pas mieux ; et puisque tu es madame de Bergenheim, il faut t’habituer à ton sort et le supporter le mieux possible. Et puis si tii as des chagrins, d te reste du moins une bonne tante à qui tu peux les confier , et qui ne souffrira pas qu'on te tyrannise ; je parlerai à ton mari.
Au premier mot de cette tirade, Clémence prévit qu’elle devait s’armer de résignation; car tout ce qui tenait à la famille de Bergenheim était un des dadas sur lesquels la vieille fille chevauchait avec le plus de complaisante aigreur ; elle se renversa donc dans son fauteuil, en personne qui veut du moins se mettre à son aise pour entendre un discours ennuyeux, et parut occupée, pendant toute cette philippique, à caresser, du bout d’un pied très-élégant, la tête de l’un des chenets du foyer.
— Mais ma tante, dit-elle enfin, quand le flot eut passé, et en donnant à sa voix une expression un peu traînante, je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes mis dans la tête que Christian me rendait malheureuse ; je vous répète qu’il est impossible de se montrer meilleur pour moi qu'il ne le fait, et que de mon côté j’ai pour lui la plus grande estime, l’amitié la plus vraie.
— Eh bien ! s’il est la perle des maris, et si vous vivez comme deux tourtereaux, ce qu’à vrai dire je n’aurais pas cru. d’où vient cet ennui dont tu te plains, et qui est .assez visible depuis quelque temps? Et quand je dis ennui, c’est plus que cela ; c’est de la tristesse, c’est du chagrin. Tu maigris tous les jours; en ce moment tu es pâle comme un cierge, ton teint se perd ; tu finiras par taire peur. On dit que la pâleur est à la mode aujourd’hui; niaiserie du moment et qui ne durera pas, car le teint c’est la femme.
La vieille tante prononça cette sentence en personne qui avait ses raisons pour ne pas aimer les teintes pâles, et qui prenait volontiers des bourgeons pour des roses.
Madame de Bergenheim inclina la tête comme pour acquiescer à cette décision , et reprit ensuite d’une voix mélancolique :
— Je sais que je ne suis pas raisonnable, et je me dépite souvent d’avoir si peu d’empire sur moi-même; mais cela est au-dessus de mes forces. J’éprouve une fatigue, un dégoût de tout, que je ne peux vaincre. C’est un accablement physique et moral sans cause que je sache, et auquel
par cela môme je ne vois pas de remède. Je m'ennuie et je souffre; je suis sûre que je finirai par être malade. Quelquefois je voudrais être morte. Cependant je n’ai aucun sujet de peine ; je suis heureuse, je devrais être heureuse...
— En vérité, on ne comprend rien aux femmes d’aujourd'hui. Autrefois, dans les occasions capitales, on avait une bonne attaque de nerfs, et tout était dit; la crise passée, on redevenait aimable, on mettait du rouge, et l’on allait au bal. Maintenant ce sont des langueurs, des ennuis, des maux d’estomac... ; imaginations et grimaces que tout cela! Les hommes s’en mêlent aussi, et ils appellent ça le spleen; le spleen ! une nouvelle découverte, une importation anglaise ! 11 nous vient de belles choses d’Angleterre, à commencer par le gouvernement constitutionnel! — Tout cela est parfaitement ridicule. — Quant à vous, Clémence, vous devr ez mettre fin à ces enfantillages. A Paris, il y a deux mois, vous n’avez pas eu de repos que vous ne mayez amenée ici. J’avais les raisons les plus graves pour retarder mon départ : mon appartement à remeubler, ma migraine dont je souffrais encore, Constance qu’on venait de purger et qui n’était guère en état de voyager, la pauvre biche ! Vous n’avez voulu rien entendre; il a fallu en passer par votre caprice, et maintenant...
— Mais, ma tante, vous avez reconnu vous-même qu’il était convenable que je vinsse retrouver mon mari. N’était-ce pas bien assez, et peut-être trop, de l’avoir laissé seul passer l’hiver ici, tandis que je dansais à Paris ?
— C’était fort convenable, assurément, et je ne vous blâme pas. Mais pourquoi ce que vous désiriez si vivement il y a deux mois vous ennuie-t-il maintenant ? C’est précisément parce qu’il y a deux mois de cela, n’cst-il pas vrai ? A Paris on ne parle que de Bergenheiin, on ne souhaite que Bergenheim, on a des devoirs à remplir, on veut être près de son mari; on me tourmente, on me casse la tête à coups de tendresse conjugale. A Bergenhein, c’est Paris dont on rêve et après qui l’on soupire. — Ne secouez pas la tête ;
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je suis une vieille tante qu’on n’écoute guère, mais qui voit encore clair. — Et faites-moi le plaisir de me dire ce que vous pouvez regretter à Paris, dans cette saison où il n’y a ni bals, ni soirées, ni une seule figure humaine, où toutes les personnes que vous connaissez sont à la campagne ? Est-ce que?...
Mademoiselle de Corandeuil n’acheva pas sa phrase, mais elle mit dans les trois dernières syllabes une sévérité interrogative où semblait condensée toute la quintessence de pruderie dont soixante ans de célibat peuvent coaguler l’âme d’une vieille fille.
Clémence leva les yeux sur sa tante comme pour lui demander d’expliquer sa pensée; il y avait dans son regard un éclat calme et ferme dont celle-ci ne put éviter l’impression.
— Allons, dit-elle en adoucissant sa voix, il no s’agit pas de prendre ton air de princesse. Nous sommes ici entre nous, et lu sais que je suis ta bonne tante. Voyons, parlons à cœur ouvert; est-ce que tu aurais laissé h Paris quelque chose, quelque personne dont le souvenir te ferait paraître le séjour fie ton château encore plus ennuyeux qu’il ne l’est réellement? Quelqu’un de tes adorateurs de cet hiver?...
— Quelle idée, ma tante ! est-ce. que j’ai des adorateurs? s'écria vivement madame de Bergenheim, en essayant de cacher par un sourire une teinte rosée qui nuança momentanément la pâleur de ses joues.
— Et quand cela serait, mon enfant, continua la vieille demoiselle, dont la curiosité empruntait un accent inaccoutumé de câlinerie et d’indulgence, où est le mal? Est-il donc défendu de plaire? Quand on est bien née, ne faut-il pas vivre dans le monde et y tenir son rang? On n’a pas vingt-trois ans pour s’enterrer dans un désert, et lu es réellement assez bien pour inspirer des passions; tu comprends qu’il n’est pas question d’en éprouver. Mais enfin on est jeune et jolie, et l’on fait involontairement des conquêtes. Tu n’es pas la première de la famille à qui cela serait arrivé,
tu cs Corandeuil enfin. — Voyons, ma bonne Clémence, quelle est l’âme en peine qui gémit là-bas ? est-ce monsieur de Mauléon?
— Monsieur de Mauléon ! s’écria la jeune femme en partant d’un éclat de rire; lui, une âme ! et une âme en peine encore ! Oh ! ma tante, vous lui faites honneur. Monsieur de Mauléon qui est gras, qui a quarante-cinq ans , et qui met un corset ! un audacieux qui au bal se permet de serrer les doigts de ses danseuses en leur décochant des regards passionnés. Oh ! monsieur de Mauléon !
Mademoiselle de Corandeuil autorisa, par un léger grimacement de ses lèvres pincées, l’accès de gaieté de sa nièce, qui, une main sur le cœur, faisait rouler deux yeux étincelants, pour contrefaire l’air langoureux de son infortuné soupirant.
— C’est peut-être monsieur d’Arzenac?
— Monsieur d’Arzenac est assurément fort bien ; il a des manières parfaites; il se peut qu’il ne dédaigne pas trop ma conversation, et, de mon côté , je trouve la sienne intéressante, et surtout de bon goût; mais vous pouvez être assurée qu’il n’est pas plus occupé de moi que moi de lui. D'ailleurs, vous savez bien qu’il épouse mademoiselle de la Neuville.
— Monsieur de Gerfaut? poursuivit mademoiselle de Corandeuil, avec la persévérance que mettent les gens âgés à épuiser leur idée, et comme si elle eût été décidée à passer en revue tous les hommes de leur connaissance, jusqu’à la découverte du secret de sa nièce.
Celle-ci resta un instant sans répondre.
— Comment pouvez-vous penser cela, ma tante? dit-elle enfin, un homme d’une aussi mauvaise réputation, qui fait des ouvrages qu’on ose à peine lire, des pièces qu’on se reproche d’être allé voir jouer! N’avez-vous pas entendu madame de Pontivers dire qu’une jeune femme qui tiendrait à sa réputation ne pouvait guère permettre ses visites ?
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GERFAUT. 27
— Madame de Ponlivers est une prude qui m’est insupportable, avec son attirail de petites grimaces, de prétentions et de bégueuleries. Ne s’était-elle pas mis en tête cet hiver de m’instituer son chaperon ? Je lui ai fait entendre qu’une veuve de quarante ans était assez grande personne pour aller seule. Elle a la fureur de craindre d’être compromise, comme si elle était compromettable. Faire fi de monsieur de Gerfaut! quelle présomption ! 11 a certainement trop d’esprit pour avoir jamais brigué l’honneur de périr d’ennui chez elle; car il a de l’esprit, et beaucoup. Je n’ai jamais compris votre aversion pour lui, ni la manière hautaine dont vous le receviez dans mon salon, surtout dans les derniers temps, avant notre départ.
— Ma tante, on n’est pas maîtresse de ses antipathies ou de ses affections. Mais , pour répondre d’une seule fois à vos questions et à l’intérêt que vous me témoignez, soyez certaine qu’aucun de ces messieurs, ou de ceux que vous pourriez encore me nommer, n’est pour la moindre chose dans la disposition d’esprit que j’éprouve. Je m’ennuie parce qu’il est probablement dans la nature de mon caractère d’avoir besoin de distractions, et que dans ce pays perdu les distractions sont nulles. C’est une maussaderie involontaire que je me reproche et qui passera, je l’espère. Soyez donc sûre que la racine du mal n’est pas dans le cœur.
Au ton froid et un peu sec dont ces paroles furent prononcées, mademoiselle de Corandeuil comprit que sa nièce voulait garder son secret, si cependant elle avait un secret; elle ne put retenir un mouvement d’humeur en voyant ses prévenances ainsi repoussées, et en ne se trouvant pas plus avancée qu’au commencement de la conversation. Elle manitesta son désappointement en écartant du pied le carlin, qui en était pourtant fort innocent, et ce fut avec un accent grondeur, beaucoup plus familier à sa voix que les câlineries précédentes, qu’elle reprit :
— Eh bien, puisque j’ai tort, puisque votre mari vous
2 S (EU Vil ES DE CH. H K BERNARD.
adore et que vous l’adorez, puisqu’en un mot vous avez le cœur parfaitement libre et tranquille, votre conduite m’a pas le sens commun, et je vous conseille fort d’en changer. Toutes ces vapeurs, ces langueurs, ces pilleurs sont des caprices insupportables pour les autres, je vous en préviens. 11 y a en Provence un proverbe qui dit : Vaillance de JJlacas, prudence de Ponlcvez, caprice de Corandeuil. Si la devise n’était pas trouvée, il la faudrait créer pour vous, car vous avez dans le caractère quelque chose d’indéchiffrable à faire pécher une sainte. Si quelqu’un doit vous connaître, c’est moi, puisque je vous ai élevée, et, ceci n’est pas pour vous adresser un reproche, vous m’avez donné assez de peine, car vous êtes la personne la plus fantasque, la plus décousue, la plus- inégale, la plus enfant gâtée.... »
— Ma tante, interrompit Clémence, les joues animées des plus belles couleurs, vous m’avez assez souvent parlé de mes défauts pour que je les connaisse, et si je ne suis pas corrigée, ce n’est pas votre tante, car vous ne m’avez jamais épargné les leçons. Si je n’avais pas eu le malheur de perdre ma mère d’aussi bonne heure, je ne vous aurais pas fait autant de mal.
La jeune femme sentit une larme sous sa paupière, mais elle eut assez d’empire sur elle-même pour l’empêcher de couler sur sa joue brûlante. Prenant un journal sur la table, elle l’ouvrit pour cacher celte émotion involontaire et mettre fin à une conversation qui lui devenait pénible. Mademoiselle de Corandeuil, de son côté, replaça sévèrement ses lunettes sur son nez, déploya, à la distance convenable de ses yeux, la Gazette de France depuis longtemps négligée, et s’étendit avec solennité dans son fauteuil.
Le silence régna pendant quelque temps dans le salon. La vieille fille lisait fort attentivement en apparence. Sa nièce restait immobile, les yeux fixés sur la couverture jaune du numéro de la Mode que le hasard avait fait tomber sons sa main. Enfin, s’arrachant r* sa rêverie, elle feuilleta
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le journal d’une main nonchalante, qui semblait dire combien peu elle attachait d’intérêt à la lecture qu’elle allait faire. Mais, en tournant le premier feuillet, un cri de surprise lui échappa, et ses yeux se fixèrent sur la brochure avec une avide curiosité.
Sur la page du frontispice, où sont gravées les armes de madame la duchesse de Berry, et au milieu de l’écusson de droite, laissé vide à cette époque par l’absence des Heurs de lis proscrites, se trouvait dessiné au crayon un oiseau dont la tête était surmontée d’une petite couronne de vicomte.
Curieuse de savoir ce qui pouvait causer une pareille surprise à sa nièce, mademoiselle de Corandeuil avança la tête ; ses yeux parcoururent un instant la page sans y rien remarquer d’extraordinaire, mais enfin, s’arrêtant sur les armoiries, ils découvrirent la nouvelle pièce de blason dont on les avait enrichies.
— Un coq ! s’écria-t-elle après une seconde de réflexion ; leur coq sur l’écusson de Madame ! qu’est-ce que cela veut dire, bon Dieu? et il n’est ni gravé ni lithographié : il est dessiné à la main.
— Ce n’est pas un coq, c’est un gerfaut couronné, dit madame de Bergcnheim.
— Un gerfaut! Savez-vous ce que c’èst qu’un gerfaut? A Corandeuil, chez votre grand-père, il y avait une fauconnerie, et j’en ai vu, moi, des gerfauts; mais vous... Je vous dis que c’est un coq, le coq gaulois; vilaine bête! Ce que vous prenez pour une couronne, et qui y ressemble un peu en effet, est une crête mal faite. Comment ce laid animal se trouve-t-il là ? Je voudrais bien savoir si c’est à la poste qu’on se permet de pareilles gentillesses. On criai! contre le cabinet noir, mais c’est cent fois pis si l’on peut impunément outrager les familles paisibles dans leurs domaines. Je veux absolument découvrir l’auteur de cette mauvaise plaisanterie. Fais-moi le plaisir de sonner.
— C’est réellement fort étrange ! dit. madame de Bergen-
lieim en tirant le cordon avec une vivacité qui annonçait qu’elle partageait, sinon l’indignation, du moins la curiosité de sa tante.
Un domestique en petite livrée bleue, à passe-poils rouges, entra dans le salon.
— Qui est allé aujourd’hui à Remiremont* chercher les journaux? demanda mademoiselle de Corandeuil.
— Mademoiselle, c’est le père Rousselet, répondit le laquais.
— Où est monsieur de Bergenheim ?
— Monsieur le baron joue au billard avec mademoiselle Aline.
— Faites monter Léonard Rousselet.
Et mademoiselle de Corandeuil se posa dans son immense fauteuil avec la dignité d’un chancelier qui va ouvrir un lit de justice.
Les domestiques du château de Bergenheim formaient une famille dont les membres étaient loin de vivre en parfaite harmonie. Le baron, faisant exploiter lui-même son domaine, employait un assez grand nombre de journaliers, valets de ferme, filles de basse-cour, que la livrée traitait du haut de sa grandeur et regardait comme vilains taxables à merci. Les manants, de leur côté, regimbaient contre les laquais privilégiés, et ne leur épargnaient pas les noms de mirliflores et de Parisiens, accompagnés parfois de gourmades plus expressives. Entre ces tribus ennemies, une troisième, beauconp moins nombreuse, se trouvait dans une position critique : c’étaient les deux laquais amenés par mademoiselle de Corandeuil. Bien avait pris à ces messieurs que leur maîtresse partageât le goût de Frédéric pour les hommes grands et vigoureux, et les eût choisis à
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la’carrurede leurs épaules, sans cela il leur eût été impossible de sortir sains et saufs de toutes les querelles dans lesquelles ils se voyaient journellement engagés.
La question de supériorité entre les deux familles avait été la première pomme de discorde; une foule de griefs particuliers étaient venus ensuite l’envenimer. De tout temps on s’est battu pour des couleurs; or, la livrée de Bergenheim était rouge, celle de Corandeuil verte. C’étaient deux drapeaux ; chacun exaltait le sien en jetant de la boue à celui de ses adversaires. Cornichon! écrevisse! concombre! homard ! telles étaient les gracieuses interpellations échangées chaque jour entre les deux partis. Cornichon et écrevisse étaient la plaisanterie, concombre et homard l’insulte. Ensuite le répertoire des provocations potagères, animales et allégoriques étant épuisé, on se sautait à la gorge et l’on s’arrachait les cheveux. Il ne se passait pas de semaine sans que l’un des deux gigantesques Corandeuil, groupe semblable à Pandarus et à Bitias, de YÉnéide, n’allât s’aligner pour un duel à coups de poings, dans quelque recoin du parc, avec un Bergenheim du château ou des fermes. Moins les dagues et les stylets, on eut pu se croire à Vérone du temps des Capulets et des Montaigus.
Au milieu de cette guerre civile soigneusement dissimulée aux yeux des maîtres, dont on redoutait la sévérité, vivait un assez singulier personnage. Léonard Rousselet, le père Rousselet, comme on l’appelait habituellement, était un vieux paysan désespéré de l’être, et qui avait fait mille efforts poursortir de son état sans jamais y parvenir. Après avoir été successivement garçon coiffeur, sacristain, marchand de cirage, maître d’école, infirmier, il avait fini par retomber à soixante ans au point d’où il était parti. Dans la maison de M. de Bergenheim il n’avait pas d’emploi particulier; espèce de tout à tout, il faisait les commissions, soignait les jardins et médicamentait la meute et les chevaux; au physique, c’était un homme de haute taille, aussi à son aise dans ses vêtements qu’une amande sèche dans sa coque.
Un immense habit noir-jaune battait ordinairement ses mollets, nageant dans leurs bas de laine bleue, et plus semblables à des échalas de vigne qu’à des jambes humaines; conormation qui fournissait journellement aux autres domestiques un texte de plaisanteries auxquelles le vieillard ne daignait répondre que par un sourire méprisant et en grommelant entre ses dents : — Valetaille! paysans sans éducation! Ce mot exprimait le dernier degré de son dédain, car son désespoir eût été de passer pour un homme mal élevé; et il avait conservé de ses différentes conditions un langage singulièrement digne et prétentieux.
Malgré sa confiance en lui-même, ce ne fut pas sans émo tion que Léonard Rousselet se vit appelé à comparaître devant la personne lapins redoutée du château. Sa démarche se ressentait de cette impression lorsqu’il parut à la porte du salon, oii il resta grave et silencieux comme l’ombre de Banquo. A l’aspect de cette figure hétéroclite, Constance se leva en jappant avec fureur, et courut se jeter sur une paire de jambes pour qui elle semblait partager l’irrévérence de la livrée; mais le tissu du bas de laine, semblable à une peau de cheval, et la corne qui recouvrait le tibia, étaient un trop dur morceau pour scs dents de douairière ; elle fut donc obligée de renoncer à son attaque et de se contenter d’aboiements impuissants, tandis que le vieux paysan, qui eût donné un mois de ses gages pour lui casser la mâchoire du bout de son soulier ferré, la flattait de la main, en disant d’une hypocrite voix de fausset; — Bellement, bellotte; bellement; charmante petite bête !
Cette conduite courlisancsque toucha le cœur de la vieille fille, et adoucit l’air sévère dont elle avait empreint son visage.
— Taisez- vous. Constance, dit-elle, et couchez-vous près de votre maîtresse. Rousselet, approchez.
Le vieillard obéit, en faisant sur le parquet des glissades révérencieuses, et prit la position d’un soldat au port d’armes.
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— C’est vous, reprit mademoiselle de Corandeuil, qu'on a envoyé aujourd’hui à Rerniremont? Avez-vous fait toutes les commissions qu’on vous avait données?
— 11 n’est point dans les impossibles, mademoiselle, que j’en aie laissé quelques-unes dans la boîte aux oublis, répondit le paysan, craignant de se compromettre par une affirmation positive.
— Dites-nous alors celles dont vous vous êtes acquitté.
Léonard se moucha derrière son chapeau, en orateur bien
appris, et, se dandinant sur ses jambes d’une manière qui n’avait rien de bourbonien :
— C’est donc moi, dit-il, qui suis allé ce matin à la ville, rapport à ce que M. le baron avait dit hier au soir qu’il chasserait aujourd’hui, et que le piqueur était donc allé enceindre des marcassins au bois de la Corne. Je suis donc arrivé à Rerniremont; je me suis donc présenté chez le boucher; j’ai donc acheté : 1° cinq kilogrammes d’habillé de soie.
— De la soie chez un boucher ! s’écria madame de Rergenheim.
— Je veux dire dix livres de ce que les gens sans éducation appellent un porc, reprit Rousselet, en prononçant ce dernier mot d’une voix étranglée.
— Passons ces détails, dit mademoiselle de Corandeuil. Vous êtes allé à la poste.
— Je suis donc allé à la poste, où j’ai jeté les lettres ae mademoiselle, de madame, de M. le baron, et une de mademoiselle Aline pour M. d’Artigues.
— Aline écrit à son cousin ! Saviez-vous cela? dit vivement la vieille demoiselle, en se tournant vers sa nièce.
■* — Mais oui ; ils sont en correspondance réglée, répondit celle-ci avec un sourire qui semblait ajouter qu’elle y voyait peu de danger.
La prude vieille fille hocha la tête, en avançant la lèvre inférieure, pantomime qui disait clairement: Nous débrouillerons cet écheveau-là une autre fois.
Madame de Bergenheim, impatientée de cet interrogatoire, prit la parole à son tour d’un ton vif qui contrastait avec la lenteur solennelle de sa tante.
— Rousselet, dit-elle, lorsqu’on vous a remis les journaux, avez-vous remarqué si les bandes étaient intactes ou si on les avait décachetés?
A cette interrogation précise, l’honnête commissionnaire plongea la moitié de sa figure dans sa cravate, et l’espèce de sarabande qu’il exécutait sur place prit un caractère plus flageolant. Ce fut avec un embarras visible qu’il répondit au bout de quelque temps :
— Certainement, madame... quant aux bandes... jen inculpe pas le monsieur de la poste.
— Si les journaux étaient cachetés quand vous les avez reçus, il n’y a que vous alors qui ayez pu les ouvrir.
Rousselet se redressa de toute sa hauteur; et donnant à sa figure de casse-noisette la plus grande majesté possible :
— Sauf le respect que je dois à madame, dit-il d’un ton solennel, Léonard Rousselet est connu. Cinquante-sept ans à la Saint-Hubert! Je suis donc incapable d’ouvrir les journaux. Quand on les a lus au château, et qu’on me les envoie porter à la cure, je ne dis pas; en marchant, ça dissipe; et puis le curé, c’est Jean Bartou, le fils à Joseph Bartou, le tuilier. Mais lire avant le château, jamais ! Léonard Rousselet est un vieillard incapable d’une pareille bassesse. Innocence baptismale; cinquante-sept ans à la Saint-Hubert.
— Quand vous prononcez le nom de votre pasteur, énoncez-vous d’une manière plus convenable, interrompit mademoiselle de Corandeuil, quoique elle-même, dans son intimité, ne parlât pas du prêtre plébéien en termes fort respectueux. Mais si pour elle le fils à Joseph Bartou, avec ou sans soutane, était toujours le fils à Joseph Bartou, pour les paysans elle entendait qu’il fût M. le curé.
Madame de Bergenheim, sur qui la harangue de Rousse-
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let n’avait pas produit grand effet, secoua la tête avec impatience, et dit d’un ton impératif :
* — Je suis certaine que les journaux ont été ouverts par vous ou par des personnes h qui vous les avez confiés, et c’est ce que je veux savoir sur-le-champ.
Rousselet abdiqua sa pose de sénateur romain ; se passant la main derrière les oreilles, par un geste familier aux personnes placées dans une position embarrassante, il reprit d’un ton moins emphatique :
— En revenant je m’étais donc arrêté à la Fauconnerie, à la Femme-sans-Tête...
— Et qu’allez-vous faire dans des auberges ? interrompit mademoiselle de Corandeuil d’une voix sévère. Vous savez qu’on n’entend pas dans cette maison que les domestiques fréquentent les cabarets et lieux semblables, qui ne sont propres qu’à pervertir les mœurs des basses classes.
— Domestiques ! basses classes !... invective donc, vieille aristocrate ! grogna sourdement Rousselet; mais n’osant se livrer à sa mauvaise humeur, il reprit d’une voix mielleuse :
— Si mademoiselle avait fait le chemin par la même voiture que moi, elle saurait qu’il est d’une longitude peu désaltérante. Je m’étais donc arrêté à la Femme-sans-Tête pour abattre la poussière de mon œsophage. Pour lors, mademoiselle Reine, la fille de madame Gobillot, la maîtresse de l’auberge, — ces dames la connaissent bien, puisqu’elles se sont arrêtées à la Fauconnerie en venant de Paris, — mademoiselle Reine me demanda donc la permission de regarder le journal jaune, où il y a des messieurs etdes dames endimanchés ; je lui obtempérai donc la raison ; elle me dit donc que c’était pour savoir les modes et voir comment on se gouvernait dans la capitale en fait de bonnets, robes et autres chiffons ; futilité de femme.
Mademoiselle de Corandeuil se renversa dans son fauteuil en se livrant à un accès d’hilarité que lui permettait rarement son humeur rigide.
— Mademoiselle Gobillot lisant la Mode!.., Mademoi-
selle Gobillot parlant robes, châles et cachemires. Clémence, qu’en dites-vous? Vous verrez qu’elle fera venir des chapeaux d’IIerbault... Ah ! ah !... voilà ce qu’on appelle le progrès de la civilisation, le siècle des lumières!...
— Mademoiselle Cobillot, dit Clémence, en fixant sur le vieux paysan un regard pénétrant, est-elle la seule qui ait regardé ce numéro de la Mode ? N’y avait-il aucune autre personne dans cette auberge ?
— Madame, répondit Rousselet, forcé dans scs derniers retranchements, il y avait bien deux jeunes hommes prenant leur réfection, et dont l’un, révérence parler, avait une barbe ni plus ni moins longue que celle d’un bouc. Madame me pardonnera si je me licencie à proférer des expressions aussi vulgaires, mais c’est que madame veut tout savoir.
— Et l’autre de ces jeunes gens ?
— L’autre avait l’épiderme facial rasé comme ces dames ou moi pouvons l’avoir. Zéro aux signes particuliers du signalement. C’est donc lui qui a tenu le journal pendant que son camarade à moustaches fumait devant la porte.
Madame de Bergcnheim ne poussa pas plus loin l’interrogatoire, et tomba dans une rêverie profonde. Les yeux fixés sur le numéro de la Mode, elle semblait étudier les moindres linéaments de l’esquisse qu’on y avait dessinée, comme si ellè eût espéré d’y trouver à la fin la révélation de ce mystère. 8a respiration irrégulière, l'animation de plus en plus vive qui colorait la blancheur habituelle de son teint, eussent dénoncé à un œil observateur un de ces orages de l’âme dont la manifestation physique offre des symptômes semblables à ceux d’un accès de fièvre. La pâle fleur d’itiver expirant sous la neige avait soudainement relevé la tète et recouvré scs couleurs ; la mélancolie, contre laquelle la jeune femme se débattait en vain, avait disparu par enchantement. Dans cette organisation délicate graduellement engourdie depuis deux mois, la sève de jeu-
nesse se réveillait ardente et vivace ; et là où semblait imminente une langueur voisine du marasme , une surabondance de vie allait peut-être créer des dangers contraires.
Un petit oiseau surmonté d’une couronne, le tout assez mal dessiné; tel était le talisman bizarre qui avait produit ce changement de scène.
— Ce sont des commis voyageurs, dit la vieille tante, qui avait toujours la prétention de tout deviner ; un d’eux sans doute, en lisant sur l’enveloppe du journal le nom bien connu de monsieur de Bergenheim, aura trouvé charmant de dessiner l’animal en question. Ces messieurs de l’industrie ont reçu en général une si bonne éducation ! Mais c’est donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Léonard Rousselet, continua-t-elle en haussant la voix comme un président de cour d’assises qui prononce son résumé, vous avez eu tort de laisser sortir de vos mains un effet à l’adresse de votre maître. On vous excuse pour cette fois, mais je vous engage à être plus soigneux dorénavant; quand vous passerez devant l’auberge de madame Gobillot, vous direz de ma part à mademoiselle sa fille que si elle a envie de lire la Mode, les bureaux de cette revue sont rue du Ilelder, n° 25; je serai enchantée de procurer un abonnement à un de nos journaux. Vous pouvez vous retirer.
Sans se laire répéter cette invitation, Rousselet se mit à marcher à reculons, comme un ambassadeur sortant d’une audience royale, escorté de Constance en guise de maître des cérémonies. N’ayant pas bien calculé la distance, il venait de cogner la porte avec ses épaules, lorsqu’elle s’ouvrit brusquement, et une personne dont la démarche offrait une vivacité extraordinaire, le lit pirouetter en s’élançant au milieu du salon.
C’était une très-jeune fille, un peu petite, mais dont les formes parfaitement développées présageaient pour l’avenir une légère tendance à l’embonpoint. Elle appartenait à
la famille des Bergenheim, si l'on en croyait la ressemblance qui existait entre ses traits caractérisés et plusieurs des vieux portraits du salon ; elle portait une robe en drap brun à longue queue, comme si elle eût été près de monter à cheval. Un chapeau de feutre gris, posé sur l’oreille, laissait à découvert, du côté gauche, une grosse touffe de cheveux très-frisés, d’un blond vif et brillant. Cette coiffure, et le voile vert qui flottait à chaque mouvement, comme la crinière d’un casque, donnaient un air singulièrement cavalier au frais visage de cette gentille amazone, qui brandissait en guise de lance une queue de billard.
— Clémence, s’écria-t-elle avec une pétulance incomparable, je viens de battre Christian; j’ai fait la rouge, j’ai fait la blanche, et puis le carambolage ; j’ai tout fait. Mademoiselle, je viens de gagner deux parties à Christian; c’est glorieux, j’espère; il ne me rend plus que dix-huit points à la partie simple. Père Rousselet, je viens de battre Christian. Savez-vous jouer au billard?
— Mademoiselle Aline, je n’en ignore pas absolument, répondit le paysan avec un sourire aussi gracieux que possible, et en cherchant à se remettre d’aplomb sur ses jambes.
— On n’a plus besoin de vous, Rousselet, dit mademoiselle de Corandeuil ; fermez la porte en sortant.
Lorsqu’elle fut obéie, la vieille fille se tourna gravement du côté d’Aline, qui continuait de danser au milieu de la chambre, et venait de prendre les mains de sa belle-sœur pour la forcer de partager sa joie d’enfant.
— Mademoiselle, dit-elle d’une voix sévère, est-il d’usage au Sacré-Cœur d’entrer dans un salon sans saluer les personnes qui s’y trouvent, et en sautant comme une folle? ce qu’on ne se permettrait pas chez des paysans.
Aline s’arrêta court au milieu de sa danse et rougit un peu ; au lieu de répondre elle voulut caresser le carlin, car elle savait comme Rousselet que c’était le moyen le plus
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sûr d’adoucir le cœur de sa maîtresse. Cette fois la câlinerie lut en pure perte.
— Ne touchez pas Constance, je vous prie, s’écria la vieille fille, comme si elle eût vu quelque poignard levé sur l’objet de sa tendresse, ne salissez pas cette pauvre bête. Quelle horreur avez-vous donc aux doigts? sortez-vous d’une fabrique d’indigo?
La jeune pensionnaire, rougissant de plus en plus, regarda ses jolies mains, un peu barbouillées en effet, et se mit à les essuyer avec un mouchoir brodé qu’elle tira d’une poche de son amazone.
— C'est au billard, répondit-elle à demi-voix, c’est du bleu; on en frotte le cuir pour faire de l’effet et caramboler.
— Faire de l’effet! caramboler !... Faites-nous la grâce de vos termes d’argot, reprit mademoiselle de Corandeuil, qui semblait devenir plus acariâtre à mesure qu’augmentait la confusion de la jeune fille; quelle belle éducation pour une demoiselle ! et l’on sort du Sacré-Cœur ! et l’on a eu cinq prix, il n’y a pas quinze jours! Je ne sais en vérité à quoi pensent ces dames... Et maintenant je suppose que vous allez monter à cheval. Le billard et le cheval, le cheval et le billard ! C’est beau ! c’est admirable !
— Mais, mademoiselle, dit Aline en levant ses grands yeux bleus, près de pleurer, nous sommes en vacances, et ce n’est pas mal faire, je crois, que de jouer avec mon frère ; il n’y a pas de billard au Sacré-Cœur, et c’est si amusant! C’est comme l’équitation : le médecin dit bien qu’elle ne peut que m’être très-salutaire, et Christian croit que cela me fera encore un peu grandir.
La jeune fille, en disant ces mots, se retourna pour jeter un coup d’œil sur la glace, afin de voir si, depuis la dernière fois qu’elle s’était regardée, et il n’y avait pas fort longtemps, l’espoir de son frère s’était réalisé; car la petitesse de sa taille était son principal désespoir. Mais ce regard fut rapide comme l’éclair, tant elle craignait que la
sévère demoiselle ne trouvât, dans cet acte de coquetterie, le texte d’un nouveau sermon.
— Vous n’êtes pas ma nièce, et je m’en applaudis, reprit mademoiselle de Corandeuil ; je suis trop vieille pour recommencer une éducation ; grâce au ciel, c’est bien assez d’une. Je n’ai aucune autorité sur vous, et votre conduite regarde votre frcre. Les avis que je vous donne sont donc tout à fait désintéressés; vos amusements ne me paraissent pas être ceux qui conviennent à une jeune personne bien élevée ; il est possible que ce soit la mode du jour, ainsi je ne vous en parlerai plus; mais voici quelque chose de plus sérieux, et sur quoi je vous engage à réfléchir. Dans ma jeunesse, une demoiselle n’écrivait jamais qu’à ses père et mère. Vos lettres à votre cousin d’Artigues sont une inconséquence, — ne répondez pas, — sont une inconséquence dont je vous conseille de vous corriger.
Mademoiselle de Corandeuil se leva, récapitulant que, dans la matinée, elle avait trouvé moyen de sermoner assez vertement trois personnes, et que par conséquent elle ne pouvait pas dire comme Titus : a J’ai perdu ma journée.» Ce fut donc avec un contentement d’ellc-mème, égal à la majesté de sa démarche, qu’elle sortit du salon escortée de son carlin, après avoir adressé à la jeune fille une révérence ironique, que celle-ci ne se crut pas obligée de lui rendre.
— Votre tante est-elle méchante! s’écria mademoiselle de Bergenbeim, dès qu'elle fut seule avec sa belle-sœur. Christian dit qu’il ne faut pas y faire attention, parce que toutes les femmes deviennent ainsi quand elles ne se marient pas. Pour moi, je sais bien que, quand même je resterais fille toute ma vie, je ne chercherais jamais à faire de la peine à quelqu’un. — Inconséquente! Quand clic ne sait plus que me dire, elle me gronde à cause de mon cousin. C’est bien la peine pour ce que nous nous écrivons! Dans sa dernière lettre, Alphonse ne me parle que des perdreaux qu’il tue et de son uniforme de chasse : il est si
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enfant! — Mais répondez-moi donc ; vous restez assise sans rien dire ; est-ce que vous ôtes aussi fâchée contre moi?
Elle s’approcha de Clémence, et voulut s’asseoir sur ses genoux; mais celle-ci se leva pour éviter cette tendre familiarité.
— Vous avez donc gagné Christian, dit-elle d’un ton distrait, et maintenant vous allez monter à cheval? — Votre robe vous va fort bien.
— Vraiment? oh! je suis contente! reprit la jeune fille en se plaçant devant la glace pour y contempler sa gracieuse personne; elle se posa dans son corsage, drapa les larges plis de sa robe, arrangea son voile, qui flottait en désordre, enfonça son chapeau d’un air un peu plus tapageur qu’il n’était déjà placé, se retourna de trois quarts pour mieux juger de l’eflet de son costume, fit en un mot les mille petites mines coquettes que toutes les jolies femmes apprennent en venant au monde. Au total, elle parut assez contente de son examen, car elle sourit à sa figure en laissant voir une mignonne rangée de dents blanches comme du lait.
— Je me repens maintenant, dit-elle, de n’avoir pas fait venir un chapeau noir; j’ai les cheveux si clairs que ce gris me rend très- laide. Ne. trouvez-vous pas? Mais répondez-moi donc, Clémence; en ne peut pas vous arracher une parole aujourd'hui : est-ce que vous avez votre migraine?
— Un peu, répondit madame de Bergenheim, pour donner un prétexte à sa préoccupation.
— Eh bien, vous devriez monter à cheval et venir avec nous jusqu’au bois de la Corne; le grand air vous ferait du bien. Voyez comme le temps est beau maintenant; nous galoperons tout le long des platanes; voulez-vous? Vous voulez, n’est-ce pas? Je vous passerai votre robe, et dans cinq minutes vous serez prête. Je vais dire à Christian de faire seller votre cheval; écoutez, je l’entends déjà dans la cour; venez donc.
Aline, prenant sa belle-sœur par la main, l’entraîna dans une autre chambre, derrière le salon, et ouvrit une fenêtre pour voir ce qui se passait au dehors, où retentissaient des claquements de fouet et les voix de plusieurs personnes. Un domestique promenait dans la cour un cheval de haute taille qu’il venait de sortir de l'écurie ; le baron en tenait par la bride un autre plus petit, et portant une selle de femme, dont il examinait les sangles avec attention. En entendant ouvrir la fenêtre au-dessus de sa tête, il se retourna et s’inclina devant Clémence avec une affectation de galanterie chevaleresque.
— Vous nous tenez donc toujours rigueur ? lui dit-il.
— C'est Titania que monte Aline, répondit madame de Bergenheim, en faisant un effort pour parler; je suis sûre qu’elle finira par lui jouer quelque tour.
La pensionnaire du Sacré-Cœur, qui aimait Titania de prédilection, parce que la jument ombrageuse avait pour elle l’attrait du fruit défendu, poussa du coude sa jbellesœur, en lui faisant la moue.
— Aline n’a peur de rien, repartit Bergenheim, et nous l’enrôlerons dans les hussards dès qu’elle sera sortie de son couvent. Allons, Aline.
A cet appel, la jeune fille embrassa la baronne, releva la queue de sa robe pour ne pas s’y empêtrer les pieds, et se mit à courir avec une rapidité qui rendait croyable le vol de Camille sur les épis. Un moment après elle était dans la cour, caressant le cou de sa chère jument brune.
— A cheval ! dit Christian.
Prenant le pied de sa sœur dans une main large comme un étrier turc, il l’enleva de l’autre bras et la posa sur la selle aussi facilement que si elle eût été un enfant de six ans. Lui-même alors monta sur son grand cheval de bataille et salua sa femme une seconde fois; puis il se plaça à droite d’Aline quand il vit qu’elle était prête, donna un coup de cravache à Titania en piquant des deux, et le couple, partant au galop, disparut presque aussitôt dans
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l’avenue tournante qui venait aboutir à la grande porte de la cour.
Dès qu’ils furent hors de vue, Clémence entra dans sa chambre, prit un châle sur son lit, et descendit rapidement aux jardins par un escalier dérobé.
L’appartement de madame de Bergenheim occupait le premier étage d’une des ailes du château, du côté du couchant. Au rez-de-chaussée se trouvaient la bibliothèque, une salle de bain et quelques chambres sans destination actuelle. Les fenêtres, agrandies et régularisées, avaient un aspect moderne, mis en harmonie avecle reste du bâtiment au moyen d’un badigeon grisâtre. Au pied de cette façade, une pelouse, entourée de massifs et couverte d’orangers en caisse, formait une sorte de jardin anglais, sanctuaire de verdure réservé à la maîtresse du château, et qui lui apportait en tribut chaque matin le parfum de ses fleurs et la fraîcheur de ses ombrages. A travers les cimes des sapins et le feuillage de quelques tulipiers dominant les groupes d’arbustes, l’œil pouvait suivre les méandres de la rivière qui disparaissaient enfin dans le haut du vallon. C’était cette vue pittoresque et d’un horizon plus ouvert que celui des autres perspectives qui avait décidé la baronne à choisir pour sa demeure particulière cette partie du gothique manoir.
Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes, au bord de l’eau. Cette allée décrivait une courbe autour du jardin anglais, et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale; dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres gigantes-
ques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt épaississaint leurs futaies, tantôt s’ouvrait en clairières, donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni. Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose, en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille, communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction, privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la vieille Marceline , il était difficile d’apercevoir de loin cette tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eu le cœur bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un instant d’examen, eût regretté ses pasv
Madame de Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes, d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil, elle paraissait à peine jolie; au second elle excitait une attention involontaire ; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui
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eussent paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en nuances et en oppositions. Les cheveux d’un châtain clair et doux s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste régnait dans la bouche : le peu de distance qui la séparait du nez eût paru, d'après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d'une volupté angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté. L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sous leurs paupières, n’eussent fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une inexprimable douceur.
L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui donne le sien à son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste dans l’orgueil, ou de plus exalté
dans la tendresse, on pouvait tout supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour lesquelles on dédaigne les concerts du ciel ; mais peut-être se fût-il trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux !
En ce moment, la rêverie de madame de Bergenheim rendait plus impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Etait-ce l’ennui dont elle avait fait l’aveu à sa tante ? Mais cette maussade habitude de l’âine se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or, les yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus intense, et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent revêtu en sortant une forme perceptible. »
Etait-ce mélancolie ? La plainte monotone du torrent, dans les bois le chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs.
GERFAUT
enfin à loule celte nature élégiaque, madame de Bergenheirn n’acGordait ni un regard ni un soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif; c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.
Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit. Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Madame de Bergcnhcim, le corps jeté en arrière et les yeux très-ouverts, le regardait d’un air plus agité que surpris.
— C'est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps, perdue et que je retrouve !
— Quelle folie, monsieur ! répondit-elle d’un ton trèsbas et en étendant la main pour l’arrêter.
— De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler, m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet instant ! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin de vous, loin du ciel ! deux mois de tristesse, de chagrin, de malheur ! — Mais vous êtes pâle ! Avez-vous donc souffert aussi ?
— Beaucoup, en ce moment.
— Clémence !
— Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton très-sérieux.
— Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine ?
Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut saisir une main aussitôt retirée. Madame de Ber-
genheim écoutait avec peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut comprit cette pantomime. Etudiant à son tour la localité, il eut promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un dés massifs du parc. Un banc rustique adossé contre un grand chêne au bord de la lisière semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la solitude, ou parler d’amour. De l;’i l’on pouvait voir venir le péril, et, en cas d’alarme, le bois ofirait un asile à peu près sûr. Assez expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette position, le jeune homme se dirigea de ce côté sans atlectation, tout en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère, soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle même, madame de Bergcnheim se mit à marcher près de lui.
— Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai soufiert en ne vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour, je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh ! dites que je me suis trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me pardonnez de vous avoir suivie ! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez; mais si vrai, si dévoué !
Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en secouant sa jolie tôle comme fait un enfant
GERFAUT
qui entend bourdonner une guêpe dont il redoute la piqûre, puis, comme ils étaient arrivés devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée :
— Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont qu’il faut prendre.
Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait été partagée.
— Ecoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard suppliant, j’ai tant de choses à vous dire ! De grâce, accordez-moi un seul instant.
— Et après, vous m’obéirez?
— Quelques mots seulement, et je ferai ensuite tout ce que vous voudrez.
Elle hésita un moment; puis, la conscience sâns doute tranquillisée par cette promesse, elle s’assit en faisant à monsieur de Gerfaut un signe de la main pour lui permettre de suivre son exemple.
Le jeune homme ne se fit pas répéter cette invitation et sc plaça hypocritement à l’un des bouts du banc.
— Maintenant parlons raison, dit-elle d’un ton calme. Je suppose que vous allez en Allemagne ou en Suisse, et qu’en passant près de chez moi vous avez voulu m’honorer d’une visite. Jedoisêtre fière d’une marque de souvenir de la part d’un homme aussi célèbre que vous, quoique vous ayez un peu caché vos rayons. A la campagne nous ne sommes pas fort sévères sur le costume ; mais, en vérité, le vôtre est tout à fait sans cérémonie. Dites-moi, où avez-vous trouvé cette coiffure de Colin?
Ces dernières paroles furent prononcées avec la gaieté d’une jeune fille insouciante et moqueuse.
Gerfaut sourit agréablement, mais il ôta son chapeau. Sachant l’importance que les femmes atlachentaux petites choses et quelle irréparable impression peut produire, dans les moments les plus pathétiques, une cravate mise
bourgeoisement ou une botte mal cirée, il ne voulut pas compromettre son éloquence par une coiffure ridicule. 11 se passa donc la main dans les cheveux en les relevant sur son front large et bien ouvert, et répondit doucement :
— Vous savez bien que je ne vais ni en Allemagne ni en Suisse, et que Bergenheim est le terme de mon voyage» comme il en a été le but.
— Alors, voulez-vous me faire le plaisir de me dire quelle a été votre intention en vous permettant cette démarche, et si vous avez réfléchi à ce qu’elle a d’étrange, d’inconsidéré, d’extravagant de toute manière’
— Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu, parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme, et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre voix si douce ; parce que vivre loin de vous m’est impossible ; parce que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me pardonniez pas?
— Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez -vous de moi si vous pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand je serais assez folle pour cela, — ce qui ne sera jamais, — à quoi cela vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions ! Mon Dieu ! que vous me tourmentez ! que vous me rendez malheureuse !
— Votre tante ne sort jamais, elle ne me verra donc pas, à moins que je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de danger.
Mais ses domestiques qu’elle a amenés ! mais le mien qui
GERFAUT
SI
vous a vu chez elle ! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.
— Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaisse sous ce costume ! Ne craignez donc rien, je serai si prudent ! Pour le bonheur de vous apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de bûcheron.
Madame de Bergenheim sourit dédaigneusement.
— C’est tout à fait pastoral, reprit-elle ; mais je croyais qu’on ne voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet, je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée, inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination. C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois, quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas fait berger ?
Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi ; dans toutes les sentimentales controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne s’agit pas de perdre la partie, pour lé petit plaisir d’une riposte bien appuyée ; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent égorger à fer émoulu avec cette dextérité, qui fait ressembler une coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un moineau tout vif.
Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant madame de Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la jeune femme parais-
oeuvres i>r en. dp bernard.
sait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si elle eût été couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si l’on en croit Ilomère, de sept peaux de taureau et d’une lame d'airain.
Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse, Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail de ce costume, et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Celte idée lui ôta pour un instant sa présence d’esprit ; et, au lieu de répondre, il se mit machinalement à tourner son chapeau entre scs doigts, ni plus ni moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire, cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance embarrassée, un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle repartie spirituelle , quelle phrase passionnée , pouvait égaler la flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse ?
Ce fut en continuant sa plaisanterie d’un ton plus doux que madame de Bergenheim reprit :
— Cette fois, au lieu de se loger dans une cabane, le dieu des vers est descendu au cabaret. N’cst-ce pas à la Fauconnerie que vous avez établi votre quartier général?
— Comment savez-vous cela? dit-il.
— Par le singulier billet de visite que vous avez écrit dans la Mode. Ne connais-je pas les armes de votre cachet ? Armes parlantes, comme dirait ma tante.
A ces mots, qui faisaient probablement allusion à des lettres lues sans trop de colère, puisqu’on en rappelait le souvenir. Gerfaut reprit courage.
— Oui, répondit-il, je suis logé à la Fauconnerie ; mais je n’y puis rester, car je crois que les domestiques de votre
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château font de cette auberge leur maison de plaisance. 11 me faut donc prendre un parti. J’en ai deux à vous sou- » mettre : le premier, c’est que vous me permettiez lie vous voir ici quelquefois; il y a des promenades variées; vous sortez seule, cela est donc très-facile.
— Voyons le second parti, dit Clémence, en haussant les épaules.
— Si vous ne voulez pas m’accorder ma première demande, je vous conjure de persuader à votre tante qu’elle est malade, et de la mener avec vous à Plombières ou à Bade. La saison n’est pas très-avancée, et là, du moins, je pourrais vous voir.
— Finissons ces tolies, répondit la jeune femme; je vous ai écouté avec patience, à votre tour, écoutez-moi. Vous serez raisonnable, n’est-il pas vrai ? Vous allez me quitter et partir. Vous irez en Suisse, vous retournerez au Montauvert, où vous m’avez vue pour la première fois, et dont je n’oublierai jamais le souvenir, si vous-même ne cherchez pas à me le rendre amer. N’est-ce pas, Octave, vous m’allez obéir? Donnez-moi cette preuve de votre estime, de votre rmitié. Vous sentez bien qu’accorder ce que vous me demandez est une chose impossible ; croyez qu’il m’en coûte de vous refuser. — Ainsi, dites-moi adieu ; et cet hiver, à Paris, vous me reverrez. Adieu !
Elle se leva et lui tendit la main* il la prit; mais voulant profiter de l’émotion que trahissait la voix de madame de Bergenheim, il s'écria avec une sorte d’emportement :
— Non ! je n’attendrai pas jusqu’à cet hiver le bonheur de vous voir. Je viens de vous soumettre ma volonté ; si vous me repoussez, je ne consulterai plus que moi ; si vous me repoussez, Clémence, je vous préviens que demain je serai chez vous, assis à votre table, admis dans votre salon.
— Vous?
— Moi.
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fit
— Demain ?
— Demain.
— Et comment icrez-vous, je vous prie ? dit-elle d’un ton de défi.
— C’est mon secret, madame, répondit-il froidement.
Quoique sa curiosité fût vivement excitée, Clémence
trouva que toute nouvelle question serait au-dessous d’elle. Elle reprit donc avec une affectation de railleuse indifférence :
— Puisque je dois avoir le plaisir de vous revoir demain, j’espère que vous me permettrez enfin de vous quitter aujourd’hui. Vous savez que je suis souffrante, et c’est montrer peu d’attention que de me tenir ainsi dans l’herbe mouillée.
Elle releva un peu le bord de sa robe et avança la jambe en montrant sa pantoufle, sur laquelle l’abondante rosée dont la pluie avait noyé le gazon avait en effet déposé une quantité de perles liquides. Octave se jeta vivement à genoux, et, tirant de sa blouse un foulard, se mit à effacer les traces de l’orage. Son action fut si rapide, que madame de Bergenheim resta un moment immobile et interdite ; mais, quand elle sentit son pied emprisonné dans la main de l’homme qui venait de lui adresser une déclaration de guerre, sa surprise fit place à un sentiment mélangé d’impatience, de colère et de pudeur. Par un mouvement prompt comme l’éclair, elle se jeta en arrière en retirant la jambe. Par malheur, le pied alla d’un côté, la pantoufle de l’autre.
Un maître d’armes qui voit son fleuret emporté à dix pas de lui par un coup de revers n’éprouve pas une stupéfaction plus grande que celle que ressentit alors madame de Bergenheim. Son premier geste fut de poser à terre son pied si singulièrement déshabillé; une horreur instinctive de l’humidité un peu boueuse de l’allée la retint à temps. Elle resta donc une jambe en l’air; mais le mouvement qu’elle avait commencé lui fit perdre l’équilibre, et, sur le
GERFAUT
point de tomber, elle avança la main en cherchant un point d’appui. Cet appui se trouva être la tête d’Octave toujours à genoux. Avec la présomption ordinaire aux amants, il se crut le droit de compléter le secours qu’on semblait lui demander, et passa le bras autour de la taille svelte qui se penchait sur lui.
Clémence se redressa aussitôt en fronçant le sourcil, reprit son aplomb, et resta debout sur un seul pied, semblable à l’Amour de Gérard ; comme lui, elle paraissait près de s’envoler, tant il y avait de légèreté aérienne dans cette attitude improvisée.
11 se rencontre dans la vie tel accident puéril, tel événement ridicule, contre lesquels lutterait sans succès la gravité du plus imperturbable mandarin. Quand Louis XIY, ce roi si expert en manières souveraines, se coiffait seul sous ses rideaux, avant de s’oflrir aux yeux des courtisans du petit lever, il avait senti le danger de ces désarrois de costume qui peuvent compromettre même la majesté royale. Si, d’après une pareille autorité, on doit regarder une chevelure au complet comme indispensable à la dignité humaine, la même raison paraît devoir exister pour la chaussure. Il n’est pas de Sémiramis possible avec un seul soulier.
En moins d’une seconde, madame de Bergenheim eut compris qu’en cette circonstance de grands airs de pruderie manqueraient infailliblement leur effet. D’ailleurs, le côté plaisant de sa position agissant sur elle-même, elle se sentait hors d’état de maintenir, entre ses sourcils contractés, l’orage qu’elle y avait voulu amasser. Le sourire involontaire qui errait sur ses lèvres, s’y fixa et déplissa son front, comme un rayon de soleil dissipe un nuage. Ainsi disposée à la clémence, par réflexion ou par entraînement, ce fut avec une voix très-douce et un accent plein de eâlinerie qu’elle dit :
— Octave, rendez-moi ma pantoufle.
Gerfaut contempla un moment, d’un œil étincelant, le
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gracieux visage incliné vers lui avec une expression de prière enfantine; son regard se porta ensuite, d’un air irrésolu, sur le trophée qui lui était resté dans la main. Cette pantoufle, aussi petite que celle de Cendrillon, était grise et non pas verte, l’intérieur doublé de soie rose, et en tout si jolie, si mignonne, si coquette, qu’il semblait impossible que sa maîtresse pût être sérieusement courroucée de la laisser examiner en détail.
— Je vous la rendrai, dit-il enfin, mais à condition que ' vous me permettrez de la remettre.
— Pour cela, non assurément, reprit-elle d’un ton vif; j’aimerais mieux vous la laisser, et m’en retourner ainsi.
Gerfaut secoua la tête, en souriant d’un air d’incrédulité.
— Et le rhume ? et votre poitrine délicate ? et cette boue ignoble ?
Clémence retira précipitamment sous sa robe, au point de le cacher en entier, son pied, sur lequel l’attention du jeune homme lui parut attachée, plus qu’elle ne trouva convenable. Puis, avec l’obstination d’une enfant gâtée :
— Eh bien ! dit-elle, je m’en irai à cloche-pied; je sautais fort bien quand j’étais jeune, je dois savoir encore.
Pour donner plus de poids à cette décision, elle fit deux petits bonds avec une grâce et une gentillesse dignes de mademoiselle Taglioni.
Octave se leva.
— J’ai eu le bonheur de vous voir danser et valser, reprit-il ; mais j’avoue que je serais encore plus charmé d’assister à un pas d’un genre si neuf, et que vous exécuteriez pour moi seul.
• A ces mots il fit mine de cacher dans sa blouse l’innocent objet de ce débat. A cette démonstration, la jolie danseuse vit qu’une transaction devenait urgente. La voie des concessions est souvent fatale aux femmes comme aux
rois ; mais que faire quand toute autre est fermée ? Obligée, par force majeure, d’accepter les conditions qu’on lu imposait, Clémence voulut du moins couvrir cette défaite d’une dignité suffisante, et sortir de ce mauvais pas avec les honneurs de la guerre.
— Remettez-vous donc à genoux , dit-elle d’un ton hautain, et chaussez-moi, puisque vous l’exigez, pour que cette scène ridicule finisse. Je vous croyais un peu trop orgueilleux pour regarder comme une faveur un privilège de femme de chambre.
— Comme une faveur qu’envieraient tous les rois, répondit Gerfaut d’une voix aussi tendre que celle de Clémence avait été dédaigneuse. 11 mit un genou en terre, plaça sur l’autre la petite pantoufle, et parut attendre le hon plaisir de sa belle ennemie. Mais, dans le piédestal qui lui était offert, celle-ci vit sans doute un nouveau sujet de grief, car ce fut avec un redoublement de sévérité qu elle dit :
— A terre, monsieur; et que cela finisse.
Il obéit sans répondre, après lui avoir lancé un regard de reproche, dont elle fut touchée autant que de cette muette obéissance. D’un air plus gracieux, elle avança son pied, la pointe baissée, et l’insinua dans la pantoufle. Pour être historien véridique, nous devons avouer qu’elle le laissa cette fois entre les mains qui l’étreignaient doucement un peu plus de temps que cela n’était strictement nécessaire. Lorsque Octave eut enfin relevé le quartier avec adresse, mais sans se presser, il se baissa et appuya scs lèvres sur le bas à jours dont les losanges laissaient entrevoir une peau blanche et satinée.
— Mon mari ! s’écria madame de Bergenhein, en entendant tout à coup un bruit de chevaux au bout de l’allée; et, sans ajouter un mot, elle s’enfuit rapidement vers le château. Gerfaut se releva par un mouvement non moins vif, et se jeta dans le bois. Un froissement de branches qu’il entendit à quelques pas de lui l’inquiéta d’abord, en
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lui faisant craindre qu’un témoin invisible n’eût assisté à cet imprudent entretien ; mais il fut rassuré par le silence qui régna aussitôt. Après avoir laissé passer le baron et sa sœur, il traversa l’allée encourant et disparut bientôt, à son tour, dans le chemin tortueux de l’autre côté du pont.
Une lieue plus bas que le château de Rergenlieim, était situé le village de la Fauconnerie, à l’embranchement de v plusieurs vallons, dont le principal, au moyen d’une route peu fréquentée, ouvrait une communication entre la Lorraine et lah auteÂlsace. Cette position avait eu quelque importance dans le moyen âge, à l’époque où les Vosges étaient hérissées de partisans des deux pays, toujours prêts à recommencer la guerre de border, plaie éternelle de toutes les frontières. Sur un rocher dominant le village, se trouvaient les ruines du château qui lui avait donné un nom qu’il devait lui-même aux oiseaux de proie, hôtes habituels de ces pics élevés. Pour rendre justice à qui de droit, nous devons ajouter que, de tout temps, les châte- - lains de la Fauconnerie avaient pris à tâche de justifier cette appellation par des habitudes plus belliqueuses qu’hospitalières ; mais, depuis longtemps, le souvenir de leurs prouesses féodales dormait avec leur race sous les décombres du manoir; le château était tombé sans que le hameau se fût agrandi de ses ruines; la pique et l’arquebuse des hommes d’armes n’avaient été remplacées ni par l’aune du comptoir, ni par la chaudière à vapeur de la fabrique ; de bourg considérable, la Fauconnerie était devenue village médiocre , et ne présentait de remarquable que les ruines mélancoliques de son château.
Au milieu d’une nature pittoresque, il était impossible
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d’imaginer rien de plus prosaïquement misérable que les maisons dont la route se trouvait bordée d’une manière assez régulière; leur étage unique et écrasé, l'uniformité des toits du chaume noircis par la pluie, les maigres jardinets entourés d’un petit mur sec, et qui la plupart n’offraient pour végétation qu’un carré de choux et quelques platesbandes de haricots, donnaient l’idée de l’existence pauvre et rabougrie de leurs habitants. Après l’église, que l’évêque de Saint-Dié avait fait reconstruire presque en entier, et la cure, qui avait naturellement partagé cette heureuse fortune, une seule maison s’élevait au-dessus de la condition de chaumière : c’était l’auberge de la Femme-sanslete, qui florissait alors sous le gouvernement de madame Gobillot, femme forte, et ne ressemblant en rien au nom de son établissement.
Une grande enseigne partageait avec l’inévitable bouchon de genévrier, l’honneur de décorer la porte d’entrée, et justifiait une dénomination qu’on eût pu regarder comme irrespectueuse pour le beau sexe. Le dessin primitif avait été réhaussé de couleurs éclatantes par l’artiste chargé des restaurations de l’église. Cette alliance du profane et du sacré avait, il est vrai, scandalisé le succursaliste desservant la paroisse , mais sans qu’il osât se plaindre trop haut, car madame Gobillot était une des puissances du lieu. Une femme en robe rose, à grands paniers, et montée sur d’immenses patins, étalait donc solennellement sur l’enseigne l’éclat rajeuni d’un costume de 1750; un énorme éventail vert, qu’elle tenait à la main, lui cachait totalement le visage, et c’était ce caprice du peintre qui avait valu à l’auberge le nom qu’elle portait.
A droite de cette figure originale était peint d’une manière fort régalante, un pâté dont le couvercle laissait sortir un trio de têtes de bécasses, ce qui lui donnait un faux air de la couronne de Créquy, fermée, comme chacun sait, par trois cous de cygne; plus loin, sur un lit de cresson,, nageait une espèce de monstre marin, carpe ou esturgeon.
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OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Imite ou crocodile. Le côté gauche du tableau n’était pas moins succulent : un poulet rôti, couché sur le dos, la tête sous l’aile, et levant au ciel, d’un air piteux, ses pattes mutilées, avait pour acolyte un buisson d’écrevisses d’un trop beau rouge pour n’être pas fraîchement cuites. Le tout était entremêlé de bouteilles et de verres pleins de vin. Aux extrémités, deux cruchons de grès, sergents serre-files de ce peloton gastronomique, avaient fait sauter leurs bouchons, qui volaient encore dans l’espace, tandis qu’une mousse blanche jaillissait de leurs cous étroits comme des naseaux d’un dauphin, et retombaient majestueusement après avoir décrit une longue parabole. — Enseigne fallacieuse !
Un remords de conscience , ou le désir de se mettre à l’abri de tout reproche de la part des consommateurs, avait fait placer, sur l’appui d’une des fenêtres, à côté de la porte, une étagère grillée qui donnait une idée beaucoup plus juste des ressources du logis. Quelques œufs dans une assiette, un morceau de pain dont David eût armé sa fronde avec le plus grand succès , une bouteille de verre blanc laissant .apercevoir un liquide de même couleur , destiné à représenter le kirsch en indigène , mais qui n’était en réalité que de l’eau , formaient le prospectus d’un repas d’anachorète, au niveau duquel il était difficile que les ressources de la cuisine ne se maintinssent pas.
Une porte cochère conduisait dans la cour et aux écuries les voituriers, principaux habitués du lieu; une autre, celle qui couronnait l’enseigne fastueuse , était flanquée de deux bancs de pierre, et ouvrait directement dans la cuisine, qui, à la destination spéciale, joignait les honneurs de salon de compagnie. Une cheminée, à manteau énorme, sous lequel pouvait se chauffer toute une famille, occupait le milieu d’un des côtés. A l’un de ses coins , un four déployait sa gueule noire, que masquaient en partie les pelles et les fourgons employés à son usage. Deux ou trois jambons, suspendus à des poutrelles et consciencieusement fu-
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més, annonçaient qu’on pouvait , sans crainte de famine, attendre les massacres gastronomiques de la Saint-Martin. Vis-à-vis la fenêtre, un dressoir en chêne ciré, aussi gothique de' forme que de nom, étalait un grand luxe d’assiettes à larges fleurs et de petits verres octogones, qui ne rappelaient que de fort loin les cristaux de Baccarat et la porcelaine de Sèvres. Un banc de cuisine , quelques chaises de bois et des fourneaux devant la fenêtre complétaient l’ameublement.
De la cuisine on passait dans une autre salle, dont une table permanente, entourée de bancs, occupait toute la longueur. Le papier , primitivement vert , mais devenu à peu près gris, était orné d’une demi-douzaine de cadres à bordures noires, représentant cette histoire du prince Poniatowski, qui partage avec Paul et Virginie et Guillaume Tell l’honneur de décorer les cabarets de village. A l’étage supérieur, car cette demeure aristocratique avait un premier, plusieurs réduits parfaitement dignes des rouliers, auxquels ils étaient destinés , donnaient sur un long corridor que terminait une chambre à deux lits, assez propre ; appartement d’honneur réservé pour les hôtes distingués que leur mauvaise étoile conduisait dans ce pays perdu.
Ce soir-là , l’auberge de la Femme-sans-Tête offrait un aspect de vie inaccoutumé; les bancs, de chaque côté de la porte, étaient garnis de paysannes teillant le chanvre , de garçons du village et de trois ou quatre voituriers fumant gravement dans des brûle-gueules noirs comme du charbon. Cette honorable société avait fait trêve aux propos galants pour écouter deux jeunes filles qui glapissaient à l’unisson, et du ton le plus lamentable, la romance connue dans ce pays des grands et des petits :
Au château de Béfort Il est trois jolies filles, elc.
Le foyer qui brillait à travers la porte ouverte laissait ce groupe dans l’ombre et concentrait sa clarté sur quelques
figures dans l’intérieur de la cuisine. C’était d’abord madame Gobillot en personne, la tête couverte d’un immense bonnet et portant un tablier blanc par-dessus son jupon rouge. D’un air fort important, elle allait des fourneaux au dressoir, et du dressoir à la cheminée. Une grosse petite servante disparaissait fréquemment par la porte de la salle à manger , où elle paraissait préparer le couvert pour un festin de première classe. Avec l'habileté particulière aux soubrettes de province, elle faisait trois voyages pour porter deux assiettes, et soufflait à la peine comme un marsouin, tandis que l’épatement effaré de sa large figure annonçait que toutes les fibres de son intelligence étaient soumises à une tension inaccoutumée.
Devant la cheminée, et sur les fourneaux, le bouillonnement intérieur de trois ou quatre casseroles faisait entendre une harmonie culinaire dans laquelle Hoffmann eût trouvé une symphonie complète. Un poulet d’assez bonne mine tournait à la broche, ou, pour mieux dire, la broche et sa victime étaient tournés par un garçon d’une dizaine d’années, qui, d’une main, faisait aller la manivelle, et de l’autre, armée d’une grande cuiller à pot , arrosait le rôti d’un air tort intelligent.
Mais deux des principaux personnages de ce tableau étaient sans contredit une espèce de demoiselle paysanne et un jeune homme assis en face d’elle , qui paraissait occupé à faire son portrait. Aux prétentions, à l’élégance de la jeune personne, on reconnaissait facilement la fille de la maîtresse du logis , mademoiselle Reine Gobillot , dont la passion pour les gravures de la Mode avait excité à un si haut point le courroux de mademoiselle de Corandeuil. Droite et roide sur son tabouret comme un caporal prussien au port d’armes, elle maintenait sur ses lèvres un sourire excessivement gracieux, et faisait ressortir, par le plus grand effacement d’épaules possible, les agréments d’un corsage qui eût fait honneur à une houri de Mahomet*.
GERFAUT
Le jeune peintre, au contraire, était assis, avec un abandon artistique , en équilibre sur une chaise qui ne portait que sur deux pieds , et les talons appuyés contre la cheminée ; sa taille, assez replète, était serrée par une étroite redingote en velours noir ; un très-petit béret de même étoffe lui cachait le côté droit de la tête , et laissait à découvert, de l’autre, le luxe d’une chevelure brune, aplatie et partagée sur le front à la Périnet-Leclerc. Cette coiffure, accompagnée de longues moustaches et d’une barbe pointue qui ne couvrait que le menton , donnait à la figure joviale et rubiconde de l’étranger la physionomie moyen âge qu’il avait sans doute ambitionnée. Cet artiste voyageur dessinait, dans un album placé sur ses genoux , avec un laisseraller qui indiquait une parfaite confiance dans ses talents. Un cigare , habilement maintenu dans un des coins de sa bouche, ne l’empêchait pas de roucouler entre chaque bouffée quelque phrase d’airs italiens dont il paraissait posséder un répertoire complet. Malgré cette triple occupation , il soutenait la conversation avec son modèle du ton d’aisance d’un homme qui, comme César, eût dicté au besoin à quatre secrétaires à la fois.
Dell' Assiria, ai semidei Aspirar. ....
— le vous ai déjà prié , mademoiselle Reine , de ne pas faire ainsi la bouche en cœur ; cela vous donne un air Watteau, radicalement bourgeois.
— Quel air est-ce que cela me donne? répondit mademoiselle Gobillot avec inquiétude.
— L’air Watteau, Régence, Pompadour, comme il vous plaira. Vous avez la bouche grande, et il faut lui laisser, s’il vous plaît, son chique naturel.
— J’ai la bouche grande , moi ? s’écria Reine rougissant de dépit; comme c’est poli pour un monsieur de Paris !
Et elle se pinça les lèvres au point de les réduire à la dimension d’une cerise de Montmorency.
— Défaites-vous donc. Reine de mon cœur, de cette manière épicière dc.juger l’art. Apprenez que rien n’esl plus régalant qu’une grande bouche. Nargue des bouches, bouton de rose ; enfoncé !
Nargue des vents et de l’orage,
Quand dans ma main Mon verre est plein.
— Si c’est la mode ! murmura d’un ton radouci la Reine des cœurs, et elle déploya horizontalement les richesses de deux lèvres vermeilles qui auraient pu s’étendre d’une oreille à l’autre pour peu qu’elle eût insisté, comme allait, si l’on en croit le médisant Bussy-Rabutin, le bec amoureux de mademoiselle de La Vallière.
Già viene l’oro,
Già vicn l’argento,
grommela l’artiste après un instant de silence.
— Pourquoi n’avez-vous pas voulu me laisser mettre mon collier d’or? cela aurait donné à mon portrait un air plus cossu. Sophie Mitoux a bien fait peindre sur le sien un peigne et des boucles d’oreilles de corail. Ce genre ! si ça n’est pas sciant!
— Je vous prie , mon aimable Reine , de me laisser vous croquera ma fantaisie; l’artiste, voyez- vous, est avant tout un être d’inspiration, de spontanéité. D’ailleurs, vous avez le buste trop caractérisé pour que je consente à le couper par quoi que ce soit. — Vous n’avez pas besoin de vous rengorger comme si vous aviez avalé votre buse.
L’arl n’est pas fait pour toi, tu n’en sa pw besoin.
C’est que, ma parole d’honneur, vous avez une poitrine étonnante ; — Rubens tout pur. — Quelque chose de plantureux, d’exubérant, de luxuriant...
GERFAUT
Madame Gobillot, femme austère quoique aubergiste, veillait avec un soin particulier à ce qu’aucune expression mal sonnante ou insidieuse ne vînt blesser les oreilles de sa fille, et, vu la compagnie qui fréquentait sa maison, la tâche n’était pas toujours facile. Elle fut donc choquée des derniers mots du jeune homme quoiqu’elle n'en comprît pas parfaitement le sens ; mais, par cela même, elle crut y flairer un poison caché, plus dangereux pour mademoiselle Reine que les terribles mots des charretiers. Elle n'osa pas toutefois témoigner son mécontentement à une pratique qui paraissait vouloir faire une dépense conséquente , ainsi qu’elle disait elle même ; et ce fut, selon l’usage, sur les personnes immédiatement sous sa dépendance qu’elle fit retomber sa mauvaise humeur.
— Dépêchons-nous donc î Catherine ; est-ce que vous n’aurez jamais fini de mettre ce couvert ? a-t-on vu une sainte longine pareille ? — Je vous ai déjà dit de prendre les services en métal d’Alger ; ces messieurs sont habitués à manger dans de l’argenterie. — Et, écoutez donc un peu, quand je vous parle. — Quel est le chiffon qui a lavé ces verres ? Si ce n’est pas une honte ! Qu’on me rince ça un peu mieux. Vous avez peur de l’eau, que c’est pis qu’un chien enragé. — Et toi ! qu’est-ce que tu reluques ce poulet au lieu de l’arroser ? laisse-le brûler, un peu, et nous verrons qui se passera de souper. — Si ça n’est pas guignonnant ! continua-t-elle d’un ton grondeur en visitant successivement ses casseroles, tout se dessèche, tout languit ; un filet qui était tendre comme la rosée, et qui sera calciné ! Voilà trois fois que j’allonge la sauce. — Catherine î apportez le bassin. Allons donc ; leste et preste.
r— Il est sûr, interrompit l’artiste, que Gerfaut se moque de moi d’une manière carabinée. Je veux être académicien si je puis imaginer ce qu’il est devenu. — Dites-moi, madame Gobillot, vous êtes bien certaine qu’un amateur de l’art et du pittoresque, voyageant à cette heure dans vos
montagnes, ne risque pas d’étre mangé par les loups ou détroussé par les voleurs ?
— Nos montagnes sont sûres, monsieur, répondit l’aubergiste d’un ton de dignité offensée ; excepté ce colporteur qu’on a assassiné il y a six mois, et dont on a retrouvé le corps dans la Combe-aux-Renards...
— Et le voiturier qui a été arrêté il y a trois semaines à laFosse, ajouta mademoiselle Reine ; les voleurs ne l’ont pas tué tout à fait, mais ils l'ont tellement abîmé de coups qu’il est encore à l’hôpital à Remiremont.
— Ohimè ! voilà une sûreté à faire dresser les cheveux sur la tête ! C’est pis que la forêt de Bondy. En vérité, si je savais de quel côté mon ami s’est dirigé ce matin, j’irais audevant de lui avec mes pistolets.
— Voilà Fritz, dit madame Gobillot, qui a rencontré en revenant des champs un voyageur qui lui a donné dix sous en lui demandant le chemin de Bergenheim. D’après le signalement qu'il donne, il paraît que c’est ce monsieur. — Raconte donc cela. Fritz.
L’enfant raconta, dans son patois alsacien, sa rencontre de l’après-midi. L’artiste resta convaincu que c’était bien de Gerfaut qu’il était question.
— Il se sera égaré dans le vallon, dit-il, en rêvant à notre drame. Mais ne parliez-vous pas de Bergenheim ? Y a-t-il donc ici près un village de ce nom ?
— C’est un château, monsieur, à une lieue d’ici, en remontant la rivière.
— Et ce château appartient- il par hasard au baron de Bergenheim ? un beau garçon, grand et blond, les moustaches un peu rouges?
— C’est bien cela, excepté que monsieur le baron ne porte plus de moustaches depuis qu’il a quitté le service. Est-ce que monsieur le connaît?
— Parbleu ! si je le connais ! En parlant de service.
je lui en ai rendu un qui avait son petit mérite. — Est il au château ?
— Oui, monsieur, et sa dame aussi.
— Ah ! diantre ! sa femme aussi. C’est une demoiselle de Corandeuil, de Provence ; est-elle jolie?
— Jolie, dit mademoiselle Gobillot, en se pinçant les lèvres, cela dépend des goûts. Pour les personnes qui aiment les figures pâles comme un cierge, je ne dis pas. Et puis elle est maigre ! Il est sûr qu’il n’est pas difficile d’avoir la taille mince et de paraître bien laite quand on est maigre comme ça.
— Tout le monde ne peut pas avoir vos joues de rose et ces formes enchanteresses, dit à demi-voix le peintre, en regardant son modèle d’un air séducteur.
— 11 y eu a qui trouvent la sœur de monsieur plus jolie que madame, observa madame Gobillot, en allongeant pour la cinquième fois la sauce de son filet de bœuf.
— Oh! maman, comment pouvez-vous dire cela! s’écria Reine avec une moue dédaigneuse, mademoiselle Aline! une enfant de quinze ans! 11 est sûr qu’elle ne manque pas de couleurs; mais elle a les cheveux si blonds, si blonds, qu’ils ont l’air rouge. On dirait qu’ils brûlent.
— Ne dites pas de mal des cheveux rouges, je vous prie, interrompit le peintre; c’est une nuance d’un ragoût éminemment artistique, et qui était fort à la mode chez les juifs.
— Chez les juifs, à la bonne heure, mais chez les chrétiens... il me semblait que les cheveux noirs...
— Quand ils sont longs et brillants comme les vôtres, ils sont incomparables, dit le jeune homme, en continuant ses regards assassins. — Madame Gobillot, vous serait-il égal de fermer cette porte? On ne s’entend pas ici. Je suis un peu blasé en fait de musique, et vous avez là dehors deux soprani qui me versent du plomb fondu dans les oreilles.
' — C’est Marguerite Mottet et sa sœur. Depuis que notre curé les a mises de la conférence, elles font les belles chanteuses; qu’elles m’assomment avec leur rage de venir vociférer sur mon banc ! Mais patience, quand le père Mottet m’aura payé son avoine, je leur signifierai une évacuation générale.
A ces mots, madame Gobillot alla fermer la porte pour complaire à son hôte; dès qu’elle eut le dos tourné, celuici, se penchant sur sa chaise, avec une hardiesse de Lovelace, déposa un baiser fort tendre sur la joue rose de mademoiselle Reine, qui ne songea à se retirer que lorsque l’attentat fut consommé.
Le seul témoin de cet incident avait été le petit marmiton. Depuis longtemps ses yeux bleus ne quittaient pas les moustaches et la barbe de l’artiste, devant lequel il semblait plongé dans une admiration profonde. Mais à ce trait inattendu son ébahissement fut au comble, et il laissa tomber la cuiller dans les cendres.
— Eh ! Meinherr, as-tu envie de te coucher sans souper comme on te l’a promis? dit le jeune homme, tandis que la belle Reine cherchait à reprendre contenance. Allons, disnous une petite chanson, au lieu de me regarder comme si j’étais la girafe. Il a une jolie voix, votre petit cuisinier, madame Gobillot. Allons, Meinherr, un petit air allemand. Six kreutzers si tu chantes juste, la schlague si tu m’écorches les oreilles.
Il se leva en mettant son album sous son bras.
— Et mon portrait? s’écria la jeune fille, la joue encore rouge du baiser qu’elle avait reçu.
Le peintre s’approcha d’elle en souriant, et lui dit d’un ton mystérieux : •
— Quand je fais le portrait d’une jolie personne comme vous, je ne le .termine jamais le premier jour. Si vous voulez me donner une séance demain matin avant que votre mère soit levée, je vous promets d’achever ce croquis d’une manière qui ne vous déplaira pas.
GERFAUT
Mademoiselle Reine, que sa mère observait en ce moment, s’éloigna sans mot dire, mais après avoir répondu t>ar un coup d’œil qui n’avait rien de trop désespérant.
— Allons ! petit drôle, s’écria l’artiste en pirouettant sur le talon d’un air conquérant : mesure à trois temps; une, deux ; partons en levant.
L’enfant commença une chanson alsacienne d’une voix aiguë et sonore.
— Attends donc un moment. Sur quel satané ton chantes-tu ça? — La, la, la, ut, mi, la : — mi, en mi majeur, quatre dièzes à la clef. Cré nom d’un petit bonhomme ! en voici un de petit bonhomme qui caracole sur les si et les ut dièzes comme Ossian dans les nuages; — un mi sur aigu ! continua-t-il avec étonnement, tandis que le musicien faisait une tenue sur la tonique à l’octave avec une voix de fausset claire comme du cristal.
L’artiste jeta au feu le cigare qu’il venait d’allumer et se mit à arpenter la cuisine, sans plus faire attention à mademoiselle Gobillot, un peu piquée de se voir négligée pour un petit tournebroche.
— Une voix rare! disait-il en se promenant à grands pas; perBacco, une voix fort rare. Avec cela il descend très-bas; deux octaves et demi, un timbre net et vibrant, les deux registres bien liés. Ce serait un primo musico admirable. Et puis le petit gaillard a une jolie figure; après souper je le ferai laver pour prendre sa boule. Je suis sûr qu’en moins d’un an de vocalisation il débuterait avec le plus grand succès. Pardieu, c’est une idée! — Pourquoi Gerfaut ne revientil pas? — Voyons, il dirait fort bien Pippo de la Gazza ou Gemmi de Guillaume Tell. Mais il lui faudrait un rôle de début; quel sujet pourrait-on trouver pour y placer un enfant ? — Mais pourquoi ce damné de Gerfaut ne rentre-t-il pas? — Un enfant, fille ou garçon; garçon vaudrait mieux; un enfant! Daniel, parbleu; Viva Daniele! La Chaste Suzanne, opéra séria en trois actes. — Madame Bégrand étaitelle belle dans Suzanne ! — Parbleu, si Meyerbeer voulait
se charger de la partition, ça lui reviendrait de droit, en qualité de compatriote. Puis, ça lui donnerait occasion de rompre une lance avec Méhul et Rossini ; il vous plaquerait là-dessus une couleur hébraïque... carabinée! — Si cet animal de Gerfaut pouvait rentrer! — Voyons quels seraient les personnages : Soprano, Suzanne; contralto, Daniel; les vieillards, deux bassi; j’entends déjà d’ici un trio à enfoncer celui de la Gazza; quant au tenore, c’est naturellement le mari de Suzanne. Il y aurait pour lui une entrée superbe à son retour de l’armée, cavatina guerriera con cori. — Mais cet enragé de Gerfaut! il faut que les loups l’aient mangé. S’il était ici, nous bâclerions le scénario entre la poire et le fromage.
En ce moment la porte fut ouverte brusquement.
— Le souper est-il prêt? dit une voix sonore.
— Eh ! le voilà, ce cher ami,
O surprise extrême !
Grand Dieu! c’est lui-même...
vivant et animé.
— Et aftamé, dit Gerfaut en se laissant tomber sur une chaise au coin du leu.
— Veux-tu faire, pour l’Opéra, la Chaste Suzanne, & rame lyrique en trois actes, musique de Meyerbeer ?
— Je veux souper. Madame Gobillot, je me recommande à vous. Grâce à l’air de vos montagnes, je meurs de faim.
— Mais, monsieur ; voilà deux heures qu’on vous attend, repartit l’hôtesse en faisant danser successivement toutes ses casseroles.
— C’est vrai, dit l’artiste; passons à la salle à manger.
Già la mcnsa è preparata.
En soupant je t’expliquerai mon plan. Je viens de trouver dans les cendres un Daniel...
GERFAUT
— Mon cher Marillac, laisse là ton Daniel et ta Suzanne, répondit Gerfaut en se mettant à table; j’ai à te parler d’une chose fort importante*
Tandis que les deux amis livrent un combat à mort au maigre souper de madame Gobillot, il n’est pas superflu d’expliquer en peu de mots leur position et la nature des rapports qui les liaient l’un à l’autre.
Le vicomte Octave de Gerfaut était un de ces hommes de talent et de mérite, qui sont les véritables paladins d’un , siècle où la plume la plus légère pèse plus dans la balance sociale que ne ferait l'épée à deux mains de nos aïeux. 11 était né dans le midi de la France, d’une de ces bonnes vieilles familles chez qui la fortune diminue à chaque nouveau quartier de noblesse , et dont le nom finit par être tout le bien. Après avoir fait des sacrifices pour lui donner une éducation digne de sa naissance, ses parents ne jouirent pas du fruit de leurs efforts , et Gerfaut se trouva orphelin au moment où il venait de terminer son droit à Paris. Alor* abandonna la carrière dans laquelle son père avait rêvé pou/ lui la toge rouge bordée d’hermine. Une imagination mobile et colorée, un goût passionné pour les arts, et, plus que tout cela , quelques liaisons contractées avec des gens de lettres, décidèrent sa vocation, et le lancèrent comme un ballon perdu dans la littérature.
Sans murmure comme sans découragement, l’ardent jeune homme vida jusqu’à la lie le calice que versent aux néophytes, dans l’âpre carrière des lettres, les éditeurs, les comités de lecture et les bureaux de rédaction. Ce stage, qui pour plusieurs finit par le suicide, ne lui coûta qu’une partie de son patrimoine : il supporta cette perte en homme qui se sent la force de la réparer. Son plan était fait, il le
suivit avec persévérance, et devint un exemple frappant de la puissance irrésistible qu’acquiert l’intelligence unie à la volonté. Pour lui , la réputation gisait à des profondeurs inconnues sous un sol aride et rocailleux; il fallait, pour y atteindre, creuser une sorte de puits artésien. Gerfaut accepta ce labeur héroïque ; pendant plusieurs années il fut à l'œuvre jour et nuit, le front baigné d’une sueur douloureuse, que du bout de l’aile séchait l’espérance. Enfin, la sonde de l’infatigable travailleur frappa la source souterraine vers laquelle tant de généreux esprits se courbent haletants pour ne s’y désaltérer jamais. A ce coup victorieux, la gloire jaillit, et retombant en gerbe lumineuse, fit étinceler un nom nouveau, dont l’éclat avait été trop chèrement payé pour ne pas être durable.
A l’époque dont nous parlons. Octave avait foulé aux pieds toutes les ronces du champ littéraire, et il pouvait choisir parmi les fleurs épineuses, les seules qui croissent en ce terrain. Avec une souplesse de talent qui rappelait parfois le protéisnie de Voltaire, il abordait les genres les plus disparates. A une valeur poétique généralement reconnue, ses drames joignaient ce mérite positif qui se résume au théâtre par la locution consacrée : faire de l’argent; aussi les directeurs le saluaient-ils avec respect, tandis que les collaborateurs pullulaient autour de lui comme les oiseaux de basse-cour autour d’un coq généreux dont ils recherchent le patronage. Les journaux payaient au poids de l’or ses articles et ses feuilletons ; les revues s’arrachaient les prémices de quelque fragment d’un de ses romans inédits, ses ouvrages, illustrés par Porret et par Tony Johannot, resplendissaient triomphalement derrière les vitraux de la galerie d’Orléans; Gerfaut enfin avait marqué sa place parmi cette douzaine d’écrivains qui s’appellent eux-mêmes, et à juste titre, les maréchaux delà littérature française, dont Châteaubriand est le connétable.
La raison qui avait amené un pareil personnage â cent
GERFAUT
lieues du balcon de l’Opéra, pour ôter et remettre la pantoufle d’une jolie femme, était-elle un de ces caprices aussi fréquents que passagers dans l’esprit des artistes, ou un de ces sentiments qui finissent par absorber tout le reste de la vie ? C’est ce que fera connaître la suite de ce récit.
Le jeune homme assis en face de Gerfaut offrait, au moral comme au physique, un contraste qu’un faiseur de parallèles n’eût pu souhaiter plus complet. C’est une espèce fort répandue aujourd’hui par-devers le boulevard de Gand que celle à laquelle appartenait Marillac, et dont il offrait un type assez saillant. Il n’est personne qui n’ait rencontré sur le trottoir un de ces braves garçons destinés à faire de bons officiers, de parfaits négociants, de très-suffisants magistrats, mais que, par malheur, l’artistomanie a pris à la gorge. Ordinairement c’est à l’occasion du talent d’un autre . qu’ils s’ingèrent d’en avoir. L’un est beau-frère d’un poète, l’autre gendre d’un historien ; de là ils concluent le droit d’être poète ou historien à leur tour. Thomas Corneille est le premier modèle de la médiocrité se faisant bel esprit à propos de génie ; mais il faut avouer que parmi nos écrivains d’aventure, fort peu arrivent au rang de Thomas Corneille. Plusieurs se rendant justice à demi, et ne se trouvant pas de fortune à lever bannière, se mettent sous le patronage d’un suzerain auquel ils prêtent foi et hommage. Il n’est pas un des hauts et puissants seigneurs de la lievue de Paris qui n’enrôle une demi-douzaine de ces varlets de bonne volonté pour porter, l’un son grand sabre, l’autre son baudrier, l’autre rien, selon l’étiquette suivie à l’enterrement de Marlborough, si l’on en croit la complainte.
C’était de Gerfaut que Marillac s’était fait le caudataire, et cette vassalité se trouvait rémunérée par quelques bribes de collaboration, miettes tombées de la table du riche; lié avec lui depuis l’école de droit, où ils avaient été compagnons de folies un peu plus que d’études, il s’était jeté à ses côtés dans l’arène littéraire ; puis des fortunes différentes
ayant accueilli leurs efforts, il était descendu peu à peu du rôle de rival à celui d’écuyer. Talent à part, Marillae était artiste du bec et des ongles, artiste depuis la pointe, ou, pour mieux dire, le plateau de ses cheveux jusqu’à l’extrémité de ses bottes, qu’il eût voulu allonger à la poulaine, par respect pour le moyen âge ; car il excellait surtout dans la partie vestimentale de son état, et possédait, entre autres mérites intellectuels, les plus longues moustaches de la littérature. S’il n’avait guère l’art lui-même dans le cerveau, en revanche il en avait toujours le nom à la bouche. L’art ! pour prononcer ce mot il arrondissait les lèvres comme monsieur Jourdain pour dire O. Vaudeville ou peinture, poésie ou musique, il faisait de tout, semblable à ces chevaux à deux Ans, qui vont également mal à la selle ou au cabriolet. Au sortir du brancard musical, il endossait bravement le harnais littéraire, qu’il regardait comme sa véritable vocation etsa gloire principale. Il signait : Marillae, homme de lettres; du reste, à part un profond dédain pour le bourgeois, qu’il appelait épicier , et pour l’Académie française, dont il avait juré de n’être jamais, on ne pouvait lui reprocher de défaut sérieux. Son penchant pour le pittoresque d’expression, tju’il prenait pour saveur artistique, n’était pas toujours, il est vrai, d’excellente compagnie, et son humour dégénérait quelquefois en imitation d’Arnal, la plus fastidieuse de toutes les facéties ; mais malgré ces petits travers, son affectation du moyen âge et sa passion malheureuse pour le talent, c’était un digne, brave et joyeux garçon, 'rempli de qualités solides, et fort dévoué à ses amis, surtout à Gerfaut. On pouvait donc lui pardonner d’être artiste avant tout, artiste quand même! artiste! malédiction ! !
— Ton histoire sera-t-elle longue ? dit-il à Gerfaut, lorsqu’après souper Catherine les eut conduits dans la chambre à deux lits ou ils devaient passer la nuit.
— Longue ou courte, que t’importe, puisque tu es condamné à l’écouter?
GERFAUT
— C’est que, dans le premier cas , je ferais du grog et chargerais ma pipe; autrement, je me contenterai d’un cigare.
— Prends ta pipe et fais du grog.
— Ohé ! de la galiote , s’écria l’artiste en courant après Catherine, ne dégringolez pas l’escalier si vite; on a besoin de vous ici. Ne craignez rien, intéressante Maritorne, vous avez affaire à des jeunes gens qui ont pour principe de respecter la vertu des caméristes de cabaret. Faites-nous seulement le plaisir de nous apporter des verres, du sucre, de l’eau-de-vie ou du kirsch, un bol et de l’eau chaude.
— Les vflà qui voulont d’I’eau chaude, cria la servante, en se jetant tout effarée dans la cuisine ; est-ce qu’ils sont malades à c’t’heure !
— Donnez à ces messieurs ce qu’ils demandent , niaise que vous êtes, répondit mademoiselle Gobillot ; ne voyezvous pas qu’ils veulent faire quelque boisson comme à Paris.
Lorsque tous les objets nécessaires à la confection du grog furent placés sur la table, Marillac en approcha un vieux fauteuil de tapisserie , prit une chaise pour étendre ses jambes, remplaça son béret par un foulard artistement noué, ses bottes par des pantoufles, don de l’amour; et enfin alluma une pipe d’écume de mer à long tuyau recourbé.
— Maintenant, dit-il en s’asseyant, je t’écoute sans cligner la paupière, dût ta narration durer sept jours et sept nuits, comme la création.
Gerfaut fit deux ou trois tours dans la chambre, de l’air d’un orateur qui cherche son exorde.
— Tu sais, dit-il, que les faits ont plus ou moins <nnfluence sur nous, d'après la disposition d’esprit dans laquelle ils nous trouvent. Pour que tu comprennes l’importance qu’a prise dans ma vie l’aventure dont je veux te faire le récit, il faut que je te dépeigne la situation morale où j’étais lorsqu’elle m’est arrivée ; ce sera une espèce de préambule philosophique et psychologique.
— Malédiction ! interrompit Marillac, si j’avais su cela j’aurais demandé un second Loi.
— Tu te rappelles, reprit Gerfaut, sans s’arrêter à cette plaisanterie , l’espèce de spleen dont j’eus un accès il y a un peu plus d’un an ?
— Avant ton voyage en Suisse ?
— Précisément.
— Si j’ai bonne mémoire, dit l’artiste, en ayant l’air de chercher sa réponse dans la spirale de fumée qui s’élevait au-dessus de sa tête, tu étais étrangement maussade et fantasque. N’étai:-ce pas justement à l’époque de la chute de ton drame de la Porte Saint-Martin ?
— Tu pourrais ajouter celle de notre pièce du Gymnase.
— Je m’en lave les mains. Tu sais bien qu’elle n’est pas allée jusqu’au second acte, et je n’avais pas écrit un mot dans le premier.
— Et guère plus dans le second. Au reste, je prends la catastrophe sur mon compte ; cela faisait donc deux chutes complètes dans ce damné mois d’août.
— Deux chutes carabinées, reprit Marillac, qui affectionnait particulièrement cette épithète pittoresque. Il faut dire, pour notre consolation, qu’on n’a jamais vu cabale plus infâme, au Gymnase surtout. Les oreilles m’en tintent encore; de notre loge, j’apercevais dans un coin du parterre un petit gredin en habit noir qui donnait le signal avec un sifflet gros comme un pistolet d’arçon. — Ah ! canaglia ! si j’avais pu te l'enfoncer dans la gorge ! — A ces mots, il déchargea sur la table un coup de poing qui fit danser les verres et les chandelles.
— Cabale ou non, cette fois on m’avait rendu justice. Il est impossible, je crois, d’imaginer deux pièces plus misérables; mais ce sont de ces choses qu’on s’avoue à soimême, comme dit Brid’Oison ; et il est toujours désagréable d’être averti de sa sottise par un ignare parterre, qui hurle après vous comme une meute après un lièvre. Quoique j’aie la prétention d’avoir l’amour-propre d’auteur le moins
GERFAUT
susceptible qui se puisse trouver à Paris, il est impossible de dépouiller entièrement le vieil homme ; un sifflet est toujours un sifflet. D’ailleurs, vanité à part, il y avait là une question d’argent qui, d’après ma mauvaise habitude de manger le fonds avec le revenu, n’était pas sans importance. C’étaient, selon mon calcul, une vingtaine de mille francs retranchés de mon budget, et mon voyage d’Orient indéfiniment ajourné.
On dit avec justesse qu’un malheur n’arrive jamais seul. Tu as connu Mélanie, que j’avais empêchée de débuter au Vaudeville; en l’isolant de toute mauvaise compagnie, en la logeant d'une manière convenable , en exigeant qu’elle continuât de travailler, je lui avais rendu un service véritable. C’était une bonne fille, aussi douce que blanche, aussi tendre que blonde. A part son goût pour le théâtre, et une certaine indolence qui n’était pas sans charme, je ne lui connaissais aucun défaut, et je m’attachais à elle chaque jour davantage. Quelquefois, après de longues heures passées près d’elle, il me prenait je ne sais quelles fantaisies de vie retirée et de bonheur domestique. Comme les gens d’esprit ont eu de tout temps le privilège de faire des sottises, j’ignore, en vérité, jusqu’où j’aurais peut-être fini par pousser la mienne, lorsque je fus préservé du danger d’une manière inattendue.
Un soir, en arrivant chez Mélanie, je trouvai la colombe envolée. Ce grand niais de Férussac, dont je ne me défiais pas et à qui j’avais donné ses entrées* lui avait tourné la tête en exploitant sa passion pour les planches. Partant luimême pour la Belgique, il lui avait persuadé d’y aller détioner mademoiselle Prévost. Depuis, j’ai appris qu’un banquier de Bruxelles m’a vengé en enlevant à son tour cette Hélène de coulisses. Maintenant elle est tout à fait lancée, et vole de ses propres ailes sur le grand chemin des bravos, des couronnes, des guinées..:
— Et de l’hôpital. A sa santé ! dit Marillac en buvant un verre de grog.
— Ce triple désappointement d'amour-propre, d'argent et de cœur ne causa pas, je te prie de le croire , la noire mélancolie dans laquelle je tombai bientôt ; mais , à son occasion, se manifesta le mal qui couvait depuis longtemps dans mon âme, comme la douleur assoupie d’une blessure se réveille si l’on verse un caustique sur la plaie.
Il est dans chaque individu quelque sens dominant qui se développe aux dépens de ses frères, surtout lorsque l'état qu’on a embrassé répond à l’instinct de la nature. Il se creuse alors dans l’homme une sorte de canal aboutissant à l’organe principalement exercé, et où tous les autres viennent verser leur tribut. Les puissances vitales ainsi condensées se produisent au dehors et jaillissent avec une abondance qui deviendrait impossible si le corps usait également de toutes ses facultés, si l’existence filtrait par tous les pores. Éviter les déperditions partielles et concentrer la vie sur un point pour en augmenter l'action, il n’est de talent et d’individualité qu’à ce prix. Dans ce sens, Origène peut servir de type, sinon d’exemple. 11 n’existe personne qui n’oflre plus ou moins le sacrifice d’une partie de son être à l’autre. Dans les races athlétiques, le front se rétrécit à mesure que s’élargissent les épaules; chez les hommes de pensée, c’est le cerveau qui abuse des autres organes; vampire insatiable, tarissant parfois jusqu’à la dernière goutte de sang le corps qui lui sert de victime ! — Ce vampire fut le mien.
Depuis dix ans que j’entasse roman sur poésie, vaudeville sur drame , critique littéraire sur premier Paris , j’ai vérifié souvent en moi-même, d’une manière physique, le phénomène de l’absorption des sens par l’intelligence. Bien des fois, après plusieurs nuits de travail, les cordes de mon esprit trop violemment tendues se relâchaient et ne rendaient plus qu’une indistincte harmonie. Alors, si je parvenais à me roidir contre cette lassitude de la nature réclamant son repos, je sentais la pression de ma volonté aspirer* du plus profond de mon être des sources habituelle-
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ment engourdies dans leurs vaisseaux charnels. Il me semblait creuser mes idées au fond d’une mine au lieu de les cueillir à la surface du front. Les organes les plus matériels venaient au secours de leur chef défaillant. La substance de mon cœur jaillissait à ma tête pour la réchauffer ; les muscles de mes membres communiquaient aux fibres du cerveau leur tension galvanique. Les nerfs se faisaient pensée, le sang se faisait imagination, la chair se faisait âme. Rien n’a développé mes croyances matérialistes comme cette décarnation, dont j’avais la perception sensible et pour ainsi dire visible.
Avec ces expériences physiologiques et l’abus du travail, j’avais détruit ma santé, peut-être abrégé ma vie. J’arrivais, à trente ans, le front ridé, les joues pâlies, le cœur vide et flétri. Pour quel résultat, grand Dieu î pour quel renom éphémère et stérile !
A l’époque dont je te parle, ces signes de déclin et d’épuisement prirent une intensité sous laquelle je me sentis fléchir. Franklin a comparé le cœur à une meule qui se broie elle -même lorsqu’elle n’a plus rien à moudre : j’éprouvais cela, non pas au cœur, depuis longtemps je ne le sentais guère ; mais au cerveau, par où j’avais surtout vécu. Après avoir pompé mon existence jusqu’au fond de nies veines, il commençait à tarir ses propres sources. Ses fibres détendues ressemblaient à une harpe plongée dans l’eau et sourde aux doigts qui la sollicitent. Le crâne endurci se fermait à cette évaporation de l’intelligence que naguère il exhalait sans cesse comme le volcan sa fumée. Les facultés de mon âme se livraient un combat auquel je m’abandonnais quelquefois avec une sorte de rage. Ma volonté étreignait mon imagination, la terrassait pour la contraindre à faire entendre ses chants accoutumés, et mon imagination restait muette, semblable à un guerrier écrasé sous le genou de son adversaire qui aime mieux mourir que de demander merci. Souvent, pendant des heures entières, je demeurais assis, pressant mon front dans mes
mains pour en faire jaillir une de ces Minerves que j’y avais rêvées, innombrables autant qu’immortelles; mon front était de roc, et je n’avais plus la hache de Mercure. L’habitude d’écrire m’avait donné à la longue une facilité de style, une habileté de faire dont je conservais encore une pratique mécanique, mais c’était tout. Je cherchais en vain une pensée au milieu de cette phraséologie rédondante et vide. Sous une enveloppe plus ou moins brillante l’art véritable était éteint; mon talent était un mort en costume de bal.
La chute de mes deux pièces m’avertit qu’on me jugeait ainsi que je me jugeais moi-même. Je me rappelai l’archevêque de Grenade, et je crus entendre Gil-Blas m’annonçant la baisse de mes homélies. On ne chasse pas le public comme un secrétaire; d’ailleurs, je -me rendais une trop sévère justice pour décliner l’opinion des autres. Une idée horrible m’entra tout à coup dans l’esprit ; ma vie d’artiste était finie, j’étais un homme éteint ; en un mot, et pour peindre ma situation d’une manière triviale mais juste, j’avais vidé mon sac. •
Je ne puis t’exprimer l’abattement où me jeta cette révélation. L’infidélité de Mélanie, à laquelle j’aurais été à peu près indifférent en tout autre temps, y mit le comble. Ce ne fut pas mon cœur qui souffrit, mais ma vanité rendue plus irritable par de récents mécomptes. Tel était donc le dénoùment de tant de projets de gloire, de tant de rêves ambitieux ! A trente ans je n’avais plus assez d’esprit pour faire un vaudeville, ou pour être aimé d’une grisette!
Un matin Lablanchaie entra chez moi...
— Un bon garçon de médecin, interrompit Marillac. En juillet il reçut une balle à mes côtés à l’attaque du Louvre; depuis il a mis sa croix dans sa poche ; un très-bon garçon qui ne croit ni à Dieu ni au diable.
— Fort peu à Dieu, pas du tout au diable. — Que faitesvous là? me dit-il en me voyant assis à mon bureau ; du
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Calderon pour la Porte- Saint-Martin, du Montesquieu pour le Temps, ou du lord Byron pour vos belles lectrices ?
» Ces paroles me frappèrent comme eût pu faire un coup de stylet. C’est bien cela, pensais-je ; du Calderon, du Montesquieu, du Byron ! On ne dira jamais du Gerfaut.
— Docteur, je crois que j’ai un peu de fièvre, répondis-je en lui tendant la main.
— Votre pouls est agité, dit-il après un moment d’examen ; mais la fièvre est plutôt dans l’imagination que dans le sang.
Je lui expliquai mon état, qui me devenait de jour en jour plus insupportable. Sans être fort dévot à la médecine, j’avais confiance en lui , et je le savais homme de bon conseil.
— Vous travaillez trop, reprit-il en hochant la tête. La tension continuelle du cerveau y détermine à la fin une excitation qui peut aller jusqu’au transport, ou un émoussement qui hébète les meilleurs esprits. Cette torpeur dans les organes de la pensée que vous éprouvez depuis quelque temps indique qu’ils ont besoin de repos. C’est un conseil que la nature vous donne, et l’on se trouve toujours mal de ne pas l’écouter. Quand on a sommeil il faut se coucher, quand on est las il faut s’arrêter. C’est le repos d’esprit qui vous est nécessaire. Allez à la campagne, mettez-vous à un régime sain et rafraîchissant; des légumes, des viandes blanches, du lait le matin, peu de vin et surtout pas de café. Faites un exercice modéré, tuez des perdreaux et des lièvres; écartez toute idée irritante; lisez le Musée des familles ou le Magasin pittoresque. Si vous trouvez quelque petite paysanne fraîche, gentille et qui se lave les mains, filez avec elle une passion idyllique. Ce régime fera sur votre cerveau l’effet d’un cataplasme émollient, et avant six mois l’aura ramené à son état normal.
—-Six mois! m’écriai-je; mais, bourreau de docteur, dites-moi donc alors de laisser croître ma barbe et mes
ongles comme Nabuchodonosor. Six mois! Pas six semaines, pas six jours. Vous ne savez pas que rien n’égale ma haine pour la campagne, les perdreaux crus et les bergères. Au nom du ciel, trouvez-moi un autre remède.
— Nous avons l’homœopathie, dit-il en souriant. L’Hahnemann devient très à la mode.
— Va pour l’homœopathie !
— Vous connaissez le principe du système : Similia similibus I Vous avez eu la fièvre, redonnez-vous la fièvre ; vous avez la petite vérole, inoculez-vous à triple dose. Pour ce qui vous concerne, vous êtes un peu usé et blasé, comme nous le sommes tous dans cette Babylone ; ayez donc recours, comme remède, aux excès qui vous ont conduit à cet étal. Votre organisme fatigué par les passions éprouve une prostration générale, essayez d’une bonne passion qui vous galvanise, qui chauffe votre sang à le brûler, qui tende vos nerfs à les faire éclater. Homœopathisez-vous moralement. Ça peut vous guérir, ça peut vous tuer; je m’en lave les mains.
— Le docteur est plaisant, m’écriai-je quand il fut parti. Ne semble-t-il pas que les passions soient comme les cinq sous du Juif-Errant, qu’il n’y ait qu’à mettre la main à sa poche pour en tirer une à sa convenance et selon le besoin?
Cependant cette idée, quelque bizarre qu’elle me parût, m’avait frappé. Le premier conseil de Lablanchaie était sans contredit fort raisonnable; mais je ne pouvais vaincre mon aversion pour la belle nature et le far-niente pastoral. Sacrifier six mois de mon existence à un avenir incertain était chose impossible à moi qui avais toujours escompté ma vie comme ma fortune. Je me décidai à essayer du second moyen.
Me voilà donc en quête d’une passion, et me tâtant partout pour découvrir où l’épiderme serait le plus sensible au moxa que je voulais m’appliquer. Je songeai d’abord à l’amour, mais sans pouvoir retenir un mélancolique sourire. Depuis bien longtemps nous avions réglé nos comptes^
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et je vivais avec lui dans une paix semblable à celle de la tombe. J’avais tant aimé ! J’avais prodigué avec une sorte de rage la puissance de tendresse que la nature avait mise en moi. Ma bouche avait tari le calice enchanté, depuis les parfums subtils qui nagent à la surface jusqu’à la lie amère que le fond recèle ; et puis j’avais tant écrit sur cette passion, tant marié de petites filles au Vaudeville, tant séduit de belles pécheresses dans mes drames, que les créations chimériques de mon esprit avaient consumé le peu de flamme échappée aux réalités fougueuses de ma jeunesse.
11 existe entre l’artiste et l’auditoire impressionné par son œuvre une sympathie pleine de réactions, dont la séduction est irrésistible. Que de fois, au théâtre, caché au fond d’une loge lorsqu’on jouait une de mes pièces, je me suis enivré des émotions dont j’étais la cause. Ces femmes qui paraient la salle, semblables à une ceinture de fleurs, ces femmes radieuses de leur élégance, de leur beauté, de leur rang, de leur richesse, ces femmes n’étaient plus en ce moment ni à leurs maris, ni à leurs amants, ni à elles-mêmes, elles étaient à moi. C’était moi qui fondais au feu de ma passion la glace de ces esprits dédaigneux ou indifférents, moi qui faisais ruisseler jusqu’au fond de leurs cœurs le torrent de lave débordant du mien. De moi comme d’un astre fécond jaillissaient des rayons pénétrants dont le contact faisait tressaillir les plus froides, frissonner les plus coquettes. Et quand palpitaient les blanches poitrines demi-nues, quand les joues se teignaient d’un pourpre éclatant, quand des pleurs longtemps retenus voilaient les yeux brillants et durs en apparence comme le diamant, les jets magnétiques de mon intelligence s’épanouissaient en baisers pour aspirer avec amour ces beaux seins haletants, ces rougeurs et ces larmes brûlantes. Je sentais refluer jusqu’au fond de mon être la mer passionnée dont j’avais soulevé les orages. Mon souffle, comme la brise du soir, avait passé sur toutes ces fleurs charmantes, et leurs calices entr’ouverts par ses caresses exhalaient mille parfums délicieux que savourait
GlîüVRES DË Oh. dë bernard.
mon orgueil. — Oh ! que ces belles dames que je faisais pleurer m’auraient haï sans doute, si en ce moment elles avaient pu me comprendre. Il est tant de manières de posséder une femme! Un esprit remué dans ses fibres les plus intimes par les accents de votre voix, un regard qui s’anime ou se trouble aux tableaux tracés par votre main, un cœur qui se colle à votre cœur, fùt-ce pour un instant, qui s’exalte, se calme ou se désespère avec vous et par vous, sont-ils donc d’un moindre abandon qu’un corps qui se livre? Il est un harem des âmes dont le génie est le sultan. Que le beau sexe me pardonne d’avoir cru quelquefois, sous la fascination de mes succès, que si je jetais le mouchoir à ses houris, quelques-unes ne dédaigneraient pas de le ramasser ! N’ai-je pas assez expié les voluptés de ces passions bizarres par l’épuisement et l’impuissance du cœur auxquels m’avait réduit leur abus?
L’amour était donc pour moi un mort dont il était inutile d’évoquer la cendre. Restait l’ambition, passion égoïste, mais forte et digne. J’en sentais le germe développé en moi avec trop de puissance pour que je voulusse risquer son avortement en le laissant prématurément éclore. Ramper afin de monter me semblait honteux. Je ne pouvais consentir à gravir l’arbre par la base, et mes positions n’étaient pas prises pour arriver à la cime de plain-pied, comme il convenait à mon orgueil. Si l’amour était pour moi un passé, l’ambition n’était encore qu’un avenir. J’avais trop de sens pour le compromettre par une expérience dont je ne me dissimulais pas la folie.
Le jeu ! — Je suis sauvé ! m’écriai-je quand cette idée me vint, voici mon moxa. S’il n’agit pas, c’est que je suis décidément ossifié, et alors je n’ai plus qu’à me jeter dans la Seine. Le jeu, en effet, était une passion pour laquelle mes organes étaient restés vierges. Il m’avait toujours paru l’éteignoir de l’intelligence, et j’en avais fui les sensations comme abrutissantes, mais sans méconnaître leur pouvoir. Dans le cours d’anatomie morale que j’avais suivi, ainsi
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que doit le faire tout écrivain désireux d’étudier la nature avant de la peindre, j'avais pénétré plusieurs fois dans ces antres où l’on égorge avec approbation et privilège du gouvernement le repos et l’honneur des familles. Là, j’avais vu des yeux brillant d’une ardeur si fiévreuse, des fronts creusés de rides si profondes, des lèvres si atrocement crispées, si cadavéreusément blanchies, qu’il m’avait pris pour l’idole de ces lieux une horreur involontairement respectueuse, — Tu es réellement très-grand, démon infernal! m’étais-je écrié plusieurs fois en sortant d’un de ces gouffres, le front serré comme par un bandeau de fer. — Ce fut à ce Moloch que je résolus de demander ma guérison.
En cinq minutes mon plan fut fait. J’allai prendre vingt mille francs chez mon banquier, et j’entrai dans la maison de jeu la moins ignoble que je pus imaginer. Je m’étais promis de ne pas lever la séance avant d’avoir gagné cent mille francs, ou perdu la totalité de ma mise. Dans le premier cas, je prenais la poste et je me rendais à Cherbourg; là, je m’embarquais pour le Mexique, pour la Chine, pour l’Indoustan, n’importe le lieu, pourvu qu’il me dépaysât par son contraste avec Paris. Je fumais le calumet dans le wighamdes Peaux-Rouges; je m’endormais à l’ombre des bananiers d’Haïti ; je chassais le tigre dans les forêts de Mysore; j’avais des éléphants pour chevaux, des nègres pour valets, des bayadères pour maîtresses ; je me plongeais enfin corps et âme dans les jouissances inconnues d’un autre hémisphère. Si je perdais, cet échec développerait sans doute en moi le besoin de le réparer et le goût du jeu ; alors, il est vrai, je courais grand risque de me ruiner; mais, ma fortune détruite, la nécessité arrivait avec ses exigences inspiratrices. Je désirais presque perdre, car il me semblait que le souffle de l’adversité recélait le germe qui devait de nouveau féconder mon talent. Mon projet me parut donc admirable; de toute manière, je n’avais qu’à gagner.
Je me mis à jouer gravement et froidement ; j’avais
combiné une martingale qui n’eût peut-être pas obtenu l’approbation des piqueurs de carte émérites, mais qui annonçait du moins que je ne voulais pas perdre mon argent en clerc d’avoué. Au bout d’une heure de chances heureuses j’avais gagné soixante-cinq mille francs, mais j’avais décidé qu’il m’en fallait cent mille, et je continuai.
— Tu méritais, interrompit Marillac avec une voix de tonnerre, d’être pendu, écartelé, brûlé et jeté aux vents. Soixante-cinq mille francs dans une heure ! trois mille deux cent cinquante napoléons à empiler dans tés poches et dans ton chapeau ! Tu n’es pas digne de vivre. — Soixante-cinq mille francs !
— Je t’ai -déjà dit que j’en voulais cent mille. Je continuai donc, et après deux heures quarante-deux minutes, 'mon gain était réintégré dans la cassette des banquiers, escorté de mes vingt billets de banque.
— Tu veux m’assassiner, hurla de nouveau l’artiste : quelle abominable martingale avais-tu donc jouée ? — Et tu courus bien vite chez ton banquier reprendre des fonds?
— Il était six heures et demie ; je vins dîner fort tranquillement au café de Paris, et de là j’allai aux Italiens entendre le Pirate, que Rubini chanta d’une manière ravissante. Rentré chez moi, je fis mon examen de conscience ; j’étais aussi engourdi qu’avant mon expérience. L’émotion que j’avais cherchée n’était pas venue; je n’avais pas même eu du chagrin ou de la colère pour mon argent. — Au diable Lablanchaie et son système! dis-je en m’endormant; demain il faudra essayer d’autre chose.
„ Le lendemain, à sept heures du soir, je roulais en malleposte sur la route de Lyon. Huit jours après, je me promenais en bateau sur le lac de Genève. Depuis longtemps, j’avais envie de voir la Suisse; il me sembla que je ne pouvais mieux choisir le moment. J’espérais que l’air vif des montagnes, la calme majesté des glaciers, les brises douces et pures des lacs communiqueraient à mon âme quelque chose de leur fraîche sérénité. Mais il y a dans la
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vie de Paris je ne sais quoi d’exclusif et de desséchant qui finit par rendre insensible aux sensations d’un ordre plus naïf.
— Oh! le ruisseau de la rue du Bac! m’écriai-je avec madame de Staël du haut de la terrasse de Coppet. Le spectacle de la nature ne passionne vivement que les esprits contempla'if's ou religieux. Le mien n’était ni l’un ni l’autre. M’‘s habitudes d’analyse et d’observation me faisaient trouver plus d’attraits dans une physionomie caractérisée qu’au plus magnifique paysage; je préférais l’exercice de la pensée aux jouissances paresseuses de l’extase, la nature de chair et d’âme à la nature de ferre et de ciel, le sang de la passion humaine à l’éther de la plus pure atmosphère.
A Genève, je rencontrai un Anglais insensible et morose comme moi. Nous mîmes notre spleen en commun, et nous nous ennuyâmes à deux. Nous parcourûmes ainsi l’Oberland, les petits cantons et le Valais; le plus souvent roulés dans nos manteaux au fond de la voiture, et dormant aux plus beaux points de vue avec une émulation de dédain sans égale.
— Du Valais, nous nous dirigeâmes vers le mont Blanc, et un soir nous arrivâmes à Chamouny....
— As-tu vu des crétins dans le Valais? interrompit brusquement Marillac, en chargeant une seconde fois sa pipe.
— Plusieurs, et tous fort horribles.
— Ne penses-tu pas qu’il y aurait quelque chose à faire sur le crétin. Veux-tu que nous bâclions un drame à crétins? ça serait peut-être assez gentil.
— Cela ne vaudrait ni Caliban ni Quasimodo : ainsi, fais-moi le plaisir d’épargner tes frais d’imagination et d’écouter, car j’arrive à la partie intéressante de mon récit.
— Dieu soit loué ! dit l’artiste, en lâchant une bouffée énorme.
— Le lendemain matin, l’Anglais se fit servir du thé dans son lit et tourna le nez du côté de la ruelle, quand je lui
fis la proposition d’aller à la mer de glace. Cette fois l’imitation d’Alfieri me parut un peu forte, et, laissant mon flegmatique compagnon enveloppé dans ses draps jusqu’au menton, je me mis seul en route pour le Montanvert.
La matinée était magnifique. Un soleil joyeux glissant sur toute la chaîne des montagnes vertes au pied, blanches au front, en faisait étinceler les saillies, comme si elles eussent été d’un métal poli, tandis que de gigantesques crevasses se creusaient verticalement dans une redoutable obscurité. Un brouillard épais roulait ses nuages au fond de la vallée; plus haut, au milieu des noirs sapins, les cascades ruisselaient en pluie de diamants; puis, les glaciers ouvraient çà et là leurs lacs de saphirs aigus et dentelés ; enfin, sur l’azur foncé du ciel, les cimes couvertes de neiges éternelles et les aiguilles de granit se découpaient avec la précision d’une silhouette. L’extrême transparence de l’atmosphère rendait plus appréciables à l’œil les riches détails de cet ensemble colossal, et plus tranché le contraste admirable des forêts, des rochers et des glaces.
Plusieurs petites troupes de voyageurs, les uns à pied, les autres montés sur des mulets, côtoyaient les bords de l’Arve, ou gravissaient déjà au flanc de la montagne. De loin, on eût dit des bandes de fourmis, et cet extrême rapetissement taisait mieux comprendre que tout le reste les immenses proportions du paysage. Pour moi, j’étais seul ; je n’avais pas même pris de guide, ce pèlerinage étant trop fréquenté pour que cela fût nécessaire. Par exception je me sentais assez gai, et j’éprouvais une élasticité de corps et d’esprit depuis longtemps inconnue. Je me mis donc à grimper courageusement le rude sentier qui mène à la mer de glaces, en m’aidant du long bâton à corne de chamois que j’avais pris à l’auberge.
A chaque pas, je respirais avec un plaisir nouveau l’air pur et frais du matin; je contemplais vaguement les différents effets de soleil ou de brouillards, et les accidents du chemin, qui tantôt s’élevait presque droit, tantôt suivait
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une ligne horizontale en côtoyant habilite ouvert à sa gauche. De moment en moment les rubans argentés de l’Arve et de l’Aveyron semblaient se rétrécir, tandis que les arêtes des pics supérieurs se détachaient plus nettes et plus vives. Parfois le bruit d’une avalanche roulait subitement comme un tonnerre lointain, et se répétait d’écho en écho. Audessous de moi une troupe d’étudiants allemands répondait à la voix des glaciers par un chœur d ’Oberon. Suivant les détours du sentier, j’apercevais, à travers les sapins, et pour ainsi dire sous mes pieds, leurs redingotes leutoniques, leurs barbes blondes, et leurs casquettes grosses comme le poing. Paresseusement abandonné à ces impressions d’air pur, de beau paysage et de vagues harmonies, j’éprouvais une sensation de bien-être, un plaisir à vivre, qui se manifestaient d’une manière puérile. Tout en marchant, quand le sentier n’était pas trop escarpé, je m’amusais à lancer mon bâton ferré contre les arbres qui le bordaient; et je me souviens que j’étais fort content quand j’avais atteint mon but ; ce qui, je dois en convenir, n’arrivait pas souvent.
Au milieu de ce divertissement innocent, j’approchais de la région où commence le règne des plantes alpestres. J’aperçus tout à coup, au-dessus de moi, une pelouse émaillée de rhododendrons; sous le feuillage noir des sapins, ces fleurs semblables à des touffes de lauriers-roses, produisaient un effet dont je fus séduit. Avec une ardeur d’écolier, je quitta» le sentier pour les atteindre plus tôt ; et, lorsque j’en eus cueilli un bouquet, je lançai ma pique en donnant victorieusement un coup de gosier tyrolien à l’instar des étudiants, mes compagnons de pèlerinage.
Un cri d’effroi répondit au mien. Mon bâton ferré avait, dans son vol, traversé le sentier à un endroit où celui-ci faisait un coude. Au même instant j’y vis poindre la tête d’un mulet dont les oreilles étaient renversées de terreur, puis le reste du corps, et sur ce corps une femme penchée, près de tomber dans l’abîme. La frayeur me rendit immo-
bile. Tout secours était impossible à cause de l’étroitesse du chemin, et la vie de cette étrangère se trouvait à la merci de son sang-froid et de l’intelligence de sa monture. Enfin, l’animal sembla reprendre courage, et se remit à marcher en baissant toutefois la tête, comme s’il eût encore entendu siffler à ses oreilles la terrible javeline. Je me laissai glisser précipitamment du rocher où j’étais, et saisissant le mulet par la bride, j’achevai de le tirer de ce mauvais pas ; je le conduisis ainsi, pendant quelque temps, jusqu’à un endroit où, le sentier s’élargissant, le danger cessait.
J’adressai alors quelques excuses à la personne dont je venais de compromettre la vie par mon imprudence, et pour la première fois je pus la regarder avec attention. Elle était jeune et bien faite ; une robe de soie noire prenait à ravir sa taille élancée ; son chapeau de paille était attaché à la selle, et de longs cheveux châtains, débouclés par l’air du matin, flottaient, un peu en désordre, sur ses joues fort pâles. En entendant ma voix elle ouvrit les yeux, que le péril lui avait fait fermer machinalement; ils me parurent les plus beaux que j’eusse vus de ma vie.
Elle regarda le précipice, et détourna la tête en frissonnant. Sa vue s’ai rêta ensuite sur moi, et se fixa sur la touffe de rhododendrons que je tenais à la main. L’effroi de sa figure fit place à l’instant même à une expression de curiosité enfantine.
— Les jolies fleurs ! s’écria-t-elle d’une voix fraîche et vibrante ; monsieur, est-ce là le rhododendron?
Je lui présentai mon bouquet, sans répondre; et, comme elle hésitait à le prendre :
— Si vous me refusez, lui dis-je, je ne croirai pas à votre pardon.
Pendant ce temps, les personnes avec qui elle était nous avaient rejoints. 11 y avait deux autres femmes, trois ou quatre hommes à cheval et plusieurs guides. Au premier mot de rhododendron, un assez gros beau monsieur, mis
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avec prétention, et en qui je dépistai du premier coup d’œil un patito de la belle étrangère, s’élança de son mulet et gravit la pente escarpée, pour se mettre en quête des fleurs que l’on semblait désirer ; mais au moment où il redescendait tout essoufflé, une énorme botte à la main, la jeune dame avait déjà pris mon bouquet.
— Merci, monsieur de Mauléon, lui dit-elle d’un air un peu moqueur ; offrez cela à ces dames. Puis, me saluant d’un léger signe de tête, elle donna un coup de cravache à son mulet, qui se remit en marche. Le reste de la société la suivit et défila devant moi en me regardant au passage comme si j’eusse été un des grands Namaquois; le gros fashionable surtout me lança un coup d’œil presque impertinent ; mais je ne fus pas tenté de lui chercher querelle pour un regard plus ou moins poli. Quand la cavalcade se fut éloignée, j’allai reprendre mon bâton que je trouvai enfoncé dans le tronc d’un énorme sapin suspendu au bord du précipice, et je continuai de monter, les yeux fixés sur la jolie amazone en robe de soie noire qui chevauchait devant moi, les cheveux au vent et mon bouquet à la main.
J’arrivai quelques minutes après au pavillon du Montanvert, où se trouvait déjà une nombreuse compagnie, composée surtout d’Anglais. On y pouvait distinguer autant d’espèces de voyageurs que Sterne en dénombre. Dans un coin de l’unique chambre qui sert d’hospice, le voyageur positif à table, et se préparant aux jouissances de la mer de glace par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin de Montméliant; sur la pelouse, le voyageur sentimental, ouvrant sa poitrine à l’air des Alpes, et cherchant d’un œil extatique le chamois perché aux cimes des rochers, et le fraisier fleurissant au bord de la glace; près de lui le voyageur statisticien, un plan de Chamouny à la main et en vérifiant l’exactitude, aiguille par aiguille, glacier par glacier ; aiguille du Dru, aiguille Verte, aiguille des Charmoz, il lui fallait son compte ; une seule de moins, c’en était fait pour lui du plaisir du voyage.
Pour moi, je dois avouer une seconde fois la frivolité, ou plutôt le raffinement de mon goût; le spectacle vraiment admirable offert à mes yeux m’intéressait beaucoup moins que la jeune étrangère, qui en ce moment descendait avec la légèreté d’une sylphide le petit chemin de la mer de glace, à travers d’énormes blocs de granit, galet gigantesque qu’elle roule depuis le haut de la vallée.
Je ne sais quel mystérieux instinct me liait dès lors à cette femme. J’en avais rencontré beaucoup de plus belles, dont la vue m’avait laissé dans une indifférence parfaite. Celle-ci m’avait frappé d’abord. La singularité de cette première entrevue entrait sans doute pour beaucoup dans mon impression. J’éprouvais du plaisir à voir qu’elle avait conservé mon bouquet ; elle le balançait d’une main en s’appuyant de l’autre sur une pique semblable à la mienne, arme indispensable pour une pareille expédition.
Les deux autres dames et même les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent presque au bord de la glace. Monsieur de Mauléon voulut s’acquitter de son emploi de cavalier servant, mais à la première crevasse il fit halte à • son tour sans manifester une plus longue envie de lutter avec les chamois. La jeune femme sembla éprouver un malicieux plaisir à contempler l’attitude prudente du sigisbé, et loin d’écouter les recommandations qu’il lui adressait, elle se mit à courir sur le glacier en franchissant, à l’aide de son bâton, les fentes dont il était sillonné.
J’admirais avec un peu d’inquiétude sa légèreté et son étourderie, lorsque tout à coup je la vis s’arrêter brusquement. Par une sorte d’instinct je courus vers elle. Une crevasse énorme et d’une profondeur incommensurable était ouverte à ses pieds, azur au bord, noire au fond. On eut dit le coup de verge de Moïse dans la mer Rouge. Devant ce gouffre effroyable, mais ravissant de couleur, elle était immobile, les mains jetées en avant par un mouvement d’horreur, les yeux étincelants de désir et d’effroi, charmée comme un oiseau qui va tomber dans la gueule d’un ser-
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pent. Je connaissais l’effet irrésistible sur certains tempéraments nerveux de cette magnétique fascination de l’abîme. Je la saisis donc par le bras, et la brusquerie de ce mouvement lui fit tomber des mains la pique et la touffe de rhododendrons, qui roulèrent au fond du gouffre dont ils éveillèrent l’écho retentissant comme un tremblement de terre.
Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis chanceler; elle était fort pâle; ses yeux s’étaient fermés. Pour la soutenir, je l’enlaçai de mon bras, et la tournai du côté du nord; la froide bise en frappant son visage y ramena quelque couleur, et bientôt elle rouvrit ses beaux yeux bruns. Je ne sais quelle tendresse subite me prit alors : je serrai contre moi ce corps charmant qu s’abandonnait sans résistance. Sous ce firmament d’un bleu virginal, au milieu de ces montagnes sublimes qui tout autour de nous en supportaient le dôme, semblables aux colonnes d’un temple, entre les deux morts dont cet ange venait de courir le danger, mon cœur s’ouvrit ; un flot vivant roula dans toutes mes veines ; je sentis que je l’aimais, et je le lui dis.
Elle resta un instant appuyée contre ma poitrine, ses regards languissants fixés sur les miens, sans me répondre, sans m’entendre peut-être. Les cris des personnes qui l’appelaient, et dont quelques-unes venaient enfin à sa rencontre, rompirent le charme. Par un mouvement simultané elle s’éloigna de moi, et je lui offris le bras comme si nous eussions été dans son salon et que j’eusse voulu la conduire à une contredanse; elle le prit, mais je ne pus m’enorgueillir de cette faveur, car à chaque pas ses genoux fléchissaient. Les crevasses les plus petites, qu’elle avait déjà franchies avec tant de légèreté, lui inspiraient une horreur que je devinais au tremblement de son bras passé sous le mien. Je fus donc obligé de faire de nombreux détours pour les éviter, et d’allonger ainsi mon chemin, ce dont je me gardai de me plaindre. Ne savais-je pas qu’arrivé au
port, le monde, cette autre mer de glace, allait me la reprendre peut-être pour toujours? Nous marchions silencieusement, ou en prononçant des paroles indifférentes avec un mutuel embarras. Quand nous fûmes arrivés près des personnes qui l’attendaient, je lui dis en quittant son bras :
— Vous avez jeté mes fleurs, en sera-t-il de même de mon souvenir?
Elle me regarda, et ne répondit pas. J’aimai ce silence. Je la saluai respectueusement et remontai au pavillon, pendant qu’elle racontait à ses amies son aventure, dont je pensais bien qu’elle ne dirait pas tous les détails.
Presque tous les voyageurs qui visitent Chamouny ressemblent à un O avec l’accent circonflexe. Il y a en ce lieu obligation d’ébahissement et devoir de niaiseries ; chacun y apporte sa quote-part d’éjaculations admiratives dont la nature est le texte inévitable. — Il n’est pas un marchand de drap qui ne force son épouse d’admirer la nature, et de se donner un torticolis en contemplant la Grande-Jorasse ou le dôme du Goûté ; pas un pharmacien-droguiste qui ne relève le front avec un orgueil byronien ; pas un conseiller de cour royale en vacances qui n’écarquille les yeux à la manière de Diderot. Le livre des voyageurs est rempli des phrases incroyables de ces messieurs sur la puissance de leurs sensations, l’exaltation de leur esprit, le trop plein de leur cœur, l’impossibilité d’exprimer ce qu’ils éprouvent, le sentiment de leur petitesse devant la grandeur de la nature. — L’exaltation d’un bon marchand de vins ! le trop-plein d’un honnête fabricant de chandelles ! — La belle chose surtout à transmettre à la postérité : un bonnetier de la rue Quincampoix s’est trouvé plus petit que le mont Blanc ! !
Le livre des voyageurs au Montanvert est un recueil de béotianismes polyglottes, auquel peu de personnes refusent leur tribut; les plus modestes n’y mettent que leur nom. J’espérais apprendre ainsi celui de la voyageuse, et mon
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attente ne fut pas déçue. J'aperçus bientôt le gros monsieur de Mauléon occupé à mouler sa signature sur le registre en caractères dignes de M. Prudhomme ; les autres membres de la petite caravane suivirent cet exemple, et la jeune dame alla enfin la dernière y écrire son nom. Lorsqu’elle se fut éloignée je m’approchai, et, prenant le livre à mon tour d’un air de négligence, je lus à la dernière ligne ces mots tracés en jolie écriture anglaise :
a Baronne Clémence de Bergenheim. »
— La baronne de Bergenheim ! s’écria Marillac ; ah ! birbante, j’y suis maintenant, et je pourrais te dispenser de la suite de ton histoire. C’est donc pour cela qu’au lieu de visiter les bords du Rhin, comme nous en étions convenus à Paris, tu m’as fait quitter la route de Strasbourg, sous prétexte de parcourir pédestrement les sites pittoresques des Vosges. C’est indigne d’abuser ainsi de l’innocence d’un ami. Et moi qui me laisse amener à une lieue de Bergenheim par le bout du nez...
— Paix, interrompit Gerfaut; je n’ai pas fini. Fume et écoute.
Je suivis madame de Bergenheim jusqu’à Genève. Elle y était allée d’ici avec sa tante, et avait profité de ce voyage pour voir le mont Blanc. Le lendemain de son retour elle partit pour revenir chez elle, sans que je l’eusse rencontrée de nouveau ; mais j’avais son nom, qui ne m’était pas inconnu. Je l'avais entendu prononcer dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain, et je savais que pendant l’hiver j’aurais certainement l’occasion de la voir.
Je restai donc à Genève, livré à une sensation aussi nouvelle qu’étrange. Son action se porta d’abord au cerveau,
4Ür , . k.;. -
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dont je sentis la glace se fondre et les sources prêtes à jaillir. Je pris la plume avec une passion semblable à un accès de rage. En quatre jours j’eus achevé deux actes du drame que je faisais alors. Jamais je n’ai rien écrit de plus nerveux et de plus coloré. Mon démon familier battait dans mes artères, courait dans mon sang, bouillonnait sous les parois de mon front comme s’il les eût voulu briser pour éclore plus vite. Ma main ne répondait plus à la course de mon imagination, et, pour suivre cette cavale emportée, j’étais obligé d’écrire en hiéroglyphes. — Adieu les rêveries creuses du spleen, et les méditations à la Werther ! Le ciel était bleu, l’air pur, la vie bonne et heureuse. Mon talent n’était pas mort.
Quand ce premier jet se fut ralenti, l’image de madame de Bergenheim, que j’avais à peine entrevue pendant ce temps, me revint sous une forme moins vaporeuse ; je pris un plaisir extrême àme rappeler les plus petites circonstances de notre rencontre, les moindres détails de ses traits, l’ensemble de sa toilette, sa manière de marcher ou de porter la tête. Les choses dont j’avais conservé l’impression la plus vive étaient la douceur extrême de ses grands yeux bruns, la vibration presque enfantine de sa voix, une vague odeur d’héliotrope dont ses cheveux étaient parfumés, enfin la pression de sa taille souple sur mon bras et contre ma poitrine. Je me surprenais quelquefois à m’étreindre moi-même pour me rendre celte dernière sensation, et alors je ne pouvais m’empêcher de rire de ma préoccupation, digne d’un amoureux de quinze ans.
l’étais si convaincu de mon impuissance d’aimer, que l’idée d’une passion sérieuse ne me vint pas d'abord à l’esprit. Cependant, la pensée de ma belle voyageuse grandissait de plus en plus dans mon souvenir et menaçait de tout envahir. Je me soumis alors à une analyse scrupuleuse ; je cherchai le siège précis de ce sentiment dont je subissais déjà le joug involontaire ; pendant quelque temps encore, je me persuadai que ce n’était là qu’une exaltation de
GEBFAtrr. or
mon cerveau, une de ces ardeurs d’imagination dont j’avais éprouvé plus d’une fois les titillations passagères. Mais bientôt je compris que le mal ou le bien, — car pourquoi nommer l’amour un mal? — avait pénétré dans les plus nobles régions de mon être, et je sentis mon cœur s’agiter comme un vivant enseveli qui cherche à sortir de sa tombe. Dans les cendres du volcan que je croyais éteint, une fleur germa et s’épanouit soudain, parfumée des odeurs les plus suaves, parée des couleurs les plus charmantes. L’enthousiasme naïf, la foi dans l’amour, tout le brillant cortège des fraîches illusions de la jeunesse revint comme par enchantement saluer la nouvelle rose de ma vie ; il me sembla moi-même être créé une seconde fois création au-dessus de la première, puisque j’y assistais en intelligence, puisque j’en comprenais les mystères en en savourant les délices. A l’aspect de cette destinée de régénération, mon passé ne fut plus à mes yeux qu’une ombre au fond d’un abîme. Je me tournai vers l’avenir avec la religion du musulman qui s’agenouille en regardant l’orient, et je pris en pitié mon esprit, en pensant au cœur qui venait de m’être donné. — J’aimais.. !
Je revins à Paris, et je mis d’abord en réquisition Casorans, qui connaît le faubourg Saint-Germain de Dan à Bersheba.
— Madame de Bergenheim, me dit-il, une femme à la mode, pas très-jolie, assez spirituelle, fort aimable. C’est une de nos coquettes à seize quartiers de noblesse et à vingt-quatre carats de vertu, qui ont toujours h leur char deux patients accouplés et un troisième sous verge, sans qu’il soit possible de trouver mot à dire sur leur conduite. En ce moment, Mauléon et d’Arzenac composent l’attelage; ie ne connais pas le sous verge. — Elle doit passer l’hiver ici chez sa tante, mademoiselle de Corandouil, une des plus laides et des plus méchantes vieilles filles de la rue de Varennes. — Le mari est un brave garçon, qui, depuis la révolution de juillet, vit dans ses terres, coupe ses bois et tue
ses sangliers sans s’inquiéter autrement de sa femme.
Il me nomma ensuite les maisons que ces dames fréquentaient principalement, et me quitta en me disant d’un air narquois ;
— Tiens-toi bien si tu veux essayer la puissance de tes séductions sur la petite baronne : qui s’y frotte s’y pique !
Ce renseignement, de la part d’une vipère comme Casorans, me satisfit de toute manière. Évidemment la place n’était pas prise ; imprenable, c’était autre chose.
Avant le retour de madame de Bergenheim, je commençai à me montrer assidu dans les maisons dont mon ami m’avait parlé. Ma position au faubourg Saint-Germain est singulière, mais bonne, à mon avis; j’y ai assez de liens de famille pour être soutenu par plusieurs si je suis attaqué par beaucoup, et c’est l’essentiel. Grâce à mes œuvres, je suis, il e6t vrai, regardé comme un athée et un jacobin ; à part ces deux petits travers, on me trouve assez bien. Puis, comme il est notoire que j’ai repoussé certaines avances du gouvernement actuel, et refusé l’an dernier la croix d’honneur, cela fait compensation, et me lave à moitié de mes crimes. De plus, je passe pour avoir une certaine érudition en blason, que je doi3 à un de mes oncles, dénicheur déterminé de prétentions généalogiques. Cela m’attire une considération dont je ris quelquefois en voyant des personnes qui me détestent cordialement me saluer comme le curé de Saint-Eustache saluait Bayle, de peur que je ne tire à leur saint. D’ailleurs, en ce pays-là, je ne suis plus Gerfaut de la Porte-Saint-Martin ou du libraire à la mode, je suis le vicomte de Gerfaut. Avec tes idées de bourgeois, tu ne comprends peut-être pas...
— Bourgeois! cria Marillac en bondissant sur son fauteuil, qu’est-ce que tu me chantes-là ? as-tu envie que demain nous allions nous couper la gorge avant déjeuner? Bourgeois! pourquoi pas épicier? Je suis artiste, entends-tu?
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— Ne te fâche pas; je voulais dire qu'en certains lieux le titre de vicomte a conservé une puissance de séduction que tu ne lui supposerais peut-être pas d’après tes idées artistiques, mais plébéiennes, de l’an de grâce 1832.
— A la bonne heure.
— Aux yeux des personnes qui tiennent encore aux hochets nobiliaires, et toutes les femmes sont du nombre, vicomte est une recommandation. Il y a dans ce nom je ne sais quoi de fluet et de cavalier qui sied très-bien à un jeune célibataire. De tous les titres, duc hors ligne, c’est celui qui a le meilleur air. Molière et Regnard ont fait tort à marquis. Comte s’est furieusement embourgeoisai lié, grâce aux sénateurs de l’empire. Quant à baron, à moins de s’appeler Montmorency ou Beaufremont, c’est le galon de laine de la noblesse; vicomte, au contraire, est sans reproche; il exhale un parfum mêlé d’ancien régime et de jeune France; enfin Châteaubriand est vicomte.
Au faubourg Saint-Germain je suis donc vicomte d’abord, homme d’esprit ensuite, à supposer que j’aie quelque esprit, comme veulent bien le dire mes flatteurs. Je relie mes œuvres avec mes parchemins, je roule mon talent dans mon titre comme une pilule un peu amère dans une poudre sucrée. Voilà ma recette pour faire digérer les énormités de mes abominations aux douairières et aux chevaliers de Coblenlz.
En parlant gentilhommerie, je reviens à mon propos. Je feuilletais un jour par hasard, l’article de ma famille dans le Dictionnaire de Saint- Allais ; je trouvai qu’en 1569, un de .mes ancêtres, Cristophe de Gerfaut, avait épousé une demoiselle Iolande de Corandeuil.
— O mon aïeul ! ô mon aïeule ! m’écriai-je , vous aviez d’étranges noms de baptême; mais n’importe, je vous rends grâce. Vous allez me servir de grappin d’abordage ; je serai un grand maladroit si , à la première rencontre , la vieille tante esquive le Christophe.
Quelques jours après, j’allai chez la marquise de Cha-
OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
meiilan, une des plus saintes maisons du noble faubourg. Quand j’y arrive, je suis habitué à produire la sensation que causerait sans doute Beelzebuth s’il mettait le pied dans un des salons du paradis. Ce soir-là je fis mon effet ordinaire. Lorsqu’on m’annonça, je vis une certaine ondulation de têtes dans les groupes des jeunes femmes qui se parlaient à l’oreille, beaucoup de regards curieux fixés sur moi, et parmi ces beaux yeux, deux plus beaux que tous les autres : c’étaient ceux de la belle voyageuse du Montanvert.
J’échangeai avec elle un rapide regard, un seul; après avoir salué la maîtresse de la maison, je me mêlai à la foule des hommes, et j’interrogeai un ex-pair sur je ne sais quelle question politique, en évitant de regarder de nouveau du côté de madame de Bergenheim.
Un moment après, madame de Chameillan vint offrir au pair une carte pour le whist; il s’excusa, ne pouvant rester.
— Je n’ose pas vous prier de faire la partie de mademoiselle de Corandeuil, me dit-elle en se tournant vers moi ; d’ailleurs je n’entends pas assez mal mes intérêts et le plaisir de ces dames, pour vous exiler à une table de jeu.
Je pris la carte qu'elle m’offrait à demi, avec un empressement qui dut lui faire supposer que j’étais devenu pendant mon voyage un petit Béwerley.
Mademoiselle de Corandeuil était bien la laide et revêche personne dont m’avait parlé Casorans ; mais eut-elle été plus effroyable que les sorcières de Macbeth, j’étais décidé à faire sa conquête. Je commençai donc à jouer avec une attention inaccoutumée. J’étais son partner, et je connais par expérience l’horreur profonde qu’inspire aux vieilles femmes la perte de leur argent. Jamais je n’ai souhaité de réussir au jeu comme ce soir-là. Grâce au ciel, nous gagnâmes. Mademoiselle de Corandeuil, qui a quarante mille livres de rentes, n’était nullement insensible à
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un bénéfice de deux ou trois louis. Ce fut donc avec un air presque gracieux qu’en quittant la table elle me fit compliment sur ma manière de jouer.
— Je contracterais volontiers avec vous, me dit-elle, une alliance offensive et défensive.
— L’alliance est déjà contractée, mademoiselle, répondis-je, en prenant la balle au bond.
— Comment cela, monsieur? reprit-elle en levant la tête d’un air de dignité, comme si elle se fut apprêtée à repousser quelque phrase impertinente.
Je me redressai gravement de mon côté, et j’imprimai à mes traits une physionomie féodale.
— Mademoiselle , je tiens à honneur d’appartenir à votre famille, d’un peu loin à la vérité, et c’est ce qui me
fait parler d’alliance entre nous comme de chose déjà fl* conclue. En 1569, un de mes ancêtres, Christophe de Gerfaut, capitaine des arquebusiers du roi Charles IX, épousa mademoiselle Iolande de Corandeuil, une de vos grand’tantes.
— Iolande est en effet un nom de ma famille, repartit la vieille fille avec le sourire le plus affable que comportât son visage; je le porte encore moi-même. Les Corandeuil, monsieur,, n’ont jamais renié leurs alliances, et c’est un plaisir pour moi de reconnaître ma parenté avec un homme tel que vous. Nous traitons de cousins des alliés de treize cent.
— Je suis plus rapproché de vous de trois siècles, reprisje à mon tour d’une voix insinuante ; puis-je espérer que cette bonne fortune sera à vos yeux un titre qui m’autorise à vous présenter mes respects?
Mademoiselle de Corandeuil répondit à ma tartufferie par une permission de l’aller voir oclroyée dans les termes les plus polis. Mon attention n’était pas tellement absorbée par notre dialogue que je ne visse, pendant ce temps, dans une glace l’intérêt avec lequel madame de Bcrgenheim suivait de l’œil ma conversation avec sa tante;
mais je n'eus garde de me retourner, et je la laissai partir sans lui adresser un second regard.
Trois jours après j’allai faire ma première visite. Madame de Bergenheim reçut mon salut en femme prévenue, et par conséquent préparée. Nous échangeâmes encore un seul regard rapide et profond, mais ce fut tout. Profitant ensuite des visites assez nombreuses qui assuraient à chacun sa liberté, je me mis à observer d’un œil exercé le terrain où je venais de poser le pied.
Avant la fin de la soirée, j’avais reconnu la justesse des renseignements de Casorans. Parmi tous les hommes qui étaient là, je ne trouvai réellement que deux prétendants en titre : monsieur de Mauléon, dont l’insignifiance était notoire, et monsieur d’Arzenac, qui, au premier coup d’œil, pouvait paraître plus dangereux. Grâce à une centaine de mille livres de rentes, d’Arzenae, homme de qualité d’ailleurs, jouit dans le monde d’une des plus belles positions qu’on puisse désirer; il n’est au-dessous ni de son nom, ni de sa fortune; irréprochable dans ses mœurs comme dans ses manières; suffisamment instruit; d’une politesse exquise, mais réservée ; connaissant parfaitement le terrain qu’il pratiquait; faisant, avec cela, plus de frais auprès des femmes qu’il n’est d’usage parmi les pachas de la jeune France, il était, sans contredit, la fleur des pois du salon de mademoiselle de Corandeuil. Malgré tous ces avantages, un examen attentif me démontra que sa position était désespérée. Madame de Bergenheim le recevait fort bien, trop bien. Elle l’écoutait ordinairement avec un sourire, dans lequel on pouvait lire un certain degré de reconnaissance pour les attentions qu’il lui prodiguait. Elle le voyait volontiers à sa suite au bois de Boulogne, car il est fort beau cavalier ; enfin, il était son partner favori pour le galop, qu’il danse avec- une perfection hongroise. Là s’arrêtaient ses succès.
Au bout de quelques jours, le terrain étant scrupuleusement exploré, et les prétendants, grands ou petits, passés
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au crible l’un après l’autre, il me fut prouvé que Clémence n'aimait personne.
— Elle m’aimera, dis-je, le soir où ma conviction fut définitivement arrêtée. Pour formuler d’une manière aussi tranchante l’accomplissement de mon désir, je me fondais sur les propositions suivantes, qui sont pour moi des articles de foi :
Aucune femme n’est infaillible ;
L’amour seul préserve de l’amour
Donc, la femme qui n’aime pas, et qui a résisté à neuf amants, cédera an dixième.
II ne s’agissait que d’être ce dixième. Ici commençait le problème à résoudre.
Madame de Bergenheim n’était mariée que depuis trois ans; son mari, jeune et de bonne mine, passait généralement pour le modèle des époux : si ces dernières considérations avaient peu d’importance, la première était d’un grand poids. Selon toute probabilité, il était trop tôt. Sans être belle, elle plaisait beaucoup et à beaucoup ; second obstacle, la sensibilité chez les femmes se développant presque toujours en raison inverse de leurs succès. Elle avait de l’esprit; même observation. Elle était merveilleusement aristocrate. Or, je savais que si les grandes dames sont plus que toutes les autres esclaves de leurs amants, elles se vengent volontiers sur les aspirants de cette soumission au génie masculin. Enfin, fort à la mode, fort courtisée, fort enviée, elle se trouvait sous la surveillance spéciale des dévotes, des vieilles filles, des beautés en retraite, en un mot de toute cette maréchaussée féminine, dont les yeux, la bouche et les oreilles semblent avoir mission expresse de désoler les cœurs sensibles, en veillant à la conservation des bonnes mœurs.
Cette masse de difficultés, dont aucune ne m’échappait, plissait mon front d’autant de rides que si j’eusse été
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chargé de résoudre instantanément toutes les propositions d’Euclide. Elle m'aimera! ces mots flamboyaient sans cesse devant moi; mais le moyen d’atteindre ce but? Nulle idée satisfaisante ne me venait. Les femmes sont si capricieuses, si profondes, si indéchiffrables ! Avec elles c’est chose si tôt faite que de se perdre ! une fausse démarche, une gaucherie, un manque de tact ou d’intelligence, un quart d’heure trop tôt ou trop tard ! Une seule chose était évidente : il fallait un grand déploiement de séductions, un plan complet de stratégie galante ; mais lequel ?
Il était loin de nous ce paradis terrestre du Montanvert, où j’avais pu, en moins de temps qu’il n’en faut pour une contredanse, l’exposer à la mort, la sauver ensuite, et lui dire, pour conclusion : Je vous aime ! Dans les salons, la passion nra pas ces allures libres et dramatiques; à la lueur des bougies, les fleurs se flétrissent ; l’atmosphère des bals et des fêtes oppresse de sa tiédeur étouffante le cœur, si prompt à se dilater à l’air pur des montagnes; à Paris, l’inattendu et l’entraînement du glacier eussent été folie ou inconvenance. Là-bas, peut-être, dès le premier jour une naïve sympathie, plus forte que les conventions sociales, nous eût faits, l’un pour l’autre. Octave et Clémence. Ici, elle était la baronne de Bergenheim, j’étais le vicomte de Gerfaut. 11 me fallait forcément rentrer dans la route ordinaire, commencer le roman par la première page, sans savoir comment y rattacher le prologue.
Quel serait donc mon plan de campagne ?
Me ferais-je homme aimable? chercherais- je à captiver son attention et ses bonnes grâces par cette continuité de petits soins, de flatteries délicates, d’assiduités habiles qui constituent ce qu’on appelle classiquement l’art de faire sa n cour? Mais d’Arzenac s’était emparé de ce rôle, et le remplissait avec une supériorité qui rendait toute concurrence impraticable. Je voyais, d’ailleurs, où cela l’avait mené. Pour enflammer ce cœur, il fallait une étincelle plus active
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qu’une galanterie de dameret, qui flattait la vanité sans arriver jusqu’à l’âme.
Il y avait le système passionné, l’amour ardent, dévorant et féroce. Il est des femmes sur qui des soupirs convulsivement tirés du fond de l’estomac, des sourcils froncés d’une manière fantastique, des yeux dont on ne voit que le blanc, et qui semblent dire : Aime-moi, ou je te tue ! produisent un effet prodigieux. J’avais moi-môme éprouvé la puissance de cette fascination en l’exerçant un jour, par désœuvrement, sur une bonne et blonde créature qui trouvait ravissant d’ayoir pour amant un Raoul barbe-bleue. Mais les coins un peu abaissés de la bouche de Clémence renfermaient parfois une expression d’ironie qui eût bravé Othello lui-même.
Elle a de l’esprit, et elle le sait, me disais-je; I’attaqueraije par là ? Les femmes aiment assez cette petite guerre ; cela leur donne l’occasion d’étaler un trésor de jolies m ines, de bouderies piquantes, de frais éclats de rire, de caprices gracieux dont elles connaissent l’effet. Serai-je le Bénédict de cette Béatrix ? Mais avec cela on ne fait guère qu’un prologue, et je désirais fort arriver à l’épilogue.
Je passai successivement en revue les différentes routes qu’un amant peut prendre pour arriver à son but; je récapitulai toutes les méthodes plus ou moins infaillibles de séduction; en un mot, je répétai ma théorie comme un lieutenant qui va commander l'école du bataillon. — Quand j’eus fini, je me trouvai aussi peu avancé qu’au commencement.
— Au diable les systèmes ! m’écriai-je; je ne serai pas si dupe que d’adopter avec préméditation un rôle de roué, tandis que je me sens appelé à jouer au naturel celui d’amant. Sentir vaut mille fois mieux qu’analyser. Fasse des expériences de Lovelace qui voudra! pour moi j’aimerai; à tout prendre, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour plaire. — Et je sautai dans le torrent, la tête la première, sans plus m’inquiéter du lieu d’abordage.
Tandis que je combinais mon attaque, madame de Bergenheim s’était mise sur ses gardes, et avait fait de son côté des préparatifs de défense ; intriguée de ma réserve, qui contrastait singulièrement avec ma conduite presque extravagante lors de notre première entrevue, son intelligence de femme y avait pressenti un plan qu’elle se proposait bien de déjouer. J’étais deviné en partie, mais je devinais tout à fait : j’avais donc l’avantage.
Je ne pus m’empêcher de sourire en remarquant sa coquetterie traîtresse, lorsque je me décidai à suivre naïvement les inspirations de mon cœur, au lieu de choisir pour guide les calculs de mon esprit. Chaque fois que je tenais sa main en dansant avec elle, je croyais sentir une petite griffe prête à percer la peau glacée du gant. Mais, en at- tendant l’égratignure, c’était patte de velours bien douce et bien abandonnée ; et moi, qui me prêtais de tout mon pouvoir à sa tromperie, je ne me sentais pas trop dupe. Avec l’espèce d'éclat que jetait sur moi une réputation bien ou mal méritée, il était évident que je lui paraissais une conquête de quelque prix, une victime à laquelle on ne pouvait trop prodiguer les fleurs pour l’amener jusqu’à l’autel de l’immolation. Pour première chaîne autour de mon cou, le Mauléon, le d’Arzenac e tutti quanti me furent sacrifiés sans que j’eusse besoin de solliciter d’un regard ce licenciement général. J'interprétai comme je devais cette réforme. Je compris qu’on voulait concentrer contre moi toutes les séductions, afin de ne me laisser aucun moyen de salut; on négligeait les lièvres pour courre le cerf. Tu voudras bien excuser ma fatuité.
Cette conduite me blessa d’abord, puis je la lui pardonnai, lorsqu’un examen plus attentif m’eut appris à mieux connaître le caractère de cette adorable femme. Chez elle, la coquetterie n’était pas un vice du cœur ou une indélicatesse de l’esprit; c’était l’enfantillage d’une âme inoccupée; n’ayant rien de mieux à faire, elle s’y livrait comme h un passe-temps légitime, sans y mettre ni importance ni
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scrupule. Comme toutes les femmes, elle aimait à plaire; ses succès étaient doux à sa vanité; l’encens lui portait peut-être parfois à la tête, mais, au milieu de ce tourbillon, son cœur restait dans une paix aussi candide que parfaite. Elle trouvait si peu de dangers pour elle-même à ce jeu qu’elle jouait ! il ne lui paraissait pas qu’il pût en avoir de fort sérieux pour les autres, et peut-être ne s’en inquiétaitelle guère. Les passions véritables ne sont pas tellement communes, par les salons de Paris, qu’une jolie femme doive concevoir de fort grands remords de plaire sans aimer. Le pistolet de Werther n’entre pas d’ordinaire dans le mobilier des élégants du boulevard de Gand.
Madame de Bergenheim était donc coquette avec une ingénuité et une confiance sans égales. N’ayant appris l’amour nulle part, pas même de son mari, elle regardait son petit manège comme un droit de son état, conquis le jour de ses noces, ainsi que les diamants et les cachemires. Il y avait dans le timbre plus frais que touchant de sa voix, dans l’innocence de ses grands yeux, qu’elle laissait quelquefois reposer sur les miens sans songer à les détourner, dans une sorte d’élasticité générale qui semblait marquer sa place à la danse plus qu’au divan, enfin dans mille nuances fines et délicates qu’un amant seul sait apprécier, quelque chose qui disait : je n’ai jamais aimé. Pour moi je le crus; on est si heureux de croire!
Loin de m’inquiéter du piège, j’y donnai au contraire tête baissée, et je présentai mon front au joug avec une docilité dont elle dut, je pense, se divertir ; mais j’espérais bien ne pas être seul à le porter. Une coquette qui se pavane froidement au soleil de ses triomphes ressemble à ces maîtres nageurs qui font admirer aux spectateurs la grâce de leurs poses ; qu’un courant imprévu se rencontre, l’artiste est entraîné, et noyé quelquefois, sans qu’il lui serve beaucoup de faire la coupe avec élégance. Jetez Célimènc dans le courant d'une passion véritable, — je n’entends pas la brutalité d’Alceste, — 11 e9t h parier que la coquct-
terie sera emportée par l’amour ; j’avais une telle foi dans le mien, que je croyais pouvoir préciser le moment où je commanderais à la victoire, sûr d’être obéi.
Tu sais que l'hiver dernier la tristesse et l’ennui étaient d’étiquette dans un certain monde mis en deuil par la révolution de juillet. Les réunions étaient fort rares ; il n’y avait ni bals ni grandes soirées ; c’est à peine si l’on se permettait de danser au piano en petit comité. Une fois que je fus installé sur un pied convenable dans le salon de mademoiselle de Corandeuil, cela me servit au lieu de me nuire, en me donnant l’occasion de voir plus souvent Clémence dans une espèce d’intimité.
Il serait trop long de te détailler ici les mille incidents qui composent l’histoire de toutes les passions. Profitant de sa coquetterie, qui la portait à me bien accueillir, pour me faire expier ensuite mes succès, ma passion pour elle fut bientôt chose convenue entre nous ; elle m’écoutait en riant, en se moquant ; mais enfin elle ne me contestait pas le droit de parler. Elle avait fini par prendre mes lettres, après avoir été contrainte de les recevoir par une foule de stratagèmes où j’usais, en vérité, une imagination incroyable. J’étais donc écouté et lu ; je n’en demandais pas davantage.
Dès le premier instant, mon amour avait été son secret ainsi que le mien ; mais chaque jour je faisais étinceler à ses yeux quelque facette inattendue de ce prisme aux mille couleurs. Même après lui avoir répété cent fois combien je l’adorais, ma tendresse avait donc encore pour elle l’attrait de l’inconnu. J’avais réellement au cœur quelque chose d’intarissable, et j’étais sûr de l’enivrer à la fin de ce philtre que je lui versais incessamment et qu’elle buvait en se jouant comme un enfant.
Un jour, je la trouvai rêveuse. Pendant le moment trèscourt où je pus lui parler elle ne me répondit pas avec son enjouement habituel; l’expression de ses yeux était changée, leur éclat avait quelque chose de plus intérieur et de
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moins rayonnant ; au lieu de m’éblouir de leur splendeur excessive, comme cela m’était quelquefois arrivé, il me sembla qu’ils s’amollissaient en se fixant sur les miens, et que mon regard pénétrait leurs prunelles humides et attendries ; elle tenait les paupières un peu baissées, comme si elle eût éprouvé de la fatigue à être ainsi contemplée par moi. En me parlant, sa voix avait une vibration sourde et amortie, un je ne sais quoi indéfinissable dont la langueur alla au fond de mon âme. Elle ne m’avait jamais regardé de ces yeux, elle ne m’avait jamais parlé de cette voix. Ce jour-là je sus qu’elle m’aimait.
Je revins chez moi, le ciel dans le cœur, car je l’aimais aussi, cette ange si séduisante ; je l’aimais avec une tendresse dont je m’étais cru incapable ou déchu. A la violence du sentiment dont j’étais pénétré, je m’indignais de ces lieux communs qui veulent qu’on ne sache bien aimer que la première fois, comme si le moment véritable de comprendre la passion dans son immensité et dans ses nuances les plus subtiles 'n’était pas cette époque où la vie n’est plus un rêve et n’est point encore un souvenir, où l’homme ne la voit ni devant ni derrière lui, mais la sent en lui-même, et l’use avec une sorte de rage, car il sait combien est unique et fugitive dans l’existence celte période qui porte toutes les facultés à l’apogée de leur force et de leur plénitude.
Quand je revis madame de Bergenheim, je la trouvai complètement changée à mon égard ; une gravité glaciale, un sérieux impassible, une fierté ironique ou dédaigneuse avaient remplacé l’abandon attractif de sa première manière d’être. Malgré ma forte détermination d’aimer avec candeur, il m’était impossible de revenir à l’âge heureux où les sourcils froncés de la belle idole que l’on courtise, vous inspirent tout d’abord l’idée d’aller vous jeter à l’eau. Je ne pouvais m’isoler de mon expérience. Mon cœur était rajeuni, mais ma tête était restée vieille. Je ne me désespérai donc pas le moins du monde de ce changement
1)0 OEUVRES PE en. DE BERNARD.
d’humeur et de la bourrasque qu’il me présageait. Depuis longtemps je l’attendais, je la désirais. Ne faut-il pas traverser la lune rousse pour atteindre le printemps ?
Maintenant, me dis-je, la coquetterie est tournée, enlevée, battue sur tous les points; il n'en sera plus guère question. On a vu que la partie était un peu trop forte, et que la campagne n'était pas tenable. On va s’enfermer dans la place, pour s’y occuper de la défense et non plus de l’attaque. Nous passons donc de la période des sourires aimables, des doux regards, des demi-aveux, à celle de l'effarouchement, de la sévérité, de la pruderie, en attendant les remords et les désespoirs du dénouement. Je suis sûr qu’elle fait en ce moment un appel complet de ses troupes de résistance. A partir d’aujourd'hui, vont entrer en ligne le devoir, la fidélité conjugale, l’honneur et autres beaux sentiments qui demanderaient un dénombrement à la façon d’Homère. Au premier assaut, tous ces gros bataillons de ménage vont faire une furieuse sortie; si je parviens à les culbuter et à me loger dans les fossés de la place, il y aura alors convocation de l’arrière-ban, et l’on fera pleuvoir sur ma tête, en guise de pierres et de poix bouillante, la vertu, la religion, le ciel et l’enfer.
— Tout le tremblement du conjungo, dit Marillae.
— Je calculai la puissance et la durée approximative de ces différents moyens de défense. Le tout me parut une question de temps, dont, à quelques jours près, on pouvait fixer le terme. Tant pour le mari, tant pour le confesseur. Je méritais d’élre souffleté pour ma présomption ; je le fus.
Pour une victoire , il faut un combat. Malgré tous mes efforts, toutes mes ruses, toutes mes roueries en un mot, il me fut impossible d’obtenir ce combat ; je ne réussis pas même, malgré mes provocations , à faire éclater la vertueuse bordée conjugale que j’attendais. Madame de Bergenheim resta enveloppée dans sa réserve systématique, avec une prudence et une habileté incroyables d’après son
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caractère. Pendant toute la fin de l'hiver je ne trouvai plus une seule fois l’occasion de lui parler sans témoins. Comme j’avais fini par rendre tous les soirs ma figure presque inamovible dans le salon de sa tante, elle n’y venait jamais que lorsqu’il y avait déjà du monde ; elle ne sortait plus seule, et partout où je pouvais la rencontrer j’étais sûr de la voir établir entre nous un triple rempart de femmes, au milieu desquelles il m’était impossible de lui adresser un mot. Enfin, c’était une résistance désespérée ; et pourtant elle m’aimait. Je voyais ses joues pâlir insensiblement; ses yeux, si brillants, étaient souvent cernés comme si le sommeil les eût fuis; quelquefois je les surprenais attachés sur moi lorsqu’elle croyait n’être pas aperçue; mais alors elle les détournait aussitôt.
Elle avait été coquette et indifférente, elle était maintenant aimante, mais vertueuse. Je me donnais à tous les démons imaginables.
Le printemps était revenu. Un soir j’allai chez madeselle de Corandeuil, indisposée depuis quelques jours. Je fus reçu cependant, probablement par une erreur du domestique. En entrant dans le salon j’aperçus madame de Bergenheim; elle était seule et brodait, assise sur un divan. Il y avait plusieurs vases de fleurs dans les embrasures des fenêtres, dont les rideaux ne laissaient pénétrer qu’un demi-jour mystérieux. Ces parfums de camélias et d’héliotropes,cette espèce d’obscurité, lasolitude où je la trouvais, me portèrent à la tête un enivrement soudain, je fus obligé de m’arrêter un instant pour apaiser le battement de mon cœur.
Elle s’était levée en entendant prononcer mon nom ; sans parler, sans quitter sa broderie, elle me montra un fauteuil et se rassit ; mais, au lieu d’obéir, je me laissai tomber à genoux devant elle, et je pris ses deux mains, qu’elle ne retira pas. Il m’eût été impossible de lui dire un autre mot avant : je t’aime! Je lui dis donc toute ma tendresse. Oh ! j’en suis sûr, mes paroles pénétrèrent jusqu’au fond de son
rrrVRES DE CM. DE BERNAUD.
âme, car je le» sentais brûler en sortant de la mienne. Elle m’écouta sans m’interrompre , sans me répondre, le visage penché vers moi, comme si elle eût respiré une fleur. Et quand je la suppliai de me parler, quand j’implorai un seul mot, mais un mot de son cœur, elle retira une de ses mains prisonnières et la posa sur mon front en le renversant par ce geste si familier aux femmes. Elle me regarda longtemps ainsi ; ses yeux mouraient sous leurs paupières, et leur langueur était si pénétrante qu’il vint un moment où je fermai les miens , ne pouvant plus la supporter. La fascination de ce regard, le contact de sa main sur mes cheveux , me plongèrent pendant un instant dans une torpeur magnétique d’une volupté si douce que je désirais en mourir.
Un frisson qui la fit tressaillir, et dont je reçus la commotion électrique, me réveilla. En ouvrant les yeux je vis sa figure baignée de larmes. Elle s’était jetée en arrière, et me repoussait. Je me levai avec impétuosité, je m’assis à ses côtés, et je la pris dans mes bras.
— N’est-ce pas que je suis bien malheureuse ? dit-elle. Et elle se laissa tomber sur ma poitrine en sanglotant.
— Madame la comtesse de Pontiviers, annonça le domestique, que j’aurais assassiné de grand cœur, ainsi que la bohémienne dont il était suivi.
Je n’ai plus revu à Paris madame de Bergenheim. Le lendemain je fus obligé d’aller à Bordeaux pour ce procès que tu connais. A mon retour, au bout de trois semaines, elle était partie depuis longtemps. J’ai appris, enfin, qu’elle était ici, et j’y suis venu. Voilà ou en est mon drame.
Maintenant, tu penses bien que je ne t’ai pas raconté cette longue histoire, pour le plaisir de te faire veiller jusqu’à une heure du matin. J’ai voulu t’expliquer qu’il s’agit pour moi d’une chose sérieuse, afin que tu ne refuses pas ce que j’ai à te demander.
— Je te vois venir, dit Marillac d’un air pensif.
— Tu connais Bergenheim, tu iras le voir demain. Il
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t’invitera à passer quelques jours chez lui ; tu resteras à dîner. Tu y verras mademoiselle de Corandeuil, devant qui tu prononceras mon nom en parlant de notre voyage pittoresque ; et, avant le soir, ma vénérable cousine de 1569 m’aura envoyé une invitation d’aller la voir.
— J’aimerais mieux te rendre tout autre service que celui-là, répondit l’artiste en se promenant à grands pas. Je sais bien que les célibataires doivent, en toute circonstance, se soutenir contre les maris; mais ça n’empêche pas que je n’aie un remords de conscience. Tu sais que j’ai sauvé la vie à Bergenheim ?
— Rassure-toi... Jusqu’à présent il ne court pas de fort grands dangers. D’une pareille démarche il ne résultera probablement, pour moi, que le petit plaisir de contrarier cette cruelle qui m’a défié aujourd’hui. Est-ce convenu ?
— Puisque tu le veux 1 Mais quand notre visite sera faite nous mettrons-nous à notre drame, ou ferons-nous la Chaste Suzanne, opéra en trois actes? Car, enfin, avec ta passion, tu négliges furieusement l’art.
— La Chaste Suzanne, et toute la Bible en vaudevilles, si tu l’exiges. A demain, donc.
— A demain !
11 était trois heures après-midi ; le salon du château de Bergenheim offrait sa physionomie et ses hôtes accoutumés. Le feu du foyer allumé pendant la matinée s’éteignait lentement aux rayons, qu’à travers les fenêtres cntr’ouverles, projetait sur le parquet un beau soleil d’automne. Devant la cheminée, mademoiselle de Corandeuil, étendue dans son grand fauteuil. Constance à ses pieds, lisait, selon son habitude, les journaux qui venaient d’arriver. Sur le bal-
con, madame de Bergenheim semblait fort occupée d’un ouvrage de tapisserie posée sur ses genoux ; mais la lenteur de son aiguille et les singulières erreurs qu’elle commettait parfois, indiquaient que son esprit voyageait fort loin des fleurs écloses sous ses doigts. Elle venait d’achever un lys du plus beau noir, qui faisait un étrange contraste avec ses frères, lorsqu’un domestique entra.
— Madame, dit-il, il y a là une personne qui demande M. le baron.
— Est-ce que M. de Bergenheim n’est pas chez lui ? répondit mademoiselle de Corandeuil.
— Mademoiselle, monsieur vient de sortir à cheval avec mademoiselle Aline.
— Quelle est cette personne ?
— C’est un monsieur ; mais je ne lui ai pas demandé son nom.
— Faites entrer.
Aux premiers mots du domestique, Clémence s’était levée, en jetant son ouvrage sur le fauteuil ; elle fit un mouvement pour sortir, mais, par réflexion, elle vint se rasseoir, et reprit sa tapisserie avec une nouvelle ardeur, indifférente en apparence à ce qui allait arriver.
— Monsieur de Marillac, annonça le laquais en ouvrant une seconde fois la porte.
Madame de Bergenheim jeta un coup-d’œil rapide sur l’individu qui se présentait et respira ensuite fortement.
Après avoir rétabli l’harmonie de sa coiffure à la Périnet, l’artiste entra dans le salon en s’élargissant les épaules, et en se cambrant la taille. Serré à étouffer dans sa courte redingote de voyage, et balançant avec aisance un minime chapeau gris, il salua respectueusement les deux femmes et se posa ensuite comme un portrait de Van Dyck.
A l’aspect de cette figure formidablement barbue, Constance éprouva une terreur qui dompta l’instinct de son caractère hargneux. Au lieu de sauter, selon son-usage, aux jambes du nouvel arrivant, elle se réfugia, en poussant des
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grognements sourds, sous le fauteuil de sa maîtresse ; celleci, au premier coup-d’œil, partagea, sinon la frayeur, au moins une partie de la répulsion de son carlin. Parmi ses nombreuses antipathies, mademoiselle de Corandeuil haïssait la barbe. Sentiment commun à toutes les vieilles femmes, qui tolèrent peu les moustaches : — Les hommes n’en portaient pas en 1780.
Les yeux de Marillac s’arrêtèrent d’abord involontairement sur les tableaux et les autres détails pittoresques d’une chambre qui avait droit à l’attentiond’un connaisseur ; mais il comprit que le moment n’était pas opportun pour se livrera une contemplation artistique, et qu’il fallait laisser les morts pour les vivants.
— Mesdames, dit-il, je dois avant tout vous demander pardon d’entrer ainsi sans avoir eu l’honneur de vous être présenté. J 'espérais trouver ici M. de Bergenheim, avec qui je suis fort lié. On m’avait dit qu’il étpit au château.
— Les amis de mon mari, monsieur, n’ont pas besoin de présentation chez lui, répondit Clémence ; M. de Bergenheim ne tardera sans doute pas à rentrer. — Et avec un geste gracieux elle lui montra un fauteuil.
— Votre nom ne m’est pas inconnu, monsieur, dit à son tour mademoiselle de Corandeuil, qui avait réussi à calmer l’agitation de Constance ; je me souviens fort bien de l’avoir entendu prononcer par M. de Bergenheim.
— Nous avons été au collège Henri IV ensemble, quoique j’aie quelques années de moins que Christian.
— - Mais, dit madame do Bergenheim frappée d’un souvenir subit, il y a entre vous plus qu’une liaison de collège. N’est-ce pas vous, monsieur, qui avez sauvé la vie à mon mari, en 4830?
Marillac inclina la tête en souriant, puis il s’assit. C'était une prise de possession dont le droit était incontestable. Mademoiselle de Corandeuil elle-même ne pouvait se dispenser d’aceueillir gracieusement le sauveur de son neveu, eût-il eu d’aussi longues moustaches que ce shah
de Perse, qui nouait les siennes en rosette derrière son cou.
Après quelques échanges de compliments, madame de Bergenheim, avec l’amabilité d’une maîtresse de maison qui cherche les sujets de conversation propres à faire valoir les personnes qu’elle reçoit, reprit :
— Mon mari, qui n’aime pas à parler de lui, n’a jamais voulu nous raconter les détails de l’aventure dans laquelle il courut un si grand danger. Seriez-vous assez bon pour satisfaire notre curiosité «à cet égard?
Entré autres prétentions, Marillac avait celle de conter d’une manière impressionnante, comme il disait lui-même. Ces paroles retentirent donc à ses oreilles aussi mélodieusement que la demande d’une romance à celles d’une dame qui se fait prier, tout en mourant d’envie de chanter.
— Mesdames, dit-il en croisant un genou sur l’autre, et en s’accoudant sur le bras de son fauteuil, c’était le 28 juillet ; les désastreuses ordonnances avaient produit leur effet; le volcan qui...
— Monsieur, pardonnez-moi si je vous interromps, dit vivement mademoiselle de Corandeuil ; selon moi, et selon bien d’autres, les ordonnances étaient fort bonnes et fort nécessaires. Le seul tort de Charles X a été de n’avoir pas cinquante mille hommes autour de Paris pour les soutenir. Je ne suis Qu’une femme, monsieur, mais si j’avais eu sous mes ordres vingt canons sur les quais, et autant sur les boulevards, je vous promets que votre drapeau tricolore n’aurait jamais flotté sur les Tuileries.
— Pitt et Cobourg ! dit entre scs dents l’artiste, en regardant la vieille fille d’un air ébahi ; mais son bon sens lui fit comprendre que le républicanisme n’était pas de mise. Songeant, d’ailleurs, à la mission dont il était chargé, il ne crut pas trop charger sa conscience par une petite concession de principes* et en manœuvrant diplomatiquement.
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— Mademoiselle, répondit-il, j’appelle les ordonnances désastreuses en pensant à leur résultat. Vous m’accorderez certainement que ce que nous avons aujourd’hui doit faire regretter à tout le monde les causes qui l’ont amené.
— Quant à cela, monsieur, nous serons entièrement d’accord, dit mademoiselle de Corandeuil, en reprenant sa sérénité.
— Le volcan ouvert sous nos pas, reprit Marillac, qui tenait à sa période, préludait par de caverneux rugissements à la lave torréfiante qui devait bientôt en jaillir. L’agitation était extrême dans le peuple. Plusieurs engagements avec les troupes avaient déjà eu lieu sur différents points. J’étais sur le boulevard Poissonnière, où je venais de déjeuner, et je contemplais en artiste la scène dramatique dont il était le théâtre. Des hommes à bras nus, des femmes pantelantes, arrachaient des pavés ou abattaient des arbres. Un omnibus venait d’être renversé ; on y joignait des cabriolets, des meubles, des tonneaux ; tout devenait arme de défense. Le craquement des arbres qui tombaient, les coups de levier sur les pierres, mille voix confuses rugissant comme une seule voix, la Marseillaise chantée en chœur, une fusillade irrégulière qui se faisait entendre du côté de la rue Saint-Denis, composaient une harmonie stridente, stupéfiante, tempestueuse, auprès de laquelle l’orage de Beethoven eût semblé le gazouillement d’un colibri.
J’écoutais dans un recueillement solennel ce rugissement du peuple mordant sa chaîne et prêt à la briser, lorsque mes yeux s’arrêtèrent par hasard sur la fenêtre d’un entresol en lace de moi. Un homme d’une soixantaine d’années, cheveux gris-blancs, figure grasse et fraîche, physionomie honnête et placide, était assis devant une petite table ronde, enveloppé d’une robe de chambre en soie, couleur gris de souris. La fenêtre s’ouvrant jusqu’au parquet, je le voyais dans son encadrement comme un portrait en pied.
Sur la table était uu bol de café au lait dans lequel il trempait ses mouillettes, en lisant son journal. — « Je vous demande pardon de ces détails, mesdames, mais l’habitude d’écrire...
— Comment, monsieur, votre récit nous intéresse beaucoup, dit obligeamment madame de Bergenheim.
— Un carlin, comme le vôtre, mademoiselle , s’était dressé contre le balcon où il appuyait ses pattes; il regardait fort curieusement la révolution de juillet, tandis que son maître, absorbé par sa lecture et la dégustation de son café, restait aussi indifférent à tout ce qui se passait que s’il eût été à Pékin ou à New- York.
— O calme d’une âme candide et pure ! m’écriai-je à la vue de ce petit tableau d’intérieur, digne de Greuze; ô douce philosophie ! ô sérénité patriarcale 1 dans quelques instants peut-être le sang va couler par torrents, et voici un beau vieillard qui savoure son café à petites gorgées, dans la paix de son cœur. Il me semblait voir un agneau broutant sur un volcan.
Marillac aimait beaucoup les volcans, et manquait le moins possible l’occasion d’en faire tonner un à la fin de sa période.
— Tout à coup une commotion de terreur parcourt la foule ; on se rue, on se précipite, en un instant le boulevard est vide. Des plumes ondulant sur de hauts schakos, des flammes rouges et blanches flottant au bout de longues lances, et que je vis poindre à travers les arbres du côté du Panorama , m’apprirent la cause de cette panique. Un escadron de lanciers chargeait. Avez-vous vu , mesdames, une charge de lancier s ?
— Jamais ! dirent à la fois les deux femmes*
*— C’est un tableau d’un ragoût fort épicé , je vous assure. Figurez-vous, mesdames, une légion de démons courant à la file au centuple galop de leurs chevaux, pointant à droite, à gauche, devant, derrière , à coups de pique dont le fer a dix-huit pouces de long. Voilà une charge de
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lanciers. Je vous prie de croire que j’ai fait mes preuves; mais je ne vous cacherai pas qu’en ce moment je partageai l’impression que la venue de ces messieurs produisit sur le populaire. Je n’eus que le temps de franchir une petite barrière au bord du trottoir, et de me jeter sous un escalier qui montait en dehors d’une maison, toutes les portes étant fermées. Je n’oublierai jamais la figure d’un de ces enragés qui m’envoya, fort près du visage, la pointe d’une pique de longueur à embrocher six hommes à la lois, comme celle de Roland le furieux. Je dois avouer qu’en ce moment j’éprouvai une émotion... carabinée!
Les djinns avaient passé...
— Les... ? interrompit mademoiselle de Corandeuil, peu familière avec les Orientales.
— Mille pardons, c’est une réminiscence. Les lanciers avaient passé et descendaient comme une avalanche la pente du boulevard, près de la porte Saint-Denis. Un traînard, à cent pas derrière les autres, galopait fièrement dressé sur ses étriers, et faisant le moulinet à tour de bras. Tout à coup un coup de fusil se fit entendre ; le lancier chancela d’abord en arrière, puis en avant, et finit par tomber sur le cou de son cheval qui galopait toujours ; un moment après il tourna sur la selle, et glissa à terre la tète la première, le pied pris dans l’étrier ; le cheval galopait toujours, traînant l’homme et la lance qu'une courroie fixait à son bras.
— C’est horrible ! dit Clémence , en joignant les mains.
Fort content de l’effet de sa narration, Marillac s’enfonça
carrément dans son fauteuil, et reprit avec un redoublement d’aplomb et d’aisance :
— Je regardais à toutes les mansardes des toits, à tous les soupiraux des caves, pour découvrir d’où ce coup de fusil était parti ; lorsque, en promenant les yeux de droite à gauche, je vis une petite fumée sortant à travers les persiennes de l’entresol, qui s’étaient fermées à l’arrivée des lanciers.
IÎO
— Sacré nom... ! mille pardons, mesdames; Dieu puissant ! m’écriai-je ; serait-ce ce beau vieillard, en robe de chambre gris de souris, qui s’amuserait à tirer sur les lanciers de la garde comme sur des lapins de garenne?
Les persiennes s’ouvrirent ; mon individu à mine honnête se pencha en dehors, regarda quelque temps, d’un air riant, du côté où le cheval s’éloignait en traînant le corps de son maître, puis il se rassit, et continua son déjeùner. Le patriarche avait tué son homme entre deux mouillettes.
— Et voilà comment la garde royale a été assassinée au coin des bornes par les héros de vos glorieuses journées! s’écria mademoiselle de Corandeuil avec indignation.
— La charge passée, la foule était revenue plus exaltée, plus rugissante. Les barricades s’élevaient avec une rapidité prodigieuse ; il y en avait deux assez près l’une de l’autre à l’endroit du boulevard où je me trouvais. Je vis tout à coup bondir, par dessus la première, un cavalier dont le chapeau portait un panache de plumes de coq rouge et blanc. Je reconnus un officier d’ordonnance, chargé sans doute de quelque dépêche de l’état-major. Au milieu des vociférations de la foule, des pierres qui lui étaient lancées, des bâtons qu’on jetait aux jambes du cheval, il continuait sa route le sabre dans le fourreau, la tête haute, fier et calme; il avait l’air de parader au Carrousel.
Arrivé à la seconde barricade, il assembla son cheval, comme s’il eût été question de franchir une haie dans une course au clocher. En ce moment, je vis les fenêtres du petit entresol se fermer de nouveau. — Ah ! vieux gredin ! m’écriai-je. Le coup de fusil couvrit ma voix ; le cheval, qui venait de sauter , s’abattit sur les genoux ; le cavalier essaya de le relever, mais après un effort, il retomba aussitôt sur le flanc. La balle lui avait traversé la tête.
— C’était ce pauvre Fidèle que j’avais donné à ton mari, dit mademoiselle de Corandeuil, qui mettait toujours beaucoup de sentimentalisme dans les noms dont elle baptisait les animaux.
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— Il méritait son nom, mademoiselle , car la pauvre bête paya pour son maître, à qui le coup était destiné. Plusieurs de ces figures atroces, qui sortent de terre les jours de révolution, se précipitèrent en hurlant vers l’officier renversé. J’accourus, ainsi que plusieurs jeunes gens, aussi peu disposés que moi à laisser égorger un homme sans défense. En approchant , je reconnus Christian : il avait la jambe droite prise sous le cheval, et de la main gauche il essayait de tirer son sabre. Des leviers, des pavés, des bâtons étaient levés sur lui. J’arrachai le sabre, que sa position l’empêchait de sortir du fourreau, et je m’écriai d’une voix de tonnerre : — Le premier gredin qui avance, je l’éventre comme un chien enragé.
J’accompagnai ces mots d’un tour de moulinet qui tint un moment les cannibales à distance.
Les jeunes gens qui étaient avec moi suivirent mon exemple. L’un prit une pioche à terre, l’autre arracha une branche à un arbre de la barricade, d’autres essayèrent de dégager Bergenheim de dessous le cheval. La foule grossissait autour de nous pendant ce temps ; les hurlements redoublaient : — A bas les ordonnances ! — Ce sont des gendarmes déguisés. — Vive la liberté! — 11 faut les tuer! — A la lanterne les mouchards !
Le danger était imminent, et je compris qu’une blague patriotique pouvait seule nous tirer d’affaire. Pendant qu’on relevait Christian, je sautai sur le ventre de Fidèle pour être vu de tous, et je m’écriai :
— Vive la liberté !
— Vive la liberté ! répondit le populaire.
— A bas Charles X ! à bas les ministres ! à bas Polignac ! à bas les ordonnances !
— A bas ! hurlèrent mille voix à la fois.
Vous comprenez , mesdames , que ceci était le gâteau destiné à fermer la gueule de Cerbère.
— Nous sommes tous citoyens, nous sommes tous Français, continuai-je ; jamais nous ne nous souillerons du
sang ci un de nos frères désarmé. Ii n'y a plus d'ennemis après la victoire. Cet officier, en obéissant aux ordres de ses chefs, a rempli son devoir; faisons le nôtre en mourant s’il le faut pour la patrie et pour la conservation de nos droits. Vive la Charte ! vive la liberté !
— Vive la Charte ! vive la liberté ! beugla la foule.
— Il a raison ; cet officier a fait son devoir. Ce serait u:i assassinat, s’écrièrent un grand nombre de voix.
— Merci, Marillac, me dit Bergenlieini, que je venais de prendre par la main pour l’entraîner, en profitant de l’eôet de ma harangue; mais ne me serrez pas si fort, car je crois bien que j’ai le bras droit cassé ; sans cela je vous prierais seulement de me rendre mon sabre, pour que j’apprenne à cette canaille qu’on ne tue pas un Bergenheim comme un poulet du Mans.
— Qu’il crie : vive la Charte ! rugit un homme à figure féroce.
— Je ne reçois d’ordre de personne, répondit Christian d’une voix très-haute, et en le regardant avec des yeux qui eussent mis en fuite un rhinocéros.
Ton mari est réellement très-brave, dit mademoiselle de Corandeuil.
— Brave comme feu le dieu Mars. Cette fois le courage était poussé jusqu’à l’imprudence ; et je ne sais trop ce qui en serait résulté, si une seconde fois la foule ne se fût dispersée précipitamment à l’approche des lanciers qui remontaient le boulevard. J’entraînai Bergenheim dans un café; il n’avait heureusement qu’une foulure au bras.
En ce moment la narration de Marillac fut interrompue par un bruit de voix confuses et de pas précipités. La porte s’ouvrit brusquement, et Aline se précipita dans le salon, avec son impétuosité ordinaire.
—•Que vous est-il arrivé? s’écria madame de Bergen heim, en courant au devant de sa belle-sœur, dont l’amazone et le chapeau étaient souillés de boue.
— Rien, répondit la jeune fille d’une voix entrecoupée;
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c'est Titania qui a voulu me jeter à l'eau. — Savez-vous où est Rousselet? — On dit qu'il faut le saigner; et il n’y a que lui qui puisse le faire.
— Mon mari est blessé? dit Clémence en pâlisant.
— Non pas Christian ; — c’est un monsieur que je ne connais pas ; sans lui j’étais noyée. — Mon Dieu ! est-ce qu’on ne trouvera pas Rousselet?
Aline ressortit dans l’agitation la plus vive. Tout le monde, la suivit et courut aux fenêtres donnant sur la cour, où l’on entendait tonner la voix de commandement du maître du château. Plusieurs domestiques étaient déjà accourus près de lui ; l’un d eux tenait par la bride Titania couver le de sueur et de boue, les naseaux ouverts, et tremblante comme un cheval qui vient de commettre une mauvaise action. Sur un banc de pierre, contre la façade de la maison, un jeune homme essuyait avec un foulard le sang qui coulait de son front. C’était M. de Gerfaut.
A cette vue, Clémence s’appuya contre le chambranle de la fenêtre, et Marillac descendit précipitamment.
Le père Rousselet, qu’on avait enfin trouvé aux cuisines, s’avança majestueusement en mangeant une tartine beurrée, d’un pied de long.
— Arrivez donc, mille tonnerres! lui cria Bergenheim. Voilà monsieur, que cette enragée jument a jeté contre un arbre, et qui a reçu un coup violent à la tête. Ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de le saigner?
— Une légère phlébotomie ne peut qu’être très-avantageuse pour arrêter l’extravasation du sang dans la région frontale, répondit le vieux paysan, en appelant à son secours tous les mots techniques qu’il avait appris lorsqu’il était infirmier.
— Êtes-vous sûr de bien faire cette saignée?
— Je me licencierai de dire à M. le baron que j’ai phlébotomisé, la semaine dernière. Perdreau, et, il y a un mois, Mascareau, sans qu’il me soit revenu de reproches de leur part.
— Pardine ! je crois bien, dit en ricanant le piqueur, ils ont crevé tous les deux.
— C’est que je suis ni Perdreau, ni Mascareau, observa le blessé en souriant.
Rousselet se redressa de toute sa hauteur, avec la didignité d’un talent méconnu qui ne daigne répondre ni à la critique, ni à la défiance.
— Monsieur, reprit Gerfaut en s’adressant au baron, je vous cause réellement trop d’inquiétude. Cette écorchure ne mérite pas l’attention que vous lui donnez. Je ne soutire nullement. De l’eau et une serviette sont tout ce dont j’ai besoin. Je me figure que je ressemble, en ce moment, à un Iroquois décoiffé par un scalpel ; et mon amour-propre, ajouta-t-il avec un sourire, souffre de la triste figure que je dois faire devant les dames que je vois à cette fenêtre.
— Mais, c’est M. de Gerfaut! s’écria mademoiselle de Corandeuil, vers laquelle il avait levé les yeux.
Octave salua d’un air gracieux. Son regard glissa de la figure de la vieille fille à celle de Clémence, qui semblait ne pas avoir la force de quitter la fenêtre où elle s’était appuyée. M. de Bergenheim, après avoir souhaité rapidement la bienvenue à Mariliac, céda enfin à l’assurance que les secours de la chirurgie étaient superflus, et conduisit les deux amis à son appartement, où le blessé devait trouver tout ce qui lui était nécessaire.
— Que diantre avais-tu besoin de m’envoyer en ambassade puisque tu avais une si belle entrée en scène? murmura Mariliac à l’oreille de son ami.
— Silence ! répondit celui-ci en lui serrant la main ; je ne suis encore qu’à la contrescarpe.
Pendant ce temps Clémence et sa tante avaient conduit Aline à sa chambre.
— Nous apprendrez-nous, enfin, ce que cela signifie ? dit mademoiselle de Corandeuil, tandis que la jeune fille changeait de robe.
— C’est la faute de Christian, répondit Aline. Nous
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galoppions le long de la rivière, quand Titania fut effrayée par une branche d’arbre. — N’aie pas peur, me cria mon frère. — Je n’avais pas peur du tout ; mais comme il vit que mon cheval avait l’air de s’emporter, il pressa le sien pour me rejoindre. Titania entendant galoper derrière elle s’emporta alors tout à fait ; elle quitta le chemin et se mit à courir à travers les prés droit à la rivière. Alors je commençai à avoir un peu peur. — Figurez-vous, Clémence, que je sautais à chaque élan tantôt sur la selle, tantôt sur le cou, tantôt sur la croupe ; c’était terrible ! Je voulus dégager mes pieds de l’étrier, comme Christian me l’avait recommandé; mais alors Titania s’abattit sur un tronc d'arbre, et moi je roulai avec elle. Un monsieur que je n’avais pas aperçu, et qui était, je crois, sorti de terre, m’enleva de dessus la selle où j’étais retenue par je ne sais quoi ; mais cette maudite Titania le jeta contre l’arbre pendant qu’il me posait sur mes jambes, et quand je pus le regarder son visage était couvert de sang. — Alors Christian est arrivé, et quand il a vu que je n’avais pas de mal, il a couru après Titania qu’il a battue ! mais il l’a battue ! Mon Dieu que les hommes sont durs 1 J’avais beau demander grâce, il ne m’écoutait pas. — Ensuite nous sommes revenus au château, et puisque ce monsieur n’est pas dangereusement blessé , il paraît que c’est ma pauvre robe qui a le plus de mal.
A ces mots, la jeune tille prit son amazone sur la chaise où elle l’avait jetée, et ne put retenir un cri d’horreur à la vue d’une déchirure énorme.
— Mon Dieu! s’écria-t-elle en la montrant à sa bellesœur. Ce fut tout ce qu’elle eut la force d’articuler.
Mademoiselle de Corandeuil prit la robe à son tour, et la regarda avec le coup d’œil exercé d’une personne qui a fait une étude particulière des petits désastres de toilette et des moyens d’y porter remède.
— C’est dans l’ampleur, dit-elle , et en y remettant un lé on n’y verra rien.
Aline se convainquit que le mal n’était pas sans ressource, et la sérénité reparut sur son frais visage.
En rentrant au salon, les trois femmes trouvèrent le baron et ses deux hôtes causant amicalement au coin du feu. Gerfaut avait le front ceint d’un ruban de taffetas noir qui lui donnait un faux air de l'Amour ayant relevé son bandeau. L’éclat de ses yeux indiquait d’ailleurs que l’aveugle* ment n’était pas ce qu’il y avait de commun entre ce dieu et lui. Après les premières salutations, mademoiselle de Corandeuil, toujours fort stricte sur l'étiquette, et qui pensait que Titania avait été un maître de cérémonie un peu sans façon entre son neveu et M. de Gerfaut, s’avança vers ce dernier pour faire une présentation plus régulière.
— Je ne crois pas, dit-elle, que M. de Bergenheim ait eu l’honneur de vous voir avant ce jour ; permettez-moi donc de vous le présenter. Baron, M. le vicomte de Gerfaut, un de mes parents.
Quand mademoiselle de Corandeuil était en humeur d’amabilité, elle traitait Gerfaut de cousin , en raison de leur alliance de i 569. En ce moment le poète éprouva une gratitude profonde pour cette gracieuseté.
— Monsieur se présente si bien lui- même, dit Christian avec une franchise militaire, que votre recommandation, ma chère tante, malgré le respect que j’ai pour elle, ne saurait ajouter à ma reconnaissance. Sans M. de Gerfaut, voilà une petite folle que nous serions peut-être obligés de chercher maintenant au fond de la rivière.
En disant ces mots, il passa le bras autour des épaules de sa sœur et la baisa au front, tandis qu’Aline se dressait sur la pointe des pieds pour que sa tête atteignit la bouche de son frère.
— Ces messieurs, reprit-il, veulent bien nous faire le sacrifice des plaisirs de la Femme-sans-Tête , ainsi que de l’amabilité de mademoiselle Gobillot, et établir ici leur quartier-général. Us y seront aussi bien pour se livrer à leurs études pittoresques et romantiques; car je suppose,
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Marillac, que vous êtes toujours un déterminé barbouilleur de papier.
— Mais, pour dire la vérité, répondit le jeune homme, l’art m’absorbe passablement.
— Quant à moi, je n’ai jamais pu parvenir à dessiner un nez qui ne ressemblât pas à une oreille , et réciproquement. Sans cet honnête Barignier, qui avait la complaisance de revoir mes plans, je courais grand risque de sortir fruit sec de Saint-Cyr. — Au reste, messieurs, quand vous serez las de croquer des sapins et des masures, je vous ferai tuer quelques sangliers de premier calibre. — Êtes-vous chasseur, monsieur de Gerfaut ?
— J'aime beaucoup la chasse, répondit l’amant avec une rare eflronterie.
La conversation continua ainsi en lieux communs, ordinaires entre gens qui se voient pour la première fois. Lorsque le baron avait parlé de l’installation des deux amis au château, Octave avait jeté les yeux sur madame de Bergenheim en sollicitant une approbation tacite de sa conduite, mais ce fut en vain. L’air soucieux et sombre, Clémence remplissait avec une contrainte visible les devoirs de politesse imposés à une maîtresse de maison. Pendant tout le reste de la soirée sa conduite ne changea pas, et Gerfaut n’essaya même plus par un seul regard de fléchir la sévérité qu’elle paraissait vouloir adopter à son égard. Toutes ses attentions furent réservées pour mademoiselle de Corandeuil et pour Aline, qui écoutait avec un plaisir peu dissimulé celui qu’elle regardait comme son sauveur ; car le danger qu’elle avait couru souriait de plus en plus à la jeune fille.
Après le souper, mademoiselle de Corandeuil proposa une partie de whist à M. de Gerfaut, dont le talent lui avait laissé un souvenir admiratit. Le poète accepta ce divertissement avec un empressement égal à l’enthousiasme qu’il avait témoigné pour la chasse, et tout aussi véridique. Christian et sa sœur, petite joueuse on herbe comme toute
sa famille, complétèrent la partie, tandis que Clémence, reprenant sa tapisserie, écoutait d’un air distrait les propos de Marillac. Ce dernier eut beau appeler à son secours l’art, et le moyen-âge, exprimer la quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses récits les plus impressionnants, le succès ne répondit pas à ses efforts. Aussi , au bout d’une heure, avait- il la conviction profonde que madame de Bergenheim n’était, à tout prendre, qu’une femme d’un esprit assez ordinaire, et fort au-dessous de la passion qu’elle avait inspirée à soir ami.
— Sur mon âme , pensa-t-il, j’aime cent fois mieux Reine Gobillot. Il faudra que demain j’aille faire un tour de ce côté là.
Lorsqu’on se sépara, Gerfaut, ennuyé de sa soirée et blessé de la réception de Clémence, qui surpassait tout ce qu’il attendait de son humeur capricieuse, adressa un profond salut à la jeune femme, en la regardant d’un air qui signifiait :
— Je suis ici malgré vous ; j’y resterai malgré vous ; vous m’aimerez malgré vous.
Madame de Bergenheim répondit à ce regard par un autre non moins expressif, où l’amant le plus enclin à la fatuité devait lire :
— Faites ce que vous voudrez ; j’ai autant d’indifférence pour votre amour que de dédain pour votre présomption.
Ce fut le dernier coup de fusil de cette escarmouche préliminaire.
Il est des femmes semblables à cet héroïque curé Mérino, à qui suffit, dit-on, une heure de sommeil. Un organisme souple, irritable, nerveux, leur donne une puissance
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de veille interdite à la plupart des hommes. Lorsqu’une forte émotion infiltre ses eaux corrosives dans les filons de ces cœurs impressionnables, elle y distille goutte à goutte, jusqu’à ce quelle ait creusé au fond de leurs abîmes un lac plein de troubles et d’orages; lorsque le martellement d’une passion a frappé le timbre qui attend toujours sous ces fronts gracieux, une vibration infinie descend et se prolonge à travers leurs replis les plus intimes, en électrisant sur son passage d’innombrables pensées, sylphes au léger sommeil, et prompts au signal qui les appelle. Alors, dans le silence des nuits et dans le calme de la solitude, d’étranges insomnies pâlissent les joues de rose, et cernent d’un cercle de bistre les yeux de diamant. En vain le front qui brûle cherche la fraîcheur du blanc oreiller ; l’oreiller s’échauffe sans que le front tiédisse. En vain la main comprime les battements d’un cœur qui gonfle une vie trop active; sous la pression qui les veut étouffer, les pulsations deviennent celles de l’anévrisme. En vain l’esprit recherche ces idées assoupissantes, sorte de pavots intellectuels qui amènent la nuit paisible ; une pensée tenace revient toujours en chassant toutes les autres, comme un aigle disperse une troupe d’oiseaux timides pour rester seul maître de sa proie. Et l’on essaye machinalement la prière accoutumée, et l’on se met sous l’invocation de la Vierge patrone, et l’on invoque le bon ange qui veille au pied du lit des jeunes filles pour en éloigner les séductions du tentateur. Mais la prière n’est que sur les lèvres, la Vierge est sourde, l’ange dort ! Le souffle de la passion, contre laquelle on se débat, court sur toutes les fibres de l’âme comme l’orage sur les cordes de la harpe éolienne, et en arrache convulsivement ces magiques harmonies qu’une pauvre femme écoute avec trouble, avec frayeur, avec remords, avec désespoir ; mais qu’elle écoute, et dont elle s’enivre à la fin, car l’allégorie d’Ève est un mythe immortel qui traverse tous les siècles, sans cesse reflété par ses filles les plus nobles, les plus choisies, les plus adorables.
Depuis son entrée dans le monde, madame de Bergenheim avait conservé même à la campagne, l'habitude des veilles prolongées de la vie de Paris. Lorsqu’après ces soins recherchés, ces détails minutieux de toilette, qui attestent le respect d’une femme pour elle-même, elle confiait son corps blanc et satiné aux draps de sa couche élégante, l’opium d'un roman nouveau ou de quelque revue à la mode lui versait le sommeil qui semblait la fuir. Cette damnable habitude, dont tout mari fera bien d’essayer la proscription dans son empire, avait fini par faire prévaloir au château le système de l’appartement séparé. Christian, en bon gentilhomme campagnard, se levait comme la Dandinière, au soleil naissant ; à cette heure il partait pour la chasse, allait visiter quelque bois pour en régler la coupe, ou surveiller les ouvriers continuellement employés sur divers points de son domaine. Il ne rentrait ordinairement que pour dîner, et ne voyait guère Clémence que pendant les heures qui s’écoulaient depuis cet instant jusqu’au souper, au sortir duquel, fatigué de ces occupations qui font des plaisirs d’un propriétaire de province une véritable fatigue, il avait hâte d’aller chercher le repos du juste. Les deux époux avaient donc trouvé moyen, sous le même toit, de s’isoler en vivant à heures différentes ; la nuit de l’un était presque le jour de l’autre.
A l’espèce de précipitation avec laquelle, ce soir-là, madame de Bergenheim abrégea les préliminaires de son coucher, on eût pu croire qu’elle éprouvait les atteintes d’un sommeil inaccoutumé. Mais lorsqu’elle fut étendue dans son lit, la tête sous le bras, comme un cygne le cou sous son aile, et presque dans l’attitude de la Madeleine du Corrège, il eût été facile de deviner, à ses yeux ouverts et étincelant d’une vie fiévreuse, qu’elle avait cherché l’isolement de sa couche pour se livrer plus librement à quelque invincible préoccupation.
Son esprit évoqua successivement, avec une merveilleuse fidélité, les moindres événements de cette journée, auxquels
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un effort continuel l’avait fait paraître indifférente. Elle vit d’abord la figure de Gerfaut couverte de sang, et le souvenir de la sensation affreuse qu’elle avait éprouvée à cet aspect lui redonna pendant quelques instants un battement de cœur involontaire. Elle se rappela ensuite la manière dont elle l’avait retrouvé au salon, à côté de son mari, assis sur le fauteuil qu’elle même avait quitté l’instant d’auparavant. Cette circonstance si futile l’avait frappée ; elle y voyait une preuve de cette intelligence sympathique, de cette sorte de don de seconde vue qu’Octave possédait à ses yeux, et qui était en lui une arme si redoutable. Selon elle, il avait dû deviner que c’était là son fauteuil, et s’en emparer par cette raison, comme il voulait s’emparer d’ellemême tout entière.
Pour la première fois, Clémence voyait réunis l’homme à qui elle appartenait, et celui qu’elle regardait un peu comme son bien. Car, par un de ces arrangements de conscience dont les femmes seules ont le secret, elle était arrivée à penser quelquefois : Puisque je suis sûre de n’être jamais qu’à M. de Bergenheim, Octave peut bien être à moi? — Syllogisme hétérodoxe, peut-être, dont elle conciliait les deux propositions avec une subtilité inimaginable. Un instinct de pudeur lui avait toujours fait redouter cette rencontre, que la coquette la plus aguerrie ne voit jamais sans embarras. Entre son mari et son amant, une femme est comme une plante qu’on arrose de glace, tandis qu’un rayon de soleil cherche à l’épanouir. La figure sombre, jalouse, ou même tranquille ou insouciante d’un époux, a une incomparable puissance de compression. On est mal à l’aise pour aimer sous le feu d’un regard qui semble darder dans chaque rayon le poignard de Malatesta, et dont la paix a quelque chose de plus terrible encore; car tout jaloux paraît tyran, et la tyrannie porte à la révolte ; mais un mari contint a l’air d’une victime égorgée dans son sommeil, et inspire, par son calme même, de plus poignants remords.
Le rapprochement de ces deux hommes amena naturellement Clémence à une comparaison qui semblait devoir tourner à l’avantage de Christian. M. de Gerfaut n’avait de remarquable qu’un air intelligent et spirituel; il y avait de la pensée dans ses yeux, et de la finesse dans son sourire, mais ses traits irréguliers n’offraient aucun caractère de beauté ; sa figure avait habituellement une expression fatiguée, particulière aux gens qui ont beaucoup vécu en peu de temps, et qui lui donnait l’air plus âgé que Bergenheim, quoiqu’il eût quelques années de moins. Celui-ci, au contraire, devait à sa constitution herculéenne, fortifiée encore par la vie salubre de la campagne, une apparence de florissante jeunesse qui rehaussait la noblesse régulière de ses traits. 11 était donc incomparablement mieux que son rival.
Dans la vertu de son âme, Clémence exagéra la supériorité de son mari sur son amant. Ne pouvant trouver ceiui-ci gauche ou insignifiant, elle voulut se persuader qu’il était laid. Elle passa ensuite en revue toutes les excellentes qualités de M. de Bergenheim : son attachement et sa bonté pour elle, la loyauté et la noblesse de son caractère ; elle se rappela la justice éclatante que Marillac avait rendue le jour même à sa bravoure, cette qualité hors laquelle il n’est point de salut pour un homme auprès des femmes. Elle fit, en un mot, tout ce qui était en son pouvoir pour s'exalter l’imagination, et voir dans son mari un homme distingué, un preux chevalier, un héros digne d’inspirer la plus vive tendresse. — Quand elle fut à bout de ses efforts d’admiration et d’enthousiasme, elle se retourna par un mouvement d’une violence extrême, enfouit sa tête dans l’oreiller, et s’écria en sanglotant :
— - Je ne peux pas l’aimer !
Elle pleura longtemps et amèrement. — En se rappelant son ancienne sévérité à l’égard des femmes dont la conduite pouvait justifier la médisance, elle exerça sur ellemême, à son tour, la dureté de son jugement; elle se vit plus coupable que toutes les autres, car sa faiblesse lui pa-
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rut moins excusable. Elle se trouva indigne et méprisable, et souhaita mourir pour échapper à la honte qui rougissait son front, aux remords qui déchiraient son âme.
Combien de pleurs douloureux noient ainsi chaque nuit des yeux qui ne devraient verser que des larmes de bonheur ! Que de soupirs troublent le silence des ténèbres ! Que de drames tristes et passionnés se passent au fond d’une alcôve solitaire ! Parmi les femmes, ce sont les nobles et les célestes que le remords étend sur son brasier impitoyable. Mais, au milieu des flammes qui le torturent, le cœur palpite, impérissable comme la salamandre. Souffrir n’est-ce pas là sa destinée ? La tendresse de ses anges se nourrit de leurs tourments, et s’en accroît , car, pour qui l’a respiré, l’amour est une fleur si divine qu’on tarit à l’arroser, s'il le faut, tous les pleurs de ses yeux et tout le sang de son âme.
Quand madame de Bergenheim eut longtemps épanché en soupirs étouffés, en sanglots convulsifs, la douleur de cette passion qu’elle ne pouvait arracher de son sein, elle prit une résolution désespérée. A la manière dont M. de Gerfaut avait pris position au château dès le premier jour, elle reconnut qu’il était réellement le maître du terrain. L’espèce d’engouement qu’avait pour lui mademoiselle de Corandeuil, les habitudes courtoises et hospitalières de Christian, devaient lui donner la possibilité de prolonger son séjour autant qu’il le jugerait convenable. Elle se compara elle-même à un général assiégé, qui voit l’ennemi sur ses remparts.
— Eh bien ! je m’enfermerai dans la citadelle ! dit-elle en souriant malgré elle, au milieu de ses larmes. Puisque cet homme insupportable s’est emparé de mon salon, je resterai dans ma chambre ; nous verrons s’il osera essayer d’arriver jusque là.
En secouant sa jolie tête d’un air de défi, elle ne put s’empêcher cependant de jeter les yeux dans les angles de cette chambre à peine éclairée par une veilleuse. Elle se
mit sur son séant, écouta pendant un moment avec une sorte d’inquiétude, et regarda fixement comme si les yeux noirs d’Octave eussent dù étinceler tout-à-coup dans l’obscurité. Quand elle se fut assurée que tout était tranquille, et que les battements de son cœur troublaient seuls le silence, elle continua son plan de défense.
Elle décida que le lendemain elle serait malade et garderait le lit au besoin, jusqu’à ce que son persécuteur se fût décidé à battre en retraite; elle se fit à elle-même un serment solennel d’être ferme, courageuse, inébranlable ; ensuite elle essaya de prier. Il était deux heures après minuit. Pendant quelque temps, l’immobilité de Clémence eût pu faire croire qu’elle venait enfin de s’endormir. Tout-à-coup elle se leva. Sans passer un peignoir, elle alluma une bougie à la veilleuse, poussa les verroux aux portes de sa chambre, et vint ensuite près des fenêtres, dont l’entre-deux formait une saillie assez grande à cause de l’épaisseur du mur. Un portrait du duc de Bordeaux y était suspendu ; elle le souleva, et pressa un bouton caché dans une rosace de la boiserie. Un panneau s’ouvrit, en laissant voir une étroite place vide à l’angle du mur dont il dissimulait l’irrégularité. La tablette de cette espèce d’armoire avait pour meuble unique un coffret en palissandre; elle ouvrit cette cassette mystérieuse, et, après y avoir pris un paquet de lettres, revint à son lit avec l’avidité d’un avare qui va contempler son trésor.
N’avait-elle pas lutté et prié? n’avait-elle pas offert en expiation, à l’autel tyrannique du devoir, les larmes de ses yeux, la pâleur de ses joues, les tortures de son âme? ne venait-elle pas de prendre en face de Dieu et d’elle- même un engagement sacré qui devait la protéger contre sa faiblesse? n’était- elle pas une femme vertueuse enfin, et n’avait-elle pas payé assez cher un moment de triste bonheur? était-ce un crime de respirer un instant l’air embaumé de la vie d’amour, à travers les grilles de ce cachot qu’elle venait de sceller de sa propre main ? logique admi-
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râble des cœurs tendres , qui , ne pouvant dompter leur nature, souffrent pour se trouver moins coupables, et revêtent un cilice, afin que chaque palpitation rencontre une douleur qui lui pardonne !
En paix avec elle-même, elle lut comme lisent les femmes qui aiment; languissamment étendue, le front appuyé sur sa main, elle tirait ses lettres une à une du sein où elles les avait placées. Elle buvait des yeux et de l’âme le poison de ces phrases brûlantes ; elle respirait avec enivrement cette passion exaltée dont elle était le principe et qui l’encensait des parfums les plus suaves de l’adoration et de la prière ; elle laissait sa rêverie se balancer sans résistance au gré de ces mélodies qui bercent, mais qui n’endorment pas ; elle se baignait abandonnée dans cette onde magique, dont chaque goutte est une caresse, chaque ondulation une volupté. Et quand un des cris invincibles de la passion qui implore éveillait tous les échos de sa tendresse, quand un de ces mots qui courent par les veines comme un frisson frappait d’un appel magnétique au sanctuaire le plus secret de son âme, elle se renversait en fermant les yeux et en pressant sur ses lèvres le froid papier qui la brûlait. En ces moments, les lettres sur le cœur, c’était la main d’Octave ; la lettre sur la bouche, c’était le baiser d’Octave; elle l’appelait, éperdue et folle; elle se donnait tout entière, en disant d’une voix expirante : — Je t’aime ! je suis à toi.
Lorsqu’ Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude, celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli ses joues et altéré ses traits ; il était difficile d’imaginer un plus parfait contraste que celui des deux jeunes femmes en ce moment. Madame de Bcrgenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son tombeau ; Aline, rose, vive,' pétulante, avait, plus encore que de coutume, l’air page que lui re-
prochait mademoiselle de Corandeuil. On eût dit Chérubin déguisé en demoiselle, et prêt, malgré ce travestissement, à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante, qui rend les jeunes fdles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.
En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses yeux ; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux , ses rêves de bonheur sans mélange.
Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude, mais sa belle-sœur lui demanda grâce par un geste languissant.
— Est-ce que vous êtes souffrante ? demanda la jeune fille avec inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.
Madame de Bergenheim sourit avec effort.
— Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous mettre dans les honneurs ; je ne pourrai sans doote pas descendre pour le dîner, et il faudra que vous me remplaciez. Vous savez que cela fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.
Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la capacité innée du grand Condé.
— Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-
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elle, je vous jure que que j’irais me mettre au lit tout de suite.
— Enfant ! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion, et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à merveille.
Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, mademoiselle de Corandeuil était celui qu’ Aline redoutait le plus.
— Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre- migraine d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc ; l’air vous guérira, j’en suis sûre, et....
— Et je ne serai pas obligée de servir à table, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ? Égoïste !
— J’ai peur de monsieur de Gerfaut, dit la pensionnaire en baissant la voix.
En entendant prononcer ce nom, qui lui donnait presque la fièvre, madame de Bergenheim resta un moment sans répondre.
— Que vous a donc fait monsieur de Gerfaut ? dit-elle enfin. N’êtes-vous pas ingrate d’avoir peur de lui après le service qu’il vous a rendu?
— Non, je ne suis pas ingrate, répondit la jeune fille avec beaucoup de vivacité. Je n’oublierai jamais que je lui dois la vie, car bien certainement sans lui j’étais traînée jusque dans la rivière. Mais il a des yeux si noirs et si perçants, qu’il semble lire au fond de votre âme ; et puis c’est un homme de tant d’esprit ! J’ai peur de dire quelque chose dont il se moque. Vous savez qu’on trouve que je parle trop ; eh bien, devant lui, j’ose à peine ouvrir la bouche... Pourquoi donc y a-t-il des hommes dont le regard fait cette impression-là?
Clémence baissa les yeux, et ne répondit rien.
— Son ami, monsieur Marillac, ne m’intimide pas du tout, lui, malgré ses grandes moustaches. Dites-moi, est-ce que monsieur de Gerfaut ne vous fait pas aussi un peu peur ?
— Pas du tout, je vous assure, répondit madame de Bergenheim en essayant de sourire ; mais, continua-t-elle pour changer de conversation, comme vous voilà belle ! Vous avez certainement quelque projet de conquête. Comment, en robe de chalis à neuf heures du matin, et coiffée comme si vous alliez au bal !
— Savez-vous le compliment que vient de me faire votre tante ?
— Quelque petite malice ?
— Il faut dire une méchanceté, car elle est très-méchante. Elle m’a dit que des rubans bleus allaient fort mal avec des cheveux rouges, et qu’elle me conseillait de changer les uns ou les autres. Est-il vrai que j’aie les cheveux rouges ?
Mademoiselle de Bergenheim prononça ces mots d’un ton si inquiet, que sa belle-sœur ne put retenir un sourire.
— Vous savez que ma tante aime à vous contrarier, dit-elle. Vos cheveux sont très-jolis, d’un blond vif, mais fort doux à l’œil ; seulement Justine les crêpe trop, ils bouclent assez naturellement. Elle vous coiffe aussi trop haut; cela vous irait mieux de les aplatir un peu aux tempes, que de les ébouriffer comme elle fait. Venez un peu
Aline s’agenouilla devant le lit de madame de Bergenheim, qui joignant la leçon au conseil, se mit à modifier selon son goût l’œuvre de la femme de chambre.
— Ils frisent comme de petits crins, observa la jeune fille, en voyant la peine qu’éprouvait sa belle-sœur à réussir ; au Sacré-Cœur, cela fait mon désespoir. Ces dames veulent que nous soyons coiffées en bandeaux, et j’ai toujours mille peines à empêcher ces maudits cheveux de se révolter. D’ailleurs les cheveux blonds vont très-mal en
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bandeaux, quoique monsieur de Gerfaut ait dit hier que c’était la nuance qu’il préférait ?
— Monsieur de Gerfaut vous a dit qu’il préférait les cheveux blonds ?
— Prenez garde : vous m'en arrachez ! — Oui, les cheveux blonds et les yeux bleus. Il disait cela à propos de la vierge de Carlo Dolci qui est dans votre petit salon. Monsieur Marillac a dit qu’il aimait les cheveux rouges, parce que c'était le beau type juif; si c'est un compliment qu’il « voulu me faire, je le remercie. — Est-ce que vous trouve; que j’ai les yeux aussi bleus que ceux de cètte vierge' Monsieur de Gerfaut prétend qu’ils se ressemblent beaucoup.
Madame de Bergenheim retira sa main avec une vivacité qui arracha encore une demi-douzaine de cheveux à s. belle-sœur, et s’enveloppa jusqu'au menton dans la couverture.
— Oh ! monsieur de Gerfaut sait faire de très-jolis compliments! dit-elle. Et vous êtes sans doute très-contentc de ressembler à la madone de Carlo Dolci?
— Elle est si jolie !... et puis c'est la sainte Vierge... Ah! j’entends la voix de monsieur de Gerfaut dans le jardin.
La jeune fille se releva vivement, et courut à la fenêtre d’où, cachée derrière les rideaux, elle pouvait, sans être vue observer ce qui se passait au dehors.
— Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade, car ils sont très-crottés tous les ' deux. Si vous aviez vu quelle jolie petite casquette à- monsieur de Gerfaut !
*■ — En vérité, il lui a tourné la tête, pensa madame de Bergenheim avec un mouvement d’humeur très-prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir.
Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en holocauste à l’amour de la propriété, monoma-
ISO ÆUVRES DE CH. DE REnNARD.
nie habituelle des campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet revenant de la chasse aux canards ? — Ne faites pas attention ; nous sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas, le bourreau ! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante pour les bottes mal cirées d’un soupirant. — Mais, en général, les maris n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.
— O race de propriétaires campagnards ! vous tous qui coupez vos bois, fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes, récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos ; race de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil général, race d’abonnés à la Gazette de France ou au Journal des Débats ; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous ; vous nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous habillez pour notre argent ; vous êtes donc estimables, vous êtes honorables, vous êtes considérables ; mais de votre compagnie, que Dieu nous délivre à jamais !
Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui, sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques (c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier d’amant : les factions par la neige, les ascensions sur les murs, le blocus dans un cabinet
GERFADT.
borgne, l’emprisonnement au fond d’une armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros ; il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim, s’intéressa aux plantations, trouva les prés très-verts, les futaies admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes, s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui augmenterait considérablement la valeur des bois ; promit à quelques arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une manœuvre habile. — Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux, il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son médoc, comme lui, Bergenhein, pouvait l’être de ses luzernes et de ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et vin subtil, bouquet et arôme, toute la kyrielle du métier, comme un commisvoyageur faisant l’article ; il força Christian d’accepter d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède ; mais Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère, reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à exécution.
En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition, une des premières paroles de Christian fût :
— Ce monsieur de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu sois souffrante. Il est bon musicien , ainsi que Mariîlac ; vous auriez chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi, et de descendre dîner.
— Je ne peux cependant pas lui avouer que monsieur de Gerfaut m’aime depuis un an, dit en elle-même madame de Bergenheim.
Un instant après, mademoiselle de Corandeuil arriva d’un air pincé, et s’assit dans un fauteuil devant le lit.
— Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette indisposition. Je vois fort clairement que vous voulez faire une impolitesse à monsieur de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en dire un mot à votre mari ; nous verrons si son intervention sera plus puissante que la mienne.
— Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant sur son séant, et en essayant de lui prendre la main.
— Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.
— Mais c’est une persécution, s’écria madame de Bergenheim, en retombant sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé tout le monde? Aline, ma tante, mon mari : — sans compter moi, qui en perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la fièvre. Il faut à tout prix en finir. — Elle sonna violemment.
— Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne sous auctfn prétexte, et n’entrez pas vousmême avant que je sonne ; je veux essayer de dormir.
Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle
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fut sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement de colère; elle s’assit ensuite à son bureau, et se mit à écrire rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que le paraphe napoléonien.
Quand un jeune homme, qui, suivant busage, commence par la fin, trouve une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit s’armer de patience et de résignation afcmt de lire le contenu.
Ce soir-là, Gerfaut rentrant dans sa chambre, prità peine te temps de poser sur la cheminée le bougèoir qu'il tenait à la main. Tirant d’une poche ’de son gilet un papier réduit à une dimension microscopique, il le porta passionnément à ses lèvres avant de l’ouvrir; ses yeux tombèrent d’abord sur la queue menaçante du mot final; ce motétait; Adieu!
— Hum ! fit l’amant, dont l’exaltation fut sensiblement refroidie à cette vue.
11 lut l’ensemble d’un seul coup-d’œil, s’élançant au point culminant de chaque phrase, comme un chamois bondit aux saillies des rochers; il recommença en suite en épelant les syllabes lettre par lettre; il pesa le sens naturel et le sens mystique des moindres expressions, comme' un rabbin qui commente la Bible, et déchiffra les ratures avec la patience d’un dévorateur d’hiéroglyphes, afin d’arracher à leurs barres mystérieuses quelque lambeau de l’idée qu’elles retraçaient. Après avoir ainsi pressé, analysé, disséqué ce joli billet dans ses plus subtiles intentions, dans ses nuances les plus imperceptibles, il le froissa dans sa main, et se
mit à marcher à grands pas dans la chambre, en faisant entendre de temps en temps quelques-pnes de ces exclamations auxquelles le Dictionnaire de l’Académie n’a pas encore donné droit de bourgeoisie ; car tous les amants ressemblent aux lazzaroni qui baisent les pieds de San-Gennarô quand il se conduit bien, mais qui l’appellent briconne et furfantone dès qu’ils croient avoir à se plaindre de lui, et le menacent alors de le traîner à la mer la corde au cou. D’ailleurs les femmes sont très-bonnes; elles excusent presque toujours les pierres que la colère d’un amant jette à leur statue, et disent volontiers, avec l’indulgent sourire de l’empereur romain : Je ne suis pas blessée !
Au milieu de ce paroxisme de fureur amoureuse, deux ou trois coups retentirent derrière la boiserie.
— Est-ce que tu composes ? demanda une voix semblable à celle d’un ventriloque ; j’en suis.
Les amis sont toujours là.
Un moment après, Marillac, en pantoufles, un foulard autour de la tête, tenant d’une main un bougeoir et de l’autre sa pipe, pau\t sur le seuil de la porte; il y resta dans une immobilité admirative.
— Tu es beau, dit-il, tu es magnifique, fatal et maudit. Tu me rappelles Kean dans Othello.
Hâve you pray’d to night, Desdemona?
Gerfaut le regarda sans répondre, en fronçant les sourcils.
— Je parie que c’est la dernière scène de notre troisième acte, reprit l’artiste en posant son bougeoir sur la cheminée; il paraît que cela sera joliment tragique, et que le balcon de la Porte-Saint-Martin peut faire provision de vinaigre des quatre voleurs. Une idée ! je me sens en verve aussi, et si tu veux, nous allons nous mettre à dévorer du papier comme deux boas constrictors. Tu as une sonnette.
en parlant de serpent ?... Ah? oui. Voilà lp cordon ; je vais dire qu’on nous fasse un bol de café d’homme, quintescencié et incendiaire. — Ou plutôt je descends moi-même à l’office ; je suis très-bien avec Marianne ; d’ailleurs, chez Bergenheim, liberté, libertas. Le café, c’est ma muse à moi ; sous ce rapport-là je ressemble à Voltaire...
— Marillac, s’écria son ami en le voyant près de sortir.
L’artiste se retourna et revint docilement sur ses pas.
— Tu vas me faire le plaisir, lui dit Gerfaut, d’aller dans ta chambre. Tu travailleras ou tu te coucheras, à ton choix ; et, entre nous, tu ferais tout aussi bien de dormir. Je veux être seul.
— Tête dieu pleine de reliques ! tu me dis cela comme si tu méditais un attentat sur ton illustre personne. Est-ce que nous nous suicidons? Voyons si tu n’as pas quelque arme cachée, quelque bague à poison. Le poison des Borgia, malédiction ! Cette substance blanche dans ce vase de porcelaine, vulgairement nommé sucrier, est-ce pas d’aventure un scélérat d’arsenic déguisé en honnête denrée coloniale ?
— Fais-moi grâce de tes pasquinades, répondit Octave, tandis que son ami furetait dans tous les coins de la chambre avec une affectation d’inquiétude, et puisque je ne puis me débarrasser de toi, écoute un avis : si tu crois que je t’ai amené ici pour te conduire comme tu le fais depuis deux jours, tu t’abuses.
— Qu’est-ce que j’ai fait?
— Tu me laisses sur les épaules toute la matinée cet assommant Bergenheim, qui m’a fait compter je crois tous les baliveaux de son parc et tous les crapauds de son étang. Ce soir, quand cette vieille sorcière d’Endor a proposé son infernal whist, auquel il paraît que je suis quotidiennement condamné, tu t’es excusé sous prétexte d’ignorance, et cependant tu joues au moins aussi bien que moi.
— Mais je ne supporte pas le whist à vingt sous la fiche.
— Est-ce que je l’aime, moi?
— Parbleu, tu es bon enfant; tu as un intérêt qui doit-
te faire avaler doux comme miel tous les petits désagréments du métier. Est-ce que tu voudrais par hasard me faire jouer Bertrand et Raton ? Plus souvent que je serai Raton !
— Mais enfin, qu'as-tu donc fait tout le jour?
Marillac se posa devant la glace, donna une physionomie
plus pittoresque à l’arrangement de son foulard , lissa ses moustaches, laissa exhaler lentement, du coin des lèvres, une bouffée qui lui enveloppa la figure d’une sorte de brouillard, et se retournant ensuite vers son ami, lui dit, d’un air assez satisfait de lui-même :
— Ma foi, mon très-cher, chacun pour soi, et Dieu pour tous. Toi, par exemple, tu donnes dans les passions du haut genre; il te faut des femmes armoriées. Les perles de ta petite baronne, qui est en même temps comtesse, à ce qu’il paraît, t’ont tourné la tête. Je suppose que les trèfles d’uçe marquise t’enverraient à Charenton, et les feuilles d’ache d’une duchesse au fond de la Seine ; que si le sort te faisait rencontrer quelque puissante dame portant couronne fermée, et dont les yeux te fussent indulgents, j’ignore dans quelle région il faudrait chercher ta raison ; dans la lune probablement, et mise en bouteille comme celle de Roland. La qualité t’entête et te rend exclusif. Tu fais de l’amour d’aristocrate ; soit, c’est ton affaire. Pour moi, j’ai un autre système ; je suis en sentiment ce que je suis en politique : je veux des institutions républicaines.
— Qu’est-ce cjue tu me contes là? -
— Laisse-moi dire. Je veux le vote universel, le concours de tous les citoyens, l’admission à tous les emplois, les élections générales, les bases larges, le gouvernement populaire, enfin tout notre salmis patriotique. Ce qui signifie, en fait de femmes, que je les porte toutes dans mon cœur, que je ne reconnais entre elles] aucune distinction de caste ou de rang, et que je proscris toute catégorie. Article premier de ma charte : toutes les femmes sont égales devant l’amour, pourvu qu’elles soient jeunes, jolies, ai-
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niables, attrayantes, bien faites surtout, et pas trop maigres.
— Et l’égalité !
— Tant pis. Appliquant donc ce système éminemment constitutionnel et libéral, je vais moissonnant toutes les fleurs qui veulent bien se laisser cueillir par moi , sans trouver les unes plus fraîches parce qu’elles sont de noblesse, ni les autres moins parfumées parce qu’elles sont de roture. Et comme les pâquerettes des champs sont un peu plus nombreuses que les roses impériales, il en résulte que je déroge souvent, mais très-souvent. C’est ainsi qu’en ce moment je suis lancé jusque pardessus les oreilles dans un petit sentiment villageois haut en couleur, et bien en chair :
Simple et naïve bergerette,
Elle règne...
— Tais-toi donc; l’appartement de mademoiselle de Corandeuil est précisément sous celui-ci.
— Je te dirai, puisqu’il faut te rendre compte de mes actions, qu’avant dîner je suis allé dans le parc dessiner quelques sapins qui remontent au moins à Clodion le Chevelu, et plus beaux dans leur genre que les chênes de Fontainebleau. — Voilà pour l’art. — A dîner, j’ai dîné et vaillamment. C’est une justice à rendre à Bergenheim, on vit chez lui d’une manière royale. Voilà pour l’estomac. — Ensuite j’ai fait seller un cheval en tapinois, et, en deux petits temps de galop, je me suis trouvé à la Fauconnerie, où j’ai présenté mes adorations à mademoiselle Reine Gobillot, fille mineure, mais jouissant de ses droits. Voilà pour le cœur.
— Peste !
* — Pas d’ironie, s’il te plaît, chacun ne partage pas ton goût pour les princesses qui vous font courir cent lieues pour les suivre, sans vous offrir seulemeut le bout de leur gant à baiser au débotté. Ces intrigues, dignes de la Clèlie, ne sont pas mon fait.
HS
Je suis sergent,
Brave...
— Ah ça, veux-tu te taire? Tu ne sais pas que je n’ai pour moi en ce moment que cette respectable douairière du rez-de-chaussée ; si elle peut supposer que j’aie fait un pareil vacarme au-dessus de son appartement, nous serons demain ennemis à mort.
Zitto zitlo, piano piano,
Senza strepito e rumore,
reprit Marillac en mettant un doigt sur sa bouche et une sourdine à sa voix. Ce que tu dis là me surprend. A la manière dont tu donnais le bras à madame de Bergenheim pour la ramener au salon après souper, j’aurais cru que vous étiez fort bien ensemble. En me retournant au-dessus de l’escalier, car je faisais la corvée d’offrir le poing à la duègne, — tu dis que je ne te Sers à rien, — il m’avait semblé apercevoir un certain entrelacement de mains. — Ah buona lana! — Tu sais que j’ai un coup-d’œil d’aigle. — Elle t’a glissé un poulet, sûr comme je m’appelle Marillac.
Gerfaut approcha d’une des bougies le billet qu’il tenait froissé dans sa main. Le papier s’enflamma, et dans une seconde il n’en resta plus que quelques pellicules noirâtres, qui tombèrent en poussière sur le marbre de la cheminée.
— Tu les brûles 1 tu as tort, dit l’artiste; pour moi, je conserve tout, lettres et cheveux. Quand je serai vieux, je ferai relier les unes pour mes lectures du soir, et tisser, au moyen des autres, un tableau allégorique que je suspendrai devant mon bureau, afin d’avoir toujours sous les yeux le souvenir des êtres adorés qui en auront fourni la trame. — Et je te réponds qu’il y en aura de toutes les couleurs, depuis ceux de Camille Hautier, ma première passion , qui étaient blond albinos, jusqu’à ceux-ci.
A ces mots, il tira de sa poche un papier, d’où il sortit
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une longue mèche de cheveux noirs comme du charbon, qu’il étala sur son index.
— Est-ce à Titania que tu as arraché cette crinière ? demanda Gerfaut, en faisant glisser entre ses doigts les cheveux plus brillants que soyeux qu’il outrageait par cette supposition ironique.
— Ils pourraient être plus doux, j’en conviens, répondit Marillae avec négligence ; et il froissa de son côté la boucle soumise à cette critique sans pitié, comme s’il eût été question d’une étoffe, et qu’il eût voulu s’assurer de la finesse du tissu.
— Cheveux de petite bourgeoise, tirant sur la grisette.
— Avoue du moins que la couleur en est franche et lelle, et que la quantité compense la qualité. Cette pauvre Heine m’en a donné, parole d’honneur, de quoi faire un étendard de pacha. Ingénuité provinciale et primitive ! Ce n’est pas à Paris qu’on se fauche ainsi le chignon. J’ai connu particulièrement une femme qui ne donnait jamais à un adorateur plus de sept de ses cheveux ; eh bien, au bout de trois ans, cette beauté prévoyante fut obligée de porter un faux tour. Toute sa chevelure avait passé en détail. Es-tu comme moi. Octave? la première chose que je demande, c’est une de ces boucles assassines. En général, les femmes aiment assez ces enfantillages, et quand elles vous ont accordé cela, c’est un lacet qu’on leur jette et dont on les étrangle.
Pour joindre la démonstration à la parole, et expliquer la manière dont il lançait son nœud coulant au beau sexe, Marillae prit à deux mains la longue tresse noire et la fit passer par dessus la bougie ; mais son mouvement fut si mal calculé, que le feu prit aux cheveux ; eu un instant ils flambèrent comme ceux de Bérénice.
— Mauvais augure, s’écria Gerfaut, qui ne put s’empêcher de rire en voyant l’air ébahi de son ami.
— C’est le jour des autodafés, dit l’artiste en se laissant tomber négligemment dans un fauteuil ; mais, bah ! petit
ISO
malheur ; si Reine demande à les voir, je lui dirai que je les ai mangés à force de les baiser. C’est toujours flatteur, un amant capillivore ; je suis sûr que cela fera plaisir à cette rose champêtre. — C’est qu’en vérité elle a des joues fraîches comme des pommes d’api ! En revenant, je songeais à un vaudeville que j’ai envie de faire là-dessus. Seulement je mettrai la scène en Suisse, parce que la Suisse c’est plus vaudeville que les Vosges; et j’appellerai la jeune personne Betty où Kettly, au lieu de Reine, un nom en y enfin, qui rime avec Rutly, à cause de la couleur locale. Veux-tu en être ! J’ai presque achevé le scénario. — Scène première. — Au lever du rideau on aperçoit des moissonneurs.
— Veux-tu me faire l’amitié d’aller te coucher ? interrompit Gerfaut.
— Chœur des moissonneurs :
Déjà l’aurore - Qui se colore...
— Nous savons ça. Si tu ne me laisses pas tranquille je te jette cette carafe à la tête.
— Je ne t’ai jamais vu d’une humeur aussi massacrante. Il paraît que ta divinité t’a cruellement traité.
— D’une manière indigne, s’écria l’amant dont cette question avait ranimé le courroux ; traité comme on ne traiterait pas un garçon coiffeur. Ce billet que je viens de brûler était le congé le plus formel, le plus ingrat, le plus insolent. Cette femme-là est un monstre, entends-tu ?
— Un monstre ! Ton ange, un monstre ! dit Marillac en comprimant avec peine un violent éclat de rire.
— Elle, un ange ! c’est un démon qu’il faut dire... Cette femme-là...
— Ne l’adores-tu pas ?
— Je la hais, je l’abhorre, elle me fait horreur. Tu peux rire, si tu veux?
A ces mots, Gerfaut frappa un violent coup de poing sur la table.-
— Tu oublies que mademoiselle de Corandeuil loge icidessous, observa l'artiste d'un air railleur.
— Écoute, Marillac. Ton système, en fait de femmes, est vulgaire, grossier, trivial. Les pâquerettes que tu cueilles, tes bergères à qui tu coupes de pleines poignées de cheveux excellents pour mettre dans un matelas, tes beautés rudanières à joues de pivoine, sont des conquêtes tout au plus dignes d’un commis de magasin endimanché. Tout cela c’est de la galanterie du plus bas étage, de la hussarderie de maréchal-des-logis en garnison, et pourtant tu as raison, mille et mille fois raison ; et, à côté de moi, tu es un des sept sages de la Grèce.
— Tu me fais trop d'honneur. Ainsi donc, tu n'es pas aimé ?
— le le voudrais, en vérité ; car si je n’étais pas aimé aujourd’hui j’aurais l’espoir de l’être demain. Mais, tu te trompes, et c'est ce qui me décourage. Je crains seulement que son cœur ne soit étroit. Je crois qu’elle m’aime autant qu’elle le peut ; le malheur, c'est que ce n'est pas assez pour moi.
— Il me semble, en effet, que jusqu'ici elle ne se montre pas folle de toi?
— Ah, folle ! Connais-tu beaucoup de femmes folles de leur âme ou de leur corps ? Tu parles bien comme un collégien fanfaron. Il y a des vainqueurs dans ton genre qui, à les croire, avaleraient un couvent à leur déjeuner. Ces gens-là font pitié. Pour ma part, j’ai toujours éprouvé qu’il était assez difficile de se faire aimer. Par la pruderie qui court, presque toutes les femmes d’un rang élevé ont l’air d’avoir été frappée^ à la glace comme une bouteille de vin de champagne. 11 faut les faire dégeler d’abord, et il y en a dont la coquille est si tenace que le diable y éteindrait sa fournaise. Elles appellent cela vertu, je l’appelle moi, servitude sociale. Mais qu’importe le nom, si le résultat est le même ?
— Mais, enfin, es-tu sûr d’être aimé de madame de Ber-
genheim ? reprit Marillac en appuyant sur le mot aime avec une insistance qui attira l’attention de son ami.
— Sûr, répondit celui-ci. Pourquoi me demandes-tu cela?
— C’est que pendant que tu es en colère, j’ai envie de te dire quelque chose. — Il hésita un instant. — Si tu apprenais qu’elle t’en préfère un autre, que ferais-tu?
Gerfaut le regarda et sourit ensuite d’un air de dédain.
— Écoute, dit-il, tu viens de m'entendre tempêter et blasphémer, et tu as pris ce bavardage pour de la haine de bon aloi. Brave garçon ! sais-tu pourquoi je bats ainsi la campagne? C’est que connaissant mon tempérament, je sentais l’urgence de me mettre en colère et d’épancher ce que j’avais sur le cœur. Si 'je n’avais pas employé ce remède infaillible, la contrariété que son billet m’a fait éprouver, m’aurait tiraillé les nerfs toute la nuit; je n’aurais pas dormi ; or, quand je ne dors pas, mon teint se plombe encore plus que de coutume, et j'ai les yeux cernés.
— Fat!
— Niais !
— Comment, niais?
— Me prends-tu donc pour un beau-fils? Ne devines-tu pas ma raison pour vouloir dormir sur les deux oreilles? C’est tout simplement l’envie de ne pas reparaître devant elle avec une figure de Lazare. Il ne faudrait que cela pour l’encourager dans sa férocité. Je me garderai parbleu bien de lui laisser voir que sa dernière botte m’a touché. Je te louerais cent francs, pour demain matin, ton visage à la Téniers, ta face d’alderman.
— Merci, nous ne sommes pas un masque. D’ailleurs, tout ce que tu dis ne prouve pas le moins du monde qu’elle t’aime, et j’en reviens là.
— Mon cher Marillac, il a pu m’échapper dans ma colère des choses d’après lesquelles tu la juges mal. Maintenant que je suis calme, et que mon remède a ramené mon sys-
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tème nerveux à son état normal, je vais t’expliquer ma position réelle. — Elle est ma Galathée, à moi. — Allégorie du temps du déluge, vas-tu dire ; mais enfin , rebattue ou non , c’est mon histoire. Je n’ai pas encore entièrement brisé le marbre dont la vertu, l’éducation, les convenances, le devoir, les préjugés, tout ce que tu voudras enfin, recouvrent la chair de ma statue; mais j’approche du but, et j’y arriverai. Sa résistance désespérée en ce moment est la plus grande preuve de mon progrès. De non à oui il y a un pas terrible pour une femme. Je conçois qu’on y regarde à deux fois, car souvent ce pas a ouvert un abîme ; et si, de loin, on rit de l’abîme, de près il donne le vertige. — Ma Galathée corn menée à sentir à la surface du cœur les coups de mon marteau, et elle a peur.
— Peur du monde, peur de moi, peur de son mari, peur d’elle-même, peur du ciel et de l’enfer... — N’adores-tu pas les femmes qui ont peur de tout? — Elle, en aimer un autre ! jamais. Il est écrit de toute éternité qu’elle sera à moi. — Que voulais-tu donc me dire?
— Rien, puisque tu es sûr d’elle.
— Sur, plus que de ma vie éternelle. Mais je veux savoir ce que tu penses.
— Pas ce soir. C’est un soupçon qui m’est venu ; quelque chose que l’on m’a dit aujourd’hui ; une conjecture si vague encore qu’il est inutile de s’y arrêter.
— Je devine fort mal les énigmes, dit Octave d’un ton sec.
— Demain nous reparlerons de ça.
— Comme tu voudras, reprit l’amant avec une indifférence peut-être affectée. Si tu veux jouer avec moi le rôle d’Iago, je te préviens que je suis peu disposé à la jalousie.
— Demain, te dis-je, j’éclaircirai cette affaire : quelque soit le résultat de ma démarche, je te promets de te dire la vérité. Après tout, ce n’est peut-être qu’un commérage de femmes.
N- Bien, bien, à ton loisir. J’ai pour demain un autre
gerviee à te demander. Je chercherai à décider ces dames à faire une promenade dans le parc. Mademoiselle de Corandeuil ne viendra probablement pas ; il faut que tu me fasses le plaisir d’accaparer leBergenheim et la petite sœur et de gagner les devants insensiblement, de façon à me faciliter un moment d’entretien avec cette cruelle ; car elle m’a signifié que d’aucune manière je ne réussirais à la voir seule, et il faut absolument que je lui parle.
— Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’on attend demain vingt personnes à dîner, et que tous ses moments seront pris probablement par ses devoirs de maîtresse de maison.
— C’est pardieu vrai, s’écria Gerfaut en se levant avec tant de vivacité qu’il renversa sa chaise.
— Tu oublies encore que mademoiselle de Corandeuil loge ici-dessous.
— C’est Satan qui s’en mêle, reprit l’amant en se promenant à grands pas, sans égard pour cette observation. Je voudrais qu’il tordît le cou, pendant la nuit, à tous ces visiteurs campagnards. Allons, les dés sont pour elle. Aujourd’hui et demain seront la bataille de Légny de ce petit despote ; mais, après demain, gare Waterloo !
— Bonsoir, mylord Wellington, dit Marillac qui se leva et prit son bougeoir.
— Bonsoir, lago ! Ah ! tu crois m’avoir bien inquiète avec tes mots mystérieux et tes réticences de mélodrame.
— A demain ! à demain ! répondit l’artiste en sortant :
Ce secret-là *
Se trahira.
Le lendemain, avant que la plupart des habitants du château eussent songé à quitter leur lit, ou du moins leur
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appartement, un homme à cheval sortit seul par une porte de la cour des écuries donnant sur le parc. Il était enveloppé jusqu’au menton d’une longue redingote de voyage, garnie de brandebourgs et de fourrures, vêtement un peu Ijjpmaturé pour la saison, mais dont l’air vif et froid qui régnait en ce moment faisait apprécier l’opportunité. Après avoir tourné le château par l’avenue circulaire, il traversa l’allée de platanes et le pont, et prit ensuite à gauche le chemin de la Fauconnerie. Il fit tout ce trajet au pas, et en modérant l’ardeur de sa monture, fort beau cheval du Yorckshire, qui par la manière ferme et élastique dont il relevait les pieds en marchant protestait contre l’allure lente et grave imposée à son ardeur. Il semblait donc que le charme d’une promenade solitaire fût le seul motif d’une sortie aussi matinale et qu’aucun intérêt pressant n’attirât le cavalier vers le but de son excursion. Mais lorsqu’il eut atteint le bouquet de bois depuis lequel Gerfaut avait, pour la première fois, aperçu le château de Bergenheim, et qu’en se retournant après y être entré il eut vu disparaître à travers les arbres les hautes girouettes des tourelles du bord de l’eau, il rendit tout-à-coup les rênes à son coursier. Le généreux insulaire ne se fit pas répéter cette invitation, et prit sa course avec autant d’entraînement que s’il eût suivi une chasse au renard par les bruyères de son pays. Il galoppa de la sorte pendant environ trois quarts de lieue sans presque ralentir son premier élan, malgré les inégalités d’une route qui, comme nous l’avons dit, suivait une ligne à peu près droite au milieu d’un terrain tortueux et accidenté. Il eût été difficile de décider lequel on devait le plus admirer des jambes de l’animal ou des poumons du cavalier ; car celui-ci, durant ce rapide trajet, exécuta sans reprendre haleine, pour ainsi dire, toute l’ouverture de Guil!aume-Tell. 11 le faut avouer, le fausset dont il nasilla le ranz-des-vaches de l’ândante, avait plus d’analogie avec un mirliton de Saint-Cloud qu’avec le hautbois ; mais, en revanche quand il fut arrivé au presto, sa voix assez bonne,
basse-taille, claqua si énergiquement aux oreilles du cheva, que celui-ci redoubla de vigueur, comme si cette mélopée eût produit sur ses nerfs auditifs l’effet de la trompette qui sonne la charge un jour de bataille.
Le promeneur, qu’on aura peut-être reconnu à cette prouesse musicale, termina son concert en s’arrêtant à l’entrée d’une des langues de bois qui descendaient jusqu’à la rivière du haut des rochers et rompaient çà et là 1 uniformité des prairies. C’était la dernière qu’il eût à traverser avant de sortir du vallon, et de là à la Fauconnerie il n’y avait plus que pour environ dix minutes de chemin. Du haut de sa selle, et en jetant les yeux dans cette direction, il pouvait déjà distinguer la fumée des maisons du village, dont les colonnes ondoyantes s’élevaient au milieu du brouillard du matin et tranchaient sur sa couleur blanchâtre par une nuance d’un gris azuré. Cette vue ne parut lui inspirer aucun désir de poursuivre sa course de ce côté. Après avoir regardé quelque temps autour de lui pour s’orienter, il quitta le chemin, s’enfonça à droite au milieu des arbres et s’arrêta enfin au pied d’un d’entre eux, plus grand que la plupart des autres, et isolé au milieu d’une petite pelouse qui, en le laissant ainsi à découvert, lui faisait une sorte de place d’honneur.
C’était un de ces beaux arbres, cheveux blancs des forêts, comme on en trouve souvent dans les paysages de Salvator, un hêtre vénérable et gigantesque, la tige principale, entièrement séchée à une trentaine de pieds du sol, s’élevait, semblable à un squelette de bois, au milieu de la verdure jaunissante dont l’entouraient les branches collatérales que la vie n’avait pas encore quittées. A la base, le tronc avait été tellement rongé du temps, qu’une crevasse, graduellement agrandie par la crue de chaque année, s’était presque entièrement vidée. Le cœur de l’arbre, attaqué d’une lente mais continuelle vermoulure, avait fini par tomber en poussière ; il restait à peine quelques couches de l’aubier par où la sève pouvait encore monter au sommet, et le
GERFAUT
nourrir, et l’écorce entr’ouverle formait par sa cavité une niche dans laquelle une personne pouvait se tenir debout aisément. Près de cet arbre coulait un très-mince ruisseau, qui, après avoir pris sa source à quelque distance, descendait à petit murmure à la rivière en se creusant un lit étroit dans la terre argileuse qu’il arrosait. Telle était la modestie de son cours, qu’à quelques toises seulement une nuance d’un vert plus frais et un gazon plus touflu étaient les seuls indices annonçant sa présence. C’était là un de ces lieux classiques pour les rendez-vous, depuis qu’il y a dans le monde des bois, des ruisseaux et des amants, un de ces sites qui font partie essentielle d’une décoration d’opéra-comique ou de vaudeville, et jouent un rôle aussi important dans une scène champêtre qu’un divan dans une scène de salon. Rien n’y manquait, ni l’ombrage protecteur, ni les murmures langoureux de l’onde, ni les oiseaux gazouillant sous la feuillée, ni le paysage pittoresque tout à l’entour, ni le doux gazon pour tapis et pour coussins.
Après être descendu de son coursier, et l’avoir attaché à une des branches du hêtre en se conformant à l’usage immémorial des poursuivants d’amour, le cavalier frappa deux ou trois fois du pied pour se dégourdir les jambes, et tira ensuite de son gousset une fort jolie montre de Bréguet-
— Huit heures dix minutes, dit-il ; je suis en retard et cependant je suis en avance. Il paraît que les horloges de la Fauconnerie ne sont pas fort bien réglées.
Au rendez-vous j'arrive la première.
Raimbaud! Raimbaud !
L’artiste eut beau interroger les échos, d’une voix qui ne rappelait que d’un peu loin celle de mademoiselle Falcon, il ne fut pas plus heureux qu’ Alice, et personne ne lui répondit. Ce ne fut pas sans un assez vif sentiment d’humeur qu’il vit qu’au lieu d’arriver le dernier, comme il l’avait supposé, il était obligé de faire ce qu’on appelle, d’une ma-
nière triviale mais pittoresque, le pied de grue. Son tempérament méridional ne lui permettant pas de justifier cette comparaison par l’immobilité de son attitude, au lieu de rester perché sur une jambe avec la dignité de l’oiseau des clochers, il se mit à marcher en long et en large d’un pas rapide et saccadé, en sifflant aussi terriblement que si ses lèvres eussent été armées d’un gros sifflet de voleur :
Quand je quittai la Normandie...
J’attends.... J’attends....
que lui avait rappelé la circonstance. Une douzaine de chardons, poussés par hasard dans les limites de sa faction, s’en trouvèrent fort mal, car il leur faucha la tête en mesure à grands coups de cravache. Quand ce passe-temps fut épuisé, il eut recours à un autre dont la nature prouvait que si la beauté attendue par lui n’avait pas pour première vertu l’exactitude, ce n’était pas, en revanche, une de ces petites maîtresses ambrées, toujours prêtes à tomber en syncope, et qu’une délicatesse de nerfs, plus ou moins vraie, rend extrêmement intolérantes pour les défauts de leurs amants. Plongeant la main dans une des vastes poches.de sa redingote, il en tira un étui en veau marin rempli de cigares de la Havane, accompagné d’un de ces briquets-portefeuilles appelés Lucifers, et commença à fumer en vrai trabany tout en continuant sa promenade. Mais, au bout de quelques instants, ce palliatif fut usé comme le premier.
— Huit heures vingt-cinq minutes ! s’écria brusquement Marillac entre deux bouffées, et en regardant une seconde fois sa montre; je voudrais bien savoir pour qui me prend cette petite rose-pompon? C’était, pardieu, bien la peine d’éreinter ce pauvre Béwerley, qui a l’air de sortir de la rivière. Il y a de quoi lui causer une fluxion de poitrine. Si Bergenheim le voyait ainsi suant et haletant, avec cette bise de loup-garou pour couverture, il me donnerait un galop carabiné. — C’est que, parole d’honneur, ça devient bouffon. Il n’y a plus d’enfants. Ces hamadryades ne doutent de
GERFADT.
rien. Ça se fait attendre; ça veut être désirée. Je vais la voir arriver tout-à-l’heure, pimpante et glorieuse comme si elle avait fait le plus beau trait du monde. C'est bon pour une fois, prima transit ; mais, si nous devons voguer encore quelque temps dans ces parages, on fera son éducaflon ; on lui apprendra à dire : S’il vous plaît, et Merci. Ah! ah! elle ne sait pas à quel lion elle a affaire! — Huit heures et demie ! Si dans cinq minutes elle n'est pas ici, je vais à la Fauconnerie et j'y fais un sabbat du septième enfer. Je brise, à coups de cravache, toute la porcelaine de la Femme-sans-Tête :
Crudele, perche finora
Far mi languir cosi?
Est-ce suffisamment déphlogistiquant de monter la faction? Que pourrais-je faire pour tuer le temps? Si je ruminais un peu la scène six de notre second acte ! La scène six: — Yalory, Gustave, madame de Castelléon. — Le duel vient d'être convenu entre les deux rivaux. — Madame de Castelléon qui ne se doute de rien les retrouve dans son salon : — Coquetterie de sa part; fureur concentrée de Gustave, l’amant vrai; aisance ironique de Yalory,. le roué. — C’est bien ça. — Voici donc la scène: — Partir de l’entrée de madame de Castelléon pour arriver au moment où Gustave, n'y tenant plus, s'écrie: Madame, lui ou moi? et où elle répond : — Ni l’un, ni l’autre. Réponse noble et fière, simple et touchante comme celle du vieux grognard, et qui ne sera pas perdue pour la postérité. Couper lascènelà. — C’est bien ça. — Il faut beaucoup de nuances et de graduations avant d'arriver à l'explosion, un emberlificotement à la Scribe et un crescendo à la Rossini, tout ensemble. — Hum, hum ! — Depuis son entrée c’est madame de Castelléon qui tient la scène, jusqu’au moment *où Gustave s’emporte, et la prend il son tour. Valory n'a que des répliques courtes et incisives, faisant marcher le reste â coups de fouet. — Maintenant, faut-il faire cela Gymnase
ou Porte-Saint-Martin? Et, d’abord madame de Castelléon s’asseoira-t-elle en entrant? — Des fauteuils en demi-cercle devant le trou du souffleur, ça serait plus Gymnase. — D’un autre côté, un dialogue debout est plus favorable à la passion, en laissant de la latitude aux bras et aux jambes. Les jambes, surtout, jouent aujourd’hui un grand rôle dans la passion. — Diantre! si c’est Frédérick qui représente Gustave, comment exiger de lui qu’il dise : Madame lui ou moi! empaqueté dans un fauteuil? — On pourrait les laisser assis au commencement, et les taire lever pour la fin ; de la sorte, ce serait Gymnase d’abord, et ensuite Porte-Saint-Martin. — Vidit quod esset bonum. Allons I ail opral •
Plongeant de nouveau la main dans la longue poche de sa redingote, qui paraissait aussi féconde que la jupe de madame Gigogne, Marillac en tira cette fois un portefeuille servant en même temps d’album, et dont les pages feuillemorte étaient alternativement couvertes de croquis, d’ccriture raturée, de charges de toute espèce et de prétendues inspirations musicales : une vraie Babel artistique reliée en ' maroquin vert. Il en sortit un crayon garni d’argent qu’il se mit à tailler à l’aide d’un poignard corse à large lame, dont il s’était probablement armé pour donner à son rendez-vous un caractère plus hasardeux et plus espagnol. Quand le crayon fut enfin pointu comme une aiguille, il remit le glaive dans le fourreau et le tout dans sa poche, s’assit au pied du hêtre, écrivit en très-belle bâtarde, en haut d’une des pages de l’album : — Scène 6e. — Madame de Castelléon, Gustave, Valory. — Ensuite il appuya ses coudes sur ses genoux, son front sur ses mains, et resta absorbé dans le laborieux enfantement de la composition.
Au bout de quelque temps il releva la tête, regarda alternativement le ciel d’un bleu pâle tout moutonné de petits nuages blancs, les arbres groupés pittoresquement sur la pelouse, un reste de brouillard qui courait à la surface de la rivière, et, à quelques pas Béwerley, dont la respiration et la sueur formaient elles-mêmes une fumée transparente
GERFAUT
en s’exhalant à l’air froid du matin. Après avoir aJnsi demandé des inspirations au ciel et à la terre, à la nature morte et à la nature vivante, il approcha enfin le crayon du papier. Sept poires accompagnées de faux-toupets et de favoris naquirent successivement sous ses doigts , sans qu’il eût probablement la conscience de son œuvre. En esquissant ce type satirique si cher aux caricaturistes de cette époque, il obéissait machinalement à la loi qui isole les sens de la volonté, et leur donne une sorte d’intelligence matérielle à part, toutes les fois que l’esprit manque de force pour les asservir à son action.
— C’est fantastique ! s’écria Marillac en biffant avec humeur son croquis; pas plus d’idées que sur la main ! D’abord, je suis comme madame de Staël : il me faut un premier mot; si vous ne me donnez pas un premier mot, enfoncé l’imagination ! je resterais à cette place jusqu’au jugement dernier plutôt que de le trouver, ce scélérat de premier mot ! — Que diantre lui faire dire à cette femme pour son entrée en scène ? — Bonjour, messieurs. Et puis après, bûche? — C’est très-nature: Bonjour, messieurs, mais qu’est-ce que ça prouve, et où cela mène-t-il ? à : Madame, j’ai l’honeur... Nous avons l’honneur.... — Ça marche joliment jusqu’à présent. Prodigieusement dramatique! — Si ce cuistre de Gerfaut n’était pas absorbé par sa passion in-folio, il me mettrait bien cela en train ; car, c’est une justice à lui rendre, il n’est pas plus embarrassé du premier mot que du dernier. Mais est-ce qu’il y a moyen d’obtenir de lui une parole raisonnable? — Est-il incroyable avec son amour de Don Quichotte ! Il se bat les flancs pour faire de l’exaltation et de la jeunesse de cœur. Oui, je t’en souhaite de la fraîcheur d’ûme ; râpée, mon cher, râpée, usée, sucée séchée, étiolée, montrant la corde ! Ame d’artiste, sonore et vide! on ne peut pas vivre et avoir vécu. Avec cela orgueilleux comme Satan, et plus niais qu’un pigeon ; prétendant n’avoir de toutes les choses de la vie que jusqu’à la cheville, et roulé comme un polytechnique par cette petite
OEUVRES DE Cn. DE BERNARD.
baronne. Parbleu ! je ne serais pas fâché d’avoir la certitude qu’elle se moque de lui, et de le lui démontrer mathématiquement ; il ne se brûlerait pas la cervelle pour cela, et ce serait lui rendre service, car il ne fait plus rien; pour peu que ça continue six mois, c’est un homme perdu pour l’art. — Si cette violette des bois pouvait venir! Mais il ne s’agit pas de cela; travaillons. — Je disais donc : Madame de Castelléon : — Bonjour, messieurs... Encore ici! ou bien : Charmée de vous retrouver. — Que le diable t’emporte, va, madame de Castelléon ! tu es joliment sûre d’être empoisonnée au dénouement.— Je crois que c’est le grand air qui me distrait. Il m’est impossible de concentrer mon esprit, de fixer mon imagination sur un point; je la sens s’évaporer de mon cerveau comme à travers un crible; il me semble qu’elle va se percher sur toutes les branches de ces arbres, pour y chanter en compagnie des pinsons; qu’elle descend la rivière, à cheval sur le brouillard, et danse au soleil avec les moucherons, autour de la queue de Béwerley. Je suis sûr que je travaillerais mieux dans m’a chambre. — On dit que Gluck faisait porter dans une prairie son piano et du vin;... ça l’inspirait. Je crois que c’était plutôt le vin que la prairie ; car je veux bien être académicien si ce gazon et ce feuillage me donnent l’ombre Eh ! eh ! ....
Il leva vivement la tête en la sentant tout à coup inondée d'une pluie de terre en poussière. Ce mouvement lui fut fatal, et ses yeux reçurent une partie de la libation destinée à ses cheveux. Ce fut avec un sentiment de cuisson assez désagréable qu’il les referma, après avoir, toutefois, entrevu au-dessus de lui la figure de mademoiselle Reine Gobillot, fraîche et joufflue comme un chérubin, pincée, outre mesure, dans une robe de guingamp à carreaux verts et lilas, qui faisait ressortir les charmes de son buste dans tout leur luxe, et portant au bras gauche un petit panier ; contenance obligée des demoiselles d’une certaine condition qui font l’école buissonnière.
— Qu’est-ce que c’est donc que ce genre-là! s’écria Ma-
GERFAUT
rillac en se frottant les yeux; voilà une heure que vous me faites croquer le marmot, et maintenant vous m'aveuglez ; si vous êtes une hirondelle, je ne suis pas Tobie, entendezvous?
— Comme vous me parlez, pour une petite pincée de terre! répondit Reine devenue rouge framboise, de rose pêche qu'elle était; et elle jeta le reste de la poignée qu’elle avait prise, à une taupière à deux pas de là.
— C'est que ça me cuit comme les cinq cents diables, reprit l’artiste d’un ton radouci, car il comprit le ridicule de sa colère; puisque vous avez fait le mal, venez au moins le réparer; on dit que ça guérit, de souffler dans l’œil..
— Non ! je m'en vais. Je n’aime pas qu’on me rudoie.
L’artiste mit son album dans sa poche, et se leva précipitamment, en voyant que la jeune fille faisait un mouvement pour partir; il lui passa cavalièrement un bras autour de la taille, et l'obligea, moitié de gré moitié de force, à s'asseoir près de lui.
— C'est que l’herbe est humide, et je tacherai ma robe, dit-elle pour dernière résistance.
Un foulard fut aussitôt étendu sur le gazon, en guise de tapis, par l’amant subitement rendu à la politesse et aux petits soins de son état.
— Et maintenant, ma chère Reine, reprit-il, dites-moi pourquoi vous venez si tard. Savez-vous qu’il y a une heure que je m’arrache les cheveux de désespoir.
— Heureusement la poudre les fait repousser, réponditelle, en regardant malicieusement Marillac, dont la tête était en effet poudrée en brun comme si on lui eût versé une tabatière sur l’occiput.
— Méchante! s’écria-t-il en riant, quoique ses yeux eussent l’air d’avoir pleuré; et il essaya de prendre un baiser pour la punir, d’après le principe des représailles moins odieuses en amour qu’à la guerre.
— Finissez donc, monsieur Marillac! vous savez bien ce que vous m’avez promis.
— De vous aimer toujours, créature séduisante, dit-il d’une voix de crocodile qui soupire pôur attirer une proie.
Reine se pinça la bouche en cœur, et se tortilla dans •on corset en se rengorgeant, mais pour obéir „à l’instinct féminin qui prescrit de détourner la conversation après un aveu trop direct, sauf à y revenir ensuite par un autre chemin.
— Qu’est-ce que vous faisiez donc, dit-elle, quand je suis arrivée? Vous étiez si occupé, que vous ne m’avez pas entendue venir. Vous étiez bien drôle; vous étendiez les bras en l’air, et vous vous frappiez le front en parlant.
— Je pensais à vous.
— Mais il ne fallait pas pour cela vous donner des coups de poing sur la tête. Ça devait vous faire bien mal.
— Femme adorée! cria tout à coup l’artiste d’une voix passionnée, et en écarquillant, à la manière des basilics, ses yeux encore rouges.
— Mon Dieu! vous me faites peur. Si j’avais su, je ne serais pas venue; il faut que je m’en aille tout à l’heure.
— Me quitter déjà. Reine de mon cœur! Non! ne l’espérez pas.
Non! je perdrais plutdt le jour,
Que de me dégager d’un si charmant amour!
— Taisez- vous donc; si l’on vous entendait; il peut passer du monde, dit Reine en regardant autour d’elle. Si vous saviez combien j’ai eu peur en venant ! J’ai dit à maman que j’allais au moulin, chez mon oncle; mais ce vilain Lambernier m’a rencontrée quand j’entrais dans le bois. Qu’estce que je ferai, s’il dit qu’il m’a vue? Ce n’est pas ici le chemin du moulin. Pourvu qu’il ne m’ait pas suivie, encore! Je serais fraîche !
— Vous direz que vous êtes venue cueillir des fraises ou des noisettes, entendre chanter le rossignol; maman Gobillot n’y verra que du feu. — Qu’est-ce que c’est que ce Lambernier?
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GERFAUT. 165
— Vous savez bien... le menuisier... Vous l’avez vu chez nous l’autre jour.
— Ah ! ah ! dit Marillac avec intérêt, cet ouvrier qu’on a renvoyé du château? •
— Oui ! et ils ont bien fait; c’est un très-mauvais sujet.
— C’est lui qui vous a parlé de madame de Bergenheim. Répétez-moi donc cela. Hier nous avons été dérangés par votre mère, au moment où vous commenciez... Que vous at-il donc dit?
— Oh! des mensonges, bien sûr. Il ne faut pas croire tout ce qu’il raconte, d’abord.
— Mais enfin, que raconte-t-il?
— Qu’est-ce que ça vous fait, ce qu’on dit sur madame la baronne? répondit la jeune fille, avec un certain dépit de voir que Marillac ne s’occupait pas d’elle exclusivement.
— Pure curiosité. Il vous disait donc que s’il racontait à M. le baron tout ce qu’il sait, celui-ci lui donnerait bien de l’argent pour le faire taire?
— Il m’a dit ce qu’il m’a dit. Demandez le lui, si vous voulez le savoir. Pourquoi ne restez vous pas au château, puisque vous ne pensez qu’à madame? Est-ce que vous êtes amoureux d’elle?
— Je ne suis amoureux que de vous, ma chère biche. — Que le diable l’emporte! pensa-t-il; ne va-t-elle pas être jalouse, maintenant! Comment la faire jaser? — Je suis persuadé comme vous, reprit-il à haute voix, que tous les mauvais propos de ce Lambernier sont autant de calomnies.
— Il n’y a pas de doute. Il est connu dans le pays; c’est une mauvaise langue qui espionne tout ce qu’on fait et tout ce qu’on dit, pour le rapporter à tort et à travers. Mon Dieu! pourvu qu’il ne fasse pas d’histoire, parce qu’il m’a vue entrer dans le bois!
— Madame de Bergenheim, continua l’artiste avec aiïec-
tation, est certainement fort au-dessus des bavardages d’un drôle de cette espèce.
Reine se pinça les lèvres sans répondre.
— Elle a trop de qualités et de vertus pour que personne puisse y ajouter la moindre foi.
— Quant à cela, il y a des saintes nitouches parmi les dames de Paris comme ailleurs, dit la jeune fille d’un air aigre doux.
— Ouais! pensa Marillac, nous y voici. Toujours la vieille querelle du petit bonnet et du chapeau d’Herbault, de la grisette et de la dame. Maintenant, que je sois académicien si je ne lui délie pas la langue.
— Madame de Bergenheim, reprit-il en appuyant avec emphase sur chaque mot, est une femme si bonne! si jolie! si aimable!...
— Mon Dieu ! dites donc tout de suite que vous, l’aimez, ce sera plus tôt fait, s’écria Reine en se dégageant brusquement du bras qui l’avait enlacée jusqu’alors. — Une grande dame qui a des carrosses et des laquais rouges tout galonnés, c’est là une conquête ! Tandis qu’une demoiselle bourgeoise qui n’a que sa vertu...
Elle baissa les yeux d’un air de componction, sans achever sa phrase.
— Une vertu qui donne un rendez-vous au bout de trois jours, et au fond d’un bois, encore ! Joli ! pensa l’artiste.
— Toujours est-il que vous ne serez pas le premier, reprit-elle en relevant la tête, et en cherchant à cacher son dépit sous un air d’ironie.
— Ce sont des mensonges.
• — Des mensonges ! et moi je vous dis que je sais ce que je sais. — Lambernier n’est pas un menteur...
Lambernier n’est pas un menteur! — répéta comme un écho une voix rude et enrouée qui semblait sortir de la cavité du hêtre, au pied duquel les amants étaient assis. — Qui est-ce qui dit que Lambernier est un menteur?
Au même instant le menuisier en personne sortit de der-
GERFAUT
rière l’arbre où il était caché depuis un moment, et intervint brusquement sur la scène comme le Deus ex machinâ des tragédies romaines. Sa veste brune, jetée sur l’épaule droite selon son habitude, et son chapeau gris à larges bords enfoncé sur l’oreille, il vint se placer en face du couple stupéfait, en fixant tour à tour sur chacun des interlocuteurs ses yeux enfoncés et méchants, et en laissant échapper de ses lèvres serrées un ricanement sardonique.
Mademoiselle Reine jeta un cri comme si elle eût vu Satan sortir de terre à ses pieds; Marillac se leva d’un bond, et saisit sa cravache.
— Vous êtes un drôle bien insolent, s’écria-t-il en faisant sonner sa voix de basse-taille ; passez votre chemin.
— Il n’y a pas de chemin, répondit l’ouvrier d’un ton qui justifiait l’épithète dont il avait été gratifié ; nous sommes sur le communal, et j’ai le droit d’y être tout comme vous.
— Si tu ne tournes pas les talons sur le champ, reprit l’artiste qui devint rouge de colère, je te coupe la figure en deux.
— Ce sont les pommes qu’on coupe en deux, dit Lambernier en ricanant et en avançant la tête d’un air 'de bravade. — Ma figure se fiche de votre fouet comme d’un goupillon ; parce que vous êtes un monsieur, et moi un ouvrier, 11e croyez-vous pas me faire peur? Je me fiche d’un bourgeois comme....
Cette fois il n’eut pas le temps d’achever sa comparaison ; un coup de cravache qui lui sangla le visage, de l’oreille droite au bout du nez, lui coupa la parole, et le fit malgré lui reculer de deux pas.
— Tron de l’air ! s’écria-t-il d’une voix semblable à un hurlement; parce que vous êtes un monsieur!.... Que je perde mon nom si je ne vous rabote pas sur toutes h j coutures !
Il jeta sur l’herbe sa veste et son chapeau, cracha dans ses mains qu’il trotta l’une contre l’autre, et prit la position d’un athlète qui se dispose à boxer.
A cette démonstration menaçante, mademoiselle Gobillot, qui s’était levée, toute violette d’émotion, poussa deux ou trois cris inarticulés; mais, au lieu de se jeter entre les combattants, comme les Sabines, elle se mit à courir à toutes jambes sur la pelouse. Bientôt elle disparut à travers les arbres, à l’imitation d’Angélique lorsque cette belle Circussienne laissa Roland et Ferragus s’escrimer en son honneur, au milieu de la forêt des Ardennes.
Quoique les armes des deux adversaires ne fussent pas, en apparence, de nature à ensanglanter le gazon, leur contenance avait quelque chose de martial qui eût fait honneur à d’antiques paladins. Lambernier, écrasé sur ses jambes, d’après toutes les règles de l’art du pugilat, et les poings à hauteur des épaules, avait une vague ressemblance avec un chat sauvage prêt à bondir sur sa proie. L’artiste, de son côté, le haut du corps jeté en arrière, le jarret tendu, le menton enfoncé jusqu’à la moustache dans le collet fourré de sa redingote, et la cravache baissée, suivait, d’un œil assuré, tous les mouvements de son adversaire. Au moment où il le vit marcher sur lui le poing en avant, il leva le bras, de son côté, et lui appliqua du côté gauche un second coup de cravache, si vigoureusement appuyé, que l’ouvrier battit de nouveau en retraite en se frottant les yeux, eten beuglant.
— Tonnerre ! je ne vois plus clair... mais quand ce serait le pape, il y passerait.
Il porta la main à la poche de son pantalon, en tira un de cesgrands compas de fer dont se servent les menuisiers, et l’ouvrit par un mouvement rapide. Il le saisit alors par le milieu, et se trouva ainsi armé d’une espèce de stylet à deux pointes qu’il brandit d’un air menaçant.
A cette vue, Marillac fit deux pas en arrière, passa la cravache dans la main gauche, et s’armant, de son côté, de son poignard corse, se mit en position de défense.
— L’ami, dit-il d’un air délibéré, mon aiguille est plus courte que la vôtre, mais elle pique mieux. Si vous faites
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