‹ Œuvres complétes de Charles de Bernard GerfautChapitre 3 sur 5 · IC · texte numérisé non relu

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un pas sur moi, si vous levez la main, je vous saigne comme un marcassin.

En voyant la ferme attitude de l’artiste, dont la taille carrée dans sa petitesse semblait annoncer une vigueur pou commune, et à qui ses moustaches et ses yeux brillants donnaient en ce moment un air assez formidable; en remarquant surtout la lame large et tranchante du poignard, Lambernier s’arrêta.

— Eh ! tron de l’air, s’écria Maurillac qui s’aperçut que sa bonne contenance, produisait son effet, vous êtes Provençal ; mais moi je suis Gascon. Vous avez la main prompte, camarade...

— Mais, tron dé diou ! c’est bien vous qui avez la main prompte : vous m’assassinez de coups de fouet comme si j’étais votre cheval... vous m’avez crevé un œil. Est- ce que vous vous imaginez que j’ai mon pain cuit comme vous, et que je n’ai à faire qu’à enjôler les filles î J’ai besoin de mes yeux pour travailler, mille noms de nom ! Parce que vous êtes un bourgeois et moi un ouvrier...

— Je ne suis pas plus bourgeois que vous, reprit l’artiste, assez content au fond de voir la furie de son adversaire s’exhaler ainsi en paroles, et son attitude perdre son caractère menaçant ; rengainez votre compas, et allez à votre ouvrage. — Tenez, ajouta-t-il en tirant de sa poche deux écus de cinq francs. Vous avez été un peu rustre, et moi un peu vif. Allez vous laver les yeux avec un verre de vin : il n’y a pas d’enflure qui tienne là-contre.

Lambernier fronça les sourcils et les abaissa sur scs yeux, qui dardèrent un regard haineux et méchant. Il hésita un instant comme s’il eût discuté en lui-même ce qu’il devait faire et pesé les chances de succès en cas de décision hostile. Après quelques secondes de réflexion, la prudence l’emporta sur la colère. Il ferma son compas, et le remitdans sa poche. Mais il repoussa l’argent qui lui était offert.

— Vous êtes généreux, dit-il avec un sourire amer : cinq francs par coup de cravache? Je connais bien des gens qui

UEÜVKËS UE EU. DE BËHNAKD.

tendraient la joue douze heures par jour à ce prix. Mais je ne suis pas de ce métier-là. Je ne demande rien à personne. Je nie suis battu en juillet.

— Si Léonard de Vinci avait vu la boule de ce paroissien en ce moment, pensa l'artiste, il n’aurait pas cherché pendant si longtemps le type de son Judas. Sans mon bon poignard, mon affaire était claire. Je suis sûr que cet homme a la bosse du meurtre.

N’ayant pas fort grande envie de prolonger un pareil tête-à-tête, l’artiste alla pour détacher son cheval ; mais au moment où il portait la main à la bride, une idée subite l’arrêta, et il revint sur ses pas.

— Écoutez, Lambernier, dit-il, j’ai eu tort de vous frapper, et je voudrais réparer cela. On m’a dit que vous aviez été renvoyé du château contre votre gré. Je suis assez lié avec M. de Bergenheim pour pouvoir vous être utile : voulez-vous que je lui parle de vous?

Le menuisier était resté immobile à sa place en fixant sur son adversaire, au moment où celui-ci se disposait à monter à cheval, des yeux qui, dans leur cavité, semblaient gonflés par la haine. Sa physionomie changea d’expression, et redevint froide et concentrée lorsqu’il se vit interpellé de nouveau. Avant de répondre, il secoua la tête à deux ou trois reprises.

— A moins d’être le diable, dit-il, je vous défie bien de faire dire oui à Monsieur quand une fois il a dit non. On m’a chassé comme un chien; c’est bon. Rira bien qui rira le dernier. C’est cette vieille bête de Rousselet et ce gros cornichon de cocher de mademoiselle de Corandeuil qui ont fait des rapports sur moi. J’en pourrais faire aussi des rapports, si je voulais.

— Mais pour quel motif vous a-t-on renvoyé? reprit Marillac; vous êtes un habile ouvrier. J’ai vu de votre ouvrage au château : il y a encore des appartements à terminer ; il faut qu’on ait eu des raisons graves pour ne pas vous employer dans un moment où l’on doit avoir besoin de vous.

GERFAUT

— Ils ont dit que je causais à mademoiselle Justine, et Madame m’a fait renvoyer. Elle en était bien la maîtresse, n’est-ce pas? comme je suis bien le maître de l’en faire repentir.

— Et comment pourriez-vous l’en faire repentir ? répondit l’artiste dont la curiosité, que mademoiselle Reine n'avait pu satisfaire, était de plus en plus excitée, qu’est-ce que vous pouvez avoir de commun avec madame la baronne ?

— Parce que c’est une dame^et que je suis un ouvrier... Ça n’empêche pas que, si je pouvais lui glisser seulement deux mots dans l’oreille, je suis sûr qu’elle me donnerait plus de louis d’or que je n’ai gagné de pièces de vingt sous depuis que je travaille au château.

— Parbleu î à votre place, j’irais le lui dire aujourd’hui même, ce mot.

— Pour qu’on me fasse mettre à la porte par cette bande de fainéants en habits d’écrevisses. Pas de ça, Lisette. J’ai mon idée : rira bien qui rira le dernier !

En répétant ce proverbe, l’ouvrier fit entendre le ricannement sardonique qui lui servait habituellement de sourire.

— Lambernier, dit l’artiste d’un ton sérieux, on m’a déjà pàrlé de certains propos fort étranges que vous avez tenus ces jours derniers. Savez-vous qu’il y a dans la loi une peine pour ceux qui inventent des calomnies?

— Quand on prouve ce qu’on dit, est- ce une calomnie? répondit le menuisier avec assurance.

— Qu’est-ce que vous vous chargez de prouver? s’écria brusquement Mariilac.

— Eh, tron de l’air ! vous le savez bien, c’est que M. le baron... Il n’acheva pas; mais d’un geste grossier, en portant la main à sa tête, il acheva d’expliquer son idée.

— Vous prouverez cela ?

— Devant la justice, s’il le faut.

— Devant la justice, cela ne vous rapporterait pas

grand’chose ; mais si vous voulez cesser vos propos, ne plus ouvrir la bouche de tout cela à qui que ce soit, et me donner à moi, à moi seul , vous entendez, la preuve dont vous parlez, je vous la paie dix napaléons.

Lambernier regarda fixement l’artiste avec un regard singulièrement pénétrant.

— 11 vous en faut donc une de la ville et une de la campagne, une mariée et l’autre fille, dit-il d’un ton de brutale raillerie ; cette pauvre demoiselle Reine sait-elle qu’elle fait la paire ?

— Que voulez-vous dire ?

— Oh ! vous êtes plus malin que moi.

Les deux hommes se regardèrent en silence, en cherchant mutuellement à deviner leurs pensées, qu’ils ne comprirent cependant que très-imparfaitement, mais qu’il est possible d’expliquer ici d’une manière plus claire.

— C’est encore un amoureux de madame la baronne, pensa Lambernier avec l’insolence cynique de son caractère ; si je lui dis ce que je sais, ma vengeance sera en bonne main, sans que j’aie besoin de m’exposer.

— Voilà un sournois qui m’a l’air diantreraent fort en diplomatie, se dit de son côté Marillac ; mais il est rancuneux, et il faudra bien qu’il s’explique.

— Dix napoléons ne se trouvent pas dans le pas d’un cheval, reprit, après un silence assez long, le menuisier : dans une semaine, si vous voulez, vous me les compterez.

— Vous me prouverez... ce que vous m’avez dit, répondit Marillac avec quelque hésitation, eten rougissant malgré lui du rôle qu’il jouait en ce moment, et dont jusqu’alors il n’avait pas entrevu le côté reprochable et presque odieux. — Bah ! se dit-il en lui-même pour tranquilliser sa conscience, si ce coquin sait réellement quelque chose qui puisse la compromettre, il vaut mieux que ce soit moi qui achète ce secret que tout autre. Je n’en abuserai pas, et je pourrai peut-être rendre service à cette femme, N’est-co

GERFAIT.

pas là le rôle d’un galant homme de se dévouer à la défense de la beauté imprudente et menacée?

— Je vous apporterai la preuve, je ne vends pas mes copeaux chat en poche, dit le menuisier.

— Quand ?

— Trouvez-vous lundi à quatre heures après midi à la ' croisée des chemins, près de l’angle du bois de la Corne.

— Au bout du parc?

— Qui, un peu au-dessus de la roche du Gué.

— J’y serai. Jusque-là vous ne direz mot à personne?

— C’est juste, puisque vous achetez ma marchandise.

— Voilà les arrhes du marché, répondit l’artiste. Et il lui tendit les pièces d’argent qu'il tenait encore à la main ; Lambernier les mit cette fois dans sa poche sans faire d’objection.

— Lundi, à quatre heures!

— Lundi, à quatre heures ! répéta Marillac en montant sur son cheval, qu’il fit partir au grand trot comme s’il eût été pressé de quitter son interlocuteur. Au premier détour, lorsqu’il eut repris le chemin, il tourna la tête et aperçut l’ouvrier encore immobile au pied du hêtre.

— Voilà, pensa-t-il, un drôle dont la place est marquée à Toulon ou à Brest, et je viens de conclure avec lui un traité satanique. Bah ! je n’ai rien à me reprocher. De deux choses l’une : ou Gerfaut est la dupe d’une coquette, ou son amour est menacé d’une catastrophe ; dans tous les cas, je suis son ami, et je dois éclaircir ce mystère pour le mettre sur ses gardes.

— Dix francs aujourd’hui et dix napoléons lundi, disait de son côté Lambernier, en regardant le cavalier qui s’éloignait, d’un œil où rayonnait un mélange de moquerie et de haine, il faudrait être un fier imbécile pour refuser. Mais ça ne paye pas tes coups de cravache, mon freluquet; quand nous aurons fait ensemble le compte du château, je réglerai le tien.

Eu disant ces mois, il porta la main à la poche où il avait

placé son compas, et reprit ensuite lentement le chemin de la Fauconnerie.

Les visites, anathématisées d’avance dans la conversation des deux amis, arrivèrent de bonne heure au château, selon l’usage de la campagne où l’on dîne le matin. Depuis sa chambre, où il était resté comme Achille sous sa tente, Gerfaut vit défiler successivement le long de l’avenue une demi-douzaine de berlines, cabriolets et chars découverts, qui amenaient au moins le nombre de convives annoncé par Marillac. Peu à peu la société se répandit par groupes dans les jardins. Quatre ou cinq jeunes filles, sous la conduite d’Aline, coururent s’emparer d’une escarpolette, à laquelle s’attelèrent quelques jeunes gens de bonne volonté parmi lesquels Octave aperçut bientôt son Pylade. Pendant ce temps, madame de Bergenheim faisait les honneurs de sa maison aux mères et aux femmes qui, trouvant cet amusement trop jeune pour leur âge, préféraient une promenade paisible dans les allées du parc. Christian, de son côté, expliquait des plans d’amélioration à quelques hommes à physionomie industrielle ou agricole, qui paraissaient l’écouter avec intérêt, à charge de revanche. Trois ou quatre autres enfin avaient pris possession du billard, tandis que la partie vénérable de la société était restée au salon près de mademoiselle de Corandeuil.

— As-tu un pantalon blanc à me prêter ? s’écria brusquement Marillac en entrant dans la chambre de son ami, au premier coup de la cloche du dîner. — Une énorme tache verte à l’un de ses genoux rendait superflue toute explication au sujet de la nécessité de ce changement de costume.

— Tu ne perds pas de temps, répondit Gerfaut après

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avoir ouvert un tiroir de la commode. Quelle est celle de ces beautés cantonnales qui a eu l’honneur de te voir à ses pieds ?

— C’est cette damnable escarpolette, sotte invention ! Sacrifiez-vous donc pour plaire à des petites filles. Si jamais on m’y reprend ! Ton système d’égoïsme est le véritable.— A propos, madame de Bergenheim m’a demandé tout à l’heure, d’un air passablement narquois, si tu étais malade, et si tu ne descendrais pas pour le dîner.

— De l’ironie !

— A ce qu’il m’a paru. Cette femme-là sourit d’une manière qui ne doit pas être du tout commode pour son interlocuteur. Je ne suis pas plus timide qu’un autre, mais j’aimerais mieux faire un vaudeville en trois actes à moi tout seul que d’être obligé de lui adresser une déclaration si je lui voyais ce diable de sourire sur la bouche. Elle aune manière d’avancer la lèvre inférieure... — Ouf ! sais-tu que tu es terriblement mince? tu permets que je donne un coup de canif à la ceinture de ton pantalon ? Jamais je ne pourrais danser avec cet étranglement abdominal.

— Et ce secret que tu devais me révéler? interrompit Octave avec un sourire qui semblait annoncer une sécurité parfaite.

Marillac prit un air grave en regardant son ami, puis il se mit à rire d’une manière un peu contrainte.

— A demain les affaires sérieuses, répondit-il. L’essenliel aujourd’hui, c’est d’être aimable. Madame de Bergenheim m’a demandé tout à l’heure si nous serions assez complaisants pour dire quelques morceaux. Je me suis incliné pour toi et pour moi. Je ne suppose pas que les indigènes de ce vallon aient souvent entendu le duo de Mose avec les fioritures à la Tamburini.

Palpita a qnello aspetto, Oemo ne! suo dolor.

Veux-tu que nous disions celui-lù ou celui du Barbier? c’est vieux, le Barbier.

— Tout ce qu’il te plaira, mais ne m'en casse pas la tête d’avance. Je voudrais que la danse et la musique fussent au fond de la Moselle.

— A la bonne heure, mais pas le dîner. J’ai jeté un coup d’œil à la salle à manger ; cela promet d’être fort beau. Allons, tout le monde est rentré : à table.

Le temps est loin de nous où Paris et la province formaient deux régions presque étrangères l’une à l’autre, où madame de Sévigné pouvait faire de si piquants récits des assemblées gentilhommières des pays d’état, et où un jeune cadet du Limousin fraîchement débarqué au Palais-Royal était exposé sur sa mine à y être reçu comme M. de Pourceaugnac. Aujourd’hui, grâce à la rapidité des communications, aux importations de toute espèce qui arrivent du centre à la circonférence sans avoir eu le temps de se faner en route, Paris et le reste de la France ne sont plus qu’un corps immense passionné des mêmes opinions, paré des mêmes modes, riant des mêmes bons mots, révolutionné par les mêmes barricades.

Les mœurs provinciales ont presque entièrement perdu leur physionomie, et un salon de bonne compagnie est le même partout. Une exception cependant se présente parfois à la campagne. Là, des nécessités de voisinage imposent un mélange auquel la maîtresse de maison la plus exclusive ne peut pas toujours se soustraire. La société rassemblée au château offrait en ce moment un exemple de ces réunions hétérogènes dans lesquelles une duchesse peut avoir à sa droite un maire de village, et la femme la plus élégante de l’allée des Feuillants, un gros juge-de-paix qui croit se rendre fort aimable en cherchant à griser sa voisine.

Les relations fréquentes de M. de Bergenheim avec plusieurs maîtres de forges des environs, acquéreurs habituels de ses coupes de bois, avaient établi entre eux un échange de politesse assez froide de part et d’autre, très-exacte de

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son côté, un peu guindée du leur, car, aujourd’hui encore, les personnes de la classe industrielle conservent, avec celles qu’elles ont la bonhomie d’envier comme classe privilégiée, une attitude raide et hargneuse qui, partout où ces deux castes se trouvent en présence, trace une ligne de démarcation aussi facile à saisir que la différence de couleur de l’eau dans le confluent de l’Isère et du Rhône.

Parmi leurs voisins de campagne, madame de Bergenheim avait promptement découvert ces symptômes de morgue envieuse toujours prête à se trouver offensée, et fort peu propre à rendre la société agréable. Elle avait donc pris le parti de réunir, par invitations générales, les personnes qu’elle était obligée de recevoir, afin de se débarrasser d’une seule fois d’un ennui qu’aucun agrément ne compensait. Ce jour-là était un de ces jours de corvée.

Au milieu de ces dames beaucoup plus parées qu’élégantes; de ces demoiselles bien portantes, à gros bras marbrés de rose, à pieds moulés en fers à repasser ; de ces messieurs prépondérants, étranglés par leurs cravates blanches, et gonflés dans leurs habits noirs ; Gerfaut, dont le système nerveux avait été déjà singulièrement agacé par son désappointement de la veille, se sentit suffoqué d’un redoublement de mauvaise humeur. A table, il se trouva placé entre deux femmes qui semblaient avoir épuisé dans leurs toilettes toutes les couleurs du spectre solaire, et dont la coquetterie respective se trouvait surexcitée par le voisinage de l’écrivain célèbre. Mais leurs minauderies furent perdues; celui qui en était l’objet se comporta avec une maussaderie, qui heureusement passa pour mélancolie romantique ; ce qui le rendit plus intéressant encore aux yeux de sa voisine de gauche, blonde de vingt-cinq ans, fraîche, potelée, et, à l’entendre, passionnée de lord Byron, prétention commune à presque toutes les jolies femmes grasses.

A* l’exception d’un salut en entrant. Octave n’avait pas accordé à madame de Bergenheim une seule marque d’attention. L’air froid, ennuyé et dédaigneux, il prenait en

’ patience les plaisirs de ce jour, abusant même du privilège d'humeur fantasque qu'on accorde volontiers aux hommes d’un talent incontestable. Clémence, au contraire, semblait redoubler d'amabilité et d’enjouement. Il n'était pas un de ses ennuyeux convives à qui elle n'eût adressé quelques mots obligeants, pas une de ces femmes vulgaires ou prétentieuses pour qui elle n’eùt trouvé moyen d’être gracieuse et prévenante ; on eût dit qu’elle éprouvait un désir particulier d’être ce jour-là plus séduisante encore que de coutume, et que l’air sombre de son amant redoublait sa bonne humeur, donnait plus de vivacité à son esprit, lui causait enfin un retour de son ancienne coquetterie.

Après dîner, on rentra au salon, où le café fut servi. Une pluie subite, dont les gouttes frappaient violemment les fenêtres, rendait impraticable tout projet de divertissement dans le parc. Gerfaut remarqua bientôt un colloque assez animé entre madame de Bergenheim, embarrassée d'amuser ses hôtes pendant le reste de l’après-midi, et Marillac qui, avec son entrain accoutumé, s'était institué son maître des cérémonies. Un moment après, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et un énorme piano, porté par trois domestiques qui ployaient sous le faix, fut installé contre les fenêtres. A cette vue un frisson de plaisir parcourut le groupe des jeunes filles, tandis qu'Octave, appuyé contre la boiserie dans un des angles de la cheminée, achevait son moka d’un air de plus en plus mélancolique.

— Ah ça ! vint lui dire l’artiste, qui pendant ces préparatifs s’était donné un mouvement extrême, et avait étalé sur le piano une dizaine de partitions, il est donc convenu que nous allons dire le duo de Mose. Il y a là deux ou trois petites pensionnaires que leurs mamans meurent d’envie de faire briller. Tu comprends qu’il faut que nous nous sacrifiions pour les encourager. D’ailleurs, un duo d’hommes c’est de règle pour ouvrir un concert.

— Un concert ! est-ce que madame de Bergenheim s'est mis dans la tête de nous servir en pâture à ce bercail jus-

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qu’à ce soir? répondit Gerfaut, dont la mauvaise humeur augmentait à chaque instant.

— Cinq ou six morceaux seulement, et ensuite On dansera. J’ai déjà un engagement avec ta diva; si tu as envie d’une contredanse, et que vous n’ayez pas, selon l’usage, votre numéro réservé, je te conseille de la lui demander; car il y a là cinq ou six beaux-fils qui ont l'air furieusement

empressés Après nçitre duo, je dirai le triode la Dame

Blanche avec ces demoiselles qui ont des yeux ronds comme ceux des poissons, des cheveux ventre de biche et des robes abricot, — là bas dans le coin, près dé cette jolie blonde qui était à côté de toi à table, et qui manœuvre son pied en te lorgnant. — M’a-t-elle déjà suffisamment ennuyé, cette cloche de la tourelle! j’y ai piloté au moins vingt petiles filles dans leur début. Je ne sais pas seulement si je pourrai donner convenablement mon sol grave; j’ai un cataplasme de charlotte-russe sur l’estomac. — Ecoute donc un peu :

A cette complaisance!...

Marillac se pencha vers son ami, et rugit dans l’oreille une note qu’il supposait devoir être le sol en question.

— Comme un ophycléide, dit Gerfaut en ne pouvant s’empêcher de rire de l’importance que l’artiste attachait à son talent.

— En ce cas, dans notre duo, jerisquerai mon grand point d’orgue à la fin du premier solo. — Deux octaves de mi en mil — Je vous demande pardon du peu. Zuchelli avait eu la complaisance de me le détailler dans le temps, et je ne m’en tirais pas trop mal.

— Madame désire parler à monsieur, dit un domestique qui vint l’interrompre au milieu de sa phrase.

Dolce, soave amor, roucoula entre ses dents l’artiste, tandis qu’il se rendait à l’invitation de la maîtresse de la maison, en cherchant à poser dans sa tête le point d’orgue

qu’il regardait comme un des plus beaux fleurons de sa couronne musicale.

Tout le monde s’étant assis, madame de Bergenheim se mit au piano, derrière lequel Marillac s’était déjà posté. L’artiste choisit une des partitions, l’ouvrit sur le pupitre, y fit les cornes préliminaires pour n’ètre pas arrêté, au moment de l’exécution, par quelque feuillet récalcitrant, toussa en basse-taille, se posa de manière à présenter à l’auditoire le côté de sa tête où il pensait que sa coiffure moyen âge produisait le plus bel effet, et jeta un signe d’intelligence à Gerfaut, toujours sombre et isolé, à l’angle de la cheminée.

— Nous abusons beaucoup de votre complaisance, monsieur, dit à celui-ci madame de Bergenheim, lorsqu’il se fut rendu à cette muette invitation ; et, tout en essayant quelques accords, elle leva sur lui ses grands yeux bruns. C’était le premier regard qu’elle lui accordait de la journée; soit accès de coquetterie, soit que la tristesse de son amant lui eût amolli le cœur, soit qu’elle-même éprouvât un remords de la dureté extrême de son billet de la veille, on doit avouer que l’expression de ce regard n’avait rien de très-décourageant.

Octave s’inclina, et prononça quelques mots aussi froidement polis que s’il eût parlé à une femme de soixante ans, sans que ses yeux répondissent au rayon humide qui les avait doucement interrogés.

Madame de Bergenheim baissa la tête en essayant un sourire de dédain, et frappa brusquement la première mesure du duo.

Le concert commença. Gerfaut avait une voix de ténor douce et vibrante; il la conduisait habilement, esquivant les passages périlleux, tournant les difficultés qu’il jugeait audessus de son talent d’exécution, chantant, en un mot, avec la prudence d’un amateur qui ne peut pas consacrer quatre heures par jour à filer des sons, et à couler des gammes chromatiques. Il dit son sulo avec une simplicité voisine de

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la négligence, et remplaça même, par une tenue plus que modeste, le trait assez compliqué de la fin.

Clémence, pour laquelle il avait quelquefois chanté en y mettant plus de son âme, vit avec dépit cette affectation d’insouciance, car il est telle disposition d’esprit où tout devient froissement. 11 lui parut que, chez elle, Hans son salon, Octave aurait dù faire plus de frais par égard pour ellemême, et quel que fût d’ailleurs leur débat particulier; elle se trouva blessée dans la considération qui lui était due et à laquelle de nombreux hommages l’avaient habituée. Elle enregistra donc ce nouveau grief dans l’interminable livre en partie double qu’une femme consacre toujours aux moindres actions de l’homme qui lui fait la cour.

Mariliac, au contraire, sut beaucoup degré à son ami de cette froideur d’exécution, car il y vit un moyen de briller à ses dépens. Quelle que fût sa dose de vanité, la supériorité d’Octave était trop incontestable pour qu’il ne saisit pas avec empressement l’occasion de le primer. Il commença donc son solo, è il ciel per noi sereno, avec une tension de larynx inaccoutumée, accentuant aussi énergiquement qu’un Calabrais, et mugissant ses notes graves comme c’;i eût chanté dans un tonneau. Sauf quelque chose d’inégal et de décousu, dont les chanteurs de salon se préservent difficilement, il ne se tira pas trop mal de la première partie. Arrivé au point d’orgue final, il remplit d’air sa poitrine, comme s’il eût été chargé de mettre en mouvement tous les moulins à vent de Montmartre, et se lança en avant avec une majestueuse furie; les quarante premières notes, sans ressembler aux perles de mademoiselle Grisi, gravirent de bas en haut et roulèrent de haut en bas sans accident notable; mais aux derniers degrés de la descente, la respiration et la voix manquèrent à la fois au chanteur ; le lu faiblit, le sol fut étranglé, le fa ressembla au bourdonnement d’un hanneton, le mi, absent !

Le point d’orgue à la Zuchelli eut l’air d’un de f,:es gothiques escaliers qui à l’étage supérieur offrent uneconsor-

vation presque complète, mais dont la base fauchée par le temps laisse une solution de continuité entre le sol et la dernière marche.

• Madame de Bergenheim, attendant la conclusion de cette périlleuse roulade , ne songea pas à frapper l’accord final; le seul son qui se fit entendre fut le bruissement de la barbe du dilettante, dont le menton était allé vainement chercher de la voix dans les profondeurs de son col de satin, accompagné de l’applaudissement bénévole d’une vieille dame sourde qui avait jugé le mérite de l’exécution d’après les contorsions désespérées de l’exécutant.

— Maudite charlotte-russe! grommela l’artiste, la figure aussi rouge qu’un homard.

Le reste du duo s’acheva sans nouvel incident, à la satisfaction générale.

— Madame, votre piano est un demi-ton plus bas que le diapason, dit le basso, avec un accent de reproche, après avoir comparé l’instrument régulateur au la du clavier.

— C’est vrai, répondit Clémence, qui ne put retenir un sourire; j’ai si peu de voix que je suis obligée de faire accorder mon piano pour moi. Vous pouvez bien me pardonner mon égoïsme, car vous avez chanté comme un ange.

Marillac s’inclina, consolé à demi par ce compliment, mais pensant en lui-même que le premier devoir d’une maîtresse de maison était d’avoir un piano qui fût au ton, et de ne pas exposer une basse à compromettre-son contremi devant quarante auditeurs.

— Madame, puis-je encore vous être utile? demanda ae son côté Gerfaut, qui se pencha vers madame de Bergenheim avec le plus froid de tous les sourires.

— Je craindrais de lasser votre amabilité, monsieur, répondit-elle d’une voix dont la sécheresse polie laissait percer un mécontentement secret.

Le poète la salua en silence et s’éloigna.

Clémence alors, à la prière générale, chanta une romance avec plus de goût que d’éclat, avec plus de méthode que

GERFAUT

d'expression. Il semblait que les manières glaciales d’Octave réagissaient, sur elle en dépit de ses efforts pour se maintenir au ton d’enjouement qu’elle avait affecté d’abord. Insensiblement une singulière oppression serra sa poitrine et voila son organe ; une ou deux fois elle craignit que la voix ne lui manquât. Quand elle eut fini, les compliments et les applaudissements dont elle fut accablée lui parurent si insupportables qu’elle réprima avec peine l’envie de s’y soustraire. Tout en s’indignant de sa faiblesse, elle ne put s’empêcher de jeter un regard du côté d’Octave, mais elle ne rencontra pas les yeux de son amant, alors occupé à causer avec Aline. Elle se trouva en ce moment si seule et si délaissée, pour cet unique regard qu’elle n’obtenait pas, qu’une larme de dépit roula sous ses paupières.

— J'ai eu tort peut-être de lui écrire ainsi, pensa-t-elle; mais s’il m’aimait, se résignerait-il aussi vite à m’obéir?

Une femme dans un salon ressemble au soldat sur la brèche ; l’abnégation est le premier de ses devoirs : quelle que soit sa souffrance, elle doit montrer à la douleur le front serein que présente le guerrier au danger, et tomber, s’il le faut, sur place, la mort dans le cœur, le sourire aux lèvres. Pour obéir à cette loi du monde, madame de Bergenheim se remit au piano, après une courte interruption, afin d’accompagner les trois ou quatre jeunes filles qui vinrent, selon l’usage, improviser chacune à leur tour l’air qu’on leur serinait depuis six mois. Marillac, qui prudemment était allé à la salle à manger corroborer son creux d’un verre de rhum , répara dans le trio de la Dame Blanche son petit échec, et tout alla pour le mieux. Enfin, pour clôture de ce concert, et que le ciel vous préserve de toute exécution de ce genre! Aline fut amenée au piano par son frère, qui, comme tous les anti-artistes, ne comprenait pas qu'on apprît la musique pendant plusieurs années, sinon pour faire état de sa science. Christian d’ailleurs aimait beaucoup sa sœur, et était d’autant plus émerveillé de son talent qu’il possédait lui-même la basse-taille lapins discordante du dé-

parlement. La pauvre enfant, dont toute l’assurance avait disparu, chanta donc d’une petite voix fraîche, tremblante et un peu finisse, une romance de sa pension, revue et corrigée comme les éditions ad mum delphini. Le mot amour y était remplacé à l’hémistiche par celui d’amitié, et pour réparer la légère faute de prosodie, la syllabe surabondante se fondait en un hiatus qui eût fait dresser les cheveux à la perruque blonde de Boileau. Mais le Sacré-Cœur a un système de versification à part, dans lequel, plutôt que de laisser passer une expression dangereuse, la vertu tord le cou à la poésie.

Cet échantillon de musique sacrécordiale fut le bouquet du concert ; ensuite on dansa, et Gerfaut vint inviter Aline. Soit qu’il voulût combattre son humeur noire, soit par cette bonté d’âme qui comprend les émotions des autres, et y compàtit, il se mit à parler avec un empressement affectueux à la jeune fille, toute rouge encore de son succès. Parmi tous ses talents, Octave possédait à un éminent degré l’art de moduler sa conversation d’après la position, l'âge ou le caractère de ses interlocuteurs et selon le but auquel il voulait arriver. A la différence de la plupart des artistes qui apportent dans le monde les préoccupations du cabinet, et y conservent une individualité habituellement plus excentrique qu’élégante, il était dans un salon homme de salon avant tout. Profond avec les gens sérieux, d’un dévergondage princier en compagnie de viveurs, poli comme un chevalier de l’ancien régime à l’égard des douairières, tour à tour insinuant, galant ou ironique auprès des belles dames, pour qui nul autre ne savait confire dans un sirop plus parfumé de plus vertes impertinences, il possédait à l’usage des jeunes demoiselles une sorte de jargon bénin et réservé, honnête et candide, auquel la mère la plus austère n’eût pu trouver mot à reprendre. Le poète légèrement immoral, le dramaturge qui faisait ruisseler dans ses pièces l’inceste et l’adultère, rencontrait dans ces occurrences des expressions moitié lait, moitié miel, eau bénite au besoin,

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que savouraient sans le moindre effarouchement les plus jolies innocences de quinze ans.

Aline écoutait avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler les paroles de son danseur ; l’élasticité de ses pas, une sorte de frémissement général qui la faisait ressembler à une fleur bercée par la brise, la poésie qu’une émotion intérieure communiquait à la grâce naïve de sa pose, révélaient le charme que goûtait son âme à cet entretien. Ses yeux, chaque fois qu’ils rencontraient le regard pénétrant d’Octave, se baissaient par un instinct de pudeur, mais dans ces moments-là leur éclat semblait redoubler sous leurs paupières à demi-fermées. Chaque parole, même indifférente, résonnait à ses oreilles, douce et mélodieuse ; chaque contact de main lui paraissait une pression. A seize ans, le sexe est un complice si puissant de tous les sentiments qui surgissent au cœur d’une jeune fille ! Dans cette période de l’adolescence comprise entre le voile blanc de la première communion et la blanche corbeille du mariage, un vague désir, un confus pressentiment du mot réel de la vie, une attraction invincible vers l’aimant ignoré, donnent quelquefois aux plus ingénues de ces enfants quelque chose de l’enivrement d’Erigone.

En remarquant l’épanouissement dont chaque mot sorti de sa bouche embellissait cette rose fraîche et innocente. Gerfaut éprouva un sentiment involontaire de mélancolie.

— Elle m’aimerait, pensa-t-il, comme je veux être aimé, de toute sa pensée, de tout son désir, de toute son âme. Pour elle je serais la flamme qui embrase et le soleil qui féconde ; elle s’agenouillerait devant mon amour comme devant unr autel, tandis que cette coquette

Il se tourna du côté de madame de Bergenheim qui dansait avec Mar illac, et rencontra son regard fixé sur lui. Le coup-d’œil qu’il reçut fut rapide, mécontent et impérieux. Il signifiait clairement : Je vous défends de parler ainsi à votre danseuse.

Pour le moment. Octave n’était pas plus disposé à l'o-

béissance nue ne le fut madame Vertbois en pareil cas. Après avoir promené ses yeux sur la contredanse, comme si le hasard seul lui avait fait rencontrer ceux de Clémence, il se retourna vers Aline pour laquelle il redoubla d’amabilité.

Un moment après, il reçut, non pas directement, mais par l’intermédiaire de la glace, ce confident si souvent indiscret, un second coup-d’œil plus sombre et plus menaçant que le premier.

— Fort bien, se dit-il en reconduisant la jeune fille à sa place, nous sommes jalouse. Ceci change la question. Je sais maintenant où le rempart est faible et où il faut attacher le mineur.

Aucun nouvel incident ne signala le reste de la journée. Le soir, les convives étant partis, la société se trouva réduite aux hôtes ordinaires du château, et tout y reprit sa physionomie accoutumée, En rentrant dans sa chambre après souper, Octave chantonnait un motif italien d’un air de bonne humeur dont son ami fut très-surpris.

— Je veux être académicien si je comprends rien à ta conduite, dit celui-ci ; tu as été toute la journée sombre et satanique comme le chevalier Bertram, et te voilà maintenant plus gai que Falstaff; est-ce que vous êtes raccommodés?

— Brouillés plus que jamais.

— Et cela t’égaie ?

— Infiniment.

— Ah ça vous jouez donc à qui perd gagne?

— Pas tout-à-fait ; mais comme mes bons sentiments ne me mènent à rien, j’espère me conduire désormais d’une manière assez haïssable pour contraindre cette capricieuse créature à m’adorer.

— Diantre ! c’est du raffiné. Au reste, c’est un système comme un autre. Les femmes sont si fantastiquement extraordinaires! Tu as connu Pauline, cofte jeune épouse de notaire à qui j’eus l’heur de plaire l’an dernier? Sais-tu à

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quoi j’ai été redevable de ses bonnes grâces ! Ce n’est à aucune de mes nombreuses qualités morales, intellectuelles ou physiques : c’est à un coup de canne.

— Un coup de canne !

— Dont, en lui donnant le bras, je sanglai, sur le boulevard, le museau d’un individu qui me faisait l’effet de nous regarder de travers. Elle m’avoua depuis que cela lui était allé droit au coeur. O femmes! sexe décevant... comme dit Figaro.

— Les femmes, reprit Octave, ressemblent au pendule dont le mouvement est une réaction continuelle : quand il est allé à droite, il va à gauche pour revenir à droite, et ainsi de suite. Suppose donc la vertu d’un côté, la passion de l’autre et le balancier féminin entre deux, il est à parier qu’après avoir frappé à droite d’une manière violente, il reviendra non moins énergiquement à gauche; car plus une vibration a été longue, plus la vibration contraire a de jeu. La femme tombe du confessionnal aux bras de son amant, ou devient sœur Louise de la Miséricorde après avoir endormi sur ses genoux le front de Louis XIV. Pouvons-nous avoir assez d’adoration pour ces folles sublimes? La mienne, à moi, plus divinement extravagante que toutes les autres, se cramponne maintenant, par un embrassement désespéré, à l’aride rocher du devoir; mais je l’en arracherai, sur mon âme ! Et pour hâter la réaction de pendule, je vais y attacher en guise de contrepoids un petit tourment que j’aurais dû employer plus tôt.

— Pourquoi la faire souffrir puisque tu crois qu’elle t’aime ?

— Pourquoi ? parce qu’elle le veut ainsi probablement. T’imagines-tu que je la torture de gaîté de cœur ; que j’éprouve du plaisir à voir sur ses joues la pâleur de l’imsoinnie, à trouver des traces de larmes dans ses yeux? me supposes-tu donc enfin dans l’âme quelque chose qui ressemble au féroce sensualisme du marquis de Sade? Je l’aime, te dis- je. Après elle, je souffre ses peines et je pleure

ses larmes. Mais je l’aime enfin, et je la veux! Si elle ne me laisse ouvert, pour arriver à elle, qu’un chemin plein de ronces et de pierres aiguës, dois-je reculer parce que je risque en l’entraînant avec moi d’y blesser ses pieds charmants? Oh ! je les guérirai par mes baisers !

— Bref, elle est comme la femme de Sganarelle, qui voulait être battue.

— Tu ramènes tout au grotesque.

— Écoute donc, je ne suis pas amoureux : je suis artiste. Si j’ai du trait dans l’esprit, ce n’est pas ma faute. Et toi, en ta qualité d’amant docile, tu es décidé à obéir? tu battras ?

— Moralement.

— Eh bien ! au fait, tu as raison. La science de l’amour ressemble à ces vieilles enseignes sur lesquelles on lit : Ici Von coiffe à l’idée des personnes. Si l’idée de cet ange est qu’on lui tire les cheveux, coiffe-la à son idée.

Le mariage! invention myrifique! a dit Rabelais. Un fait admirable, surtout parmi tant d’autres phénomènes qui s’y rencontrent, c’est l’aplomb avec lequel la plupart des hommes sautent dans ce sanctuaire, à pieds joints, comme s’il s’agissait du temple de Lilliput. A voir l’outrecuidance de ces messieurs, on dirait que rendre une femme heureuse et recevoir d’elle son propre bonheur, soit la chose du monde la plus facile , et cependant quel double et terrible problème !

11 n’est pas question ici de ces unions au front desquelles on lit du premier coup-d’œil : Fatalité! de ces chevaliers de Moncadc s’encanaillant pour payer leurs dettes; de ces vieillards caducs, vénérables et jaloux , épousant, comme Ruy G ornez, d’une main une belle fiancée, de l’autre la

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mort ; de ces jeunes maris semblables à celui qu’a mis en scène AI. Mazères, qui, pour se désennuyer d’une femme de cinquante ans, s’amusait à faire des rosières ; en un mot, de toutes ces disparates d’âge, de position, d’éducation, de fortune, germes infaillibles de discorde et de calamité : ayant à peindre une de ces alliances qui aux avantages ordinairement désirés unissent encore des conditions particulières de bonheur, une de ces alliances nommées entre toutes les autres et à titre d’honneur, mariage de convenance, nous ne nous occuperons, pour mieux faire comprendre ce tableau particulier, que de la classe à laquelle il appartient, classe choisie et privilégiée, garde royale du mariage, pour ainsi parler !

Or, même dans cette catégorie d’élite qui semble placée sous une protection divine toute spéciale, que d’écueils à redouter ! Il faut rendre justice à qui de droit, quand le navire conjugal chavire, les hommes sont le plus souvent cause du naufrage, parce qu’ils ne comprennent pas que le mariage est une science tout aussi difficile que l’art nautique, tout aussi nécessaire lorsqu’on veut se hasarder sur un océan plus fécond en dangers que celui du Cap des tempêtes.

Sur dix hommes, il en est à peine un qui sache se marier. On comprend qu’il ne s’agit pas ici de la question d’intérêt, dans laquelle le plus grand nombre, au contraire, se montre passé maître en fait de calcul et d’avarice. Nous entendons, par science, cet esprit de conduite, ce sens lucide, cette expérience de la vie qui font, en toutes choses, saisir le point précis et l’heure favorable.

Dans le monde , une partie des hommes se marie trop tôt, un plus grand nombre trop tard, une petite et heureuse portion en temps opportun ; ce qui divise le genre marital en trois espèces comme les raisins : verjus, mûrs et de conserve.

Les verjus conjugaux, récoltés principalement en province. se composent de ces très-jeunes gens, fils de famille

ŒUVRES DE Cfl. DE BERNARD.

par excellence, dont les parents cherchent à former l’établissement le plus promptement possible. L’un est le seul garçon, dauphin in-trente-deux, et l’on est pressé de le voir perpétuer sa race ; quel malheur, en etfet, que le nom des Sottenville ou des Escarbagnas vint à s’éteindre ! L’autre a une mère, vertu de profession, qui redoute pour lui le souffle empoisonné du siècle, et cherche un nid où reposer, à l’abri de l’orage , les ailes de son innocent passereau. Pour tous, il y a une foule de bonnes et prudentes raisons. On s’enquiert donc d’abord, quelquefois fort longtemps d’avance, d’une jeune personne dont la fortune et la position sociale réalisent les prétentions qu’on se croit le droit d’élever. Du caractère, de l’esprit, de l’âme enfin, il en est un peu moins question ; et en effet, que servirait de s’en trop préoccuper ? Toutes les demoiselles, celles-là même qui pendant leur enfance ont été proclamées par leurs mères de vrais démons, ne deviennent-elles pas subitement, vers l'âge de quinze ans, des modèles d’ordre et de raison, des phénomènes de douceur et de bonté ? — Il est vrai, elle était un peu vive, étant petite, mais elle est si changée ! son humeur est devenue si égale ! son caractère s’est si heureusement formé !... elle aime tant son père ! elle aime tant sa mère ! elle aime tant ses petits frères ! — Comment supposer que cet ange n’adorera pas son mari ? — Et puis, il y en a de si jolies !

Lors donc que le conseil de famille a trouvé une héritière selon les conditions du programme, il commence par endoctriner le dauphin. On doit reconnaître que la jeunesse actuelle, singulièrement raisonnable et positive, est assez facile à apprivoiser au sujet des mariages de convenance. Pourvu que la jeune personne n’ait pas le nez positivement de travers, les bras trop rouges, ou qu’on n’ait pas été obligé de lui mouler une taille de nymphe sur un lit de fer; quelquefois même, nonobstant un de ces petits malheurs, l’affaire, car c’est une affaire, est conclue sans difficulté. Les conventions d’intérêt sont stipulées, de part et d’autre,

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avec l'attention la plus scrupuleuse, mais avec îes formes les plus exquises. La noce est brillante ; la corbeille magnifique ; les procédés réciproques sont parfaits de bon goût et de savoir vivre. On monte la maison du jeune ménage ; cette association s'appelle un jeune ménage. Sur les voitures, on accolle les deux écussons, quand il y a voitures . et écussons ; touchante allégorie ! Puis quand le tout est dûment, légalement, religieusement scellé et concaténé, on souhaite aux époux, comme Isaac à Jacob, la graisse de la terre et la rosée du ciel. C’est ainsi que se lance sur la mer de la vie le couple intéressant, tandis qu’une voix paternelle murmure aux oreilles du mari un dernier inonitoire qui en langage de marine, puisque j’ai commencé à parler marine, peut se traduire ainsi : maintenant débrouillez-vous.

Un débrouillement assez ordinaire est l’enchevêtrement le mieux conditionné, le plus inextricable nœud gordien dont puissent s’étraugler réciproquement deux tourtereaux liés par le cou. Comment exiger d’un damoiseau, qui ne sait de la vie que ce que lui en ont laissé voir par un trou du rideau, le plus exigu possible, la prudence et la surveillance paternelle, qu’il se trouve tout d’un coup, par la grâce de Dieu, à la hauteur d’un rôle dont il ignore le premier mot. Toute science veut être apprise. Pour qui ne les a pas étudiées de bonne heure, les femmes sont un peu plus difficiles à comprendre que le sanscrit ou l’hébreu, et les langues de feu des apôtres sont le dernier astre qui descende au front des maris.

Il est de ces vertueux jeunes gens qui, en se mariant, pourraient porter le bouquet de fleurs d’oranger. Ceux-ci se prennent d’un tel enthousiasme pour les joies, liesses et délices de leur nouvel état, qu’ils s’y engluent de prime abord comme des moineaux à la pipée. Quand pour surcroît de malheur, désirable malheur, direz-vous peut-être, les grands parents leur ont octroyé une charmante et spirituelle créature disposée à utiliser la puissance de ses , charmes, — et quelle femme n’aspire pas un peu au des-

potisme ! — Ils sont, dans la quinzaine, couchés, liés, emmaillotés aux pieds du joli Bonaparte en cornettes. La loi salique est abrogée ; symptôme de révolution et de désastres! Dans le gouvernement des familles, comme dans celui des états, le règne de la quenouille file rarement des jours d’or et de soie.

D’autres, au contraire, ceux-là surtout à qui sont échus les nez tordus, bras rouges et lits de fer sus-mentionnés, font dater du jour de leurs noces l’ère d’une émancipation longtemps désirée. 11 y a dans la nature masculine je ne sais quelle substance maligne qui demande à fermenter tôt ou tard. Semblable au gaz qui pétille dans le vin de Champagne, il faut que cette vapeur s’exhale, que cette mousse jaillisse pour que la liqueur reste calme, et quand cette évaporation n’a pas précédé l’hymen, il est à craindre qu’elle ne le suive.

D’autres dangers attendent les hommes qui se marient trop tard, maris de conserve avons-nous dit, mais d’ordinaire assez mal conservés. Encore une fois, il n’est question ici ni d’Argantes, ni de Cassandres, nous parlons de futurs dont l’âge n’ait rien qui puisse effrayer la pensionnaire la plus effarouchable. Il s’agit moins des cheveux gris de la tête que de ceux de l’esprit, des rides du front que de celles de l’âme.

S’il est des jeunes gens dont l’existence nouée, pour ainsi dire, semble une étrange anomalie dans notre époque de développement prématuré et de turbulente agitation, il en est d’autres, en bien plus grand nombre, qui escomptent leur vie en gaspillant avec imprévoyance les plus précieux trésors. Sur ces pentes glissantes, mais d’un marcher si doux que tapissent les riches fleurs de la jeunesse, ils moissonnent à pleines mains, sans regarder s’ils n’arrachent pas avec les fruits du printemps, les germes qui devaient faire à l’automne une parure moins brillante, mais belle encore. Ils pressent d’une lèvre avide et jamais désaltérée, les coupes enivrantes jusqu’à ce qu’elles soient ta-

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ries, sans songer qu’il viendra un temps oii une goutte du fond du vase acquerra la valeur de celle qu’implorait de Lazare le mauvais riche. Ils dévorent ainsi gloutonnement leur existence, l’avenir avec le présent; puis, quand ils ont usé tout ce qu’a de flamme leur esprit, si cependant ils ont de l’esprit, tout ce qu’a de passion leur âme, s’ils ont une âme, ils s’arrêtent un jour, accablés de dégoût et d’ennui, le cerveau vide, ainsi que le cœur.

Alors est arrivé cet âge viril qui est le point culminant de l’existence, l’époque où l’homme devrait déployer tout le luxe de sa maturité, mais dont des excès précoces ont déjà terni l’éclat, et flétri les couleurs. En cemomemt,de légers signes de déclin préludent à ce concert d’avertissements lugubres, de sombres prédications que chaque année ramène plus sonore, plus menaçant, plus épouvantable, et dont la dernière mesure se frappe sur la tombe. Des rides creusées par les passions plus que par le temps commencent à sillonner le front qui s’agrandit en rongeant les cheveux, comme le désert repousse, par un progrès constant, les forêts qui le bordent; selon la différence des tempéraments, la figure s’évide insensiblement comme celle des médailles consulaires, ou acquiert le développement plantureux qui finit par rendre certains mentons semblables à une jambe d’éléphant. ,

Lorsqu’un homme de la seconde jeunesse a mis le pied sur ce terrain incliné, des symptômes involontaires décèlent qu’il vient de découvrir un nouvel horizon. Pendant quelque temps, il passe en revue tous les matins la douzaine de fils d’argent qui ornent chacune de ses tempes en poussant, s’il croit s’apercevoir que le chiffre augmente, une interjection que je n’écrirai pas. S’il est menacé d’un embonpoint ridicule, il mesure le tour de ses poignets et de sa ceinture à l’instar de lord Byron, seule ressemblance entre eux, vous pouvez le croire; ou bien, s’il est exposé à la calamité contraire , il s’attendritpaternellemcnt, chaque fois qu’il va au bal, sur la décadence prononcée de ses mollets.

A l’une ou à l’autre de ces remarques, un célibataire tombe forcément dans une philosophique rêverie qu’il ensevelit d’abord dans le plus profond de son cœur, mais qui finit par se révéler au dehors, et percer dans ses moindres discours. Ce ne sont plus ces fanfaronnades de Lovelace, qui voulait attacher son échelle de soie à- tous les balcons et placer ses pantoufles dans toutes les ruelles ; ce n’est plus ce répertoire intarissable de plaisanteries surannées dont les garçons se croient le droit d’assassiner les maris; c’est au contraire un cataclysme de sentences dont la raison inaccoutumée surprend étrangement les amis sur qui n’a pas encore soufflé le vent du choléra conjugal; ce sont les charmes d’un intérieur et la paix du foyer domestique si préférables à l’existence aussi vide qu’agitée du monde; la douceur de trouver en rentrant chez soi un être qui soit à vous seul, à qui vous puissiez confier vos plaisirs et vos peines; la nécessité de remplacer par de nouveaux liens ceux que la mort brise autour de vous, de faire succéder les joies de la paternité aux soins de la tendresse filiale, et autres axiomes tous plus sages et plus vertueux l’un que l’autre, mais dont le sens véritable est qu’on se sent vieillir, et qu’on reconnaît qu’il est temps de se marier.

Il faut faire une fin, disent les plus francs. Une fin ! ’.e mariage une fin pour le mari, lorsqu’il est un commencement pour la femme ! Ah ! vaisseaux dématés ! ah bricks désemparés, vous aspirez au port? Mais pensez-vous que ces belles frégates, que ces corvettes gracieuses, qui dormaient au chantier tandis que vous voguiez au milieu des tempêtes, n’aient pas aussi quelque désir de cette mer que vous avez parcourue et dont vous êtes las? Croyez-vous, lorsque vous serez amarrés ensemble par des nœuds dorés et bénis, qu’il ne leur vienne jamais l’envie de von? laisser à l’ancre réparer vos avaries, et de s’élancer dans l’élégance de leur mâture, dans l’impatience de leurs voiles, dans la fraîcheur de leur carène, sur l’Océan qui brille, au soleil qui étincelle, à l’orage qui gronde, au combat qui tente, et qui

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appelle? — Et remarquez-le bieh, fort peu, parmi ces convertis à l’hymen, ont la raison de choisir quelque prudente demoiselle mûrie par la vertu de son célibat, comme ils sont étiolés par les folies du leur. Épouser une vieille fille ! écoutez-lessur ce chapitre. — Ce que veulent ces David de quarante ans, ce sont de belles Sunamites qui rallument leur flamme près de s’éteindre; à ces âmes sans croyance il faut des vierges raphaéliques, à ces cœurs sans amour des Clémentine ou des Rébecca; il faut des vies fraîches et pures qui rayonnent sur ces existences traînées souvent par toutes les sentines du vice, comme la chaste clarté de la lune argente la surface des plus immondes marécages.

Si du moins ces hommes se rendaient justice ; si les lumières d’une expérience chèrement acquise compensaient la précoce flétrissure de leur jeunesse, ils pourraient conserver l’influence vivifiante, sans laquelle le bonheur domestique est impossible. Mais il semble le plus souvent que le frottement des passions auxquelles ils se sont usés, ait rouillé leur bon sens au lieu de le polir, émoussé leur intelligence loin de l’aiguiser. Insensibles aux nuances fines et multiples de l’organisation féminine, ils arrivent à ne plus comprendre que deux caractères : une vertu poussée jusqu’au rigorisme, ou une faiblesse qui permet tout. Entre ces deux extrêmes ils ne voient rien, ils ne devinent rien, et cependant toute la femme est là. 11 en est peu parmi les moins dignes qui n’aient quelque qualité que pourrait développer une culture intelligente ; il n’en est point parmi les plus sages qui, comme la statue de Nabuchodonosor, n’ait un peu d’argile mêlé aux métaux les plus précieux.

Les écueils où peuvent se briser les hommes qui se marient trop tôt ou trop tard sont innombrables. Notre profond respect pour le beau sexe nous empêche de retourner ici la médaille ; mais, en mettant tout au mieux, en supposant mie les torts n’existent jamais que d’un côté, et qu’à des procédés outrageants ou niais on n’oppose qu’une conduite irréprochable, est-il donc nécessaire qu’une femme

ŒUVRES UE Cil. DE BERNARD.

soit coupable pour que l’harmonie d’un ménage soit détruite? Dans un duo, ne suffît-il pas que l’un des exécutants chante faux pour produire d’effroyables discords?

11 est une troisième classe de mariages de convenance qui semblerait devoir échapper aux dangers des deux autres, et à laquelle une plus grande conformité d’âge, d’éducation, de caractère même, promet en apparence un heureux avenir. Au premier rang de ces unions privilégiées on devait placer celle du baron Christian de Bergenheim et de Clémence de Corandeuil. Le vieil oncle le plus vétilleux, la douairière la plus formaliste n’auraient pu y découvrir le moindre prétexte à la critique. Ages, positions sociales, richesses, avantages physiques, tout paraissait assorti par un hasard aussi rare qu’heureux. Aussi mademoiselle de Corandeuil, qui avait pour sa nièce de très- hautes prétentions, ne fit aucune objection en recevant les premières ouvertures. A cete époque, elle n’avait pas pour la famille de son futur nevéu l’antipathie que déterminèrent ensuite plusieurs circonstances dont nous parlerons plus tard ; les Bergenheim étaient alors à ses yeux des gentilshommes fort bien nés, et chevaux de Lorraine dans tout l’honneur du terme.

Une entrevue eut lieu à un bal de l’ambassadeur de Russie. Monsieur de Bergenheim, officier d’ordonnance du ministre de la guerre, y vint en uniforme; pour lui c’était d’étiquette, car le ministre était présent; mais il y avait en même temps de sa part un petit calcul de vanité assez bien entendu, le trac d’officier d’état-major faisant ressortir avec avantage sa taille élevée et sa tournure athlétique. Christian était réellement un fort beau militaire ; des moustaches et des sourcils d’une teinte plus claire que son visage un peu liâlé, lui donnaient cet air martial qui ne déplaît jamais aux femmes. Clémence ne trouva aucune raison pour motiver un refus. La manière dont elle était élevée par sa tante ne la rendait pas assez heureuse pour qu’elle n’éprouvât pas souvent le désir de changer de position. Comme la plupart des demoiselles, elle consentit à

G El! FAUT.

devenir femme afin de ne pas rester fille ; elle dit oui, pour ne pas dire non.

5. Quant à Christian, il s’éprit de sa femme ainsi que neuf officiers de cavalerie sur dix savent être amoureux, et il se montra parfaitement satisfait du sentiment qu’il'obtint en retour de cette subite tendresse. Quelques succès auprès de ces belles pour qui une épaulette est une recommandation irrésistible, lui avaient inspiré une confiance en luimême dont la bonhomie faisait excuser la fatuité. 11 se persuada qu’il plaisait beaucoup à Clémence, parce qu’cllemême lui plaisait infiniment. D’ailleurs il ne lui serait jamais venu à l’esprit qu’un capitaine d’état-major, ayant trente ans, une belle figure, une moustache blonde formidable, cinq pieds huit pouces et un poignet capable d’abattre la tête d’un bœuf d’un coup de sabre, pût ne pas être aimé.

11 est des chanteurs avantageux qui ont la prétention de déchiffrer à livre ouvert ; présentez-leur une partition de Gluck : Je vous demande pardon, diront-ils, ma partie est écrite sur la clefd’w*, et je ne chante que la clef de sol. Combien de femmes sont écrites sur la clef d’ut ! Combien d’hommes ne connaissent pas même la clef de sol ! Pour son malheur, Bergenheim était de ce nombre. Après trois ans de mariage, il n’avait pas deviné le premier mot du caractère de Clémence. Au bout de quelques mois, il avait décidé en lui-même qu’elle était froide, pour ne pas dire insensible. Cette découverte, qui eût pu blesser sa vanité, lui inspira au contraire un plus profond respect ; plus insensiblement cette réserve agit sur lui-même, car l’amcfUr est un feu dont la chaleur s’amortit faute d’aliment, et le refroidissement en est prompt quand la flamme a plus de surface que de profondeur, quand le corps aime plus que l’âme.

La révolution de 1830, en arrêtant la carrière militaire de Christian, vint ajouter des prétextes d’absence momentanée, de séparation matérielle à l’espèce de tiédeur qui existait déjà dans ses rapports avec sa femme. Après avoir donné sa démission, il fixa sa résidence dans son châteaudes

Vosges,. pour lequel il partageait la prédilection héréditaire de sa famille. Son caractère se trouvait en parfaite harmonie avec ce séjour, car il eût été autrefois un type parfait de ces bons gentilshommes de province, médisant de la cour, faisant chez eux de la féodalité au petit pied, et ne quittant guère leurs terres que pour les convocations de l’arrière-ban. Mais il avait trop de générosité de cœur pour exiger que sa femme partageât, au même degré que lui, ses goûts de campagne et de retraite. La confiance sans bornes qu’il avait en elle, une loyauté qui ne lui permettait pas de supposer le mal, et de le redouter d’avance, un caractère peu porté à la jalousie, lui firent laisser à Clémence la liberté la plus grande. La jeune femme vivait donc à son gré à Bergenheim, ou à Paris chez sa tante, sans qu’il fût jamais venu à l’esprit de son mari de concevoir l’ombre d’une inquiétude. Qu’aurait-il pu craindre, en effet? quel tort avait-elle à lui reprocher ? N’était-il pas pour elle rempli de bontés et d’attentions ? ne la laissait-il pas maîtresse de leur fortune, libre d’exécuter toutes ses volontés, de satisfaire ses moindres caprices ? Il vivait donc, sur la foi du contrat de mariage, avec une confiance et une loyauté antiques. D’ailleurs, dans l'innocence de sa fatuité juvénile et militaire, un mari malheureux se présentait invariablement à son esprit sous l’aspect d’un vieillard portant perruque et ployé en deux comme Bartholo.

Dans l’opinion générale, madame de Bergenheim était une femme heureuse, à qui la vertu devait être si facile, qu’on ne pouvait guère lui en attribuer le mérite. Le bonheur, selon le monde, c’est une loge à l’Opéra, un attelage élégant et un mari qui paie les mémoires sans sourciller. Avec cela et cent mille francs de diamants, une femme n’a pas le droit de rêver et de souffrir. Il est cependant de pauvres et tendres créatures qui étouffent dans ce bonheur comme sous les terribles chapes de plomb dont parle Dante ; elles aspirent en pensée l’air vital et pur qu’un instinct fatal leur révèle ; entre le devoir et le désir elles se

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débattent inquiètes et palpitantes ; semblables à une colombe esclave, elles contemplent d’un triste regard la région défendue où planer serait si doux ; car, en scellant une chaîne à leur pied, la loi n’a pas mis un bandeau sur leurs yeux, et la nature leur a donné des ailes ; et si l’aile brise la chaîne, honte et malheur à elles ! Le monde ne pardonne jamais au cœur qui entrevoit les félicités qu’il ignore ; pour expiation d’une heure de paradis il a sa géhenne implacable comme les flammes éternelles.

Aux anges, le ciel ou l’enfer, car la terre est indigne d’eux.

Dans le combat qu’une femme soutient contre l’amour, il arrive presque toujours un moment où elle est obligée d’appeler le mensonge au secours du devoir. Madame de Bergenheim était entrée dans cette période redoutable pendant laquelle la vertu, doutant de ses propres forces, ne rougit pas d’emprunter des ressources à la tactique des passions les moins loyales. Au moment où Octave, en homme expérimenté, cherchait un auxiliaire dans la jalousie, elle méditait un plan de défense également fondé sur la ruse. La dérision conjugale, que tant de femmes pratiquent avec succès dans l’intérêt de leur dépravation, fut invoquée par elle comme l’unique refuge où elle put s’abriter contre une passion que rien jusqu’alors n’avait découragée. Pour enlever à son amant toute espérance, elle affecta donc une tendresse subite pour son mari, et, malgré les remords secrets de son cœur, elle persista pendant deux jours dans ce rôle dont, pendant la nuit, ses larmes expiaient la fausseté. Christian accueillit la vertueuse coquetterie de sa femme avec l’empressement et la reconnaissance d’un mari sevré d’amour plusqu’il ne le désire. De son côté, à la vue

de cette manœuvre perfide dont aussitôt il devina l’intention, Gerfaut éprouva un accès de fureur contre lequel son esprit, son sangfroid, sa rouerie même furent des préservatifs inefficaces, et qui n’attendit qu’une occasion pour éclater.

Un soir, à l’exception d’Aline qu’une réprimande de mademoiselle deCorandeuil avait exilée dans sa chambre, tout le monde se trouvait réuni dans le salon des portraits. Etendue dans son grand fauteuil la vieille fille paraissait décidée à faire une infidélité au wisth en faveur de la conversation. Marillac, accoudé sur une table ronde, esquissait négligemment quelques-unes de ces caricatures politiques mises à la mode par le Charivari, et particulièrement agréables au parti légitimiste. Christian, assis près de sa femme dont il pressait la main avec une familiarité caressante, passait despotiquement d’un sujet à un autre, et montrait dans ses propos l'outrecuidance de l’homme heureux qui regarde son bonheur comme une preuve de supériorité. Placé à l’écart, près de la cheminée. Gerfaut contemplait d’un air sombre madame de Bergenheim qui se penchait avec abandon vers son mari dont elle semblait écouter avidement les moindres paroles. Insensiblement la discussion prit pour texte la vieille querelle du romantisme. Bergenheim était classique forcené comme le sont volontiers les gentilshommes campagnards qui font intervenir dans leurs opinions littéraires un sentiment de propriété, et préfèrent les anciens auteurs aux écrivains modernes, par la raison que leurs bibliothèques sont beaucoup plus riches en vieux ouvrages qu’en livres nouveaux. Le baron immolait donc impitoyablement Victor Hugo et Alexandre Dumas, qu’il n’avait guère lus, devant l’autel de Racine et de Corneille, dont il eût été fort embarrassé de citer une demi-douzaine de vers, mais dont il possédait deux ou trois éditions. Marillac, de son côté, défendait avec acharnement la cause de la littérature contemporaine qu’il traitait comme une question personnelle, et faisait pleuvoir, en guise de boulets

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rouges, sur les redoutes classiques, une profusion de sarcasmes où l’esprit manquait moins que le goût.

— Les dieux sont tombés de l’Olympe, pourquoi ne tomberaient-ils pas aussi du Parnasse ? dit à la fin l’artiste d’un air triomphant. Vous avez beau faire, Bergenheim, votre opposition caduque ne prévaudra pas contre l’instinct du sièle. L’avenir est à nous, sachez-le bien, et nous sommes les pontifes de la religion nouvelle; n’est-ce pas, Gerfaut?

A ces mots, mademoiselle de Corandeuil hocha la tête d’un air grave.

— Une religion nouvelle, dit-elle ensuite : si cette prétention était justifiée, vous ne seriez coupables que d’hérésie, et, sans m’y laisser prendre moi-même, je pourrais comprendre que des esprits élevés, que des cœurs enthousiastes fussent séduits par les promesses d’une utopie décevante; mais vous. Messieurs, que je crois de bonne foi, ne voyez-vous pas à quel point vous vous faites illusion? Ce que vous appelez religion, c’est la négation la plus absolue des principes religieux, c’est l’impiété dans ce qu’elle a de plus désolant, ornée d’une certaine hypocrisie sentimentale qui n’a pas même le courage de proclamer franchement ses principes.

— Je vous jure Mademoiselle, que je suis religieux un jour sur trois, répondit Marillac; c’est quelque chose : il y a tant de chrétiens qui ne le sont que le dimanche.

— Le matérialisme, telle est la source où puise la littérature moderne, reprit la vieille fille; et cette onde empoisonnée ne dessèche pas seulement les pensées qui voudraient s’épanouir vers le ciel, elle flétrit également tout ce qu’il y a de noble parmi les sentiments humains. Aujourd’hui l’on ne se contente pas de nier Dieu parce qu’on n’est plus assez pur pour le comprendre; on méconnaît jusqu’aux faiblesses du cœur pour peu qu’elles aient un caractère d’exaltation et de dignité. On ne croit plus à l’amour. Toutes les femmes dont nous parlent vos écrivains à la mode sont de vulgaires et parfois d’impudiques créatures auxquelles

un homme d’autrefois eût rougi d’adresser un regard ou d’offrir un soupir. Je dis ceci pour vous, M. de Gerfaut; car, sur ce chapitre-là vous êtes loin d’être irréprochable; et je pourrais invoquer vos oeuvres à l’appui de mon opinion. Si je vous accusais d’athéisme en amour, que pourriez-vous me répondre?

Emporté par une de ces émotions fougueuses auxquelles ne résistent pas les hommes d’imagination, Octave se leva :

— Je ne démentirais pas une pareille accusation, s’écriat-il. Oui, c’est une chose triste mais vraie , et les esprits pusillanimes reculent seuls devant la vérité; il n’y a de réalité que dans les objets matériels ; tout le reste n’est que déceptions et chimères. Toute poésie est un rêve, toute spiritualisation une duperie! Pourquoi ne pas appliquer à l’amour la philosophie accommodante qui prend le monde comme il est, et ne jette pas au pressoir un fruit savoureux sous.prétexte d’en extraire je ne sais quelle essence imaginaire? Deux beaux yeux, une peau satinée, des dents blanches, une main et un pied élégants sont des valeurs si positives, si incontestables ! N’est-il pas déraisonnable de placer ailleurs qu’en elles toute la fortune de sa tendresse? L’esprit vivifie, a-t-on dit; cela est faux : l’esprit tue. C’est la pensée qui corrompt la sensation, et crée une souffrance là où serait sans elle un plaisir véritable. La pensée, don maudit! Donne-t-on ou demande-t-on une pensée à la rose qu’on respire ? Pourquoi ne pas aimer comme on respire ? La femme, même en n’y voyant qu’une végétation plus parfaitement organisée, ne serait-elle pas encore la reine des créations? Pourquoi ne pas jouir de son parfum en se baissant vers elle , en la laissant, à la terre dont elle est née et dont elle vit? Pourquoi l’arracher de son limon, cette fleur si fraîche, et la sécher entre nos mains en l’élevant comme une hostie? Pourquoi faire d’une créature faible et fragile un être au-dessus de toutes les gloires , une chose pour laquelle notre enthousiasme manque de nom, et trouve celui d’ange indigne et vulgaire? Ange ! oui sans doute , mais

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auge de la terre et non du ciel ; ange de chair et non de lumière ! A force d’aimer, nous aimons mal. Nous mettons notre maîtresse trop haut et nous-même trop bas : pour elle, il n’est jamais de piédestal assez grand selon notre fantaisie. Insensés! — Oh ! la réflexion est toujours sage, mais le désir est fou, et la conduite se règle sur le désir. — Nous, surtout, esprits actifs et inquiets, blasés sur beaucoup de choses, mécréants à d’autres, irrespectueux pour le reste, planant sur la vie comme sur un lac immonde, et voyant tout, même les couronnes, de haut en bas, nous cherchons dans l’amour un autel où puisse s’humilier notre orgueil et s’attendrir notre dédain. Car il y a dans l’homme un insurmontable besoin de se mettre à genoux devant n’importe quelle idole, qui reste debout, et se laisse adorer. A certaines heures, il sonne au fond du cœur une cloche de prière dont la voix jette le plus fort contre terre en lui criant : Sicambre, courbe-toi ! Et alors, celui qui iguore Dieu dans ses églises et méprise les rois sur leurs trônes, celui qui a usé déjà, et brisé de pitié les creuses idoles de la gloire, celui-là manquant de temple où aller prier, se fait un fétiche pour avoir aussi sa divinité, pour se suspendre à un anneau céleste qui le sorte un instant de la lange où rampent les hommes, pour ne pas rester seul dans son impiété, pour voir enfin au-dessus de sa tète, quand il la lève, quelque chose qui ne soit pas le vide et le néant. Celui-là cherche une femme, prend tout ce qu’il a de talent, de passion, de jeunesse, d’enthousiasme, toutes les puissances de son esprit, toutes les richesses de son cœur, et jette celte offrande devant elle comme le manteau que Raleigh étendit devant Elisabeth, et il lui dit à cette femme : Marchez, ô ma reine; foulez de vos pieds adorés l’âme de votre esclave. — Celui-là, c’est un fou, n’est-il pas vrai ? car lorsque la reine a passé, que reste-t-il sur le manteau ? de la boue.

Gerfaut accompagna cette apostrophe d’un regard si foudroyant que celle qui eu était l’objet sentit ses veines glacées par un frisson subit, et retira la main que son mari

OEUVRES ne CH. de dernare.

avait gardée jusqu’alors dans la sienne; bientôt elle se leva, et alla s’asseoir de l’autre côté de la table, sous prétexte de se rapprocher de la lampe pour travailler, mais en réalité afin de s’éloigner de Christian. Clémence s’était attendue au courroux de son amant, mais non à son mépris; elle manqua de force pour supporter ce supplice, et la tendresse conjugale, péniblement échafaudée dans son cœur depuis deux jours, tomba en poussière au premier souffle de l’indignation d’Octave.

Mademoiselle de Corandeuil avait accueilli avec indulgence les paroles véhémentes du vicomte; car, par un raffinement d’orgueil,elle séparait volontiers sa cause de celle des autres femmes.

— Ainsi donc, dit-elle, vous prétendez que, si la passion aujourd’hui est peinte sous des couleurs fausses ou vulgaires, la faute en est aux modèles et non aux artistes.

— Vous exprimez ma pensée beaucoup mieux que je ne l’aurais fait moi-même, reprit Gerfaut d’un ton d’ironie; où sont les anges dont vous demandez les portraits?

— Dans nos rêves, à nous autres poètes, dit Marillac en levant les yeux au plafond d’un air inspiré.

— Eh bien ! alors dites-nous vos rêves, au lieu de copier une réalité qu’il vous est impossible de rendre poétique, puisque vous-même la voyez sans illusion.

A cette demande naïvement articulée par le baron, Gerfaut sourit avec amertume.

— Mes rêves, répondit-il, je vous les raconterais mal, car le premier bienfait du réveil c’est l’oubli, et aujourd'hui je suis éveillé. Pourtant, il m’en souvient, un jour je me laissai surprendre par un songe maintenant évanoui, ruais dont rayonne encore à mes yeux la trace lumineuse. Sous une belle et séduisante apparence, j’avais entrevu le plus riche trésor que puisse offrir la terre au cœur de l’homme; j’avais cru découvrir une âme, cette chose divine, profonde comme la mer, ardente comme la flamme, pure comme l’air, glorieuse comme le ciel, infinie comme l’espace, im-

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mortelle comme l'éternité ! pour moi c’était un autre univers dont je devais être le roi ; j’ai tenté la conquête de ce nouveau monde, avec quel ardent et saint amour, je ne puis vous le dire ! mais moins heureux que Colomb, j’ai trouvé le naufrage au lieu du triomphe.

A l’aveu que son amant faisait de sa défaite, Clémence, par un attendrissement irrésistible, lui jeta un regard de démenti, puis elle baissa la tête, car elle sentit son visage inondé d’une rougeur brûlante.

En rentrant dans sa chambre. Gerfaut courut à la fenêtre. De là, il pouvait apercevoir l’appartement du baron, où régna longtemps une menaçante obscurité. Dire ce que, pendant une heure, l’amant éprouva de craintes, d'angoisses et de colère, raconter les projets extravagants ou furieux auxquels son imagination s’arrêta tour à tour, n’apprendrait rien à ceux qui ont passé par une pareille épreuve, et serait incompréhensible pour les autres. A la fin un cri de victoire s’échappa de ses lèvres, à la vue d’une lumière inespérée qui étincela tout à coup derrière les fenêtres, dont ses regards ne s’étaient pas détachés un seul instant.

— Elle est seule, se dit-il ; elle n’a pas eu le courage de mentir jusqu’au bout; certes, le ciel nous prolégc, car dans l’exaspération où je suis, je les aurais tués tous deux.

L’expérience de la vie renferme une compensation amère de tous scs avantages; elle détruit la simplicité du caractère. Dès que celte triste compagne a pris l'homme par la main, malheur à lui ! car il essaierait vainement de se soustraire à cette étreinte; son ûmc, primitivement transparente comme le verre dont les pores laissent passer la lumière sans en assombrir le reflet, se couvre d’un crêpe qui la rend opaque. Au lieu de ressembler désormais aux glorieux es-

prits, splendides rivaux des étoiles, elle se matérialise, et revêt toutes les misères de cette dégradation ; il lui naît une ombre.

Celui qui se trouve admis à l’initiation de la vie réelle devient double en quelque sorte; il s’opère en lui un phénomène moral qui rappelle la monstruosité physique dont Ritta et Christina offraient l’exemple. Il est deux hommes au lieu d’un; deux hommes accollés plutôt que confondus, et conservant chacun des désirs et des vouloirs souvent contraires. Ainsi que tous les gens d’esprit, Gerfaut était parfois dominé par cette complication d’existence au point de ne plus percevoir distinctement son moi réel. Surexcitée par un travail opiniâtre ou par les raffinements de la vie parisienne, son âme avait pris trop de développement pour pouvoir s’absorber dans une sensation quelle qu’en fût la puissance; ainsi, tandis que sa moitié impressionnable se plongeait dans chaque émotion avec une ardeur abandonnée, l’intelligence, habituée à la réserve du doute et à la clairvoyance de l’observation, restait en dehors froide et parfois dédaigneuse. Le cœur était submergé, le cerveau surnageait. Pour Octave, l’expérience était une cuirasse de liège qui ne le laissait enfoncer qu’à demi dans la mer orageuse des passions, don fatal et souvent maudit! Une seule goutte de cette onde si troublée, si amère, si perfide, ne renferme-t-elle pas cependant le plus précieux nectar dont puisse se désaltérer la soif de l’homme? Est ildansles jouissances des arts, dans les labeurs de la science, dans les couronnes de la gloire, une volupté qui égale celle d’un soupir exhalé sur nos lèvres, d’un regard éteint sous notre regard ?

Gerfaut reconnaissait en vain cette supériorité du sentiment sur l’esprit; en vain il voulait émonder Je superflu de pensée qui corrompait le charme de ses plus douces émotions, en y restant étranger ou en s’en faisant le juge; en vain il invoquait la brutalité du sauvage et du lazzarone, dont les sensations sont d’autant plus complètes que leur

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âme pius bornée y tient tout entière et y trouve un aliment suffisant; l’instinct de sa nature était plusfort que sa volonté. Aspirant à la naïveté autant que d’autres aspirent à la rouerie, il ne pouvait rétrograder jusqu’à elle; il voulait fermer les yeux, et ses yeux s’obstinaient à rester ouverts; malgré tous ses efforts, il conservait la funeste faculté d’analyser son impression au moment môme où il l’éprouvait, et de . voir reproduit à froid dans un miroir railleur la scène qu’il venait de jouer brûlante et inspirée; il étaitdonc présqu’en môme temps acteur et spectateur, ému et calme, enthousiaste et blasé, passionné et sceptique; le tout sans fausseté de caractère, mais par luxe ou si l’on veut par dépravation d’intelligence.

Jamais ce dualisme bizarre ne lui avait infligé de plus fréquentes tortures que depuis qu’il aimait madame de Bergenheim. Avant cette époque, son cœur, émoussé par les passions d’une jeunesse orageuse, était graduellement tombé dans une torpeur voisine du néant ; au milieu des ténèbres morales où il s’était endormi de fatigue et de satiété, la mauvaise partie de l’âme, que nous avons comparée à l’ombre du corps, avait exercé un empire presque imperceptible par cela môme qu elle régnait seule; car l’ombre ne se voit pas dans la nuit; elle s’y confond comme la vague dans la mer, toutes deux étant de même nature. Mais depuis qu’un jour nouveau avait brillé sur la vie d’Octuve, depuis que Clémence s’était levée à ses yeux comme l’astre du réveil, l’ombre avait paru aussitôt, évoquée par ce soleil régénérateur, et partout où il lançait un rayon elle s’étalait pour faire tache dans sa lumière.

En ce moment, loin de se réjouir du triomphe qu’il venait d’obtenir, Gerfaut tomba dans un de ces accès de désenchantement pendant lesquels, poussé par un démon inconnu, il exerçait impitoyablement contre lui-même la redoutable ironie de son esprit. Ne pouvant dormir, il se leva, ouvrit de nouveau la fenêtre, et y resta longtemps accoudé. La nuit était sereine, d’innombrables étoiles étincelaient au

firmament, et la lune baignait de sa lueur argentée les cimes des arbres du parc, à travers lesquels frémissait une brise monotone. Après avoir contemplé en silence le mélancolique tableau de la nature endormie, le poète sourit avec dédain.

— 11 faut que cette comédie finisse, se dit-il ; je ne puis __ pas dissiper ainsi ma vie. Sans doute, la gloire est un rêve aussi bien que l’amour; passer la nuit à regarder niaisement la lune et les étoiles est, après tout, aussi raisonnable que de pâlir sur un ouvrage destiné à vivre un jour, un an, un siècle! car quelle renommée dépasse ce terme? Si j’aimais réellement, je ne regretterais pas les heures perdues; mais est-il bien vrai que j’aime? 11 est des moments où je me trouve un sang-froid, une lucidité d’esprit, une prévision incompatible avec l’entraînement d’une passion véritable; en d’autres instants, il est vrai, une fièvre soudaine me brise, et me laisse faible comme un enfant... Oh oui, je l’ai aimée d’une manière étrange; le sentiment que j’ai éprouvé pour elle est devenu travail de mon esprit en même temps qu’émotion de mon cœur, et c’est ce qui lui donne celle ténacité despotique; car l'impression matérielle s’affaiblit, et finit par s’éteindre, mais quand une intelligence énergique s’est mise à une œuvre, elle s’y acharne jusqu’à ce que le fruit soit éclos du labeur; et ce fruit, doux ou amer, celui qui l’a semé doit le recueillir. J’aurais tort de me plaindre. Passion, sentiment passif! Pour moi ce mot est un contresens; je me suis fait amant comme Napoléon se fit empereur; personne ne lui imposa le diadème, il le prit, et se couronna de sa main. Si ma couronne à moi s’est trouvée d’épines, qui pourraisje accuser! n’est-ce pas ma tête qui l’a cherchée?

J’ai aimé cette femme d’élection parmi toutes les autres; et ce choix fait, j’ai travaillé à mon amour comme à mon poème le plus chéri ; elle a été le sujet de toutes mes méditations, l’aimant de tous mes désirs, la fée de tous mes songes; depuis un an c’est pour elle que mon imagination a bâti tous ses palais; depuis un an il n’est pas sorti de mon

cerveau une pensée dont je ne lui aie offert l’hommage. J’avais mis mon talent sous son invocation; il me semblait qu’en vivant perpétuellement dans la contemplation de son image, je deviendrais à la fin digne de la peindre, je me sentais un avenir, si elle m’eût compris; souvent j’ai pensé à Raphaël, c’est un trône vacant dans la poésie; ce trône, je l’ai rêvé pour le mettre en poussière aux pieds de Clémence. — Oh ! quand même ce serait à jamais un rêve, ce * rêve m’a donné des heures d’incomparable bonheur! je serais ingrat de le nier.

Et pourtant cet amour n’est qu’un sentiment factice, je le sens aujourd'hui. Ce n’est pas d’elle que je suis épris de la sorte, c’est de la femme créée par mon imagination et que j’aperçois sous ce plâtre insensible. Il y a réellement en nous une étrange puissance. Lorsqu’elle a été longtemps mûrie et méditée, notre pensée finit par prendre vie, et par marcher à nos côtés. A force de m’occuper de cette femme, il me semble que mon âme s’est dédoublée, que tout ce qu’il y avait en elle de jeune, de pur, de fleuri, de féminin, en est sorti pour s’unir à Clémence ; qu’en l’aimant c’est moi que j’aime encore, que j’aspire seulement à reprendre la moitié de moi-même dont je suis séparé. Je comprends maintenant l’allégorie d’Adam tirant Ève de sa propre substance ; mais la chair forme une chair palpitante comme elle ; l’esprit ne crée qu’une ombre, et une ombre ne saurait échauffer un cadavre. Deux morts n’ont jamais fait un vivant; un corps sans âme n’est-il pas un cadavre? et d’âme, elle n’en a pas.

Elle n’en a pas; mais pourquoi lui en faire un crime ? Nous accusons nos maîtresses d’ingratitude et d’égoïsme, tandis que le plus souvent elles ne sont coupables que de faiblesse et d’impuissance. Une femme sans doute a les bras assez grands pour étreindre son amant, pour l’enchaîner sur son sein dans les étouffements d’un délire convulsif, mais a-t-elle assez d’extension dans l’esprit pour embrasser de même une intelligence supérieure, pour l’envelopper.

pour la contenir, pour la doubler dans toute son étendue comme on double d’hermine un manteau impérial? Si dans quelques endroits l’hermine manque à la pourpre, faut-il la jeter dans les flammes?

Sans doute, je suis trop ambitieux, mais il m’est impossible d’amoindrir mon désir, et de me contenter du bonheur mesquin d’une intrigue vulgaire. Je ne comprends de . la passion que l’extrême, l’infini, l’absolu. Lorsqu'une rivière se verse dans une autre, au bout de quelque temps leurs eaux sont tellement confondues qu’en y puisant une goutte il est impossible de dire à laquelle cette goutte a appartenu, il n’y a plus deux rivières, il y a un fleuve. Estce donc une chimère de rêver pour un fluide impalpable ce qui s’accomplit si facilement pour un fluide matériel? Une substance divine, à ce qu’on prétend, est-elle moins fusible et moins pénétrable que l’onde ? existe-t-il en elle des aspérités inflexibles et inconnues qui fassent de l’isolement une loi de son essence ? L’amour enfin ne peut-il être ce fleuve de deux âmes confondues au point de ne plus reconnaître la part apportée par chacune d’elles?

Les mythes anciens ont presque tous un grand sens moral ; pourquoi ne voir dans l’allégorie d’Hermès et d’Aphrodite que la poétisation d’une monstruosité physique ? Une Fragoletta divine est peut-être le mot de l’obscure énigme qui s’appelle amour. Sans doute, s’il est une antre vie, la plante la plus noble qui germe ici-bas doit y refleurir et s’enrichir de toutes les conditions de bonheur interdites à notre imperfection. Là, notre désir deviendra réalité, car il est impossible que nous ayons une idée dont l’objet n’existe pas, ce serait créer en dehors de la nature. Nos souhaits inexaucés, vagues prévisions de l’avenir sont conçus dans le temps pour s’accomplir dans l’éternité. Nous souffrons parce que nous voulons anticiper, et jouir dès aujourd’hui de ce qui ne sera que demain. — Oui, Fragoletta ! il y a peut-être une religion dans ce mot; deux sur la terre, un dans le ciel 1 Et si le ciel où nous aspirons n’était à son tour

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que la seconde marche d’une échelle immense remontant jusqu’à Dieu depuis les plus profondes limites de la création ; si, à chaque degré, l’amour, cette force suprême de conjonction, fondait deux âmes en une, et réduisait °insi de moitié les innombrables légions humaines, n’am.erait-il pas un terme où, de décroissance en décroissance, l’universalité des êtres reviendrait au nombre unique dont elle est sortie? Ainsi le symbole du monde serait une pyramide * dont les hommes seraient la base et Dieu le sommet, — le triangle de Jéhova !

Gerfaut resta quelque temps immobile, le front caché dans ses mains ; tout à coup il releva la tête, et partit d’un éclat de rire sardonique.

— C’est assez voltiger par dessus les nuages, s'écria-t-il, mettons pied à terre. Après tout, les sept trompettes du jugement dernier valent encore mieux comme dénouement que ma pyramide, dont le sommet finirait par avaler la base.

Si Mai illac avait entendu toutes les extravagances qui viennent de me passer par la tête, il trouverait que je suis ce soir d’une métaphysique carabinée. Il est permis de penser en vers, mais il faut agir en prose, et c’est ce que je ferai demain. Les caprices de cette femme, qu’elle prend pour efforts de vertu, me rendront cruel et inexorable ; j’ai beau lui demander la paix à deux genoux ; il lui faut la guerre ; eh bien, soit, elle aura la guerre.

Pendant plusieurs jours, Gerfaut suivit avec une impitoyable persévérance la ligne qu’il s’était tracée. La femme la plus exigeante eût dû se montrer satisfaite de la politesse qu’il déployait près de madame de Bergenheiin, mais rien dans sa conduite n’annonçait le moindre désir d’une explication. Il veillait avec un soin si scrupuleux sur ses regards.

sur ses gestes, sur ses paroles, qu’il eût été impossible de découvrir la nuance la plus légère entre sa manière d’être envers mademoiselle de Corandeuil,et celle qu’il avait adoptée à l’égard de Clémence. Ses attentions de choix, ses frais particuliers d’amabilité étaient réservés exclusivement pour Aline. Toutefois, il apportait dans ce jeu autant de ménagement que d’adresse, car il savait que, malgré son penchant à la jalousie, madame de Bergenheim ne croirait jamais à un abandon soudain, et qu elle découvrirait le but de cette ruse pour peu qu’il y mît de l’exagération.

En renonçant à toute attaque directe, il n’en travailla qu’avec plus de soin à fortifier sa position. Il redoubla d’activité pour creuser la tranchée qu’il avait établie autour de la vieille tante et du mari, suivant le principe de l’art militaire qui veut que l’on se rende maître des ouvrages extérieurs d’une place forte, avant de livrer une attaque sérieuse aux remparts.

C’était, en quelque sorte, par reflet que la passion d’Octave arrivait à Clémence. A chaque instant elle apprenait quelque circonstance de cette attaque détournée, à laquelle il lui était impossible de porter obstacle.

— M. de Gerfaut m’a promis de passer au moins quinze jours ici, venait lui dire sa tante d’un ton monteur.

— Gerfaut est réellement plein d’obligeance, lui disait à son tour son mari ; il trouve étrange que je n’aie pas fait faire un arbre généalogique pour mettre dans le salon. Il prétend que c’est un complément indispensable à la collection de mes portraits de famille, et il veut absolument me rendre le service de s'en charger. 11 paraît, à ce que dit ta tante, qu’il est fort instruit en blason. Croirais-tu qu’il a passé toute la matinée dans la bibliothèque, à compulser des liasses de vieux titres? Je suis enchanté de cette circonstance, qui prolongera son séjour ici, car c’est un charmant garçon; libéral, mais gentilhomme au fond. — Marillac, qui a une écriture superbe, se charge de mettre au net le tableau et d’enluminer les écussons. Comprends-tu que nous

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ne puissions pas retrouver le blason de mon arrière-grand' mère de Cantelescar? Mais dis-moi, ma bonne amie, il me semble que tu ne te montres pas très-aimable pour ton cousin Gerfaut?

A ce propos, ou à tout autre de même nature, madame de Bergenheim cherchait à détourner la conversation, mais elle éprouvait alors pour son mari une antipathie voisine de l'aversion. Car le manque d’intelligence est un des défauts que les femmes pardonnent le moins; elles font volontiers un crime de la confiance qui s’endort sur la foi de leur honneur, et de l’aveuglement qui ne devine pas chez elles la possibilité d’une chute.

— Regardez donc, Clémence, les jolis vers que M. de Gerfaut vient d’écrire dans mon album, lui disait à son tour Aline, qui, entre autres joies de vacances défendues au Sacré-Cœur, avait un portefeuille superbement relié en velours cramoisi, renfermant deux méchantes sépias, une aquarelle plus mauvaise, et les vers en question. Elle nommait cela : mon album ! comme elle appelait : mon journal ! un petit cahier où, selon l’usage de beaucoup de jeunes demoiselles, elle consignait chaque soir le récit des grandes aventures de la journée. Depuis quelques jours, ce manuscrit prenait un développement qui menaçait d’atteindre la dimension des mémoires de madame la duchesse d’Abrantès; mais si l’album était livré à l’admiration publique, personne n’avait vu le journal, et Justine elle-même n’avait pu découvrir, dans la chambre de la jeune pensionnaire, le sanctuaire qui renfermait ce mystérieux manuscrit.

Aline était encore plus mal accueillie que les autres; et madame de Bergenheim ne dissimulait qu’avec peine l’humeur que lui causait le rayonnement dont s’éclairait la jolie figure de sa belle-sœur, chaque fois qu’il était question d’Octave. La conduite diplomatique de celui-ci porta donc ses fruits, et ses prévisions s’accomplirent avec une justesse qui prouvait l’infaillibilité de son calcul. Malgré la finesse de son esprit, Clémence n’évita pas l’espèce de coup de

5 H n:>. v cr. de bernard.

Jarriac dont son amant l’avait frappée. Une irritation sourde et nerveuse, une inquiétude pleine d’abattement et d’âcreté, vinrent joindre leur aiguillon aux autres émotions* Jont elle était sans cesse flagellée. Au milieu de tous ces sentiments contradictoires de crainte, de remords, de dépit, d’amour, de jalousie, la tête lui tournait parfois au point de ne plus savoir ce qu’elle voulait; elle se trouvait dans une de ces situations particulières aux femmes d’un caractère coin* plexe et mobile, que toutes les sensations impressionnent, et qui passent avec une facilité extrême d’une idée à une autre entièrement opposée. Après avoir été effrayée outre mesure par la présence de son amant dans la maison de son mari, elle avait fini par s’y habituer, puis par se moquer de sa première frayeur. — En vérité, pensait-elle quelquefois, j’étais trop bonne de me tourmenter et de me rendre malade; je me manquais à moi-même en me défiant ainsi de moi, en voyant un danger où il n’y en a aucun. Ce n’est pas, sans doute, en griffonnant cet arbre généalogique qu’il espère se rendre fort redoutable. Si c’est pour cela qu’il a fait cent lieues, il ne méritait réellement pas d’être traité aussi sévèrement. — Puis, après s’être ainsi rassurée contre les périls de sa position, sans voir que craindre moins le danger c’était s’enhardir à l’amour, elle passait à l’examen de la conduite de son amant. — 11 paraît tout à fait résigné, se disait-elle ; pas un mot depuis deux jours ! pas un regard ! Puisqu’il prend son parti si bien, il devrait, ce me semble, m’obéir tout à fait, et partir; ou bien, s’il veut me désobéir, il pourrait y mettre une forme plus aimable. Car, enfin, sa manière d’être est presque de l’impolitesse; il devrait se rappeler au moins que je suis maîtresse de maison, et qu’il est chez moi. — Je ne sais quel plaisir il peut trouver à la conversation de cette petite fille! Je gage que son seul but est de me contrarier ! 11 se trompe fort assurément, et cela m’est bien égal. — Mais Aline prend cela au sérieux! Elle est d’une coquetterie depuis qu’il est ici ! Elle fait sa grande personne et sa charmante! Il est sùr que M. de Gerlaut se

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conduit fort ma. en cherchant à tourner la tête de cette enfant. — Je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait dire pour se justifier.

Ainsi, d’idée en idée, et par des conséquences fort logiques selon le cœur, si elles ne l’étaient pas selon l’esprit, elle arrivait inévitablement, à la fin de chaque réflexion, au point où son amant avait voulu l’amener. Le désir d’une explication avec lui, qu’elle n’osait s’avouer d’abord par un sentiment d’orgueil, prenait de jour en jour une intensité si grande, qu’à la fin Octave lui-même ne pouvait désirer avec plus d’ardeur cet entretien. Depuis qu’elle se voyait sevrée de ces mille offrandes dont il lui avait fait une trop chère habitude, elle en sentait mieux le prix ; la privation momentanée des délices de cette tendresse dangereuse, mais si douce, lui avait creusé dans l’âme un vide qui lui faisait pressentir quel néant deviendrait sa vie, si elle était condamnée désormais à l’isolement. Avec l’énergie particulière à la souffrance, elle regretta l’amour plus encore qu’elle ne l’avait goûté ; comme on trouve le jour plus beau quand la nuit est venue. Maintenant qu’Octave semblait prêt à l’oublier, elle sentait qu’elle le chérissait avec une tendresse portée jusqu’à l’adoration. Elle se reprochait sa dureté envers lui, plus qu’elle ne s’était jamais reproché sa faiblesse. Il était des instants où son regret lui conseillait des démarches si imprudentes, de si téméraires folies, qu’elle s’effrayait de ses propres pensées. Son antipathie pour tout ce qui n’était pas lui, s’augmentait à un tel degré au milieu de cette irritation d’esprit, que les devoirs de famille les plus simples lui devenaient odieux et pénibles. Il semblait que toutes les personnes dont elle était entourée fussent autant d’ennemis qui la séparaient du bonheur ; car le bonheur, c’était Octave ; le bonheur, c’était d’entendre sa voix douce et pénétrante la bercer tout bas de ces mots enchantés qui savent les chemins du cœur ; c’était de lire ses lettres, où la passion la plus enthousiaste empruntait des séductions nouvelles aux grâces d’un esprit aussi noble

que fin ; c'était de recevoir le baiser de son âme dans un de ses regards; et ce bonheur, paroles, lettres, regards, elle avait tout perdu !

Le soir du quatrième jour, elle trouva ce supplice audessus de ses forces.

J’en deviendrais folle, pensa-t-elle ; demain je lui parlerai.

A peu près dans le môme instant. Gerfaut se disait de son côté : Demain j’aurai un entretien avec elle. Ainsi, par une étrange sympathie, leurs deux cœurs semblaient s’entendre malgré leur séparation. Mais ce qui était entraînement irrésistible dans celui de Clémence, n’était chez son amant qu’une détermination résultant d’un calcul pour ainsi dire mathématique. A l’aide de ce don de seconde vue que possèdent en amour les hommes intelligents, il avait suivi nuance à nuance les variations passionnées de l’âme de madame de Bergenheim; sans qu’elle lui eût adressé un mot, et malgré le voile indifférent ou dédaigneux dont elle avait encore le courage de s’envelopper, il n’avait pas perdu une seule des souffrances éprouvées par elle depuis quatre jours. Maintenant il la jugeait assez abattue pour qu’il pût risquer une démarche jusque-là dangereuse; et avec l’égoïsme commun à tous les hommes, même aux mieux aimants, il espérait sa faiblesse de sou chagrin.

Le lendemain était le jour d’une partie de chasse arrangée avec quelques voisins. Dès le matin Bergenheim et Marillae, suivis des piqueurs et de la meute, se mirent en route pour le lieu du rendez-vous, qui était le hêtre au pied duquel le tête-à-tête de l’artiste avait été si brutalement interrompu. Gerfaut refusa de se joindre à eux sous le prétexte d’un article à terminer pour la Revue de Paris, etj’esta seul avec les trois femmes. Dès que le dîner fut terminé, il se retira dans sa chambre afin de donner une apparence de vérité à l’excuse dont il s’était servi ; mais, en réalité pour se tenir prêt à saisir la première occasion

GERFAUT

favorable, et la faire naître au besoin par une absence momentanée.

11 était occupé depuis quelque temps à tailler une plume, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, lorsqu’il aperçut à celle du rez-de-chaussée, directement au-dessous de lui, les deux pattes et le museau de Constance ; puis le gros carlin tout entier sauta lourdement sur l’appui pour se chauffer au soleil.

— La duègne vient de rentrer dans son sanctuaire, pensa Gerfaut, qui savait au’il était aussi impossible de voir Constance sans sa maîtress' , que saint Roch sans son chien.

Un instant après, il aperçut Justine et la femme de chambre de mademoiselle de Corandeuil détalant, bras dessus bras dessous, le long de l’allée de platanes, comme si elles fussent allées faire une promenade champêtre, leurs services étant inutiles pour le moment. Enfin, il n’avait pas écrit une demi-page, qu’il vit en face de la fenêtre Aline, un chapeau de paille sur la tête et un arrosoir à la main. Un domestique apporta un baquet plein d’eau près d’un massif de dahlias que la pensionnaire avait pris sous sa protection, et elle se mit à l’ouvrage avec le zèle particulier aux jeunes filles qui dans leur besoin d’attachement, se font la monnaie d’une grande passion en petites tendresses de fleurs, de serins, de chats ou d’agneaux.

— Maintenant, dit Gerfaut, voyons si la place est abordable. — Et fermant le secrétaire, U descendit à pas de loup.

Après avoir traversé le vestibule du rez-de-chaussée, et ensuite une étroite galerie décorée de quelques tableaux médiocres, il se trouva devant la porte de la bibliothèque. Grâce à l’arbre généalogique qu’il s’était chargé d’extraire des nombreuses liasses de parchemin dont un rayon entier se trouvait encombré, il possédait une clef de cette chambre qui n’était pas habituellement ouverte. A force de semions sur le danger de certaines lectures pour les jeunes personnes, mademoiselle de Corandeuil avait fait prévaloir ce

OEUVRES DR Cil. DE BERNARD.

système de clôture, destiné spécialement à préserver Aline de toute tentation d’ouvrir quelques-uns des romans que la vieille fille proscrivait en masse sur le titre seul, comme eût pu faire la gouvernante de don Quichotte. — En 1780, les demoiselles ne lisaient pas de romans. — Cela mettait fin à toute discussion et coupait court aux réclamations de la jeune pensionnaire, tenue exclusivement au régime de M. Le Ragois et de la géographie de Mentelle.

Sur une table, au milieu de la bibliothèque, étaient étalés les dictionnaires de Moréri, de d’Hozier, de Saint-Allais, de Corcelle, plusieurs dossiers de vieux titres et une grande feuille de papier de Hollande sur laquelle étaient commencée au crayon l’esquisse de l’arbre généalogique des Bergenheim. Au lieu de se mettre à l’œuvre. Gerfaut referma soigneusement la porte d’entrée et alla ensuite, en pressant un bouton, ouvrir une autre porte plus petite qu’on ne voyait pas d’abord. Des bandes de cuir ouvragé y figuraient des rayons de livres semblables à ceux qui couvraient les parois, et, pour la distinguer au premier coup-d'œil du reste de la bibliothèque, il fallait être averti de son existence. Cette porte avait singulièrement attiré l’attention de Gerfaut la première fois qu’il l’avait remarquée. Après l’avoir ouverte avec précaution, il se trouva dans un étroit passage, au fond duquel, vis-à-vis de la fenêtre, un escalier en colimaçon conduisait à l’étage supérieur. Un chat qui espère surprendre une fauvette endormie ne marche pas avec plus de précaution qu’il ne le fit en montant cet escalier : à quelques pieds de lui seulement, il eût été impossible de distinguer le bruit de ses pas ou de sa respiration.

Le lieu où il se trouva quand il eut franchi la dernière marche, était un cabinet rempli d’armoires, éclairé par une seule porte vitrée garnie d’un rideau de mousseline. Cette porte donnait dans un parloir qui séparait le salon de madame de Bergenheim de sa oûambre à coucher. L’unique fenêtre en face du cabinet, et vis-à-vis l’une de l’autre les portes des deux chambres, occupaient la presque totalité

GERFAUT

de la boiserie dont le reste était tendu d’une étoffe gris perle à dessins lilas. Les angles s'arrondissaient en petites niches remplies de fleurs raresqui embaumaient ce sanctuaire. Le parquet ne formait qu’une seule rosace où l’érable et le châtaignier, le citronnier et le palissandre nuançaient leurs incrustations d’un travail aussi fini que celui d’un meuble, des magasins de Susse ou de Giroux. Un divan large et bas, couvert d’une étoffe semblable au reste de la tenture, occupait tout l’espace devant la fenêtre. C’était le seul meuble et il paraissait presque impossible d’intrpduire un fauteuil de plus.

Les persiennes, fermées avec soin, ainsi qu’un double rideau, laissaient pénétrer si peu de jour, qu’à travers la mousseline de la porte vitrée, Octave eut besoin de s’habituer à cette obscurité avant de distinguer complètement madame de Bergenheim. La baronne était couchée sur le divan, la tête tournée vers lui et un livre à la main. 11 crut d’abord qu’elle dormait, mais bientôt il aperçut le rayonnement de ses yeux qui restaient fixés sur la corniche et semblaient lui faire les plus éloquentes confidences.

— Elle ne dort pas, elle ne lit pas, donc elle pense à moi, se dit-il par une déduction logique qui lui parut incontestable.

Après un moment de contemplation, voyant que la jeune femme restait immobile. Gerfaut essaya de tourner doucement le bouton, afin de faire son entrée le moins brusquement possible. Le pêne venait de glisser sans bruit dans la serrure, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à coup. Un large flot de lumière inonda le parquet, et sur le seuil du parloir Aline parut son arrosoir à la main.

La jeune fille s’arrêta un instant, car elle crut que sa belle-sœur dormait ; mais ayant rencontré dans la pénombre le regard étincelant de Clémence, elle entra et lui dit de sa voix fraîche et argentine :

— Toutes mes fleurs se portent bien ; je viens arroser les vôtres.

OEUVRES DE Cü. DR BERNARD.

Madame de Bergenheim ne répondit rien, et ses sourcils se contractèrent légèrement tandis qa’elle suivait de l’œil la jolie jardinière qui s’était agenouillée devant un superbe datura. Ce symptôme presque imperceptible et l’expression un peu fauve du regard présageaient un orage. Quelques gouttes d’eau tombées de l’arrosoir sur le parquet lui servirent de prétexte, et Gerfaut, tout amoureux qu’il était, ne put empêcher de songer à la fable du loup accusant l’agneau de troubler son breuvage, lorsqu’il entendit la dame de ses pensées s’écrier d’un ton d’impatience:

— Laissez donc ces fleurs ; elles n’ont pas besoin d’être arrosées. Vous ne voyez pas que vous abîmez le parquet ? Aline se retourna, regarda un instant la grondeuse, puis, posant son arrosoir à terre, s’élança d’un bond sur le divan, comme un jeune chat qui vient de recevoir un coup de patte de sa mère et se croit suffisamment autorisé à jouer avec elle. A cette attaque imprévue, madame de Bergenheim voulut se lever ; mais avant d’être sur son séant elle fut renversée sur les coussins par la jeune tille qui s’était emparée de ses mains, et la baisait sur les deux joues.

— Mon Dieu ! que vous êtes méchante depuis quelques jours ! dit Aline en serrant victorieusement les doigts de son adversaire, sur qui elle s’était presque assise. — Est-ce que vous voulez devenir comme votre tante ? Vous ne faites que gronder maintenant. Que vous ai-je donc fait ? Etesvous fâchée contre moi ? Est-ce que vous ne m’aimez plus ?

A cette interrogation faite avec un accent carressant, Clémence éprouva une espèce de remords du sentiment de jalousie qu’elle ne pouvait vaincre. Pour l’expier, elle baisa sa belle-sœur au front avec une apparence d’atfection dont celle-ci fut satisfaite.

— Qu’est-ce que vous lisez là ? dit la jeune fille en ramassant le livre qui, pendant leur lutte, était tombé sur le parquet. — Notre-Dame de Paris ; que ça doit être intéressant ! Voulez- vous me le laisser lire? Oh ! voulez-vous? d i tes-moi l

GERFAUT

— Vous savez bien que ma tante défend que vous lisiez des romans.

— C’est pour me chagriner, et pas pour autre chose. Est-ce que vous trouvez qu’elle a raison ? Il faut donc que je reste une sotte et que je passe ma vie à lire de l’histoire et de la géographie. Comme si je ne savais pas que Louis XÜI était le fils de Henri IV, et qu’il y a en France quatrevingt-six départements. — Vous lisez bien des romans, vous. Le feriez-vous si c’était mal ?

Sans vouloir s’engager dans une de ces controverses que le bon sens extrêmement logique des enfants rend toujours difficiles, Clémence répondit d’une voix un peu impérative qui devait mettre fin à la discussion :

— Quand vous serez mariée, vous ferez ce que voudrez. Jusque-là, il faut vous en rapporter, pour votre éducation, aux personnes qui s’intéressent à vous,

— Toutes mes amies, répondit Aline d’un ton boudeur, ont des parents qni s’intéressent à elles au moins autant que votre tante à moi, et on ne les empêche pas de lire. — Voilà Claire de Saponay qui a lu tout Walter-Scott, Malcck - Adel, Eugénie et Mathilde... que sais-je !... Gessner, Mademoiselle do Lafayette. — Enfin, elle a tout lu... Moi, on m’a laissé lire Numa Pompilius et Paul et Virginie. — A seize ans, si cela n’est pas ridicule !

— Allons, ne vous fâchez pas et allez à la bibliothèque prendre un roman de Walter-Scott ; mais que ma tante n’en sache rien au moins.

A cet acte de capitulation par lequel madame de Bergenheim voulut probablement réparer sa maussaderie précédente, Aline toute joyeuse ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée. Gerfaut eut à peine le temps de quitter son poste d’observation et de se jeter entre deux armoires où il se cacha ’ de son mieux sous un manteau qui y était suspendu. Mais la jeune fille, sans faire attention à une paire de jambes qui ne se trouvaient que fort imparfaitement dissimulées, sauta l’escalier du haut en bas plutôt qu’elle ne

le descendit, et remonta un moment après en fredonnant, les deux précieux volumes à la main.

— Wavcrley, ou l'Ecosse il y a soixante ans, dit-elle en lisant le titre entier par anticipation de jouissance. J’ai pris le premier parce que vous me les prêterez tous l'un après l’autre, n’est-ce.pas? Claire dit bien qu’une demoiselle peut lire Walter-Scott, et que c’est très-joli.

— Nous verrons, si vous êtes sage, répondit Clémence en souriant ; mais surtout ne laissez pas voir ces livres à ma tante : car c’est moi qui serais grondée.

— Soyez tranquille, je vais vite les cacher dans ma chambre.

Elle alla jusqu’à la porte; puis s’arrêta, et revint sursespas.

— Il paraît, dit-elle, que M. de Gerfaut a travaillé aujourd’hui dans la bibliothèque, car il y a sur la table un tas de gros livres. C’est aimable à lui, n’est-ce pas, de vouloir faire cette généalogie? Est-ce que nous y serons toutes deux? met-on les femmes dans ces choses-là? J’espère bien que votre tante n’y sera pas; d’abord elle n’est pas de la famille.

Au nom de Gerfaut, le nuage qui s’était dissipé sur le front de Clémence vint de nouveau l’obscurcir.

— Je n’en sais pas plus que vous, répondit-elle un peu sèchement.

— C’est qu’au salon il n’y a que des tableaux d’hommes; ce qui n’est pas déjà si poli de leur part. J’aimerais mieux qu’il y eût les portraits de mes grand’mères ; ce serait plus amusant de voir toutes les belles robes qu’on portait dans ce temps-là que ces vieilles barbes qui font peur. — Mais dans les arbres généalogiques on ne met peut-être pas les demoiselles, continua-t-elle d’un ton pensif.

— Il faut le demander à M. de Gerfaut, il a certainement trop envie de vous plaire pour vous refuser, répondit Clémence avec un sourire presque ironique.

— Croyez-vous? dit naïvement Aline, je n’oserai jamais lui demander cela.

GERFAUT

— Il vous fait donc toujours peur?

— Encore un peu, répondit la jeune fille en baissant les yeux, car elle se sentit rougir.

Ce symptôme rendit à madame de Bergenheim toute la mauvaise humeur contre laquelle elle s’était efforcée de lutter jusqu’alors, et ce fut avec un accent de perçante moquerie qu’elle reprit brusquement:

— Votre cousin d’Artigues vous a-t-il écrit?

Mademoiselle de Bergenheim leva les yeux et la regarda

un instant d’un air distrait.

— Je ne sais pas, dit-elle enfin.

— Comment ! vous ne savez pas si vous avez reçu une lettre de votre cousin? reprit Clémence en riant avec affectation.

— Ah! Alphonse... non, c’est-à-dire oui ; mais il y a déjà long-temps.

— Comme vous êtes devenue froide et indifférente pour ce cher Alphonse ! Vous ne vous rappelez donc pas combien l’an dernier vous avez pleuré à son départ, comme vous vous êtes fâchée contre votre frère qui voulait vous plaisanter sur cette belle affliction, comme vous avez juré de n’avoir jamais d’autre mari que votre cousin.

— J’étais une sotte, et Christian avait raison. Alphonse qui n’a qu’un an de plus que moi ! Songez donc, quel joli ménage nous ferions ! Je sais que je ne suis pas très-raisonnable, et il faut alors que mon mari le soit pour nous deux. — Christian a neuf ans de plus que vous.

— Vous trouvez que c’est trop? dit madame de Bergenheim d’un ton très-fin.

— Au contraire.

— Et quel âge voudriez-vous donc qu’eût votre mari?

— Mais, — trente ans répondit la jeune fille après quelque hésitation.

— L’âge de M. de Gerfaut?

Les deux femmes se regardèrent un instant en silence. Depuis le lieu où il était caché. Octave, auditeur de cette

conversation dont il était la pensée et l'âme secrète, remarqua l’expression de douceur qui vint animer le regard de Clémence, et qui semblait provoquer une confidence entière. La jeune pensionnaire se laissa prendre ingénument à cette apparence d'intérêt et de tendresse.

— Je vous raconterais bien quelque chose, dit-elle, si vous vouliez me promettre de ne le répéter à personne.

— A qui donc voulez- vous que j’en parle? Vous savez que je suis discrète pour vos petits secrets.

— C’est que ce serait peut-être un grand secret, reprit Aline.

— Voyons : asseyez-vous là et contez-moi ce grand secret.

Clémence prit à son tour les mains de sa belle-sœur et lui fit une place à ses côtés sur le divan.

— Vous savez, dit celle-ci, que Christian m'a promis une montre comme la vôtre, parce que je n’aime plus la mienne. Hier, en nous promenant, je lui disais que c’était fort mal à lui de ne me l’avoir pas encore donnée. Savez-vous ce qu’il m’a répondu? — 11 est vrai qu’il riait un peu. — Ce n’est pas la peine que je t’en achète une ; quand tu Seras la vicomtesse de Gerfaut ton mari te la donnera.

— Votre frère a voulu se divertir à vos dépens ; comment êtes-vous assez enfant pour ne pas vous en apercevoir ?

— Enfant! dit Aline en se levant d’un air piqué; je sais ce que j’ai vu. Hier au soir ils ont parlé longtemps ensemble au salon, et je suis très-sûre que c’était de moi.

Madame de Bergenheim partit d’un éclat de rire, qui augmenta le dépit de sa belle-sœur, moins disposée que jamais à se voir traitée en petite fille.

— Pauvre Aline ! dit enfin la baronne ; ils parlaient du cinquième portrait dont monsieur de Gerfaut ne peut retrouver l’original dans les vieux titres, et qu’il croit étranger à la famille. Vous savez, cette vieille figure à barbe grise, près delà porte.

La jeune pensionnaire baissa la tête comme un enfant

GERFAUT

qui voit une méchante sœur aînée souffler sur son château de cartes.

— Et comment savez-vous cela? dit-elle après un instant de réflexion. Vous étiez au piano. Comment pouviez-vous entendre d’un bout du salon à l’autre ce que disait monsieur de Gerfaut?

Ce fut au tour de Clémence de baisser la tête, car il lui sembla que sa belle-sœur devinait en ce moment cette subtilité d’organes, cette attention continuelle qui, sous une affectation d’indifférence, ne lui laissaient pas perdre une seule des paroles d’Octave. Selon l’usage, elle voulut cacher son embarras sous un redoublement d’ironie.

— Il est probable, en effet, dit- elle, que je me trompe, et que vous avez raison. Quel jour devons-nous saluer madame la vicomtesse de Gerfaut?

— Je vous dis sottement tout ce que je pense, et ensuite vôus vous moquez de moi, reprit Aline, dont la figure ronde s’allongeait à chaque mot, et passait du rose à l’incarnat; est-ce ma faute si mon frère m’a parlé de cela?

— Je crois que vous n’aviez pas besoin qu’il vous en parlât pour y penser beaucoup.

— Eh bien, ne faut-il pas penser à quelque chose ?

— Mais il faut veiller un peu à ses pensées; il n’est pas fort convenable pour une demoiselle de s’occuper d’un homme, répondit Clémence avec un accent de sévérité dans lequel sa tante eût reconnu avec orgueil le pur sang des Corandeuil.

— Je croyais que cela était plutôt permis à une demoiselle qu’à une dame.

A cette riposte imprévue et sans arrière-pensée, madame de Bergenheim perdit la parole, et demeura interdite devant lajeune fille, comme un écolier devant le pédagogue qui vient de lui administrer une vigoureuse férule.

— Où diantre ce petit serpent est il allé chercher cela ? pensa Gerfaut, fort mal à son aise entre les deux armoires où il s’était blotti.

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Voyant que sa belle-sœur ne lui répondait pas, Aline prit ce silence de confusion pour de la mauvaise humeur, et se fâcha tout à fait à son tour.

— Vous êtes très-méchante aujourd’hui, dit-elle, adieu, je ne veux pas de vos livres.

Elle jeta les volumes de Waverley sur le divan, reprit son arrosoir sans s’inquiéter de faire une libation nouvelle sur le parquet, et sortit en fermant la porte avec fracas.

Madame de Bergenheim, l’air sombre et pensif, resta immobile, comme si la réflexion de la jeune fille l’eût changée en statue.

— Entrerai-je ? se disait Octave, enfin sorti de sa niche, et la main sur le bouton de la porte. — Voilà une petite Agnès qui, avec ses naïvetés, me fait un tort infini. Je suis sûr qu’on vogue maintenant à pleines voiles sur la mer orageuse du remords, et que ces deux boutons de rose qu’elle regarde si fixement lui paraissent les yeux de son mari.

Avant que l’indécision du poète eût cessé, la baronne se leva par un mouvement brusque, et sortit en fermant la porte presque aussi bruyamment que l’avait fait sa bellesœur.

Ce fut eu maudissant, du plus profond de son âme, les pensionnaires, les pensionnats et les cœurs de seize années, malgré la poésie dont les a doués un illustre écrivain, que Gerfaut redescendit l’escalier du cabinet, et revint à la bibliothèque. Après s’être promené quelque temps en long et en large devant les dictionnaires et les parchemins étalés sur la table, il sortit, et remonta dans sa chambre. Au moment où il passait devant le grand salon, une orageuse harmonie vint frapper son oreille ; des fusées chromatiques montantes et descendantes, des gammes de six octaves roulant comme la cataracte du Niagara, des arpèges extraordinaires, un martellement de basses à faire sauter les touches se succédaient, sans interruption, avec une pétulance, un nerf, un emportement qui prouvaient que la furie française n’est pas l’apanage exclusif du sexe fort. Au milieu de ces

GfcRFAüT.

notes graves, folles, tristes, passionnées, hurlant parfois de leur accouplement. Gerfaut reconnut, à la netteté des traits et à l’élégance brillante de quelques passages, que cette improvisation ne pouvait sortir des doigts peu exercés d’Aline. Il comprit qu’en ce moment le piano servait de confident à madame de Bergenheim, et qu’elle y épanchait, avec l’explosion dont une longue concentration finit par faire un besoin, les émotions contradictoires auxquelles, depuis quelques jours elle se trouvait livrée ; car, pour le cœur privé d’un autre cœur où se puissent verser sa joie et sa peine, la musique est un ami qui écoute et répond. Sous les doigts qui l’interrogent, l’instrument reçoit la pression de l’âme souffrante, et s’anime pour la consoler. Le souffle de la douleur errant sur le clavier éveille une harmonie qui la berce et l’endort, ou la distrait par une exaltation passagère.

Gerfaut écouta quelque temps en silence, le front appuyé contre la porte du salon. A chaque phrase, à chaque modulation, son esprit, par un merveilleux instinct de sympathie, s’identifiait avec le sentiment dont elle était l’interprète. Il reconnut dans des accords graves, rauques, lugubres, largement appuyés, comme si la musicienne eût voulu s’enivrer de leur dissonance, les accents poignants du repentir qui s’acharne sur l’àme en l’étreignant de ses serres brûlantes. Un grondement de notes plus contenues, mais moins affaissées, sourdes d’abord, puis s’élevant insensiblement, et finissant par tonner en roulement éclatantet furieux, exprima les doutes, les craintes, les tortures de la jalousie. C’était souffrance encore, mais souffrance qui s’exhale au lieu de se ronger; c’était le cœur blessé, mais laissant saigner sa plaie, et non le cœur étouffé dans une main de 1er sans pouvoir respirer pour gémir. Après bien des soupirs, des reproches, des cris d’angoisse, des sanglots, la fureur de cette exécution décrût peu à peu, et se fondit en une suite de modulations de plus en plus adoucies et calmées, comme le Rhône, après avoir arraché ses rives au fond des

ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

rochers du Valais, finit par s’endormir dans le Léman paisible. Pendant quelque temps, l’imagination de Clémence erra au milieu de vagues mélodies sans se fixer à aucune. Enfin un souvenir parut la captiver. Après avoir fait murmurer au piano les premières mesures de la romance du Saule, elle reprit le motif avec plus de précision, et lorsqu’elle eut achevé la ritournelle, elle commença, d’une voix douce et un peu voilée :

Assisa al piô d’un salice.

Octave l’avait entendue chanter plusieurs fois dans le monde, mais jamais avec cet accent profond. Par une de ccs pudeurs dont les nobles femmes ont l’instinct, Clémence eût rougi de livrer au peuple des salons la moindre portion de son âme ; même cet aveu d’une nature aimante que révèle un timbre de voix vibrant et attendri. Devant les étrangers elle chantait des lèvres; en ce moment c’était du cœur. Au troisième couplet, lorsqu’il comprit qu’elle devait s’étre exaltée par l’expression de son chant, par le parfum d’amour mélancolique, de rêverie douloureuse, de désenchantement passionné qu’exhale cette exquise romance, le poète entra doucement, jugeant le moment favorable, et assez ému lui-même pour croire à la contagion de son trouble.

La première figure qu’il aperçut fut celle de mademoiselle de Corandeuil, étendue dans son fauteuil, la tête renversée, les bras pendants, et laissant échapper, en manière d’accompagnement, une mélodie nasale, sifflante et félée. Les lunettes de la vieille fille, suspendues au bout de son nez, avaient singulièrement compromis l’harmonie de son tour de .cheveux, où les branches se trouvaient engagées ; la Gazette de France, tombée de ses mains, caparaçonnait le dos de Constance, couchée à ses pieds selon son habitude.

— Atroce pythonisse! se dit Gerfaut. Il y a donc une malédiction sur moi aujourd’hui. Cependant, ayant vu que

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GERFAUT

la maîtresse et le carlin dormaient tous deux d’un sommeil aussi profond que celui de Guillot et de son troupeau, il referma la porte discrètement et traversa le salon en marchant sur la pointe du pied.

Madame de Bergenheim avait cessé de chanter, mais ses doigts continuaient à moduler vaguement le motif de la romance. En observant la démarche circonspecte d’Octave, elle se pencha pour regarder sa tante, dont elle n’avait pas remarqué le sommeil, car le dos immense du fauteuil était tourné de son côté. Personne ne sait dormir d’une manière fort imposante, et le profil de la vieille fille à demi-décoiffée avait une expression grotesque dont la gravité de sa nièce ne put éviter l’influence. L’envie de rire fut pour le moment plus forte que le respect ou la mélancolie; et, en se rasseyant, Clémence, par ce besoin de communication particulier à la gaieté, regarda involontairement Octave souriant de son côté. Quoique cet échange d’idées n’eût rien de sentimental, celui-ci s’empressa de le mettre à profit; un moment après il était assis sur un tabouret, derrière le piano, à gauche et à quelques pouces seulement de madame de Bergenheim.

— Comment peut-ôn dormir quand vous chantez?

Ce fut là son début. Le rhétoricien le plus empêtré dans sa galanterie collégienne eût trouvé tout d’abord une phrase aussi spirituelle; mais l’éloquence était moins dans les mots que dans l’expression. Le mouvement aisé, rapide, quoique discret, par lequel Octave s’était assis, la précision élégante de son geste, la manière gracieuse dont il penchait la tête en parlant, annonçaient une glande habitude de l’espèce de conversation qu'il entreprenait. Si les paroles étaient d'un écolier, l’accent et la pose étaient d’un maître.

La première pensée de Clémence fut de se lever et de sortir du salon, mais un charme invincible la retint sur sa chaise. En voyant étinceler près de son visage ce regard noir et pénétrant qui, depuis quelques jours, lui refusait ses prières; en entendant vibrer, douce comme un soupir, la

voix qu’elle aimait, elle sentit son sein se gonfler et ses prunelles ondoyer sous leurs paupières; elle ne se trouva pas assez maîtresse de ses yeux pour oser les arrêter sur ceux d’Octave; elle les détourna donc, et affecta de regarder la vieille fille.

— J’ai un talent particulier pour faire faire la sieste à ma tante, dit-elle d’un ton d’enjouement que démentait l’émotion de son corsage; si je voulais, elle dormirait ainsi jusqu’à ce soir; quand je cesserai de jouer, le silence la réveillera.

— Je vous en supplie, jouez encore; ne l’éveillez jamais, répondit Gerfaut; et, comme s’il eût craint de ne pas être suffisamment exaucé, il se mit à frapper de la main gauche une batterie de basse, sans s’inquiéter des fausses notes.

— Jouez du moins dans le ton, dit Clémence en souriant, et berçons juste.

Elle eut tort de dire berçons, car son amant prit acte de ce terme comme d’un consentement de complicité pour tout ce qui pourrait arriver. Dans un tête-à-tête, nous est le mot le plus traître de la langue.

Soit qu’elle n’eût pas elle-même une envie extrême que sa tante s’éveillât, soit qu’elle désirât éviter une conversation dont elle se sentait troublée d’avance après l’avoir si ardemment désirée, soit qu’elle voulût goûter en silence le bonheur de se sentir encore aimée, car, depuis qu’il était assis près d’elle, les moindres gestes d’Octave étaient redevenus un. aveu, madame de Bergenheim secoua deux ou trois fois la tête avec grâce en cherchant un motif, puis elle se mit à jouer la valse du duc de Beischstadt, en frappant seulement la première mesure de l’accompagnement, pour indiquer à son amant où il devait poser les doigts.

La valse commença. Clémence jouant le chant et Octave la basse, deux mains restaient inoccupées, celles-là précisément qui étaient voisines l’une de l’autre. Or, que peuvent faire deux mains inoccupées et voisines, quand l’une

Diqitiz

GERFAUT

appartient à un homme hardiment amoureux, l’autre à une jeune femme qui, ayant depuis longtemps maltraité son amant, se trouve au bout de sa sévérité? Avant la fin de la première reprise, les doigts blancs et effilés de la clef de sol furent en prison dans ceux de la clef de fa, sans que cela fit le moindre tort à l’effet du morceau, car la vieille tante dormait toujours.

Un moment après, la bouche d’Octave se colla sur cette main un peu tremblante, comme s’il eût voulu en imbiber de son âme la peau tiède et parfumée. Deux fois la baronne essaya de se dégager, car elle sentait le frisson de cette caresse circuler dans ses veines, deux fois la force lui manqua, et sa tentative finit par se changer en une pression contre les lèvres tenaces qu’elle croyait posées sur son cœur; la main rendait le baiser. Il commençait à devenir urgent que la vieille tante s’éveillât, mais elle dormait mieux que jamais, car la valse continuait toujours; et si une légère indécision se faisait remarquer dans le chant, la main gauche, au contraire, frappait ses grosses notes avec une énergie capable de métamorphoser mademoiselle de Corandeuil en une seconde Belle au bois dormant.

Lorsque Octave eut bien longtemps, bien doucement, bien tendrement caressé cette main qu'on ne lui disputait plus, il leva la tête pour obtenir une faveur nouvelle; car un amant n’est- jamais comme la mer, à laquelle il a été dit : Tu n’iras pas plus loin! Cette fois madame de Bergenheim ne détourna pas les yeux, mais, après avoir regardé un instant Octave, comme doivent regarder les anges, elle lui dit, avec une coquetterie pleine de séduction :

— Aline?

La contemplation muette qui répondit à cette question renfermait un démenti si éloquent, que toute parole devenait superflue. En se sentant aimé. Gerfaut rendit grâce à la ruse qui lui avait procuré le bonheur dont il jouissait, mais il la dédaigna pour mieux savourer ce bonheur même. Son sourire doux et fin trahit le secret de son machiavélisme; il

fut compris et pardonné. En ce moment, il n'y avait plus entre eux ni doutes, ni craintes, ni combats; il leur avait fallu bien des efforts pour se désunir : d’une même chute ils retombaient au sein l’un de l’autre. Ils n’éprouvaient pas même le besoin d’une explication pour la mutuelle souffrance qu’ils s’étaient faite, car la souffrance n’existait plus, et ils étaient entrés dans ce paradis de l’amour dont l’extase est rendue plus délicieuse encore par le souvenir des peines passées. Ils restèrent longtemps en silence, heureux de se voir, d'être l’un près de l’autre, d’être seuls, car la vieille tante dormait toujours, de respirer le même air, de sentir leurs cœurs battre d’un même accord, de se bercer mollement dans leur tendresse au son de cette musique de plus en plus confuse et incertaine, et craignant de faire évanouir par un seul mot les charmes ineffables de cette félicité. Ils échangèrent leurs âmes dans de longs regards, dont l’ardeur et l’adoration étaient égales, car les dernières résistances étaient domptées au cœur de Clémence. Et quand elle sentit les lèvres de son amant remplacer sur les siennes le baiser de leurs yeux, elle se raidit dans les bras qui l’enlaçaient, en pressant le clavier par une contraction nerveuse; il lui sembla que le salon tournait, que le jour devenait nuit, et que sa vie s’exhalait toute entière dans un soupir lentement respiré par la bouche d’Octave.

La valse était finie, et pourtant mademoiselle de Corandeuil ne s’était pas éveillée. Aucun son ne se faisait plus entendre ; on eût dit que le sommeil avait aussi gagné les deux amants, immobiles dans les bras l’un de l’autre comme deux anges en prière. Le charme fut rompu tout à coup par un bruit épouvantable, semblable à la trompette qui doit appeler les coupables au dernier jugement.

GERFAUT

Avez-vous vu par une belle soirée d’octobre un couple de ramiers rasant les cimes d'un bois effeuillées par l’automne ? On dirait deux nacelles aériennes liées par d’invisibles amarres, tant leur vol est doux et silencieux, tant leurs ailes se baignent avec abandon dans l’air qui les soutient, tant l’instinct qui les mène fond tous leurs mouvements dans un ensemble plein de mollesse et de grâce. Tout à coup, sur la lisière du taillis, à l’abri de quelque chêne, un chasseur ajuste les oiseaux sans défiance, et les frappe tous deux au milieu de leur joie et de leur tendresse. Si vous n’étes pas chasseur vous-même, il vous aura pris peut-être quelque pitié de ces pauvres et belles créatures tombant sanglantes et mutilées du ciel où elles planaient.

Une balle qui eût ainsi frappé les deux amants au milieu de leur extase leur eût paru moins cruelle que la sensation causée par ce bruit épouvantable. Clémence tressaillit sur sa chaise, et s’y affaissa glacée de terreur. Gerfaut se leva presque aussi troublé qu’elle; mademoiselle de Corandeuil, arrachée-pour le coup à son sommeil, se dressa brus- . quement du fond de sa bergère, comme ces figures fantastiques qu’un ressort met en mouvement dans une tabatière, et qui vous sautent au nez au moment où vous y cherchez du tabac. Quant à Constance, elle se précipita sous le fauteuil de sa maîtresse, son retranchement ordinaire, en poussant le plus lamentable de tous les hurlements que puisse contenir une poitrine de carlin.

Un des battants de la porte placée en face des fenêtres s’ouvrit; le pavillon d’une trompe de chasse parut dans l’entre-baillement, et la fanfare de la mort du loup fit retentir les échos du salon d’un fracas annonçant que l’exécutant aurait du faire assaut avec Roland à Roncevaux. Le

OEUVRES DE CH. DE BERKaRD.

rideau ou drame se levait sur une parodie, et une seconde péripétie changea la pantomime et les sentiments des personnages. La vieille fille se laissa retomber dans son fauteuil en se bouchant les oreilles, et en trépignant sur le parquet; mais ce fut en vain qu’elle essaya de manifester son indignation de vive voix, ses paroles se perdirent dans le vacarme du terrible instrument. Clémence mit les deux mains sur ses oreilles à l’imitation de sa tante; c’était une contenance toute trouvée. Après avoir promené sa terreur sous tous les fauteuils du salon, Constance, à moitié folle, se jeta dans la porte entr’ouverte, par un coup de désespoir; Gerfaut enfin se mit à rire avec expansion, comme si la plaisanterie lui eût paru excellente ; car la figure colorée de monsieur de Bergenheim venait de remplacer le pavillon de la trompe de chasse, et lui-même faisait entendre un bon rire, presque aussi bruyant que sa fanfare.

— Ah ! ah ! vous ne comptiez pas sur cette partie d’accompagnement, dit le baron, lorsque sa gaîté fut un peu calmée; voilà donc l’article de la Revue de Paris que vous aviez à composer! Et vous croyez que je vais vous laisser chanter des duos italiens avec madame pendant que je cours les bois?... Vous me prenez pour un mari par trop débonnaire, vicomte. — Allons, allons, à gauche par quatre; — en avant ! — Faites-moi l’amitié de venir prendre un fusil. Nous allons avant souper lancer un ou deux lièvres au bois de la Corne.

— Monsieur de Bergenheim, s'écria la vieille demoiselle, lorsque son émotion lui permit enfin de parler, ceci est d’une inconvenance... d’une grossièreté...; c’est un procédé de soldat..., de cannibale... J’ai le cerveau brisé; je suis sûre d’avoir la migraine avant un quart-d’heure... C’est digne d’un gardeur de chèvres.

— Ne songez donc pas à votre migraine, ma tante, répondit Christian, dont la bonne humeur paraissait excitée par les plaisirs de la journée : vous êtes fraîche comme un bou-

GERFAUT

ton de rose... et Constance aura pour son souper des têtes de lièvres rôties à discrétion.

En ce moment, un second vacarme, aussi éclatant que le premier, se fit entendre dans la cour; les sons rauques et faux d’un cor de chasse, évidemment joué par un amateur très-novice, accompagnaient les abois confus et glapissants d’une meute nombreuse ; le tout se trouvait entremêlé d’éclats de rire, de coups de fouet, de clameurs de toute espèce. Au milieu de ce tapage, on distingua tout à coup un cri plus perçant que tous les autres, un cri d’angoisse et de désespoir.

— Constance ! s’écria mademoiselle de Corandeuil, d’une voix de fausset pleine de terreur; elle se précipita aussitôt vers les fenêtres de l’antichambre, et tout le monde la suivit.

Le spectacle de la cour était aussi bruyant que pittoresque. Marillac, debout sur un banc, soufflait comme un triton dans une trompe à la Dampierre, en essayant de jouer la valse de Robert-le- Diable d’une manière encore plus infernale que ne l’a notée l’auteur. A ses pieds, sept ou huit chasseurs et autant de domestiques encourageaient de leurs cris une chasse d’une espèce nouvelle. La meute du baron, en grand renom dans le pays, était composée d’une quarantaine de chiens, estampillés tous sur la cuisse droite de l’écusson de Bergenheim. Le poil tombant verticalement formait, d’après toutes les règles de l’art héraldique, un champ de gueules naturel, au milieu duquel les trois têtes de taureau d’argent avaient été dessinées par un caustique qui laissait la peau à nu. De tout temps, les chiens du château avaient été ainsi timbrés aux armes de leurs maîtres, et Christian, grand partisan des vieux usages, n’avait eu garde d’abroger celui-là. Cet insigne féodal avait probablement agi sur le moral de la meute, car il était impossible de trouver à vingt lieues à la ronde une collection de bassets plus hargneux, de braques plus débauchés, de limiers plus méchants et de lévriers plus querelleurs; chas-

seurs parfaits d’ailleurs, mais il semblait que, comme chiens de qualité, tous les vices leur fussent permis.

C’est au milieu de cette horde, sans foi ni loi, le museau rouge encore d’un lièvre dépecé l’instant d’auparavant, qu’étaient tombée l’infortunée Constance, après avoir traversé l’antichambre, l’escalier, le vestibule et le perron, toujours poursuivie par le son de la trompe de Christian, qui produisait sur ses nerfs l’effet du cor d’Astolphe. Un honnête marchand du moyen âge, surpris au détour d’un bois par une embuscade de routiers, ne devait pas en être accueilli autrement que ne le fut le carlin au moment où il se jeta tête baissée dans la cour. Soit que la querelle entre Corandeuils et Bergenheims eût gagné jusqu’à l’espèce canine; soit à l’instigation des laquais qui, du plus grand au plus petit, détestaient cordialement l’animal, il fut en un moment lancé comme s’il eût été un daim, atteint, bousculé, roulé, piétiné, mordu par les quarante brigands à quatre pattes qui semblaient décidés à emporter chacun en guise de trophée un lambeau de sa robe café au lait.

Le personnage qui prenait le plus de plaisir à ce déplorable spectacle était sans contredit le père Rousselet. Il se frottait les mains derrière le dos, les jambes écartées dans l’attitude du colosse de Rhodes, tandis que les pans de son habit tombant jusqu’à terre lui donnaient l’air d’un kanguroo délassant ses pattes sur sa queue. Sa grande bouche fendue comme un bec de kakatouès laissait échapper sans interruption un sifflement provocateur qui encourageait les assassins dans leur crime au moins autant que la fanfare de Marillac.

— Constance ! cria une seconde fois mademoiselle de Corandeuil, glacée d’épouvante à la vue de son carlin couché sur le flanc au milieu de se^ ennemis, et semblable à une carcasse de cheval mangé par les loups.

Cet appel fut sans effet sur la partie animale des acteurs de cette scène, mais elle produisit sur la livrée et même sur une partie des chasseurs la même impression que la terrible

GERFAUT

clameur d’Achille sur les Troyens au bord du Scamandre ; les cris d’encouragement cessèrent à l’instant; plusieurs des assistants cherchèrent à s’éclipser prudemment, le piqueur se mit à rappeler à grands coups de fouet ses subordonnés ; quant à Rousselet, plus politique que tous les autres, il se jeta intrépidement dans la mêlée, lançant à droite et à gauche de vigoureuses ruades, et prit dans ses bras le roquet presque évanoui, qu’il emporta comme une mère son enfant, sans s’inquiéter de laisser à la meute acharnée la moitié des basques de son habit.

Lorsque la vieille demoiselle vit déposer à ses pieds l’objetde sa tendresse couvert de boue, moucheté de sang, et poussant des gémissements étouffés qu’elle prit pour le râle de la mort, elle se laissa tomber elle-même sur une chaise, sans rien dire.

— Filons, dit à demi-voix Bergenheim en prenant son hôte par le bras, et du ton d’un écolier qui voit paraître au détour d’une rue la figure de son professeur, au moment où il médite une école buissonnière.

Gerfaut jeta autour de lui un regard indécis, et chercha des yeux madame de Bergenheim, mais il ne la trouva pas. Sans s’inquiéter du désespoir de sa tante, Clémence s’était sauvée dans sa chambre, car elle sentait le besoin d’être seule pour calmer son émotion, ou peut-être pour en jouir en paix une seconde fois. Octave se résigna donc à suivre son compagnon, dont la retraite avait l’air d’une véritable déroute. En moins d’une demi-minute, chasseurs et chiens eurent détalé de la cour, et s’éloignèrent rapidement par l’allée de platanes, pour gagner à travers le parc le bois de la Corne. Au bout de quelques instants, quand se fut affaibli l’effet produit par la physionomie lamentable de mademoiselle de Corandeuil, la gaîté reprit son cours. Les plaisanteries de terroir, les bons mots champêtres, enfin toute cette jovialité qui fait d’une assemblée de chasseurs la plus fastidieuse de toutes les réunions imaginables, recommencèrent leur feu croisé. Bergenheim y était habitué,

et il le faut avouer, en prenait volontiers sa part comme un bon gentilhomme campagnard qu’il était; Marillac avait trouvé parmi ses voisins un gros notaire qu’il exploitait, méditant selon son usage un vaudeville où il pût le faire figurer. Quant à Gerfaut, il se traînait à l’arrière-garde d’un air mélancolique qui donnait un singulier démenti à la passion pour la chasse, dont il avait fait profession dans son premier entretien avec le maître du château.

En ce moment, l’énergie de ses sensations l’emportait sur la dissimulation que lui commandait la prudence, et dont il s’était fait l’habitude. Pour se mettre au niveau de ses compagnons, il eût fallu une perfection d’hypocrisie dont, malgré ses efforts, il se sentait incapable. II lui était impossible de rapetisser son esprit au point de lui faire côtoyer aimablement ces intelligences lourdes .et opaques; impossible de couler son imagination bouillonnante au moule de cette conversation vulgaire et triviale. Lorsqu’on a plané sur les ailes de la foi, de la poésie ou de l’amour vers ces régions qui ne sont pas encore le ciel, mais qui en approchent, et d’où l’on entend déjà ses concerts en entrevoyant ses splendeurs, le moindre bruit de la terre forme une dissonnance dont sont déchirées toutes les fibres de l’âme. S’éveiller des visions du rocher de Pathmos, ou des rêves de Swedenborg au bourdonnement d’une discussion bourgeoise, tomber des nuages d’Ossian, on des médiations de Manfred dans le barbottement de certaines coteries littéraires, voilà les petites infortunes auxquelles sont journellement exposées les intelligences qu’une organisation fatale porte à l’exaltation, au milieu d’une société prosaïque ; mais passer du sourire d’une femme qu’on aime au gros rire de son mari, est un malheur cent fois plus insupportable encore, quoiqu’il inspire en général peu de compassion, et que Dante ait oublié ce supplice dans son purgatoire.

Au bout de quelques minutes, les cris des chiens, les plaisanteries des chasseurs, la marche au air, le bruit

GERFAUT

même du vent dans les bois et le frémissement du feuillage, mais pardessus tout, l’intarissable bonne humeur de Bergenheim avaient navré Gerfaut d’un ennui si mortel que sa figure en devint, malgré lui, l'interprète fidèle. Cette expression lugubre frappa le baron, qui de sa nature était le moins observateur des hommes.

— Quelle mine d'enterrement faites-vous donc là ? dit-il en riant à son hôte, vous avez l’air d’un cerf aux abois. Je me repens de vous avoir enlevé à madame de Bergenheim ; il paraît que vous préférez décidément sa compagnie à la nôtre.

— Serez-vous très-jaloux si j’en conviens? répondit Octave qui fit un effort pour se prêter au ton de plaisanterie de son interlocuteur.

— Jaloux ! non, ma foi ; quoique vous soyez certainement bien fait pour donner de l’ombrage à un pauvre mari. Mais la jalousie n’est ni dans mon caractère, ni dans mes principes.

— Vous êtes philosophe ! dit l’amant avec un sourire un peu forcé.

— Ma philosophie est des plus simples. Je respecte trop ma femme pour la soupçonner, et je m’aime trop moimême pour me tourmenter d'avance d’un malheur imaginaire. — Si ce malheur arrivait, et que j’en lusse certain, il serait temps de m’en occuper. Ce serait une affaire bientôt terminée.

— Quelle affaire? demanda Marillac, en interrompant le chœur de Itobin des Bois qu’il exécutait à lui seul depuis cinq minutes, et en ralentissant le pas pour se mêler à la conversation.

— Une sotte affaire, mon cher, qui ne regarde encore ni vous, ni M. de Gerfaut, ni moi non plus, j’espère, quoique je sois dans la catégorie exposée. Nous parions infortune conjugale.

L’artiste jeta sur son collaborateur un regard qui signifiait : De quoi diantre t’avises-tu, de faire lever ce lièvre-là ?

— Il y aurait bieu des choses à dire là-dessus, observa-t-il ensuite d’un ton sentencieux, et pensant que son intervention ne serait pas inutile pour tirer son ami du mauvais pas où il le voyait engagé ; il y aurait infiniment de choses à dire là-dessus; on écrirait des volumes sur cette matière. Quant à la manière de voir individuelle, chacun a son système et son plan de conduite.

— Et quel serait le vôtre, profond scélérat? reprit Christian ; seriez-vous mari aussi cruel que vous êtes célibataire immoral? Cela arrive ordinairement; plus on a été hra * connier effronté, plus on devient garde-chasse intraitable.

Voyez Brichon, je n’ai trouvé d’autre moyen de l’empêcher de tuer mes lièvres que de les lui donner à garder; et maintenant il ne se tire pas un coup de fusil dans tout mon domaine, qu’il ne soit sur les talons du délinquant, prêt à verbaliser. Quel serait donc votre système ?

— Hum ! hum ! Vous vous trompez, Bergenheim; mes caravanes de garçon m’ont essentiellement disposé à l’indulgence. Debilis caro, voyez-vous bien, ce que Shakespeare a traduit : Frailty, thy name is tuomanl

— Je suis un peu rouillé en fait de latin, et je n’ai jamais su l’anglais. Cela veut dire?

— Ma foi, cela veut dire que, si j’étais marié et que ma femme me trompât, je prendrais mon parti en galant homme, vu la fragilité indélébile de ce sexe enchanteur.

— Propos de garçon, mon cher ! Et vous. Gerfaut?

— Je vous avouerai, répondit celui-ci avec un peu d’embarras, que je n’ai pas fort réfléchi sur ce chapitre. D’ailleurs je crois à h vertu des femmes.

— Bah ! Songez que ces dames ne sont pas là, et que votre galanterie est perdue. En cas de maiheur, enfin, que feriezvous?

— Je crois que je dirais avec Lanoue :

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot;

L’honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot.

GERFAUT

— Je suis en partie de l’avis de Lanoue ; seulement je ferais une petite variante en mettant au lieu de s’éloigne, se venge, et ne dit mot.

Marillac jeta un second coup -d’œil d’intelligence à son ami.

— Per Bacco l dit-il ensuite, êtes-vous donc un époux castillan ou vénitien ?

— Eh ! eh ! répondit Bergenheim, je suppose que je tuerais ma femme, le quidam et moi peut-être après, le tout sans crier gare ! — Ohé ! Brichou ; fais donc attention : Tambeau s’est découplé.

En disant ces mots, le baron franchit d’un élan gigantesque un fossé qui séparait le chemin dans lequel ils marchaient tous trois, d’une clairière où étaient déjà entrés les autres chasseurs.

Qu’en dis-tu?

murmura l’artiste aux oreilles d'Octave d’un ton aussi dramatique que celui de Manlius.

Au lieu de répondre, l’amant fit entendre un bruissement de lèvres intraduisible qui signifiait , selon toute apparence :

— Je m’en moque.

La coupe qu’ils devaient traverser pour gagner le bois de la Corne, formait un grand carré long sur un plan incliné, et descendait du haut du vallon jusqu’à la rivière. Au moment où Marillac franchissait à son tour le fossé, son ami vit à l’extrémité inférieure de la clairière madame de Bergenheim qui marchait lentement dans les allées de platanes. Un moment après, elle disparut derrière un massif sans que les autres chasseurs l’eussent aperçue.

— Prends garde de glisser, dit l’artiste, le talus est trèsmouiilé.

Cet avertissement porta malheur à Gerfaut, qui, en sautant, accrocha une racine d’arbre, et tomba.

— Vous êtes-vous blessé ? lui cria Bergenheim.

Octave se releva et essaya de marcher, mais il fut obligé

de s’appuyer sur son fusil.

— Je crois que je me suis tordu le pied, dit-il, et il y porta la main, comme s’il eût éprouvé une douleur assez vive.

— Diable, c’est peut-être une foulure, observa le baron, qui revint sur ses pas; asseyez-vous. Croyez-vous pouvoir marcher ?

— Oui, mais je craindrais que la chasse ne me fatiguât; je vais rentrer.

— Voulez-vous qu’on fasse un brancard pour vous porter?

— Vous vous moquez de moi ; je ne suis pas femmelette à ce point. Je vais m’en retourner doucement, et je prendrai un bain de pied en rentrant.

— Appuie-toi sur moi, je te reconduirai, dit l’artiste en lui offrant le bras.

— Merci ; je n’ai pas besoin de toi, lui répondit Octave; va-t-en au diable, continua-t-il tout bas avec un regard expressif.

— Capisco, reprit du même ton Marillac, en lui serrant le bras en signe d’intelligence. Si fait, si fait, dit-il tout haut, je ne veux pas que tu t’en ailles seul. Je serai tou Antigone.

Antigone me reste, Antigone est ma fille.

Bergenheim, je me charge de lui. Continuez votre chasse, ces messieurs vous attendent. Nous nous retrouverons à souper: là les jambes sont un meuble de luxe, et une entorse est une chimère, pourvu qu’elle respecte le gosier et l’estomac.

Christian regarda tour à tour ses hôtes et le groupe qui venait d’atteindre le haut de la clairière. Pendant un instant, la charité chrétienne lutta contre la passion de la chasse ; puis cette dernière l’emporta; et comme il vit que Gerfaut,

GEUFAUT.

quoique boitant un peu, était réellement en état de marcher, surtout avec l’aide d’un bras:

— N’oubliez pas de mettre votre pied dans l’eau, lui ditil, et faites venir Rousselet; il s’entend fort bien en foulures.

Cette recommandation ayant achevé de tranquilliser sa conscience, il s’éloigna pour rejoindre ses autres compagnons, tandis que les deux amis reprenaient lentement de leur côté le chemin du château. Gerfaut appuyé d’une main sur le bras de l’artiste, et de l’autre sur son fusil.

— Enfoncé le bourgeois ! dit avec un rire à demi étouffé Marillac au bout de quelques pas, et lorsqu’il fut certain de ne pas être entendu de Bergenheim. A-t-il donné complètement dans l’allégorie! Ma parole d’honneur, ces. troupiers sont d’une candeur primitive et baptismale ! Ce n’est pas nous autres artistes qu’on peut flouer de la sorte. Connu, ton entorse; c’est tiré du Mariage de raison, acte premier, scène deuxième.

— Tu vas me faire l’amitié de me quitter dès que nous serons dans le taillis, lui répondit Gerfaut, tout en continuant de boiter avec une grâce qu’eût enviée lord Byron ; tu iras droit devant toi, ou tu prendras à gauche, à ton choix ; le côté droit t’est interdit.

— Suffit. Il retourne cœur à ce qu’il paraît, et pour le moment tu es d’accord avec Sganarelle, qui le place à droite .

— Ne rentre pas au château, puisqu’il est entendu que nous sommes ensemble. Si tu rejoins les chasseurs, dis à Bergenheim que tu m’as laissé assis au pied d’un arbre, et que la douleur de mon entorse est presque entièrement passée. Tu aurais tout aussi bien fait de ne pas m’accompagner, comme je t’en priais.

— J’avais mes raisons pour vouloir me tirer moi-même des griffes de Christian. C’est aujourd’hui lundi, et j’ai à quatre heures un rendez-vous dans lequel tu es plus intéressé que moi. Maintenant, veux-tu écouter un bon conseil?

— L’écouter, oui ; le suivre c’est moins sûr.

— 0 race des amants ! s’écria l’artiste avec une sorte ae transport, race folle, absurde, endiablée, impie et sacrilège!

— Après?

— Après? Je te dis que tout ceci finira par des poignards.

— Bah ! il n’y a plus de poignards.

— Sais-tu que cet autre enragé de Bergènheim, avec sa figure rubiconde et son gros rire de quarante-huit, a tué trois ou quatre individus tandis qu’il était au service, à pro

pos d’une partie de billard ou des bonnes grâces d’unegrisette ?

— Requiescant inpace.

— Prends garde qu’il ne fasse chanter De Profundis pour toi-même. Il passait pour le plus fort tireur de Saint- Cyr ; il a surtout un diable de coup, un dégagement en froissant le fer que je ne peux pas t’expliquer, car je ne l’ai jamais compris. Tout ce que je sais, c’est qu’il engage en quarte, ensuite on n’y voit plus que du feu, et l’on se trouve eneloué sans avoir eu le temps de dire : Ohimel II tire le sabre delà même force. Quant au pistolet, je l’ai vu casser neuf poupées de suite chez Lepage.

— Eh bien, si je dois avoir une affaire avec lui, nous nous battrons à l’arsenic.

— Pardieu, la plaisanterie est souverainement déplacée. Je te dis qu’il s’apercevra de quelque chose, et ton affaire sera bientôt réglée : il te tuera comme si tu étais le lièvre qu’il chasse en ce moment.

— Tu pourrais trouver des comparaisons moins humiliantes pour moi, répondit Gerfaut avec un sourire insouciant; d’ailleurs tu exagères. J’ai toujours remarqué que ces sabreurs à bottes secrètes et ces occiseurs de poupées, étaient d’assez bonnes gens dans une rencontre. Tu sais que les poupées n’ont pas d’yeux, et qu’un carrelet bien aiguisé agit sur le moral autrement qu’un bouton de tlcuret. Ceci n’attaque en rien la bravoure de Bergenheim, que je crois très-réelle et très-solide.

GERFAUT

— Je te le garantis vrai lion de l'Atlas! D’après cela tu conviendras qu’il y a une extravagance carabinée à venir l'attaquer dans sa cage, et lui tirer les moustaches à travers les barreaux. Et c’est ce que tu fais, tête et sang ! Sois amoureux de sa femme, fais-lui la cour à Paris, quand il est à cent lieues de vous, occupé à traquer les loups, c’est bien ; mais t’installer chez lui ! à portée de sa griffe ! ce n’est pas de l’amour, c’est de la démence. — Il n’y a pas de quoi rire. Je suis sûr que le dénoûment de ceci sera quelque épouvantable tragédie. Tu l’as entendu tout à l’heure, lorsqu’il parlait de tuer femme et amant, comme s’il se fût agi d’avaler un verre de bischoff. Eh bien, je le connais, il le ferait comme il l’a dit sans seulement froncer le sourcil. Ces rouges ont un caractère d’enfer quand ils s’en mêlent ! Il est capable de te massacrer dans quelque coin de son parc, de t’enterrer proprement au pied d’un chêne, et de faire croquer à madame de Bergenheim ton cœur fricassé au vin de champagne, comme celui de Raoul de Coucy.

— Avoue du moins que ce serait un trépas pittoresque, et qui n’aurait rien de bourgeois.

— Bien du plaisir. Certes je me vante de détester le bourgeois; je suis connu pour cela ; mais j’aimerais mieux mourir en bonnet de coton, gilet de flanelle et robe de chambre de molleton, enfin dans une véritable peau de sauvage de la rue Saint-Denis, que d’avoir Bergenheim pour m’aider dans cette petite opération. Regarde donc; n’a-t-il pas l’air de Goliath?

L’artiste força son ami de se retourner, et lui montra Christian arrêté, ainsi que les autres chasseurs, au bord du fourré, à quelques centaines de pas de l’endroit où ils étaient revenus eux-mêmes. Au milieu du groupe dont il était entouré , et qu’il dominait de toute la tête , les bras croisés sur sa poitrine , dont cette pose développait l’ampleur et la solidité herculéennes , le baron semblait en effet un digne représentant de ces âges primitifs où la force et

l’énergie physiques étaient la plus incontestable des supériorités. Malgré la distance, ils entendirent sonner le timbre de sa voix, vigoureuse comme toute sa personne, sans pouvoir toutefois distinguer scs paroles.

— Il a réellement une tournure du temps de la Table- Ronde, dit Gerfaut; il y a cinq ou six cents ans, il n’eût pas été fort agréable de se trouver en face de lui dans un tournois; et si aujourd’hui, comme alors, on enlevait les cœurs féminins à grands coups d’estramaçon , j’avoue que je n’aurais pas grande chance de succès. Heureusement nous sommes émancipés de la vigueur animale , et le garçon boucher est passé de mode.

— Passé de mode tant que tu voudras, en attendant il tue.

— Tu ne comprends donc pas les charmes du danger, et l’attrait que les difficultés ajoutent au plaisir ? Les pommes du jardin des Hespérides devaient avoir mille fois plus de saveur encore que celles de l’arbre de science, gardées qu’elles étaient par un dragon. Je ne sais si c’est vieillesse précoce de mon âme , si mon goût émoussé a besoin de stimulants qui lui ravivent l’amour, mais je t’avouerai que - cette figure puissante et vigoureuse de Christian produit dans mon drame un effet que je ne voudrais détruire pour rien au monde ; c’est l’ombre noire qui fait saillir plus vivement la lumière. Depuis que je suis ici , je fai étudié, et je le connais comme si j’avais passé ma vie avec lui. Je suis sûr ainsi que toi qu’à la première révélation il mê tuera s’il le peut , et je trouve un intérêt étrange à savoir ma vie ainsi risquée. Toutes ces passions parisiennes sont si fades à force d’être pacifiques ! Il y a là des arrangements si commodes , un commerce si facile , des relations si assurées de l’impunité et même du secret, du moment qu’elles sont convenues ! Comment veux-tu que l’on résiste au sommeil dans les bras d’un bonheur qui vous balance avec la monotonie d’une nourrice ? Pour bien bercer, vive la mer ! le ciel sur la tête, l’abîme sous les pieds!

GERFAUT

— Tu es fou!

— Sérieusement, je sais gré à Bergenheim d’être ainsi.

Il y a toujours quelque chose de mortifiant à tromper un mari débile comme Priam ou niais comme Georges Dandin. Cela transforme la passion la plus élevée en une sorte d’escroquerie mesquine. Le beau triomphe , en effet , de l’emporter sur un être incapable de défense ou de vengeance ! C’est faire le métier du renard qui attaque un poulet. L’époux désarmé par l’âge est une victime que l’on a pitié d’outrager, le complaisant un infâme que l’on méprise. A l’un, on voudrait pouvoir demander pardon, tandis quion est tenté à chaque instant de jeter l’autre par les fenêtres de son salon. Christian n’est ni l’un ni l’autre ; il a force et honneur. Je l’estime en l’outrageant , et je sens que j’en aime Clémence davantage.

— Si tu ne te moques pas de moi , tu es le plus stupide homme d’esprit qu’il soit possible de rencontrer. Comment ! tu veux me persuader que toi , artiste , viveur, matérialiste, roué enfin, tranchons le mot, tu trouves -un plaisir particulier à sentir continuellement sur ta tête l’épée de Damoclès ! Pour jouer sa vie sur un coup de dés il faut, ou croire fermement à une autre qui serve de rechange en cas de malheur, ou avoir la goutte aux quatre membres. Or, comme tu as beaucoup plus de santé que de religion... je ne suis pas plus manchot qu’un autre ; tu sais que j’ai fait mes preuves, et tu ne me supposeras pas capable de couardise , je puis donc te faire un aveu : moi aussi j’ai • donné une fois dans l’amour périlleux; j’avais affaire à un mari comme le tien, orgueilleux, violent, implacable, et', qui plus est, despote et jaloux. Aussi c’est la plus jolie intrigue à échelle de soie et à pistolets de poche , qu’il fût possible de rencontrer à dix lieues à la ronde. Chacun de mes rendez-vous me faisait commettre au moins une demidouzaine de délits prévus par le Code pénal, avec toutes les circonstances aggravantes imaginables : escalade, main armée, effraction, attentat nocturne , etc., etc. ; dans trois

mois j’ai mérité dix fois, en détail, les galères à perpétuité.

— Eh bien , tu étais heureux ; tu te sentais vivre !

— Heureux!... Écoute : entre artistes il n’est pas question de poser et de faire le grand homme , c’est bon devant le bourgeois. — Je t’avouerai donc qu’il ne m’est pas arrivé une seule fois de me retrouver sur le pavé de la rue avec l’intégralité de mes membres, sans éprouver une certaine facilité de respiration qui me faisait oublier pour un moment tous les charmes que je venais de goûter. A la fin, je ne persévérais plus que par vanité, car réellement la peine passait le plaisir. Ne me parle pas de l’amour espagnol : je ne suis pas fanfaron ; j’abhorre le danger. — Dans ces moments-là , on entend des pas qui approchent dans les plus vagues craquements des boiseries, on voit des yeux qui luisent aux trous de toutes les serrures; et puis une femme qui a peur, et qui vous dit à chaque instant , d’une voix pâmée : — Le voici.... sauve-toi; qu’il ne tue que moi.... Et alors, d’une main , on la serre contre sa poitrine, tandis que de l’autre on cherche dans sa poche, pour s’assurer que la bonne lame de Gênes y est encore... Et pendant quelques instants, on n’entend dans le silence que deux cœurs qui battent à se briser. — Tu appelles cela du bonheur? Joli!... J’ai trois scélérats de cheveux blancs derrière l’oreille droite qui datent Je ce bonheur-là.

— 11 te faut une passion en robe de chambre et en pantouffles, séducteur dégénéré !

— Juste ; je ne suis pas comme toi , qui as moins de bon sens à trente ans qu’à vingt. J’ai mis à profit mon expérience; je me suis fait une petite théorie sentimentale , où le confortable l’emporte sur le romantique, et les arrangements doux et commodes sur les extravagances hasardeuses. En principe général et fondamental, je ne suis jamais amoureux d’une femme dont le mari n’a pas soixante ans, à moins que par la mansuétude authentique de son caractère il ne me donne toutes les garanties de paix que ic dé-

GERFAUT

sire; car, sous ce rapport, je suis juste-milieu : la paix à tout prix... avec le mari. — Observe que je suis même disposé à faire, s’il est nécessaire, une exception à mon principe , qui semblerait livrer à mes énormités tous les augustes patriarches de l’hyménée. Il y a des rageurs de sexagénaires qui vous jettent à tous propos leurs cheveux blancs à la tête , et qui finissent par tirer le pistolet sans lunettes. Ceux-là , je les respecte , et je leur ôte mon chapeau à vingt pas. La paix à tout jprix, je ne sors pas de là. Ainsi donc, pour en revenir à toi , si tu veux être sage

— Nous voici dans le taillis, répondit Gerfaut, en quittant le bras de l’artiste, et en cessant de boiter ; ils ne peuvent plus nous voir ; ainsi la pièce est jouée. Tu sais ce que tu dois dire si tu les rejoins : tu m’as laissé au pied d’un arbre. Surtout défense d’approcher des platanes, sous peine de recevoir le plomb de mes deux coups dans les moustaches.

A ces mots il jeta sur son épaule le fusil qui jusqu’alors lui avait servi de béquille, et se lança à la descente du fourré, du côté de la rivière.

— A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement semblable à celui sur lequel était bâti lechâteau, mais beaucoup plus abrupte et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à droite et gagnait par une montée mieux ménagée un plateau plus égal. Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient sur la rivière. Lorsqu’on avait lait quelques pas dans ce petit chemin couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de rocher

plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.

Cet obstacle n’était cependant pas insurmontable; mais, pour le franchir, il fallait avoir le pied assuré et la tête inaccessible au vertige, car le moindre faux-pas eût précipité le maladroit dans la rivière, aussi rapide que profonde. Depuis le rocher, on pouvait atteindre le haut de l’escarpement par une échelle de pierre plutôt faite pour une chèvre que pour un homme, ou, en redescendant de l’autre côté, reprendre le chemin du bord de l’eau, momentanément interrompu. Dans ce dernier cas, on arrivait, au bout d’une soixantaine de pas, à un endroit où la rive s’abaissait de nouveau et où le torrent s’élargissait sur un fond d’attérissement qui pointait çà et là en formant des îlots de sable couvert de buissons. Ce lieu était un gué bien connu des bergers et en général de toutes les personnes qui, ayant à passer d’un bord à l’autre, voulaient éviter de descendre jusqu’au pont du château. 11 avait donné son nom à l’escarpement dont la tranche se dressait à pic un peu au-dessous, et que les gens du pays appelaient communément la Roche du Gué.

Auprès du bloc moussu dont nous avons parlé, et du côté des platanes, la base de l’espèce de muraille contre laquelle il était appuyé comme une borne, formait une excavation assez profonde; le courant y avait trouvé une veine de pierre tendre et friable, que sa violence incessante avait fini par ronger. C’était une grotte naturelle créée par l’eau, mais que la terre, à son tour, s’était chargée d’embellir. Au-devant, un saule énorme avait pris racine à quelques toises du sol dans une fissure du rocher et laissait tomber ses branches pleureuses dans le courant qui les entraînait à la dérive sans pouvoir les arracher. Quand le soleil venait briser ses rayons sur les cheveux verts de ce feuillage, en dardant çà et là dans l’obscurité quelque longue aiguille de lumière, quand le vent errant dans les cimes des bois

GERFAUT

en évoquait au loin les frémissantes harmonies, quand la rivière élevait à sou tour, comme une voix intelligente son murmure monotone, un singulier accord de demi-jour, de lumière lointaine, de tiède fraîcheur, de mélodies vagues et amorties donnait à ce sanctuaire un charme extrême de solitude et de mélancolie.

Depuis quelques instants, madame de Bergenheim était assise au bord de la grotte sur un banc formé par la base du rocher. A l’aide d’une baguette qu’elle avait machinalement arrachée le long du chemin, elle traçait sur le sable fin et brillant dont le sol était tapissé de fantastiques arabesques qu’elle effaçait ensuite soigneusement avec le pied. Sans doute ces hiéroglyphes inexplicables pour tout autre, avaient un sens à ses yeux ; sans doute son imagination donnait une pensée à ces lignes confuses et bizarres, et peut-être craignait-elle que le moindre vestige oublié par mégarde ne trahit le secret qui lui avait été confié.

Lorsque nous aimons, la nature entière aime avec nous; elle devient complice de nos moindres pensées, elle reçoit les confidences sans fin de notre tendresse, et s’anime d’une vie humaine pour écouter et répondre. Alors l’imagination acquiert des facultés inouïes : par elle, les formes du monde extérieur sont détruites et jetées dans un moule nouveau ; elle donne une intelligence à la matière la plus inerte, et la crée à l’image de son désir, comme Dieu créa l’homme à sa propre image. Alors, ainsique le Chérubin, on va disant son amour au ciel et à la terre, car le ciel et la terre ne sont plus qu’un reflet de l’être adoré. Partout on le retrouve : c’est lui qui se penche angéliquement au bord du nuage errant sur notre tête, lui qui nous parle dans l’écho que le vent interroge au creux des montagnes ; il nous regarde comme une ondine mystérieuse du fond du lac où se reflètent nos traits, il se dessine à nos pieds sur le sable où notre main trace des cercles magiques. Voir c’est avoir a dit Béranger. Aimer c’est avoir mieux encore, car le cœur.

Œl’VRES DE CH. DE BERNARD.

dans son incômpréhensible puissance d’expansion, enveloppe le monde entier, et se l’assimile ensuite lorsqu’il se replie sur lui-même.

Clémence était plongée dans une de ces extases qui abolissent le temps et la distance, et pendant lesquelles la vue de Pâme perçoit une image absente aussi fidèlement que pourrait le faire celle du corps. Les fibres de son cœur, dont la vibration avait été si brusquement paralysée à l’arrivée de Christian, avaient repris leur frémissement passionné. Seule, elle recommençait en esprit le tête-à-tête du salon; elle entendait de nouveau la valse perfide ; elle sentait errer dans ses cheveux l’haleine de son amant; elle recevait dans ses yeux ce regard magnétique qu’elle n’avait jamais supporté sans trouble; sa main tremblait une seconde fois sous le long baiser qui l’avait froissée jusqu’à en nuancer la blancheur d’une teinte semblable aux fleurs de l’églantier. Et quand elle en fut là de son rêve, il était redevenu réalité ; car Octave, assis à ses côtés sans qu’elle l’eut entendu venir, avait repris la scène du piano au point où elle avait été interrompue.

Elle n’eut pas peur. Ce n’était pas une impression nouvelle qui la frappait, c’était l’incarnation d’un sentiment préexistant, c’était sa pensée faite homme. Son esprit était graduellement arrivé à ce degré d’exaltation qui rend Imperceptible la transition du songe à la vie. 11 lui sembla donc qu’Octave avait toujours été là, et que c’était sa place; pendant un instant, elle ne pensa plus, et resta sans mouvement dans les bras qui l’avaient enlacée. Mais bientôt la raison lui revint. Elle se leva en tressaillant, s’éloigna de quelques pas, et se tint devant son amant, le front baissé et les joues couvertes de rougeur.

— Pourquoi me craindre ? ne savez-vous pas que je suis digne de vous aimer ? dit-il d’une voix émue. Et, sans essayer de la retenir ou de se rapprocher d’elle, il se mit à genoux par un mouvement empreint d’une grâce douce et triste.

GERFAUT

Lorsqu’une femme n’a pas officiellement reconnu comme droit la faveur surprise pendant un instant d’abandon, descendre de ses bras à ses pieds, c’est contrevenir à la loi qui fait du mot de Danton un des axiomes de l’amour; et le plus souvent cette faute a un résultat fatal. Gerfaut savait cela à merveille, car peu de jeunes gens avaient étudié aussi conscienceusement que lui les moindres détails de l’art auquel Ovide a consacré une poétique spéciale. Mais il savait en même temps que si, dans les circonstances ordinaires, on doit se conduire d’après les règles générales, il se présente parfois tel cas exceptionnel, telle situation hors du droit commun dans lesquels l’oubli des principes habituels devient indispensable. Il avait assez bien analysé le caractère de madame de Bergenheim pour pressentir les moindres variations de son humeur mobile jusqu’au caprice. A l’attitude effarouchée de la jeune femme, à la rougeur de ses joues, à un scintillement subit qu’il aperçut a travers les longs cils de ses yeux baissés, il comprit qu’une réaction de rigorisme se préparait, et il eut peur ; car il savait que les femmes, sous le coup d’un remords, frappent toujours sur leur amant par manière d’expiation pour ellesmêmes.

— Si je laisse prendre feu à cette vertu, pensa-t-il, je suis un homme perdu pour quinze jours au moins.

Sa position lui semblait trop douce pour qu’il voulût la compromettre par une imprudente témérité. II assurer cette blanche colombe au regard d’aigle, afin de lui ôter toute fantaisie de s’envoler encore une fois, lui parut donc un trait de politique autant que de bon goût. Il fit une de ces retraites savantes qui seraient une fuite pour un général médiocre, mais dont un habile capitaine sait" se créer un titre de gloire comme d’une victoire réelle. Il abandonna prudemment le terrain dangereux sur lequel il avait pris position, avant qu’on ne l’en chassât de vive force, et de l’emportement le plus passionné, passa sans gaucherie et par une transition adroite au maintien le plus soumis. Et

lorsque Clémence leva ses grands yeux dans lesquels rayonnait un éclair menaçant, au lieu d’un audacieux à punir, elle trouva un amant respectueux : elle cherchait un ennemi insolent, elle vit un esclave en prière.

Il y avait une humilité si flatteuse dans l'attitude d’Octave, une tendresse si inquiète dans son accent, qu’elle se sentit désarmée, et sur son front l’orage se dissipa sans que la foudre eût suivi l’éclair. Elle éprouva au cœur un sentiment de bonheur ineffable à être ainsi comprise et obéie avant d’avoir commandé, car elle-même ne devina pas le machiavélisme caché sous cette adoration; elle ne vit qu’estime pour elle, ménagement pour sa pudeur, délicatesse sœur de la sienne, grâce et courtoisie exquises, là où une coquette plus habile eût pressenti un piège caché. Elle ne put contenir un sentiment de reconnaissance pour celui qui savait si bien aimer, et lui sacrifiait avec une modestie charmante les exigences de sa propre passion. Elle pensa même, — les femmes ont parfois des idées si étranges ! — que lui accorder une récompense pour cette belle conduite serait une mesure de haute prudence, qu’ainsi elle l’encouragerait à ce chemin honnête, et lui ferait prendre goût à la tendresse modérée et vertueuse dont elle avait quelquefois rêvé la dangereuse utopie. En ce moment enfin, elle le trouva si bien selon son cœur, qu’elle eut horreur de lui causer la moindre peine. Son maintien, son geste, l’expression de toute sa personne trahirent son attendrissement et sa gratitude. Elle s’avança vers Octave, lui prit la main pour le faire relever, et se rassit la première en lui permettant ainsi de l’imiter. Quand il se fut de nouveau placé à ses cûtés et bien près, elle serra doucement la main qu’elle n’avait pas quittée, chercha le regard de son amant avec des yeux dont le diamant s’était changé en velours, et lui dit de cette voix profonde et pénétrante que les femmes ont quelquefois :

— Ami !

Il est des mots bien simples, habituellement entachés

GERFAUT

d’insignifiance par un emploi banal, mais qui reprennent au besoin tout le iuxe de leur sens primitif. Les femmes surtout ont le secret et l’à-propos de ces expressions riches sous une forme modeste, passionnées dans leur réserve, et d’autant plus puissantes qu’on en apprécie moins d’abord la portée réelle. Dans la position où se trouvait Clémence le langage devenait embarrassant; il était peu de phrases qui n’eussent leurs dangers. Concilier la passion effervescente de son amant avec la dignité de sa propre vertu, de telle sorte que l’une restât sans tache et l’autre sans blessure ; changer cette grotte sombre et pleine d’embûches en un de ces lieux d’asile où expirent les désirs révoltés et les mauvais vouloirs; relever son trône de reine, mais de reine indulgente et gracieuse ; rattacher son voile sans pruderie hautaine; ramener au même mouvement deux cœurs dont l’un palpitait trop vite selon elle, mais tous deux si heureux de battre ensemble, que désormais la moindre désunion eût produit un déchirement insupportable, telle était sa tâche; elle n’étaït pas facile à accomplir. Les sentiments énergiques sont toujours irritables. La moindre marque de froideur ou de mécontentement eût révolté la susceptibilité d’Oetave j et vivre en paix avec lui était devenu un besoin auquel Clémence eût sacrifié plus peut-être qu’elle n’osait se l’avouer. D’un autre côté, quel danger si elle s’abandonnait à cette émotion dont elle se sentait entourée et assaillie comme des vagues de la mer montante? Sur quel rocher assez élevé pourrait-elle s’enfuir si elle était faible un seul instant? Perdre son amant pour toujours peut-être, en le repoussant par une rigueur qu’il pourrait accuser de caprice, ou se perdre elle-même en ne l’arrêtant pas ! Elle marchait entre ces deux écueils, et pour n’y pas tomber, pour n’être pas cruelle en refusant trop, ou imprudente en trop accordant, il fallait une merveilleuse habileté, un tact aussi exquis que prudent. Mais les femmes n’ont-elles pas la science innée de tout ce qui est bon et convenable? est-il danslavie un ablmesur lequel elles ne planent en se jouant,

lorsqu’elles veulent déployer cette intelligence au vol toujours prêt dont la nature les a douées?

Ami ! fut le talisman chargé de conjurer les dangers de cette position critique. Tout était dans ce mot, le pardon du passé et la règle pour l’avenir, l’aveu de la tendresse la plus intime et la sauvegarde contre son excès; c’était un don et une prière tout à la fois ; et le don n’était-il pas tellement précieux qu’il devenait impossible à un homme d’honneur de rejeter la prière? Ami ! c’était la rançon de sa vertu qu’offrait Clémence, car son accent passionné expliquait le sens complet de cette expression avec une incomparable énergie. — Venez, semblait-il dire, sortons de cette atmosphère brûlante où vous voulez me retenir, ses vapeurs souillent la blancheur de mes vêtements, sa flamme flétrit les fleurs de ma couronne, sa senteur empoisonnée porte à l’âme une langueur funeste, au front un vertige de criminelle ivresse. Ce n’est pas à l’ange de descendre jusqu'à l’homme, mais c’est à l'homme de monter jusqu’à l’ange; n’essayez plus de me faire déchoir; ce serait malheur pour moi, car je suis du ciel, et le perdre serait plus que mourir ; la vertu est une patrie dont l’exil ne se supporte pas; ce serait malheur pour vous, car je sais que vous êtes à moi, et ma douleur deviendrait la vôtre. Ne tranchez donc pas mes ailes, mais prenez ma main, et suivez-moi ; je volerai pour vous, je vous conduirai par les belles régions où la passion s’ennoblit et où le cœur se divinise. Là, il est permis d’aimer, car la pureté y sanctifie la tendresse. Sachez-le bien, il y a dans l’amour crime et vertu, comme dans l’encens parfum et cendre. Quand sont embrasés le vase de l’autel et le cœur de l’homme, au ciel la vertu et le parfum, à la terre le crime et la cendre. Jetezla donc aux vents cette cendre de votre amour pour que je puisse venir à vous sans en être souillée. Votre passion, c’est la mer dont la vague engloutit et ne désaltère pas ; la mienne est un lac d’onde limpide et douce où l’on peut voguer sans crainte de naufrage f votre passion, c’est le

GERFAUT

charbon qui s’éteint après avoir causé l’incendie, la mienne est l’étoile du firmament dont la splendeur éclaire et ne brûle pas. Vous le voyez, c’est moi qui sais la véritable science; écoutez-moi donc, et obéissez, si vous voulez que je vous aime, — et je serai si heureuse de pouvoir vous aimer !

Telle était la paraphrase dont le regard et la voix de madame de Bergenheim avaient enrichi un mot unique mais fécond ; Gerfaut la comprit sans avoir besoin de l’entendre prononcer ; il perça les moindres plis de ce voile à demi soulevé, avec cette fine intussusception et cette délicatesse féminine, grâces naturelles de son esprit. C’était la paix qu’on lui demandait, et cette paix était si bonne, et lui-même si las de la guerre ! 11 accepta le traité, sans en discuter les conditions, il se courba devant le rameau béni de l’amour spiritualiste qui lui était présenté comme branche d’olivier, de manière à faire croire qu’il consentait pour toujours à l’exorcisme de ses passions mauvaises. Mais, au moment même où il répondait par les expressions les plus douces, par les protestations les plus soumises, son esprit pesait avec une lucidité et une promptitude inconcevables, les avantages et les inconvénients du marché. Ses paroles étaient d’un amant de quinze ans, ses réflexions d’un diplomate de cinquante.

— Ami ! pensait-il ; oui, certainement. Je ne disputerai pas sur le mot, pourvu qu’on reconnaisse le fait ; qu’importe la couleur du drapeau ? il n’y a que les sots qui s’en occupent. Ami ! ce n’est pas encore le trône, mais c’est l’estrade par où l’on y monte. Provisoirement la place n’est pas mauvaise, et j’y serai un peu mieux que sur cette brèche du haut de laquelle je me vois culbuté depuis un an à chaque nouvel assaut. Ainsi donc, ami, en attendant mieux. D’ailleurs ce mot est très-doux à entendre quand il est prononcé avec cet accent de syrène, et qu’en même temps les yeux disent : Amant!

Il arbora donc ce pacifique pavillon comme un corsaire prend celui du navire dont il veut endormir la vigilance, et

pour le moment il éloigna toute pensée qui aurait pu contrarier cette manœuvre politique. Lorsqu’il s’était trouvé assis près de Clémence, dans ce lieu sombre et solitaire, l’imagination exaltée par les souvenirs si récents du salon, il n’avait pas été maître d’abord de la plus orageuse émotion. Quoique poète de la nouvelle école, il était assez familier avec les classiques pour s’être involontairement rappelé ces vers de l’Énéide :

Speluncam Dido dux et trojanüs eamdem, etc.

Avec un courage d'anachorète, il conjura cette image tentatrice, et déployant la force de volonté qui lui était habituelle, il arriva au dernier degré de l’héroïsme ; la retraite pour assurer le triomphe.

Alors au fond de cette grotte mystérieuse, il se passa entre les deux amants une scène peine de détails si délicats, de nuances si chatoyantes, de subtilités si suaves, que leur peinture demanderait la touche du Corrége et la précision analytique de Gérard-Dow, fondues dans la vapeur ossianique qui baigne quelques-unes des compositions de Girodet. Cette jeune femme d’une intelligence exquise, d'une aristocratie parfaite en toutes choses, diamant poli par la civilisation transcendante des premiers salons de Paris, et cet homme spirituel parmi les hautes capacités du siècle, naguère audacieux coryphée du dandysme à pied fourchu de la rue Saint-Florentin , arrivèrent insensiblement, en remontant les pentes fleuries d’un charmant entretien, aux régions du platonisme le plus éthéré; elle, confiante, enthousiaste avec candeur, plus tendre et plus hardie dans sa tendresse, à mesure que s’éloignaient les basses terres et qu’elle sentait son cœur se dilater dans une. plus chaste atmosphère; lui, d’abord entièrement hypocrite de sentimentalisme, puis gagné par l’entraînement de ses propres paroles, et enfin assez exalté de son côté pour ne plus trop savoir s’il jouait un rôle ou si sa bouche disait

GBRFAÜT.

la vérité de son cœur. Ils planèrent ainsi longtemps dans les cieux à la fois obscurs et lumineux de l’extase mystique, interrogeant les ténèbres de chaque nuage et la splendeur de chaque étoile. Ils parlèrent attraction et sympathie, attachement fraternel et union des âmes; par eux le matérialisme des sens fut foulé aux pieds et la passion délivrée de son enveloppe grossière. La vertu versa dans leur amour une goutte divine pour le changer en breuvage d’immortalité; la coupe se fit calice. Ils évoquèrent d’une foi fervente les séraphiques visions de Swedenborg; eux-mêmes devinrent deux esprits de la même sphère, révélés l’un à l’autre dans leur exil commun par cette auréole qui brille au front des élus, invisible pour les profanes; et secouant un immense dédain sur ce monde de boue, ils prirent leur vol vers le ciel, transfigurés à leurs propres yeux en ces fiancés angéliques dont les robes innocentes étincellent des diamants de l’éternel bonheur.

—Tu m’aimeras toujours ainsi ? demanda Octave, le front brûlant de sa vertu.

— Toujours ! soupira Clémence, sans baisser les yeux sous le regard de feu qui interrogeait le sien.

— Tu seras l’âme de mon âme ? l’ange de mon ciel?

— Votre sœur, dit-elle avec le plus doux sourire, en effleurant de sa main la joue de son amant.

A cette caresse, il se sentit rougir et détourna les yeux d'un air rêveur.

— Je suis très-probablement , pensa-t-il, le plus grand sot qui ait jamais existé depuis Joseph et Hippolyte.

En effet, si quelques-uns des bons amis qu’il avait laissés dans les salons du Café de Paris, eussent pu le voir en ce moment, c’eût été infailliblement parmi eux une risée à étourdir tous les passants du boulevard de Gand. Gerfaut, le fashionable parmi les artistes et le viveur parmi les poètes, métamorphosé en un de ces jeunes ministres allemands qu’Auguste La Fontaine nous a faits si honnêtement tendres et métaphysiciens si candides * le Gerfaut, armé de

ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.

îfiO

serres et ae bec, dépouillant l’oiseau de proie, et renaissant en colombe sans tache ! Cette palingénésie extraordinaire avait un côté risible qui le frappa lui-méme. Pour échapper à la moquerie de son jugement, pour se blanchir de sa vertu, il fut sur le point d’oublier la tactique qu’il s’était imposée et de descendre très-humainement du royaume des anges.

En sentant contre sa joue la main que sa belle maîtresse y avait appuyée, en voyant, penché vers lui, ce visage bienaimé dont la pâleur semblait graduellement colorée par une flamme intérieure, en contemplant ces yeux expressifs qui les premiers maintenant cherchaient les siens, et s’y oubliaient avec un abandon si tendre que leur aveu semblait du désir, une pensée captieuse pénétra sourdement jusqu’au fond de son âme. 11 resta silencieux et distrait en apparence, mais réellement fort attentif à une voix tentatrice semblable à celle dont Méphistophélès parlait à Marguerite, et qui lui murmurait tout bas à l’oreille :

— Êtes-vous sûr, ô amant candide, de n’ètre pas un peu plus ridicule qu’il ne convient à vos antécédents et à votre caractère? L’honnête laurier de Scipion-1’ Africain a-t-il troublé votre sommeil ? Est-ce un pari que vous avez fait avec vous-même ou une épreuve de mortification que vous vous imposez en expiation de vos vieux péchés? Avez-vous juré de faire pâlir devant votre héroïsme toutes les vertus des domestiques nourrissant leurs maîtres, des cochers de fiacre rapportant l’argent oublié dans leurs voitures, et des saintes filles vouées au service des malades ? Concourezvous en ce moment pour le prix Monthyon ? Si cela est, envoyez seulement au jury votre conversation actuelle, ajoutez en note que Vous aviez pour interlocutrice une des plus aimables femmes du royaume, et vous êtes sûr d’être couronné. Vous serez la première rosière de votre sexe ; parmi tous les autres fleurons de votre gloire, celui-ci ne sera ni le moins rare, ni le moins original. Car, où diantre, je vous prie, êtes vous allé chercher ce galimathias triple devant

GERFAUT

lequel Ballanche et Jean Paul baisseraient pavillon ? Je ne vous savais pas ces phrases surnaturelles, ce jargon ascétique, cette quintescence de tendresse religieuse et virginale. Quelle fantaisie d’escalader le ciel, quand la terre vous est si bonne aujourd'hui, quand cette grotte est si obscure , l’air qu’on y respire si tièdement parfumé, la mousse de ce rocher si douce qu’on dirait d’un tapis de velours? Il y a bien long-temps que vous demandez un moment semblable à celui-ci ; depuis un an, il est dans tous vos désirs, dans tous vos rêves, et maintenant qu’il est venu, vous en dissipez la fortune en enfantillages dignes d’un lycéen qui vient de lire Werther. Ignorez-vous que ce qui est naïveté excusable et quelquefois attrayante à quinze ans, devient niaiserie à trente, et que cette belle ingénuité ne sied qu’au teint rosé et aux joues imberbes de l’adolescence ? Avez-vous envie que Dantan, dont la main satanique vient de vous pétrir, fasse un léger changement à votre buste en y ajoutant un voile comme signe caractéristique? Je vous le dis, vous êtes en trois lettres un sot ou un fou : un fou de perdre une occasion qui ne se retrouvera peut-être plus, un sot de croire comme parole évangélique tout ce pathos que vous venez d’entendre et de débiter. Vous n’êtes pas de bonne foi, et probablement cette belle dame ne l’est pas plus que vous. Rappelez-vous son esprit si fin, sa coquetterie si habile, son humeur moqueuse dont vous avez déjà éprouvé le sarcasme; la croyez- vous tellement aveuglée par les brouillards au milieu desquels vous la promenez depuis, une demi-heure, tellement étourdie de l’éther mystique que vous lui faites respirer, en un mot si complètement domptée par tout ce magnétisme immatériel d’outre-Rhin, qu’il ne lui soit pas déjà venu, comme à vous, quelque idée essentiellement parisienne? N’essayez donc plus de voler; marchez comme tout le monde, vous irez plus vite ; car vous avez des jambes et non des ailes. Songez que vous êtes sur la terre. Quel que soit le but que vous veuillez atteindre, le plus court n’est pas de prendre par la lune comme vous

faisiez tout-à-l’heure. Vous rêverez celle nuit, vous mourrez peut-être demain, en ce moment, vivez.

— A quoi donc songez-vous ? dit madame de Bergenheim surprise du silence et de l’air distrait d’Octave.

A cette question, il fit presque un soubresaut.

— Que je meure si je le lui dis ; pensa4-il ; elle doit me trouver assez ridicule comme cela.

— Mais répondez-moi , puisque je veux que vous rae parliez, reprit-elle avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et contente de l’exercer.

Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait , il lui lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées , car son coup-d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de celui que se jetaient au passage les augures romains , si l’on en croit Cicéron. Madame de Bergenheim sentit la projection magnétique de ce jegard pénétrer entre ses paupières, et s’enfoncer comme un glaive dans ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient posés contre son cœur, et le scrutaient fibre à fibre, repli après repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la sorte jusqu’au fond de l’âme , et , pour se soustraire à cette muette interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule d’Octave, en disant doucement :

— Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.

Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient pas noués, glissa et, dans sa chute, en- -traîna le peigne qui rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en'désordre sur ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de Gerfaut , celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvres toute

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cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la taille souple et gracieuse qui , en se penchant, semblait demander cette caresse; mais, observateur même en cet instant , il n’essaya pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet, il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois choses, a-t-on dit : demander, recevoir, et prendre; celui des amants est le même. Demander est très-doux, prendre a l’attrait qui s’attache toujours au fruit défendu , mais recevoir est le bonheur même. Octave pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être accompli: Au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait d’efle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt deviné que senti.

Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus mystérieuse. Le soir approchait, et le soleil était près d’atteindre l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher. Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le calme eut été complet si les abois lointains de la meute , en pleine chasse dans le haut du vallon , n’eussent apporté un souvenir du monde extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit même était une raison de sécurité pour les amants, l’affaiblissement progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus en plus, et avec eux le danger.

— Clémence , dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa philosophie analytique était vaincue.

Madame de Bergenheim leva la tête, et le regarda un instant d’un œil incertain , comme si elle se fût éveillée d’un songe.

— Que votre cœur bat fort ! dit-elle , pauvre ami !

Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un

enfant qui veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui lui disait dans chaque battement : Je t’aime ? Quel que fût le motif de cette pose abandonnée. Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux. Ses yeux errant vaguement ça et là semblaient demander conseil aux plus petites pointes du rocher, aux moindres touftes d’herbe semées sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie penchée sur sa poitrine , écarta les boucles de cheveux dont elle était inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin extrême , comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul ou la réserve : il saisit Clémence dans ses bras avec une passion extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible :

— Cette amitié m’est trop cruelle ! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas m’aimer !

Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore: le péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seul instant eût été y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui paraissait une ceinture de feu ; n’y pouvant parvenir, elle se laissa glisser à genoux, et implora par une supplication muette la pitié de son amant ; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi. Octave éprouva de nouveau

GERFAUT

un étrange sentiment d'ironie et de défiance. Ce n’était pas la première fois qu’on lui demandait grâce ; il savait combien cette pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions, et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé ; il se fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente et dédaigneuse ; mais la trouver savante et habile était une déception qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés, il la voulut en ce moment calme et vertueuse.

— Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je lui ai donné.

Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de madame de Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe d’intelligence n’accueillit cet appel maçonique ; aucun symptôme de confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une pure lueur la transparence de l’albâtre qui l’entoure ; en contemplant ce mélange d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes, enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de luimême, de sa défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité fatale toujours prête à flétrir dans sa

main les roses les plus suaves à respirer. Avec l'humilité d'un caractère aimant et élevé, prompt à reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est vertueuse, et portant alors aune exagération sisublimetoutes les noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son ame tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel n’est-il pas un poignard?

Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice ae cette source au fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet entretien où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs parfums de la blanche corolle du lis, où les feux les plus ardents assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La part que Clémence lui avait accordée et dont elle l’avait reconnu souverain, avait des limites étroites ; mais est-il petit royaume pour un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa la moisson à l’avenir ; l’espérance était assez riche pour do-

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GERFAUT

rer le présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes, sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.

Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus éloquent ‘que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose l’aveu interdit à leur langage, madame de Bergenheim était restée à genoux, quoique le danger qui .lui avait inspiré cette attitude fut passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps, elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles d’Octave, elle s’oubliait toute entière au bonheur d’aimer, insoucieuse de l’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor répétés par les échos la réveillèrent enfin en lui apportant un avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation mêlée d’inquiétude.

— M’en refuserez-vous encore une boucle en souvenir de cette heure du ciel ? lui dit Octave en lui arrêtant doucement la main au moment où elle allait remettre son peigne.

— En avez-vous besoin pour vous souvenir ? répondit-elle en lui lançannt un regard qui n’était ni un reproche ni un refus. ;

— Le souvenir dans mon cœur et les cheveux sur mon cœur ! Nous sommes dans un siècle indigne. Je ne puis me

OEUVRES DE Cfî. DE BERNARD.

glorifier de vos couleurs aux yeux de tous, et pourtant je voudrais porter un signe de mon servage.

— Mon chevalier’ dit-elle avec une tendresse mélée d'orgueil.

Elle laissa ses cheveux se dérouler de nouveau, puis parut embarrassée pour mettre à exécution sa gracieuse volonté.

— Je ne puis cependant pas les couper avec mes dents, reprit-elle avec un sourire qui laissa entrevoir une double rangée de perles.

Octave tira de sa poche un stylet dont la lame courte et large était tranchante comme celle d’un damas.

— Pourquoi portez-vous toujours ce poignard? demanda la jeune femme d’une voix altérée ; j’éprouve une terreur involontaire en vous voyant ainsi armé.

— Ne craignez rien, dit Gerfaut sans répondre à cette question, je respecterai le bandeau qui vous sert de couronne. Je sais où il faut couper, et si mon ambition est grande, ma main sera discrète.

Madame de Bergenheim n’eut pas confiance en cette modération et craignit de mettre sa belle chevelure à la merci de son amant ; elle prit donc le poignard, coupa ellemême une petite boucle qu’elle lissa dans ses doigts et la lui offrit ensuite avec un geste amoureux qui doublait le prix de ce don.

En ce moment les sons du cor retentirent de nouveau, à une distance plus rapprochée.

— Déjà vous quitter ! s’écria Clémence en se faisant violence, mais il le faut. Cher ange ! laissez-moi partir maintenant; dites-moi adieu.

Elle se pencha vers lui en présentant son front pour y recevoir cet adieu. Ce furent ses lèvres que rencontrèrent celles d’Octave, mais ce dernier baiser fut rapide et fugitif comme l’éclair. Se dérobant aux bras qui voulaient encore la retenir, elle s’élança hors de la grotte, et un moment après elle avait disparu dans les détours ombragés du sentier.

Digifîzed by Goôgle

GERFAUT

Gerfaut resta quelque temps à la même place, plongé clans l’affaissement que l’âme éprouve toutes les fois qu’elle a dépensé en vives émotions une grande somme de sensibilité ou d’énergie. S’arrachant enfin à cette langueur rêveuse, il gravit le rocher par où il était descendu, afin de regagner le haut de l’escarpement. Mais au bout de quelques pas, il s’arrêta, par un mouvement d’eftroi, comme s’il eût vu se dresser devant lui quelque reptile venimeux.

Au-dessus de l’échelle taillée dans le roc, entre les buissons de noisetiers et d’aubépines dont était bordée la crête du plateau, il avait aperçu Bergenheim immobile et courbé, dans l’attitude d’un homme qui cherche à se cacher pour observer lui-même. Les regards du baron n’étant pas tournés du côté de Gerfaut, celui-ci ne devina pas s’il était l’objet de cet espionnage, ou si la disposition du terrain permettait à Christian d’apercevoir madame de Bergenheim qui devait être en ce moment sous les platanes. Dans l’incertitude de ce qu’il devait faire, il resta immobile de son côté, couché à demi sur le rocher dont une saillie, grâce à < .te pose, pouvait le dérober à la vue du baron, dans le cas où il n’aurait pas été aperçu par lui.

Quelques minutes avant que l’horloge du château eût sonné quatre heures, un homme avait franchi le fossé qui servait de clôture au parc dans le haut du vallon. Lambernier, car c’était lui qui se montrait ainsi exact à tenir sa promesse, se dirigea d’abord à travers le fourré vers l’angle du bois de la Corne, qu’il avait désigné à Marillac ; mais, après avoir marché quelque temps, il se vit contraint de rétrograder. La chasse, dont il avait entendu le bruit avant d’entrer dans le parc, venait en ce moment de son côté, car le lièvre, lancé depuis peu, cherchait à gagner les

hauteurs avec l’instinct naturel à ces animaux que la structure particulière de leurs pattes rend, relativement aux chiens, plus agiles à la montée. Le Provençal comprit que continuer son chemin dans le sens qu’il avait d’abord choisi le conduirait infailliblement au milieu des chasseurs; et malgré son insolence, il redoutait trop le baron pour vouloir s’offrir à ses yeux et s’exposer de nouveau à la correction qui lui avait été déjà infligée. Il revint donc sur ses pas, et, faisant un détour au milieu du taillis dont il connaissait parfaitement les moindres sentiers, descendit du côté de la rivière, sauf à remonter au lieu fixé pour le rendez-vous quand la chasse se serait éloignée.

Lambernier avait atteint le plateau couvert d’arbres qui s’étendait au-dessus de la Roche du Gué, lorsqu’en 'débouchant au milieu d’un carré où l’on avait fait récemment une coupe, il vit venir à lui deux hommes marchant fort vite et dont la rencontre en ce lieu lui causa une impression assez déplaisante. Le premier était le cocher de mademoiselle de Corandeuil, l’un des plus copieux Automédons qui eussent jamais écrasé de leur rotondité le siège d’un landau ou d’une berline. Il s’avançait, les mains dans les poches de sa veste verte, en arrondissant ses larges épaules comme s’il eût été chargé de remplacer Atlas. Sa casquette galonnée posée militairement sur l’oreille, ses sourcils sévères et ses joues boursouflées annonçaient qu’il était sur le point d’accomplir quelque action importante dont il était vivement préoccupé. A côté de lui, Léonard Rousselet manœuvrait avec une égale activité ses jambes semblables aux pattes d’un faucheux. Le vieillard retroussait avec soin comme un jupon les pans de son gigantesque habit dont les rejetons des souches qui couvraient le sol auraient pu lacérer l’amadou, singulièrement compromis déjà par les dents de la meute.

A leur vue* Lambernier voulut rentrer dans le taillis d’où il venait de sortir, mais il fut arrête dans sa retraite par une interpellation menaçante, comme un navire chassé par un

GERFAUT

corsaire reçoit, en manière d’injonction d’amener, un boulet dans sa mâture.

— Margajat, lui cria le cocher d’une voix presque aussi éclatante qu’une pièce de quatre; halte et front! Si tu prends le trot, je prends le galop.

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? je n’ai pas affaire à vous, répondit l’ouvrier d’un air moitié insouciant moitié de mauvaise humeur.

— Mais moi, j’ai affaire à toi, reprit le gros domestique en se plantant en face de lui, et en se balançant alternativement sur le talon et sur la pointe des pieds par un mouvement semblable à celui des chevaux de bois que l’on donne aux enfants. Avancez donc, Rousselet ; est-ce que vous êtes poussif ou fourbu ?

— C’est que je n’ai pas le jarret de vos bêtes, répondit le vieillard, qui arriva enfin tout essoufflé et ôta son, grand chapeau pour s’essuyer le front.

— Qu’est-ce que ça signifie de venir me sauter dessus comme deux assassins au coin d’un bois ? demanda Lambernier, prévoyant que ce début amènerait quelque scène où il était menacé de jouer un rôle peu agréable.

— Ça signifie, dit le cocher : primo, que Rousselet n’en est pas ; je n’ai besoin de personne pour corriger un gringalet comme toi ; secundo, que tu vas recevoir ton décompte en deux temps et quatre mouvements.

A ces mots, il enfonça sa casquette sur son oreille droite et releva les poignets de ses manches pour donner plus de liberté à l’action de deux mains larges et épaisses comme des pains d’une livre.

Les trois hommes étaient arrêtés à un endroit où l’année précédente on avait brûlé du charbon. Le terrain, qui avait conservé à cette place une teinte noire et grasse, y était plus uni que dans le reste de la coupe et paraissait trèsfavorable à un duel à coups de poing ou d’autre espèce. En voyant les préparatifs belliqueux du cocher, Lambernier posa sur une vieille souche son chapeau et sa veste et se mit

en face de son adversaire d’un air assez1 délibéré, malgré une disproportion de force évidente. Mais avant qu’ils eussent commencé les hostilités, Rousselet s’avança, étendit entre eux son grand bras comme la masse d’un héraut d’armes, et prit la parole d’une voix dont la solennité semblait encore accrue par la gravité de la circonstance.

— Je ne présuppose pas, dit-il, que vous vouliez vous dé-

menlibuler simultanément, vu qu’il n’y a que des gens sans éducation qui agissent d’une manière aussi vulgaire; vous allez donc vous expliquer d’amitié, pour voir si c’est susceptible d’arrangement. C’est ainsi que ça se conditionnait quand j’étais dans la 25® demi-brigade. >

— L’explication, dit le cocher de sa grosse voix, c’est que voilà un Savoyard qui ne manque pas une occasion de me vilipender moi et mes chevaux, et que j’ai fait serment de le houssiner et de l’aplatir la première fois qu’il me tomberait sous la main. Ainsi, père Rousselet, à droite conversion. Il va voir si je suis un cornichon : il le trouvera poivré le cornichon !

— Si vous vous êtes servi de cette expression malhonnête, observa Léonard en se tournant du côté du Provençal, vous êtes fautif et vous devez demander excuse, comme ça se pratique entre gens d’éducation.

— C’est faux ! dit Lambernier ; d’ailleurs tout le monde appelle ainsi les Corandeuils à cause de leurs habits.

— Tu n’as pas dit dimanche, à la Femme-Sans-Tête,en présence du tuilier et de Thiédot du moulin, que tous les domestiques du château n’étaient qu’un tas de fainéants et de rien qui vaille, et que si tu en rencontrais un qui eut l’air de te vexer, tu lui légaliserais les côtes avec ton rabot?

— Si vous avez dit légaliserais, c’est incivil, observa de nouveau Rousselet.

— Thiédot n’a qu’à se tenir bien enfermé chez lui, gromela l’ouvrier en serrant les poings.

— Il convient bien à des va-nu-pieds d’insulter des gens

comme nous, reprit le laquais d’un ton imposant Et tu

GERFAUT

n’as pas dit que, quand je menais Mademoiselle à la messe, j’avais l’air d’un crapaud vert sur mon siège, cherchant à déshonorer mon physique et mon habit ? tu n'as pas dit cela?

— Toujours affaire de plaisanter à cause de la couleur de votre livrée. On appelle bien les autres rougets et écrevisses.

— Les homards sont les homards , répondit le cocher d’une voix impérative; si ça les vexe, ils ont des dents. Mais moi, je ne souffrirai pas qu’on attaque mon honneur ou celui de mes bêtes en les appelant rosses, et c’est ce que tu as fait, margajat!... Et tu n’as pas dit que j’envoyais vendre des sacs d’avoine à Remiremont, que je les cachais dans les voitures de foin, et que depuis un mois Bcwerley maigrissait à vue d’œil ? — Père Rousselet, a-t-on idée d’une scélératesse pareille? oser dire que j’attente à la vie de mes chevaux ! — Tu n’as pas dit cela, gueusard? — Et tu n’as pas dit que nous nous entendions nous deux mamselle Marianne, qu’elle me faisait faire des ripailles en catimini dans sa chambre, et que c’était pour cela que je mangeais si peu à table? Tandis que voilà Rousselet qui a été médecin et qui sait bien que je suis au régime à cause de ma faiblesse d’estomac. — A ces mots, le domestique, transporté de colère, donna un énorme coup de poing dans un poitrail plus large que celui de ses chevaux.

— Lambernier, dit Rousselet en fronçant les lèvres d’un air de dégoût, il faut avouer que, pour un homme bien élevé, vous avez tenu là des propos bien impudiques.

— Dire que je mange l’avoine de mes bêles ! beugla le cocher au dernier degré de l’exaspération.

— J’aurais dû dire plutôt que tu la bois, répondit à demivoix Lambernier avec son ricanement habituel.

— Rousselet, par file à droite et ne vous mettez pas sous mes roues, s’écria le gros Phaéton à cette nouvelle insulte. Le vieux paysan ne se rangeant pas assez vite pour lui laisser le champ libre, il le prit par le bras et lui fit faire

une pirouette qui l'envoya s'asseoir à dix pas de lît sur un tronc d’arbre.

En ce moment, un nouveau personnage vint compliquer la scène en s’y mêlant sinon comme acteur du moins comme spectateur très-attentif. Si les deux champions s’étaient doutés de sa présence, ils auraient probablement remis leur querelle à un moment plus opportun, quelle que fût leur colère actuelle, car ce spectateur n’était autre que le baron lui-même, conduit dans ce lieu par le hasard de la chasse. En apercevant le trio qui gesticulait d’une façon très-animée, et en entendant quelques paroles du débat, il jugea qu’une scène des plus orageuses se préparait. Il désirait depuis longtemps mettre un frein à l’humeur belliqueuse des domestiques du château, et il ne fut pas fâché d’en prendre un en flagrant délit pour faire un exemple, tout en châtiant l’insolence de Lambernier. Au lieu de se montrer d’abord, il s’arrêta donc et resta caché dans le taillis au bord de la clairière, prêt à intervenir pour le dénouement.

En voyant le géant fondre sur lui le poing levé, le Provençal fit un bond de côté comme un tigre qui sent le pied d’un éléphant sur sa tête. Le coup du cocher ne frappa que l’air et lui-même trébucha, entraîné par la force de son. élan. Lambernier, profitant de cette position pour rassembler toute sa vigueur, se jeta à son tour sur son adversaire qu’il prit par le flanc, et le heurta si rudement, qu’il le fit tomber à genoux. Ensuite, avec une prestesse incomparable, il lui donna une demi-douzaine de coups poings sur la tête comme s’il eût frappé sur une enclume, et s’efforça de le renverser tout à fait.

Si le cocher n’eùt pas eu la boîte cérébrale aussi dure qu’un casque de cuirassier, il n’eût pas reçu impunément un pareil orage de gourmades; mais, heureusement pour fui, c’était une de ces excellentes têtes bretonnes habituées à casser les bâtons qui s’y frottent. A l’exception d’un certain étourdissement, il se tira donc sain et sauf de ce dan-

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ger. Loin de perdfe sa présence d'esprit dans la position désavantageuse où il se trouvait, il posa par terre sa main gauche en faisant un point d’appui aussi solide qu’un pilotis, et passant l’autre bras derrière lui, en enveloppa les deux jambes de l’ouvrier, qui se trouva fauché, pour ainsi dire, et se vit un moment après, malgré toute sa résistance, couché sur le dos devant son adversaire. Celui-ci, le contenant sous ses mains nerveuses, lui appuya sur la poitrine un genou large comme une assiette, lui arracha ensuite sa casquette que les coups de son ennemi avaient enfoncée sur ses yeux, et se mit en mesure de procéder à un acte de justice pleine et entière.

— Ah, tu voulais me prendre en traître, mais un petit moment ! dit-il en faisant par dérision claquer sa langue, comme s’il eût voulu modérer l’ardeur de ses chevaux. — Tu sais que les bons comptes font les bons amis. — Oh, tu as beau ruer, je te tiens, mon petit. — Mais dis donc, si tu essaies encore de me mordre la main, je te mets un caveçon avec ces deux doigts et je te pince le gavion de manière à te préserver de la morve, entends-tu ! Maintenant, attention ! Je vais te payer ton arriéré et te bouchonner le chanfrein pour t’apprendre la politesse française. — Tiens, voilà pour le crapaud vert; — tiens, voilà pour Bewerley; — liens, voilà pour mamselle Marianne. —

Frappant et invectivant à la fois son ennemi à la manière des héros d’Homère, il faisait suivre chaque tiens d’un soufflet de sa main de Goliath. Au troisième, le sang coulait avec des rugissements de la bouche du Provençal, qui se débattait sous le genou de son adversaire comme un buffle étouffé par un boa ; il réussit enfin à glisser la main dans la poche de son pantalon.

— Ah l gredin, je suis mort ! hurla tout à coup le cocher en faisant un bond en arrière.

Lambernier profita de la liberté qui lui était rendue et se releva rapidement. Sans s’occuper de son adversaire qui venait de tomber à genoux en appuyant la main sur

sa hanche gauche, il ramassa son chapeau, sa veste et s’enfuit en franchissant les souches et les troncs d’arbre renversés au travers de la clairière. Au cri de son camarade, Rousselet, qui jusque-là s’était prudemment tenu à l’écart, voulut arrêter l’ouvrier, mais celui-ci lui brandit devant les yeux un compas de fer déjà teint de sang, avec un regard si farouche, que le paysan lui livra le passage et se jeta de côté un peu plus promptement qu’il n’était accouru.

A ce dénouement tragique et imprévu, Bergenheim, qui s’apprêtait à sortir de derrière l’arbre où il était caché, pour interposer son autorité, s’élança par un premier mouvement à la poursuite du meurtrier. D’après la direction qu’il lui vit prendre, il jugea qu’il essaierait de gagner la rivière pour la passer au gué. Connaissant parfaitement le terrain, il crut qu’en suivant le sentier où il se trouvait, il lui barrerait infailliblement le chemin. Il se mit donc à courir de ce côté, le fusil sur l’épaule. Il arriva bientôt à une plate-forme découverte au bord de l’escarpement dont nous avons parlé et à l’entrée même de l’escalier taillé dans le foc qui descendait à la grotte. C’était le seul endroit par où l’ouvrier pût sortir du parc. Christian, pour se rendre maître de lui plus sûrement, s’accroupît derrière un buisson pendant sur la rivière, et ce tut en ce moment que Gerfaut, placé une quarantaine de pieds au-dessous de lui, '^perçut sans deviner la raison de cette attitude.

Bergenheim vit qu’il avait bien calculé, en entendant un moment après dans le taillis un bruit semblable à celui que fait le sanglier qui, dans sa course en ligne droite, brise les gaulis comme si c’étaient des brins d’herbe. Bientôt Lambernier parut à l’entrée de la plate-forme, l’air hagard et farouche et le visage ensanglanté par les coups qu’il avait reçus. Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, essuya sur l’herbe son compas qu’il cacha dans sa poche, étancha ensuite avec un mouchoir le sang qui lui sortait du nez et de la bouche, et après avoir remis sa veste, s’avança à grands pas du côté du sentier.

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GEÜFAUT.

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— Ilalte-là ! s’écria le baron eu se levant tout à coup et en lui fermant le passage.

L'ouvrier sauta en arrière de terreur; puis il tira une seconde fois son compas et fit un mouvement pour se jeter sur ce nouvel adversaire avec la détermination du désespoir.

A cette pantomime menaçante, Christian arma son fusil et le mit en joue avec autant de précision et de sang-froid que s’il eût démontré la charge en douze temps à un peloton d’infanterie.

— Bas les armes! cria-t-il de sa voix de commandement, ou je te brûle comme un lapin.

Le Provençal lit entendre un râle étouffé en voyant à une demi-toise de scs yeux les deux tubes prêts à lui faire sauter le crâne. S’étant assuré qu’il n’y avait aucun moyen de fuir ou d’opposer la moindre résistance, il serra convulsivement son compas et le jeta par un mouvement de rage devant Bergenheim.

— Maintenant, dit celui-ci, tu vas marcher devant moi jusqu’au château; si tu te détournes d’un seul pas à droite ou à gauche du sentier, tu peux compter que je t’envoie mes deux coups dans les reins. Ainsi, demi-tour! et marche !

En disant ces mots, et sans perdre de vue un seul des mouvements de l’ouvrier, il se baissa, ramassa le compas et le mit dans sa poche.

— Monsieur le baron, c’est le cocher qui m’a provoqué; je n’ai fait que me défendre, balbutia Lambernier en pâlissant.

— C'est bon, c’est bon, nous verrons cela plus tard. Marchons !

— Vous voulez me livrer à la justice. Je suis donc un homme perdu?

— Ce sera un lâche coquin de moins, s’écria Christian en repoussant avec dégoût l’ouvrier qui s'était jeté à genoux devant lui.

OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— J’ai trois enfants, monsieur le baron;... trois enfants, répéta celui-ci d’une voix pleine de supplication et d’angoisse.

— Veux-tu marcher! répondit impérieusement Bergenheim , et il fit un geste avec son fusil comme pour le frapper.

Lambernierse releva brusquement; la terreur empreinte sur ses traits fit place à une expression de fermeté mêlée de haine et d’ironie.

— Eh bien, s’écria-t-il, marchons! mais rappelez-vous ce que je vais vous dire; si vous me faites arrêter, vous serez le premier à vous en repentir, tout baron que vous êtes. Si je parais devant la justice, je raconterai quelque chose que vous m’achèteriez peut-être bien cher. On a donné dimanche un charivari à Jacquin et à sa femme, prenez garde qu’on n’en vienne faire autant au château.

Ces paroles étaient une allusion grossière h une mésaventure conjugale dont les habitants de la Fauconnerie avaient fait récemment justice, en vertu de ce singulier usage qui maintenant, grâce au progrès de la civilisation, est passé dans les habitudes constitutionnelles et sert de digestif aux dîners du ministère à la fin de chaque session.

' Bergenheim regarda fixement le Provençal.

— Que signifie cette insolence? lui demanda-t-il.

— Si vous me promettez de me laisser passer, je vous dirai ce que jé sais; si vous me livrez aux gendarmes, je vous répète que vous vous repentirez plus d’une fois de ne m’avoir pas éèoulé aujourd’hui.

" — C’est quelque conte pour gagner du temps; n’importe, parle, je t’écoute.

1 ou vrier jeta sur Christian un coup d’oeil de défiance.

— Donnez-moi votre parole d’honneur de me laisser passer après.

— Si je ne le fais pas, ne restes-tu pas le maître de répéter ton histoire? répondit le baron qui, malgré sa curiosité involontaire, ne voulait pas engager sa parole à un co-

OFfiFACT.

quin dont le but probable était de le tromper pour s’évader ensuite. -

Cette observation frappa Lnmbcrnier, qui, après un instant de réflexion, parut reprendre un sangfroid et une assurance étranges dans la position où il se trouvait; il regarda d'abord de tous côtés pour voir si personne n’approchait; il se baissa ensuite et resta un moment l’oreille collée contre la terre. Aucun bruit ne se faisait entendre; les abois même descliiens avaient cessé dans le lointain, comme si le lièvre eût été forcé depuis peu. Le plus morne silence régnait tout à l’entour, dans les taillis ctdans les coteaux boisés qui s'étendaient sur l’autre bord; au-dessous de l’étroite plate-forme, la rivière coulait rapide et profonde; en apparence, aucun être vivant n’assistait à ccftc scène et n’en pouvait surprendre les confidences; car Gerfaut, dans le creux du rocher où il restait caché, se trouvait entièrement invisible pour les acteurs; lui même ne pouvait plus les apercevoir, depuis que Bergenheim avait quille le rebord de l’escarpement; rie temps en temps seulement leurs voix parvenaient jusqu’à lui, mais sans qu’il pût distinguer le sens de leurs paroles.

Appuyé d’une main gur son fusil, Christian attendait que l’ouvrier commençât son récit et fixait sur lui des yeux clairs et perçants dans lesquels étincelait instinctivement une vague menace. Lambernier soutint ce regard sans baisser les paupières et avec un air assuré presque semblable à de l’insolence.

— Vous savez bien, monsieur le baron, dit-il, que, quand on a fait les réparations à l’appartement de madame, c’est moi qui fus chargé des sculptures de sa chambre. Quand j’enlevai l’ancienne boiserie, je vis que le mur entre les fenêtres était construit à fausse équerre, et je demandai à madame si elle voulait que le panneau y fût cloué comme l’était l’autre ou si elle aimait mieux qu’il s’ouvrit, ce qui feraitune armoire. Elle médit de le laisser ouvert au moyen d’un ressort secret. Je lis donc le panneau avec des gonds

cachés dans les moulures et un petit bouton qui se trouve au milieu de la rosace du bas; il n’y a qu’à le presser après l’avoir tourné à droite, la boiserie s’ouvre comme une porte.

A ce début, Christian devint extrêmement attentif.

— Monsieur se rappelle qu’il était alors à Nancy pour le jury, et que la chambre de madame fut faite pendant son absence. Comme il n’y avait que moi qui eusse travaillé à cette boiserie, parce que les autres ouvriers n’étaient pas capables de ciseler les moulures comme le voulait madame, il n’y a donc que moi qui sus que le panneau n’était pas cloué tout le long du mur.

— Eh bien? demanda le baron avec impatience.

— Eh bien ! répondit Lambernier d’un ton insouciant, si, à cause de ce malheureux coup que j’ai dor aéau cocher, il me fallait paraître devant la justice, je pourrais peut-être dire, pour me venger, ce que j’ai vu dans cette armoire il n’y a pas plus d’un mois.

— Achève ton histoire, dit Bergenheim en serrant machinalement le canon de son fusil.

— Mademoiselle Justine m’avait mené dans la chambre de madame pour attacher les ride'aux; et comme j’avais besoin de clous, elle sortit pour en aller chercher. Alors, en examinant la boiserie que je n’avais pas vue depuis qu’elle avait été posée, je trouvai que le chêne avait travaillé à un endroit, parce qu’il n’était pas assez sec quand on s’en était servi. Je voulus voir si la même chose était arrivée entre les fenêtres et si le panneau pouvait jouer. Je pressai donc le ressort, et quand l’armoire fut ouverte, j’aperçus sur la tablette un petit paquetde lettres; ça me parut singulier que madame choisît cet endroit pour mettre des lettres, et l’idée me vint tout de suite qu’il fallait qu’elle eût envie de les cacher à monsieur.

Bergenheim interrompit l’ouvrier par un regard foudroyant, mais il se contint et lui fit signe de continuer.

— On disait déjà que vous vouliez me renvoyer du châ-

GERFAUT

tenu; je ne sais comment cela se fit, mais je pensai que ça pourrait peut-être me servir d’avoir une de ces lettres, et jepris la première venue au milieu du paquet; je n’eus que le temps après cela de refermer le panneau, car mademoiselle Justine était déjà dans l’autre chambre.

—Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre ces lettres et la justice ? demanda Christian d’un ton ému malgré ses efïorts pour paraître de sang-froid.

— Oh ! rien du tout, répondit le menuisier avec une expression d’indifférence ; mais je pensais que vous n’aimeriez pas qu’on sût que madame avait un amoureux.

Bergenheim frissonna comme si un froid mortel l’eût saisi , et sa main , en se levant sur l’ouvrier, lâcha le fusil, qui tomba sur l’herbe.

Par un mouvement aussi prompt que la pensée, Lambernier se baissa et s’empara de l’arme, mais il n’eut pas le temps de s’en servir si telle était son intention. Saisi à la gorge avec une fureur qui rendait toute résistance impossible, et à moitié étouffé entre deux mains de fer, il lui resta à peine la force de jeter le fusil du côté du taillis.

— Cette lettre ! cette lettre ! lui dit Christian d’une voix tremblante et très-basse* et il approcha son visage de celui du menuisier comme s’il eût craint qu’un souffle d’air en passant entre eux ne s’emparât de ses paroles pour les emporter et les redire.

— Lâchez-moi d’abord.... je ne peux plus respirer... balbutia l’ouvrier, dont en un moment le visage était devenu aussi violet et les yeux aussi saillants que si les doigts de son adversaire eussent été une corde.

Celui-ci , parvenant à la fin à maîtriser la violence de ses impressions, acquiesça à cette prière presque inintelligible : ses mains lâchèrent le cou du menuisier, et le saisirent par les revers de sa veste, de manière à lui ôter toute chance de s’évader, tout en lui laissant la faculté de parler.

— Cette lettre ! répéta-t-il ensuite avec un accent dont il cherchait vainement à dissimuler l’émotion.

Etourdi do la secousse qu’il venait d’éprouver, et hors d’état de réfléchir avec sa prudence habituelle, Lambernier obéit machinalement à cet ordre ; il chercha quelque temps dans ses poches et finit par tirer de celle de son gilet un papier soigneusement plié, en disant d’un air abasourdi :

— Voilà le chiffon : il vaut dix louis comme six blancs.

Christian saisit le papier avec avidité , et le déploya en l’ouvrant avec ses dents , car il ne pouvait se servir de ses deux mains sans rendre la liberté à son prisonnier. C’était une de ces lellres comme il s’en distribue chaque jour à Paris un assez grand nombre , en fraude manifeste des droits de la poste. La petitesse du format auquel elle avait été réduite , grâce à des plis multipliés, indiquait qu’elle avait été remise directement à son adresse par un de ces mille et un moyens contre lesquels la haute poiiee des salons est obligée de reconnaître son impuissance. Peut-être, par un accord mutuel, avait-elle passé d’un gant jaune glacé dans un gant blanc, au milieu d’une chaîne anglaise, cette figure bienveillante aux amours ; peut être s’étaitelle traîtreusement insinuée dans un mouchoir à coins brodés, oublié sur un piano ; peut-être sous les plis d'une robe complaisamment étendue au bord d’un divan, ou dans un de ces petits manchons aussi fourrés de trahison que de marthe ou d’hermine. Du reste, aucun indice particulier ne pouvait éclairer la curiosité du lecteur. C’était un billet comme tous les billets de ce genre, sans suscription, cachet, ni signature ; il ne différait de l’immense majorité des autres que par l’éloquence simple et naturelle du style. Des protestations ardentes, des plaintes douces et tendres, de ces diamants de mots qu’on ne trouve que pour la femme qu’on aime, et qui, froidement écoutés, s’ils pouvaient l’être, seraient du génie, tout le Ilot large et jaillissant d’une passion naïve à force d’esprit et d’énergie, enfin mille allusions à des circonstances inintelligibles poulr tout uu.i'o que ic2 co«'Vw,.ondiinl2 , annonçaient un anio.rqui

GERFAUT. 283

avait encore beaucoup à désirer, mais aussi beaucoup .à, espérer. L’écriture était entièrement inconnue de Bergenhekn, mais le nom de Clémence, plusieurs fois répété, ne lui permit pas de douter que ce billet n’eùt été réellement écrit pour sa femme ; la lecture achevée , il le mit dans sa poche avec une tranquillité apparente , et regarda ensuite fixement le Provençal, qui, pendant ce temps , était resté immobile sous la main qui l’enchaînait, sans essayer un seul effort pour se délivrer. ,

— Vous vous êtes trompé , Lambernier, lui dit-il; c’est une lettre de moi avant mon mariage. — Et il s'efforça de sourire ; mais les muscles de ses lèvres se refusèrent à ce mensonge, et quelques gouttes de sueur froide humectèrent la racine de ses cheveux au-dessous des tempes.

Insouciant en apparence, le menuisier avait remarqué l’altération des traits du baron pendant cette lecture. Une sagacité ironique et grossière à la fois lui persuada qu’il pourrait tourner à son profit la justesse de ses observations ; il crut que le moment était arrivé de reprendre l’avantage pt de dicter la loi , en montrant qu’il comprenait fort bien l’importance du secret dont il venait de faire la révélation. Ce fut avec un regard d’intelligence incrédule et railleur qu’il réppndit : , ,

— Il faut donc que l’écriture de monsieur soit’ bien

changée ; j’ai des commandes de lui qui ne ressemblent pas plus à cette lettre-ci qu’un verre d’eau à un verre de vin. ,

Christian chercha une réponse et ne la trouva pas ; ses sourcils se contractèrent et se rapprochèrent insensiblement , comme si un feu intérieur eût crispé la peau qu’ils recouvraient. ,

Sans s’inquiéter de ce symptôme, qui annonçait un orage près d’éclater, Lambernier reprit avec une assurance de plus en plus marquée.

— Quand j’ai dit que cette lettre valait bien dix louis, j’entendais pour un étranger, et je suis sûr que je n’aurais

outres dp, en. nr. bernard.

pas besoin d’aller bien loin pour les trouver ; mais monsieur le baron est trop raisonnable pour ne pas connaître la valeur d’un secret comme ça. Ce n’est pas pour faire un prix , mais si je suis obligé de me sauver à cause du cocher, étant pour le moment sans argent...

11 n’eut pas le temps d’achever : Bergenheim, le saisissant à deux mains par le milieu de la poitrine, lui fit décrire un demi-cercle horizontal sans toucher terre , et le jeta à genoux au bord du sentier, dont les marches, inégalement taillées, descendaient presque à pic le long du roc éboulé. Lambernier vit tout-à-coup sa figure hagarde et bouleversée se refléter dans la rivière qui coulait une cinquantaine de pieds plus bas. La teinte noirâtre de l’eau en attestait la profondeur , et le courant était si rapide , que sa surface, brisée à l’œil en une infinité de fils ondoyants, semblait une immense chevelure déroulée. A cette vue, et en sentant entre ses épaules un genou puissant qui le courbait sur l’abîme comme pour lui en faire apprécier les dangers et l’horreur, l’ouvrier poussa un cri d’épouvante ; ses mains s’attachèrent convulsivement aux touffes d’herbes et aux racines de plantes qui croissaient çà et là au rebord du rocher, et il se débattit de toute sa vigueur pour se rejeter en arrière sur la prairie. Mais ce fut en vain qu’il essaya de lutter contre la force supérieure de son adversaire ; ses efforts n’aboutirent qu’à empirer sa position. Après deux ou trois tentatives impuissantes , il se trouva entièrement couché sur le ventre, le corps plus qu’à moitié en dehors de l’escarpement, et n’ayant, pour se garantir d’une chute mortelle, que le secours de Bergenheim, dont la main le retenait par le collet en même temps qu’elle l’empêchait de se relever.

— As-tu dit à qui que ce soit un mot de tout ceci ? lui demanda le baron en saisissant fortement le tronc d’un noisetier pendant sur la rivière, et en se mettant d’aplomb sur le terrain périlleux qu’il avait choisi pour théâtre de cette discussion.

GERFAUT. 585

— Aper sonne... ah ! mille rabots !... la tête me tourne, répondit le menuisier, et il ferma les yeux de terreur, car, tout étourdijfpar le sang que sa posture faisait affluer au cerveau, il lui semblait que la rivière montait insensiblement jusqu’à lui, et que des vagues béantes s’ouvraient çà et là comme des cercueils pour l’engloutir.

— Tu vois que si je fais un geste tu es un homme mort, reprit le baron en le courbant plus profondément.

— Livrez-moi plutôt aux gendarmes, je ne dirai rien des lettres; sûr comme il y a un Dieu, je ne dirai rien. Mais ne me lâchez pas, — tenez-moi bien, — ne me lâchez donc pas, — je glisse, — ah ! sainte mère de Dieu !

Christian, se cramponnant à l’arbuste qu’il avait saisi , se redressa et releva ensuite Lambernier, qui eût été incapable de le faire lui-même, car la frayeur et l’aspect de l’eau tourbillonnante lui avaient donné le vertige. Quand ce dernier fut debout , il chancela à deux ou trois reprises , et ses jambes se dérobèrent sous lui comme s’il eût été ivre.

Le baron le regarda un instant en silence, et l’expression de ses yeux était faite pour porter au dernier degré une terreur dont les symptômes étaient assez visibles.

— Va-t-en, lui dit-il enfin, quitte le pays sur-le-champ, tu as le temps de t’enfuir avant qu’il soit fait aucune poursuite. Mais songe que, si tu dis jamais, à qui que ce soit sur la terre, un mot de ce que tu m’as raconté et de ce qui s’est passé entre nous, je saurai te retrouver, fût-ce au bout du monde ; dans ce cas, tu ne mourras que de ma main.

— Je le jure par la très-sainte Vierge et par tous les Saints..., balbutia Lambernier devenu tout-à-coup fervent catholique et rendu par le danger qu’il venait de courir à sa dévotion méridionale.

Christian lui montra du doigt l’échelle de pierre au-dessus de laquelle ils étaient.

28li

l. S iiÀD b a. j LlI • i)lj l>ù.iiiNAÜD*

— Voici ton chemin ; passe le gué, remonte le bois des frênes et gagne l’Alsace. Si tu te conduis bien, j’assurerai ton sort. — Mais rappelle-toi : — un seul mot d’indiscrétion, et tu es un homme morjt.

A ces mots, par un de ces mouvements nerveux dont les hommes d’une vigueur extraordinaire ne calculent pas toujours i’etiet, il le poussa dans le sentier qu’il lui avait indiqué. Lumberaier, dont les forces s’étaient complètement épuisées dans les luttes successives qu’il venait de soutenir, et qui avait peine à se tenir debout, perdit l’équilibre ù celte secousse aussi violente qu’inattendue. Il trébucha à la première marche, tourna en essayant de so remettre d’aplomb, et tomba enfin, la tète la première, le long du talus presque vertical. Une saillie de l’escarpement, contre laquelle il alla frapper d’abord, le rejeta sur le rocher éboulé. 11 glissa lentement sur sa convexité en poussant des cris lamentables ; un moment il so cramponna à un petit buisson qui avait' poussé dans une gerçure de la pierre, mais son bras brisé en deux endroits dans sa chute n’eut pas la force de s’attacher à ce fragile moyen de salut; il le laissa échapper tout-à -coup de sa main, jeta un dernier cri de douleur et de désespoir, roula deux fois sur lui-inûme et tomba lourdement dans le torrent, ou il s’engloutit comme une masse déjà privée de vie.

La salle à manger principale était une des parties du château qu’avaient respectées le*goùt moderne et l'esprit d’innovation de madame de Corgenheim. Cette pièce, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres donnaient sur la cour, pouvait servir do pendant au salon des portraits. C’était le môme style d’ornement, la mêuie physionomie

pompeuse et sombre, les mêmes boiseries en châtaignier,

GEBFAÜT.

rendues par le temps aussi foncées que l’acajou. Le plafond était divisé en une foule de caissons par de fortes solives que croisaient d’autres plus petites disposées entre elles comme les côtes adhérentes à la colonne vertébrale. Des festons de pampre grossièrement sculptés couraient aux angles des maîtresses poutres, et allaient rejoindre une vigne dont une main assez inhabile avait décoré chaque panneau. Celte sculpture, (probablement allégorique, offrait une foule de figurines à demi cachées sous les feuilles, à cheval sur les raisins, grimpant le long des ceps, qu’on eût pu prendre à volonté pour des chérubins ou pour des cupidons. Pour dire la vérité, grâce au ciseau de l’ariisteet à la teinte noire de la boiserie, ces petits personnages ressemblaient beaucoup plus à des rats occupés à manger le raisin qu’à une troupe d’anges faisant vendange dans la Jérusalem céleste; ce qui avait été probablement l’intention de l’auteur.

Si l’aspect des deux salles offrait au premier coup-d’œil une analogie frappante, leur décoration formait une opposition qui ne l’était pas moins. Les portraits de famille du premier étage avaient été remplacés au rez-de-chaussée par une collection de bois de cerfs et de daims, entremêlée de trompes, de coutelas croisés, de fusils en faisceaux, de trophées de chasse de toute espèce. Dans les grands jours, les ramures, dont les andouillers étaient en partie chargés de bobèches dorées, venaient au secours du lustre suspendu au milieu du plafond. Chacun de ces candélabres singuliers avait son histoire, se rattachant à quelque chasse célèbre et fidèlement transmise de génération en génération. Lorsqu’ils étaient tous allumés, leur clarté se reflétait avec mille accidents bizarres sur les faisceaux d’armes, sur les trompes gigantesques, sur les sculptures de la boiserie, et étreignait ia salle entière d’une ceinture d’illumination aussi pittoresque qu’originale.

Une cheminée en granit gris, poli comme le marbre et dont le manteau était plus élevé qu’un homme de taille ordinaire, formait, en face des fenêtres, une saillie de plus de

OEUVRES DR CTI. DE BERÎUIID.

cinq pieds. Un carré de briques rouges s’avançait aussi loin, en empiétant sur le parquet. Cette précaution avait sans doute été prise contre les dangers d’incendie que devaient rendre plus fréquents les feux énormes dont on avait jadis l’habitude et auquel celui qui brûlait alors dans la cheminée n’avait pas trop dérogé. Une bûche dont les copeaux auraient chauffé pendant une partie de l’hiver un pauvre ménage parisien, et que flanquait un fagot de menu bois, s’élevait sur deux chenets en cuivre bizarrement travaillés et probablement le chef-d’œuvre de quelque artiste des forges qui peuplent les vallons des Vosges. Ces chenets se terminaient par deux têtes de diables armées de cornes recourbées et dont les mâchoires ouvertes d’une manière effroyable semblaient prêtes à avaler les pieds des personnes qui venaient chercher la chaleur du foyer. Le reste de la cheminée n’offrait de remarquable que l’inscription suivante incrustée dans la pierre du milieu , et qu’une dorure à demi noircie par la fumée rendait plus apparente :

A flammis Gehennæ Libéra nos. Domine !

Cette prière composait avec les démons de l’âtre et son feu terrible un sermon sur l’enfer plus frappant que l’éloquence de Bridaine ou de Bonrdaloue. Au milieu des jets de flammes bleues, jaunes, rouges, qui s’élançaient en sifflant de la masse de boisembrasé, les deux chenets, dont un frottement soigneux entretenait la teinte brillante, avaient réellement l’air de deux suppôts de Béelzébuth n’attendant qu’une âme pécheresse pour la faire danser dans la fournaise. Il y avait dans cet aspect quelque chose de lugubre qui contrastait singulièrement avec les idées hospitalières que rappelle d’ordinaire le coin du feu d’une salle à manger. 11 semblait que, dans je ne sais quelle intention ironique, l’auteur inconnu de l’inscription eût voulu parodier les niane, tczcL phares du festin de Balthazar, et troubler à plaisir la

GERFAUT

digestion des hâtes qui, de génération en génération, se renouvelaient devant ce foyer.

Ce soir-là , les convives assis autour de la table ovale , vis-à-vis de la cheminée , paraissaient complètement indifférents aux idées religieuses qui avaient peut-être à la même place flagellé la conscience de leurs devanciers. Les jouissances culinaires rehaussées par une journée fatigante et auxquelles le feu clair et pétillant donnait un assaisonnement nouveau , absorbaient trop exclusivement leur attention pour leur laisser le loisir d’un autre souci. Ils étaient pour la plupart plongés, âme et corps jusque par-dessus les oreilles , dans les délices d’un souper plus confortable que recherché , mais où chaque plat était empreint d’une bonté positive , solide et plantureuse , essentiellement en harmonie avec l’appétit surnaturel qu’on peut supposer à une douzaine de chasseurs.

Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage , un peu imité de l’anglais , avait été adopté par la baronne pour les soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table, soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables séances, dont les ruses du lièvre , la mort du daim et les hauts laits de la meute alimentâient invariablement les discussions; soit qu’elle voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon, qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré les vifs regrets donnés à l’absence de ces dames ; c’était la phrase officielle. Arrivant à table le plus souvent, harassés de fatigue, trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement aussi complet de costume que d’estomac , ils devaient peu regretter le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence d’une

maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux liesses du festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé une seule après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.

Le souper étant arrivé à ce période qui n’a point de nom exact dans la langue gastronomique , et pendant laquelle les dispositions mélhodiqucs et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant violées par les fantaisies révolutionnaires des convives. Le dessert était servi sans que l'entremets eût disparu. Quelques plats plus solides tenaient môme çà et là comme d’inexpugnables redoutes, malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas ressemblait à une course , lorsqu’au dernier tour les chevaux sont disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour m-ieux dire , avaient procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de Saint»-Germain , que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; aier rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité, s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple Mâcon du premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins de Bordeaux et du Rhin dans des vides-cormes habituellement consacrés à la bière d’Alsace. Car , dans certaines provinces de Cocagne où se perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes , en raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent , est en souverain mépris. Toutes les petites recherches de service, inventées par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux joui*;

(jiLiil'Àt r. 201

sauces réelles; la demi-douzaine. de dés à coudre en cristal qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne plus robustes que raffinés, l’uuité immuable des verres est une habitude qui a l’autorité d'un dogme. , ,

Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque, Mariilac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire et un autre bon compagnon qui , par leur exemple et leurs provocations continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre, rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetésde toute espèce. A chaque instant, sa tète s’échauffait au milieu des libations destinées à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçut du complot tramé par ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un élégant de Paris. Du reste, il n’éfait pas le seul qui se laissât entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de l’ivresse. La plupart de convives partageaient sjon abandon imprudent et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance une gaîté voisine de l’orgie.

Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes habitudes des gesticulateurs , qu’on eût dit des bras italiens attachés â des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression générale et contrastaient étrangement avec l'épanouissement insouciant des autres. Au centre do la table, le baron remplissait les fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui pouvait passer pour gaîté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors d’état d’étudier sa physionomie;

?02 CEÜVHE8 PE CJT. DE BERNARD.

mais un observateur de sang-froid eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque horrible souffrance. De temps en temps , au milieu d'une phrase ou d’un rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé; l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait sur sa chaise et y restait immobile , étranger à ce qui l’entourait et livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente; il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple ; puis la même pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre , et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire épouvantable à le juger par son retlet extérieur.

Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim, semblait être dans le secret de sa préoccupation, et en étudiait les symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa propre physionomie ; soit que l’animation générale fit ressortir la teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle encore que de coutume. Ses traits paraissaient altérés et son front se sillonnait fréquemment de rides pensives, ou douloureuses. Il y avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée, semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.

CERFAUT.

— Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l'attendre au retour. J’étais bien sûr , notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains. On sait qu'il est écrit sur votre fusil : Homicide point ne seras!

— Vous voulez dire liéoricide oU léporicide, criaMarillac de l’autre bout de la table ; allons, notaire, défendez-vous : une, deux 1 en garde !

— Monsieur de Camier, répondit d'un ton de bonne humqur le chasseur dont l’adresse était ainsi mise en doute,

— je n’ai pas la prétention d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que celui de votre dernière chasse.

Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs qui s’étaient d’abord égayés aux dépens du notaire, sc tournèrent contre son adversaire.

— Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier? demanda l’un d’eux.

— Monsieur de Camier, cria de nouveau l’artiste, vous êtes bien heureux que nous ne soyons pas en Egypte au temps des Pharaons; on eût fait de vous un auto -da-fé en . l’honneur du bœuf Apis.

— Messieurs, pour en revenir à notre propos, dit un jeune homme dont la figure compassée aspirait à l’air austère et imposant, jusqu’ici nous ne pouvons former que des conjectures fort vagues sur le chemin que ce Lambernier a dû suivre pour se sauver. Ceci, permettez-moi de vous le dire, est plus important que le lièvre du notaire ou que le veau de M. de Camier.

A cette observation, Bergenheim, qui depuis quelque temps n’avait pris aucune part à la conversation, se redressa sur sa chaise.

— Un verre de vin de Soterne, dit-il brusquement, en offrant à boire à ses voisins.

Gerfaut le regarda un instant à la dérobée et baissa ensuite les yeux, comme s'il eût craint que ce mouvement ne fût remarqué.

— Le procureur du roi a flairé un accusé, dit le notaire ; il n’y a pas à craindre qu’il quitte la piste. Ce sera sans doute pour les assises prochaines?

M„ de Camier remit sur la table son verre à moitié plein.

— Au diable le jury! s’écria-t-il avec humeur, je suis de la première session, et je parierais ma tète que je tomberai au sort. Comme ce sera agréable ! Quitter ma maison et mes aflaires au milieu de l’hiver pour venir jugeailler pendant quinze jours une bande de coquins que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. C’est encore la un des agréments de votre gouvernement constitutionnel. Un las de niaiseries renouvelées des Grecs qu’on nous donne pour des découvertes sublimes. Le Français doit être jugé par ses pairs! Est-ce que je suis le pair d’un voleur? Allez chercher vos jurés à Bicêtre ou à Toulon si vous voulez être conséquents. A quoi bon payer des juges, si nous autres propriétaires sommes obligés de faire leur métier? Les anciens parlements, contre qui l'on a tant crié valaient cent mille lois mieux que toutes vos pétaudières de cours d’assises.

A celte sortie, Mar il lac, qui s’amusait tout seul à donner le fa grave en pelant une pomme, interrompit sa mélopée, au grand soulagement d'un lévrier couché à ses pieds dont elle irritait singulièrement les nerfs.

— Monsieur de Camier, dit-il, vous êtes gros propriétaire, éligible et carliste, vous faites maigre le vendredi, vous allez à la messe de votre paroisse, et vous tuez de temps en temps des veaux au lieu de chevreuils; je vous estime et je vous respecte ; mais permettez-moi de vous le dire, vous venez de nous débiter une tirade fossile et antédiluvienne. Et Calas, monsieur? et Sirven? et le chevalier de Labarre ?

GERFAUT

— Et Lesurque, monsieur ? répondit avec non moins de vivacité le gentilhomme campagnard.

— Messieurs, dit le procureur du roi, en prenant sa voix d’audience et en scandant chaque phrase de l’index, d’un côté mon profond respect pour les anciens parlements, ces dignes modèles de la magistrature, ces incorruptibles défenseurs des franchises nationales, de l’autre ma vénération non moins grande pour les institutions émanées de notre constitution politique, ne me permettent pas d’adopter une opinion exclusive. Cependant, sans prétendre proclamer d’une manière trop absolue la supériorité de l’ancien système sur le nouveau, et déverser sur celui-ci un blâme irréfléchi, je crois pouvoir me ranger, dans un sens, de l'avis de monsieur de Camier. Par ma place, je suis plus à môme que personne d'étudier les avantages et les inconvénients du jury, et je suis forcé d’avouer que, si les avantages sont réels, les inconvénients ne sont pas moins incontestables. Il faut en convenir, messieurs, les jurés ne se maintiennent pas toujours à la hauteur sévère de leurs devoirs ; ils fléchissent parfois sous le poids du mandat que leur confie la vindicte sociale. 11 n’est pas d’assises ou l’action des lois ne se trouve paralysée par une mansuétude que je devrais plutôt qualifier de faiblesse.

t— Ce sont les procès de la presse qui vous donnent le choléra-morbus, interrompit la voix républicaine de Màrillac, rendue plus éclatante par des rasades réitérées.

— Non ; c’est l’acquittement de ses trois voleurs que le ministère public n’a pas encore digéré, dit à son tour le notaire, en clignant un œil railleur et en aspirant lentement une prise de tabac.

— Le vol le plus manifeste, le mieux établi aux débats, répondit le jeune magistrat avec un accent de regret et de reproche ; des dépositions claires comme le jour, des prévenus se coupant à chaque parole, un alibi mis en poussière, un faisceau de preuves foudroyantes, et tout cela aboutit à un verdict de non-culpabilité ! — Vous étiez du

OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

jury, monsieur de Bergenheim; sans doute vous avez donné votre voix pour l'acquittement, car l’arrêt a été rendu à une majorité de neuf contre trois. Voilà donc des malfaiteurs rejetés dans la société, et prêts à y reporter la perturbation par l’exercice de leur criminelle industrie. Messieurs, messieurs, prenez-y garde ! ce n’est pas ainsi que l’on réussit à faire de l’ordre et de la paix publique. Si vous voulez être protégés contre le poignard de l’assassin, n’émoussez pas le glaive de Thémis !

— Oh ! oh ! Thémis ! répéta l’artiste, en se tournant vers son voisin de gauche ; il peut se vanter d’être d’un mythologique soporifique, vôtre ministère public.

Bergenheim avait levé la tête en entendant l’interpellation de l’orateur.

— J’ai condamné, monsieur, s’écria-t-il d’un ton étrange, lorsque celui-ci eut achevé sa période ; je vous jure que j’ai condamné. — Je respecte les lois. — Assurément il faut frapper le coupable. — Buvez donc, messieurs. A la santé de madame de Garnier !

Il vida son verre pour donner l’exemple, se passa la main sur le front à plusieurs reprises, et promena ensuite autour de lui un regard ferme et dur, qui pouvait passer pour une provocation.

— Est-ce que lejpatron délia casa a mis le pied dans la vigne du seigneur? demanda monsieur de Camier à son voisin ; il a un air extraordinaire ce soir. Quelle idée de porter la santé de ma pauvre temme, qui garde le lit depuis dix-huit mois ! •

— Impossible ! répondit le convive à qui s’adressait cette question. Autant vaudrait dire qu’un tonneau peut se griser* Je le connais homme à nous mettre tous sous la table et à repartir ensuite pour la chasse.

— Bah î j’en sais au moins un capable de lui tenir tête, répondit le vieux gentilhomme, dont le nez et les joués enluminées annonçaient un champion aguerri aux combats de Bacclros, — style mythologique du procureur du roi.

GERFAUT

— Mais, si j’ai bonne mémoire, dit le notaire à celui-ci, dans l’affaire dont nous parlons, les objets volés avaient disparu ; il n’existait pas de corps de délit, et, devant un jury, le corps du délit est très-important.

— A qui le dites-vous ? repartit le magistrat, heureux de se rétablir carrément dans une discussion de son ressort ; un des grands vices du jury provient de cette habitude qu’ont la plupart de ses membres, d’exiger, pour former leur conviction, des preuves matérielles, pour ainsi dire. Le plus souvent, ils ne se trouvent suffisamment éclairés que lorsqu’ils se sont assurés de la réalité du délit de visu. L’enchaînement et l’interprétation des faits, leurs déductions rigoureuses, l’évidence morale résultant du raisonnement, en un mot, toute la partie philosophique et logique de l’argumentation, leur échappent, ou sont au-dessus de leur intelligence. Il leur faut la vue des plaies, comme à saint Thomas. Mais j’espère que,' quant à Lambernier, on ne me contestera pas l’existence du corps de délit : il est là flagrant et palpitant; la hanche de la victime saigne encore.

— Tra de ri de ra, s’écria l’artiste, en frappant alternativement de son couteau son verre et une bouteille, comme s’il eût joué du triangle. — 11 faut avouer que nous choisissons des sujets de conversation d’une gaîté folâtré et étourdissante. Nous sommes vraiment de joyeux convives; voilà en face de moi Bergenheim qui ressemble à Macbeth voyant l’ombre de Banquo ; ici mon ami Gerfaut boit de l’eau pure avec une tristesse profonde. — Tête dieu ! messeigneurs, trêve aux drôleries de cour d’assises. Qu’on coupe le cou à ce Lambernier et qu’il n’en soit plus question ;

Le vin, le jeu, les belles,

Voilà mes seuls amours.

— Parbleu ! monsieur serait un juré selon votre cœur, dit M. de Camicr au rigide magistral ; c’est dommage qu’il

«îtvRiùs m: cri. nr, brrnaro.

ne soit pas des assises prochaines à ma place; U parle de couper une tête comme d'autres de condamner à huit jours de prison.

— La peine de mort n’est pas applicable dans l'espèce, répondit le procureur du roi, qu’on n’arrachait pas facilement à la phraséologie judiciaire; la pénalité attachée à l’attentat de Lambernier est subordonnée aux éventualités de l’état de sa victime. Si la blessure ne cause pas une maladie ou une incapacité de travail pendant vingt jours, la peine se réduit à un emprisonnement d’un mois à deux ans Ou de deux ans à cinq, selon que la question de préméditation sera admise ou rejetée. S'il y a incapacité de travail pendant le laps de temps susdit, le châtiment s’accroît naturellement à proportion de l'aggravation du dommage ; et, messieurs, par incapacité de travail, il ne faut pas entendre, comme quelques-uns pourraientle faire, l’impossibilité d’un travail quelconque, mais bien le, non-exercice de la profession : or, la profession du cocher consistant à conduire une voiture en étant assis sur un siège, et la blessure qu’il a reçue se trouvant placée à la région inférieure de la hanche, dans la partie qui est en contact direct avec ce siège, il est probable que cette blessure, qui paraît profonde et qui peut avoir attaqué quelque nerf, ne sera pas guérie avant l’expiration du délai de vingt jours, et causera par conséquent l’incapacité de travail mentionnée par le code pénal, pans ce cas, et en admettant, ce qui me paraît indubitable, la préméditation, le prévenu serait condamné aux travaux forcés à temps, articles 309 et 310 du code.

— Laissez-nous donc en paix, magistrat! s’écria d’une voix tonnante Marillac en se levant à demi sur son siège; est-ce que vous prétendez nous faire croire qu’il faille vingt jours pour cicatriser une égratignure dans une masse de chair aussi volumineuse que la culotte d’un bœuf?Et quant à la préméditation, je la nie : Neçjo.

Pour donner plus de force à son opinion, il vida son verre et le posa avec fracas sur la table, en jetant au préo-

GERFAUT

pinnnt un regard qui semblait le défier il une joute d’éloquence judiciaire. A cette interruption, le magistrat disert fit ouïr une espèce de hennissement comme le cheval de Job au son de la trompette.

— La préméditation, monsieur, reprit-il avec un heureux mélange de gravité et de chaleur, la préméditation est si facile à établir, que vous serez le premier à l’admettre après une minute de réflexion. Je me contenterai de deux moyens pour la prouver de la manière la plus victorieuse.

“Le premier est tiré de la présence même de l’accusé dans le lieu ou l’attentat a été commis, lé second de la nature de l’arme dont il s’est servi. 1° Après la défense formelle que M. le baron de Bergenhëim, ici présent, avait faite à Lambfernicr de se montrer sur son domaine, il est évident qu’un friotif grave, qu’un projet arrêté d’avance ont pu seuls le déterminer à enfreindre cet ordre, à braver cette défense. Or, si ce motif n’est pas expliqué par l’accusé, d’une manière, je ne dis pas plausible, mais claire et péremptoire, il doit être nécessairement, ipso facto, interprété contre lui et expliqué par le fait subséquent du délit auquel il se trouve lié par une conséquence logiquê et rigoureuse. Vous observerez que je ne fais qu’indiqueè ce moyen. 2° Quant à Larme dont Lambernier a dû se servir, si c’était un couteau fermant, je serais le premier à reconnaître qu’on ne pont tirer de ce fait aucune présomption en laveur de la question de préméditation, l’usage de beaucoup de gens de la classe ouvrière étant de porter habituellement des couteaux de celte espèce dont ils se servent pour couper leurs aliments dans leurs repas en plein air. A cet égard, les dispositions des témoins ne nous donnent aucun renseignement suffisant. Le cochera reçu le coup sans apercevoir l’arme qui l’a frappé; Léonard Rousselet a vu briller une lame dans la main du meurtrier, mais il n’en peut déterminer la forme d’une manière précise. L’instruction manque donc d’explication probante sur ce point; mais il résulte de l’examen de la blessure dont j’ai constaté l’état moi-même, qu’elle a

OEUVRES DE Cil. DE BERNAUD.

dû être faite au moyen d'une lame étroite, aiguë et triangulaire, du genre des épées qu'on nomme carrelets, des baïonnettes et de certains stylets ou poignards ; et tout fait présumer que c’est à cette dernière classe qu’appartient l’instrument du crime. Or, je vous le demande, messieurs les jurés, le port d’une pareille arme, port prohibé par les ordonnances de police et contraire à toutes les habitudes d’un homme de la classe de Lambernier, n’annonce-t-il pas chez lui la détermination de s’en servir ? Et contre qui pouvaitil avoir formé le dessein de s’en servir, si ce n’est contre le cocher avec lequel il a eu déjà plusieurs altercations, qui avaient déterminé entre eux une animosité dont nous venons de voir le résultat déplorable 1 Je croirais abuser des moments de la cour et du jury si j’insistais davantage sur un pareil moyen.

L’imagination du jeune magistrat, exaltée par une surabondance de libations contraires à ses habitudes de sobriété, l’avait transporté en pleine cour d’assises à la fin de sa harangue. Tandis qu’il reprenait haleine, l’artiste pencha la tête à droite et à gauche en cherchant à attirer l’attention de ses voisins par un sourire confidentiel.

— Le procureur du roi, dit-il à demi-voix, abuse de la permission d’être supercoquentieux sans compter qu’il commence à voir double. Remarquez comment je vais le pulvériser.

Après ce préambule, Marillac vida son verre et se leva. Appuyant le coude dans la paume de la main gauche, et gesticulant de l’avant-bras, comme s’il eût voulu asperger d’eau bénite l’auditoire, il prit la parole d’une voix claire comme celle de l'intimé.

— Je demanderai au ministère public la permission de le réfuter en peu de mots. — Et iu Arcadiâegol ou si vous aimez mieux : Anch io son pittore, ou enfin pour parler votre langue prosaïque et parlementaire : Et moi aussi j’ai fait mon droit. Tu t’en souviens, Octave, c’était le bon temps. La Chaumière du Mont-Parnasse 1 Frascati ! le par-

GERFAUT. 301

tcA're de l’Odéon ! — A bas les claqueurs ! la carte au chapeau ! — Rouge , pair et passe! — Dans les grands jours le petit Rocher de Cancal ; les dîners à quinze sous chez Fücoteaux dans les périodes d’infortune. Et des amours des femmes! — Æterni Dell — Quelles femmes et quels amours ! — Octave, te rappelles-tu Anastasie ? pas la petite blonde. La belle brune de la rue de la Paix; celle à qui j’avais appris à fumer et qui m’a donné deux soufflets au bal de Sceaux, parce que je dansais avec Henriette. Tu ne te souviens pas d’ Anastasie? — ma belle tigresse d’ Anastasie?...

— 11 paraît que c’était une dame ou une demoiselle fort aimable, dit le notaire en remplissant le verre de l’artiste, à sa santé !

— A sa santé ! répéta celui-ci; mais, notaire, continuat-il en regardant son voisin d’un air mélancolique, si vous voulez boire à la santé de toutes les créatures enchanteresses qui ont doré de leur amour la vie de l’homme qui vous parle, autant vaut apporter un tonneau plein et vous y jeter vivant comme Clarence ; car j’ai vécu fort et vite. Bourgeois et provinciaux que vous êtes, vous ne pouvez comprendre cette existence large, torrentueuse, épicée, luxuriante. Je suis un homme carré dans la base ; mais j’expie parfois la richesse exagérée de mon organisme. Il est des moments où je ploie sous la vie trop pleine que je me suis faite, où la puissance de mes souvenirs me plonge dans un affaissement morne et triste, et ce moment est du nombre. II me semble que j’ai un voile autour du front et un poids étouffant sur la poitrine.

— Pardieu! dit à l’autre extrémité de la table M. de Camier, avec quatre ou cinq bouteilles qu’il a bues, il n’est pas étonnant qu’il ait la vue trouble et la respiration gênée. En attendant, le vin ne lui ôte pas la parole.

— Il en est incivil ! balbutia le procureur du roi qui souffrait impatiemment que l’artiste lui enlevât le dé de la conversation.

OEUVRES DE C!i. DE BERNAUD.

Sans répondre à ces remarques critiques, Marillac promena tout autour de lui un regard langoureux dans lequel ondoyaient les premières flammes de l’ivresse, et reprit la parole en se balançant comme un peuplier bercé par le vent.

— Une sensibilité exquise et dévorante est un fléau terrible lorsqu’elle tombe en partage à un homme magistral, large de cerveau, de cœur et d’épaules. La destinée de cet homme est celle du météore qui heurte les calmes planètes au milieu de leurs orbes réguliers, et les fracasse. Les créatures d’amour qu’il rencontre dans cette vallée do larmes viennent se briser, pots de terre qu’elles sont, contre lui, pot de fer qu’il est. Car ses baisers dévorent, ses étreintes étouflent, ses caresses corrodent. — Et moi j’appartiens à cette race d’hommes exaltés, sataniques, anges déchus et carrés par la base. Ma jeunesse est un laminoir oii se broient tour à tour d’innombrables existences de femme. — Mais l’heure des remords approche; elle approche l’heure des remords. — Je vois passer, comme Don Juan, les ombres de mes victimes, — procession menaçante et lugubre. — Isaure! Henriette! Anastasic!... Caroline! — un bataillon complet sur le pied de guerre; six compagnies du centre, grenadiers et voltigeurs! — Anastasie est dans les grenadiers à cause do ses petites moustaches, — grands Dieux! — ai-je suffisamment adoré ses petites moustaches! Don Juan! — je suis Don Juan.

Dou Giovani à ceuar teeo

M’inviUsti e son veiiulo

Pentiti! — No. — No. — Non, mille tonnerres! Marillac ne se repcwt pas. Ouvrez tout le tremblement de vos enfers, je m’en moque comme de mes vieilles pantoufles, car je suis un homme carré par la base. — Le commencement du Itequiem que l’on a plaqué à la fin du Don Juan de l’opéra ne produit pas l’effet qu’on en attendait. — Point de

GERFAt'T.

confusion dans les genres! — Au théâtre la musique dramatique, à l’église la musique religieuse.

Requiem æternam doua eis Domine.

A ce verset beuglé d’une voix lugubre, une réclamation générale s’éleva de toutes les parties de la table. Des interpellations bruyantes, des coups de couteau sur les verres et les bouteilles, des cris de toute espèce rappelèrent l’orateur à l'ordre.

— Monsieur Marilîac, s’écria le procureur du roi d’un ton railleur cl en dominant le tumulte avec sa voix de palais, vous aviez annoncé l’intention de me réfuter. Il me semble que la chaleur de l’improvisation vous a entraîné un peu loin de votre sujet.

L’artiste le regarda un instant d’un air étonné.

— Avais-je quelque chose à vous dire? demanda-t-il; dans ce cas, je soutiens mon dire. Faites-moi seulement le Dlaisirde m’apprendre de quoi il s’agit.

— C’est au sujet do Lambernier et relativement à la question de préméditation, lui souilla le notaire en lui versant à boire. — Courage ! vous improvisez mieux que Berryer. Si vous déployez vos moyens, le procureur du roi est un homme enterré.

Marilîac remercia son voisin par un sourire et un hochement de tête qui semblaient dire : Fiez-vous à moi. — H vida ensuite son verre avec l’abandon imprudent qui depuis quelque temps le roulait sur le chemin de 1er de l’orgie; mais, par un effet étrange, quoique assez frequent en pareil cas, cette libation, au lieu de l’achever, lui rendit pour un moment une sorte de lucidité d’esprit.

— L’accusation du ministère public, reprit-il avec le sangfroid d’un vieil avocat, s’appuie sur deux moyens : i° la présence non motivée du prévenu dans le lieu où le délit a été commis; 2° la nature de l’arme dont il s’est servi. — ~ Deux réponses simples mais péremptoires vont faire crou-

1er l’échafaudage qu’on a prétendu fonder sur cette double présomption. 1° Lambernier avait un rendez-vous à l’endroit et à l’heure précise où a eu lieu l’attentat dont il s’est rendu coupable : ce fait sera prouvé par témoin et établi aux débats de la manière la plus incontestable. Sa présence se trouve donc complètement expliquée sans qu’on puisse d’aucune manière l’interpréter contre lui; 2° le ministère public a reconnu lui-même que le port d’une arme dont Lambernier aurait eu l'habitude de se servir ne pourrait point, par cela même, être invoqué en faveur de la préméditation; or, tel est précisément le cas dont il s’agit ici. Cette arme, en effet, n’est ni un carrelet, ni une baïonnette, ni un stylet, ni rien de ce que pourrait encore supposer la riche imagination de M. le procureur du roi; c’est un simple instrument de la profession du prévenu, dont la présence dans sa poche est aussi facile à comprendre que celle d’une tabatière dans le gilet de mon voisin le notaire, qui prend vingt prises de tabac par minute. Cette arme, messieurs, c’est un compas de menuisier.

— Un compas ! interrompirent plusieurs voix à la fois.

— Un compas ! s’écria le baron en faisant un mouvement sur sa chaise et en regardant fixement l’artiste. Par un geste qu’il ne put réprimer, il porta la main à la poche de sa veste de chasse, et la retira précipitamment en sentant le compas de l’ouvrier qui y était resté depuis la scène tragique de la Roche-du-Gué.

— Un compas de fer, répéta l’artiste, d’environ dix pouces de long, plus ou moins, quand les branches sont fermées.

— Expliquez-vous, monsieur, s’écria le procureur du roi avec un vif accent d’intérêt; vous avez donc vu l’attentat? Dans ce cas, vous serez assigné comme témoin à décharge. La justice est impartiale, messieurs, Thémis n’a pas deux balances.

— Au diable Thémis ! répondit Marillac avec emporte-

GERFAUT

mont, il faut arriver de Tombouctou pour employer des métaphores aussi rococo.

— Faites votre déposition, témoin : je vous requiers de faire votre déposition, repartit à son tour le magistrat, dont l’ivresse croissante était aussi digne et solennelle que celle de l’artiste pouvait être tendre ou tapageuse. .

— Je n’ai rien à déposer, car je n’ai rien vu.

Ici le baron respira avec force, comme si ces paroles eussent rendu à ses poumons l’air qui leur manquait.

— Mais moi, j’ai vu ! se dit Gerfaut, en contemplant l’anxiété peinte sur les traits de Bergenheim, et il tomba dans une rêverie profonde.

— Je raisonne par hypothèse et présomption, reprit l’artiste. J’ai eu, il y a quelques jours, une petite altercation avec ce Lambernier, et, sans ma bonne lame de Gênes, elle aurait bien pu se terminer comme celle d’aujourd’hui, car ce païen me paraît aussi prompt à dégainer que saint Pierre.

Il raconta alors sa rencontre avec Lambernier, mais les ménagements dus à l’honneur de mademoiselle Gobillot lui imposèrent une foule de réticences, de déguisements et de circonlocutions, qui finirent par rendre son récit assez peu intelligible pour les auditeurs et au milieu desquels sa tête, où les idées s’entremêlaient dans un certain désordre, s’embrouilla tout à fait.

— Basta! s’écria-t-il pour conclusion, en se laissant retomber lourdement sur sa chaise. — Pas un mot de plus pour l’empire du Mogol. A boire ! notaire, car il n’y a que vous qui ayez des égards pour moi. Ce qu'il y a rie plus clair là-dedans, c’est que je gagne dix louis à l’aventure de ce coquin. .

Ces paroles frappèrent le baron et lui rappelèrent celles que lui avait dites le menuisier en lui remettant la lettre.

— Dix louis! demanda-t-il brusquement en regardant Marillac comme s’il eût voulu le percer de son regard.

— Deux cents francs, si vous aimez mieux. Un vrai mar-

ché do dupe. Mais assez causé, mio caro, vous vous trompez si vous croyez me faire jaser. Ah bien oui ! ce n’est pas moi qui me laisse emberlificoter. Je suis muet et silencieux comme la tombe.

Borgenheim n’insista pas, mais il s’appuya contre le dos de sa chaise et Laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il resta pendant quelque temps perdu dans ses pensées et cherchant à lier les obscures paroles qu’il venait d’entendre avec les révélations incomplètes de Lambernier. A l’exception de Gerfaut, qui ne perdait aucun des mouvements de son hôte, et qui étudiait chaque variation de sa physionomie avec l'intérêt d’un médecin témoin d’une agonie, les convives, plus ou moins absorbés par leurs propres sensations, ne firent aucune attention à l’étrange attitude du maître de la maison, ou, comme monsieur de Camier, l’attribuèrent à l’influence assoupissante du vin. La conversation reprit son cours criard, discordant, disputeur, interrompu à chaque instant par les divagations bruyantes de quelque convive plus animé; car, à la fin d’un repas où la sobriété n’a pas^té rfcine, chacun est disposé à imposer aux autres le despotisme de sa propre ivresse et les rabâcheries de ses hallucinations particulières. Parmi les plus bavards, Marillac ne tarda pas à remporter le prix, grâce à la vigueur de scs poumons de basse-taille, à la volubilité infatigable de sa parole méridionale, et â une sorte d’originalité saugrenue dans ses propos, qui contraignait parfois scs adversaires mêmes à l’attention. A la fin, il était resté à peu près maître du champ de bataille, et lançait despotiquement à droite et à gauche les bordées de son éloquence avinée, semblable à une pièce de quarantehuit qui a démonté, à elle seule, une batterie entière.

— C’est pitié, s’écria-t-il tout à coup au milieu de son triomphe et en promenant de tout côté un regard vainqueur et dédaigneux, c’est réellement pitié, messieurs, que d’ouïr votre conversation. On ne saurait rien imaginer de plus mesquin, de plus prosaïque, de plus bourgeois. C’est de l’épicier dédoublé, troisième numéro. Ne vous plairait-il pas

GERFAUT. 80T

de vous livrer à une discussion d’un ordre plus élevé? debout, poètes, sursum corda! ne sommes-nous pas un cénacle? donnons-nous les mains et parlons d’art et de poésie.

Je suis altéré d’une conversation artistique, j’ai soif d’esprit et d’intelligence.

— Il faut boire puisque vous avez soif, dit le notaire qui lui remplit son verre jusqu’au bord.

L’artiste le vida d’un trait et reprit la parole d’une voix languissante en regardant son gros voisin avec une sorte de tendresse. ■*

— Je commence notre propos artistique : Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent?

— Il y fait plus chaud que dans le nôtre, répondit le notaire peu familier avec la romance de Mignon; et se mettant à rire d’un mauvais rire, il fit à ses voisins un signe de l’œil qui signifiait selon toute apparence :

— Pour le coup, son affaire est faite.

Marillae se pencha vers lui avec la candeur d’un agneau qui présente sa tète au boucher, et lui serra sympathiquement les mains.

— O poète, reprit-il, n’éprouves-tu pas comme moi, les soirs, à l’heure du crépuscule, un vague besoin de vie chaude, parfumée et orientale? Veux-tu dire adieu à cette patrie ingrate et voguer vers le pays où le ciel bleu se reflète dans la mer bleue? Venise ! le Ilialto et. le Pont des Soupirs, le Lido et Saint-Marc, les gondoliers chantant les stances du Tassé et l’atroce schlague autrichienne! Rome! le Colisée et Saint-Pierre; les loges du Vatican et le Panthéon; le Tibre jaune et les cardinaux rouges; la mélancolie de la campague romaine et la mal aria. — Naples! les lazaroni et le Vésuve, San Carlo et la Chiaja. — Connu l’Italie! je la sais par cœur. Enfoncée! — Allons plutôt à Constantinople. J’ai soif de sultanes, j'ai soif de houris, j’ai 60Îf...

— Mais, parbleu, buvez si vous avez soif.

— - Volontiers. Je 11e dis jamais non. J’ai soif de voluptés

ŒUVRES DE CfT. DE BERNARD.

exorbitantes, car je suis un homme carré par ia base. Je méprise l’amour en bonnet de coton et j'adore le danger. Le danger, c’est ma vie à moi. Je veux des échelles de soie longues comme celle de Jacob; des citadelles à escalader; des craquements de petits pieds sur les feuilles sèches, les soirs, au clair de la lune ; des baisers corrosifs, toujours les soirs, à la barbe des maris et des eunuques noirs. Les eunuques noirs ont-ils de la barbe? peu importe. Barbus ou non, je les méprise. Je veux pour ciel de lit une voûte d’acier composée de cinq cents poignards ; ne comprendstu pas, poète, le piquant du poignard ! — Quel exécrable jeu de mots! C’est égal, allons à Constantinople. J’enlève le sérail, et je m’appelle Marillac-bey, ou Marillac-pacha, ou peut-être sultan-Marillac. — Oh! oh! fameux!

D’un bel uso di turcbia.

— Je vous en prie, ne le faites plus boire, dit Gerfaut au notaire de l’autre côté duquel il était assis.

L’artiste regarda quelque temps son ami d’un air sérieux et lui dit ensuite avec intérêt :

— Tuas raison de ne vouloir plus boire, Octave, j’allais te le conseiller. Tu as déjà fait excès aujourd'hui et j’ai peur que tu ne t’en trouves mal, car tu es d’une faible santé; tu n’es pas comme moi, un homme carré par la base. — Figurez-vous, messeigneurs, que ce jeune homme pâle que j’ai l’honneur de vous présenter, monsieur le vicomte de Gerfaut, gentilhomme de Gascogne, roué de profession et étoile littéraire de premier ordre, est affligé par la nature d’un estomac qui n’a rien de commun avec celui de l’autruche; il a besoin des plus grands ménagements. Aussi, nous l’abreuvons principalement d’eau de Seltz et nous le nourrissons de blancs de volaille. De plus, nous conservons ce précieux phénomène entre deux couvertures de laine, sur une chaudière d’eau bouillante. C’est

GERFAUT

un grand poète au bain-marie. Je suis moi-même un trèsgrand poète.

— Et moi aussi, j’espère, interrompit le notaire.

— Vous ôtes Stenio, vous ; car, messieurs, autrefois il n’y avait de poètes qu’en vers; aujourd’hui on les a mis en prose. Il y en a même qui ne le sont ni en vers ni en prose, des poètes silencieux qui n’ont jamais mis personne dans leur secret et qui se nourrissent en égoïstes de leur poésie, comme l’ours de la graisse de ses pattes. C’est une chose très-facile que d’être poète, pourvu qu’on éprouve à l’Ame des enivrements indescriptibles, qu’on entende bouillonner des pensées inexprimables dans son large front, et qu’on sente battre très-fort sous la mamelle gauche un noble cœur d’homme dans sa blanche poitrine de femme.

— Il est gris comme trente-six mille hommes, dit M. de Camier assez haut pour être entendu.

Marillac se tourna d’un air majestueux du côté de l’interrupteur.

— Vieillard, dit-il, c’est vous qui êtes gris. Le vieillard est gris quand il n’est pas blanc; la perdrix grise quand elle n’est pas rouge; l'âne et la souris invariablement gris. D’ailleurs le terme est incivil : si vous aviez dit ivre je ne l’aurais pas relevé. Ivre, en latin ebrius et en italien ubriaco.

Ubriaco ! ma perche?

Perche d’un chc poco in se.

De longs éclats de rire provoqués par une voix h laquelle les fumées bachiques inspiraient les modulations les plus extraordinaires, interrompirent le chanteur au millieu de sa phrase musicale. 11 promena autour de lui un regard menaçant, comme s’il eût cherché quelqu'un sur qui faire tomber sa colère, et posa sa main sur sa hanche en prenant une pose de capitan :

— Tout beau, mes maîtres ! dit-il ; si l’un de vous prétend que je suis ivre, ubriaco, je lui déclare qu’il en a menti

par la gorge et que je le tiens pour un maheustre, un cagou, un truand, un franc-mitou un académicien!

acheva-t-il en poussant un grand éclat de rire ; car il crut que les mauvais plaisants devaient être écrasés par ce dernier coup de massue.

— Parbleu! votre ami du moins a le vin gai, dit le notaire à Gerfaut, tandis que voilà Bergenheim qui, sans avoir bu autant, à beaucoup près, a l’air d’assister à un enterrement. Je le croyais plus solide que cela.

La voix de Marillac, qui retentit plus éclatante que jamais, ne permit pas d'entendre la réponse d’Octave.

— C’est excessivement supercoquentieux. Ils ont tous bus comme des cochers de fiacre, et ils prétendent que c’est moi qui suis ivre. Eh bien! je vous mets tous au défi; qui est-ce qui veut raisonner avec moi? guidqued dixeris argumentabor, doclissime condiscipnle. Voulez-vous discuter art, littérature, politique, médecine, musique, philosophie, archéologie, jurisprudence, magnétisme...

— Jurisprudence! cria d’une voix empâtée le procureur du roi, qui sortit à ce mot électrique de la torpeur où l’engourdissait depuis quelques instants le labeur de la digestion; parlons jurisprudence. Quelle est votre opinion sur le dernier arrêt delà cour de cassation?

— Voulez-vous, dit. Marillac sans s’arrêter à cette interruption, que je vous improvise un discours sur la peine de mort ou sur la tempérance ? voulez-vous que je raconte Robert-Macaire? voulez-vous que je vous fasse en cinq minutes le plan d’un drame en cinq actes? voulez-vous que je vous narre un conte?

— Un conte ! dit une voix.

— Un conte ! un conte ! répétèrent en chœur la plupart des autres convives.

— Parlez, faites-vous servir; la vue n’en coûte rien, reprit l'artiste en se frottant les mains d’un air radieux, voulez-vous un conte moyen-âge? un conte renaissance? un conte Pompadour? un conte actuel ? un conte fantastique?

oriental, drôlatiqnc, physiologique, intime? Je vous préviens que ce qu’il y a de moins rococo c’est le conte intime.

— Va pour le conte intime, dirent les mêmes voix.

— Lien. Maintenant voulez-vous un conte intime chinois, arabe, espagnol, juif, namaquois.

— Français! cria le procureur du roi.

— Je suis Français, tu es Français, il est Français... Magistrat, tu t’appelles Chauvin. — Vous aurez donc un conte français.

Marillac appuya son front sur ses mains et ses coudes sur la table afin de se recueillir et de rassembler ses idées. Apres quelques instants de méditation, il releva la tète et regarda successivement Bcrgenheim et Gerfaut avec un singulier sourire.

— Ce sera très-original, murmura-t-il à demi-voix, comme s’il eût répondu à sa propre pensée, ce sera excessivement original. C'est une idée à conserver pour ma première pièce, une scène dans le genre de celle des comédiens dans Ilamlet. Pourvu que je ne sois pas tellement vrai qu’il se reconnaisse et se mette à crier comme Claudius : Licjihs ! Ligths ! des flambeaux en plein midi !

— Le conte ! dit un des convives plus impatient que les autres.

— Présent, répondit l’artiste en s’accoudant de nouveau sur la table. Vous savez tous, messieurs, que ce qu’il y a de plus difficile à trouver c’est le titre. Pour ne pas vous faire attendre, j’en choisirai un déjà connu. Mon conte s’appellera donc, si voulez bien, le Mari, la Femme et l’Amant. J’aurais même pu emprunter à Paul de K.oek le titre d’un de ses autres romans sans certaines raisons de convenances. Nous ne sommes pas tous garçons, et un proverbe sage dit qu’il ne faut jamais parler de corde...

Malgré l’embrouillement extraordinaire de ses idées, l’artiste s’arrêta sans achever la citation. Un reste de raison lui fit voir qu’il marchait sur un terrain dangereux et qu’il était sur le point de commettre une impardonnable

indiscrétion. Heureusement le baron, fort étranger a la conversation, n’avait prêté aucune attention à ses paroles; mais Gerfaut, justement effrayé du bavardage de son ami, lui lança un regard ou étaient renfermées les plus pressantes, et l’on eût pu dire les plus menaçantes recommandations de prudence.

Marillac , comprenant vaguement son tort, fut intimidé par ce coup-d’œil comme un écolier qu’interroge un professeur sévère; il se pencha devant le notaire qui le séparait de Gerfaut et dit à celui-ci d’une voix qu’il cherchait à rendre confidentielle, mais qui , malgré sa bonne volonté, fut entendue d’un bout de la table à l’autre :

— Sois tranquille. Octave , je raconterai cela à mots couverts, de telle sorte qu’il n’y voie que du feu. C’est une scène pour un drame que j’ai dans la tète.

— Tu te feras mal à force de boire et de parler, répondit Gerfaut de plus en plus inquiet ; tais-toi, ou sors de table avec moi.

— Quand je te dis que je parlerai à mots couverts , allégoriquement, répondit l'artiste : pour qui- me prends-tu? Je te jure que je vais gazer cela de manière à ce que le diable ne devinerait pas les masques.

— Le conte ! le conte ! crièrent plusieurs personnes qu’amusait le bavardage incohérent de l’artiste.

— Nous y voilà , dit celui-ci en se remettant d’aplomb sur sa chaise, non sans difficulté, et sans égard pour les nouvelles instances de son ami. Nous disons : le Mari , la Femme et l’Amant, conte intime français. La scène se passe dans une petite cour d’Allemagne. — Heim! fit-il en regardant Gerfaut et en clignant un œil avec malice , — crois-tu que c’est gazé?

Pas de cour d’Allemagne : vous avez annoncé un conte français, observa le procureur du roi, disposé à faire de l’opposition et de la critique contre l’orateur qui l’avait réduit au silence.

— Eh bien ! c’est un conte français dont la scène sc passe

GERFAUT

en Allemagne, répondit avec sang-froid le conteur. — Prétendriez-vous par hasard m’apprendre mon métier? Sachez que rien n’est élastique comme une cour d’Allemagne ; on y fait entrer tout ce qu’on veut : j’y mettrais le shah de Perse et l’empereur de la Chine que vous n’auriez pas le plus petit mot à dire. Si pourtant vous préférez une cour d’Italie, ce sera absolument la même chose.

Cette proposition conciliante étant restée sans réponse Marillac commença en levant les yeux de manière à n’en laisser voir que le blanc et comme s’il eût cherché ses paroles dans les caissons ouvragés du plafond.

— Et elle marchait lentement dans l’allée mystérieuse , au bord du torrent écumant , la princesse Borinska...

— Borinska 1 c’est donc une polonaise? interrompit à son tour M. de Camier.

— Oh! que diable, vieillard, ne me couoez pas la parole, s’écria l’artiste impatienté.

— C’est juste. Silence donc.

— Vous avez la parole , dirent à la fois plusieurs auditeurs.

— ... Et elle était pâle, et elle poussait des soupirs convulsifs en tordant ses mains molles et tièdes , et une perle blanche roulait sous les cils noirs de ses yeux bruns, et....

— Pourquoi, je vous prie, commencez-vous toutes vos phrases par ett demanda le procureur du roi avec le purisme vétilleux d’un critique inexorable.

— Parce que c’est biblique et naïf, et que le naïf et le biblique sont tout ce qu’il y a de plus actuel. Ma diction ne vous fait-elle pas l’effet d’un tableau de Cimabuë ou du Pérugin?

— Ça me fait l’effet de phrases qui ne sont pas construites selon l’ordre logique et grammatical ; il est évident que et , conjonction , ne peut être placé qu’entre les deux mots auxquels il sert de liaison.

»— Prenez un jaune d’œuf pour votre liaison , et laissezmoi en paix , répondit Marillac avec un superbe dédain.

Vous êtes robin , et je suis artiste ; qu’y a-t-il entre vous et moi ? — Je continue : — Et lui la vit passer de loin , pensive et éploroe qu’elle était , la belle jeune femme pâle ; et il dit au prince... Borinski : O prince, une racine de sapins, contre laquelle je me suis heurté , a déchiré ma jambe , souffrez que je rentre au palais. Et le prince Borinski lui dit : Voulez-vous que mes gardes vous portent dans un palanquin ? et le sournois d’Octave répondit...

— Ton histoire n’a pas le sens commun , et tu es ennuyeux à périr, interrompit brusquement Gerfaut. Messieurs, est-ce que nous restons à table toute la nuit?

11 se leva , mais personne ne suivit son exemple. Bergenheim, qui depuis quelques instants prêtait l’oreille au récit de l’artiste, regardait alternativement les deux amis d’un œil sombre et observateur.

— Laissez-le donc parler, dit le jeune magistrat avec un sourire ironique; j’aime beaucoup le palanquin dans une cour d’Allemagne. C’est sans doute ce que messieurs les romantiques appellent la couleur locale. — Ah! ah! — 0 Racine !

Marillac, sans se laisser intimider cette fois par les regards toudroyants de Gerfaut, reprit avec l’obstination de l’ivresse, et d’une voix de plus en plus bégayante :

— Puisque je te jure de gazer l’allégorie; tu me vexes à la fin. Ne sornmes-nouspas nous autres des artistes, deshommes carrés par la base? comment veux-tu que des pékins de bourgeois comprennent ! — Car, messeigneurs, sachez que j’ai commis une erreur en appelant l’amant de mon conte Octave.... Il est clair comme le jour qu’il s’appelle Boleslas... Boleslas Matalowski, du duché de Varsovie... blessé à Grochow... 11 n’y a pas plus de rapports entre lui et mon ami Octave qu’entre mon autre ami Bergenheim et le prince Kolinski... Woginski... comment diable s’appelle-t-il, mon prince ? récompense honnête à qui me dira le nom de mon prince.

— 11 y a conscience d’abuser de sou état, et de le faire

parler davantage, interrompit de nouveau Gerfaut, dont ces paroles portèrent au dernier degré l’inquiétude et l’effroi. — Je t’en conjure, tais-toiet, sors avec moi, dit-il ensuite en se baissant vers le conteur entêté, et il le prit par le bras pour le faire lever. Cette tentative ne fit qu’irriter Marillac au lieu de le persuader; il saisit le bord de la table, et s’y cramponna de toute sa vigueur, en criant comme un pourceau qu’on égorge :

— Non! cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mille fois non ! je veux achever mon conte. Président, maintenez-moi la parole. — Point de licteurs dans le sanctuaire des lois. — Ah, ah, tu veux m’empêcher de parler parce que tu sais que je conte mieux que toi, et que j’impressionne mon auditoire. Jamais tu n’as pu attraper mon chic. Jaloux! envieux ! Je te connais, serpent.

— Je t’en supplie, si tu m’aimes, écoute-moi, répondit Octave, qui, tout en penchant la tête sur l’épaule de son ami, remarquait avec anxiété l’attention extrême que le baron apportait à ce débat, et l’expression sinistre de sa figure.

— Non ! j’ai dit non ! hurla de nouveau l’artiste d’une voix à faire crouler le plafond, et en appuyant ce mot du plus épouvantable juron de la langue française. 11 se leva, repoussa brusquement Gerfaut, et s’appuya sur la table en riant aux éclats.

— Poètes, dit-il, rassurez-vous et réjonissezrvous; vous aurez votre conte malgré les serpents de l’envie. Mais versez-moi à boire, car mon gosier ressemble à une botte d’allumettes. Pas de vin, reprit-il, à la vue du notaire armé d’une bouteille, et prêt à remplir son verre. Ce diable de vin m’altère au lieu de me rafraîchir; d’ailleurs je suis sobre comme saint Jean-Baptiste.

Gerfaut, avec la persévérance désespérée d’un homme qui se voit au moment d’être noyé, le saisit de nouveau par le bras en le serrant comme s’il eût voulu incruster ses doigts dans la chah’, et en cherchant à le fasciner de ce re-

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