‹ Œuvres complétes de Charles de Bernard GerfautChapitre 4 sur 5 · SIG · texte numérisé non relu

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gard fixe et dominateur par lequel le médecin d’une maison de fous maîtrise la fureur de ses malades. Mais il n’obtint pour réponse, à cette muette et menaçante supplication, qu’un sourire inintelligent et ces mots lourdement bégayés :

— Donne-moi donc à boire, Boleslas... Marinski... Graboski... Je crois que Satan a allumé ses réchauds dans ma poitrine.

Les personnes assises près des deux amis purent entendre un sifflement de fureur qui sortit des lèvres serrées d’Octave. Tout-à-coup il allongea le bras sur la table, saisit parmi plusieurs autres un petit carafon en cristal, et remplit jusqu’au bord le verre que lui tendait Marillac.

— Merci, dit celui-ci en cherchant à se mettre d’aplomb sur ses jambes; tu es aimable comme un petit ange. Aussi sois tranquille, tes amours ne risquent rien. Je vais te gazer tout ça d’un voile carabiné. — A votre santé, truands !

11 vida le verre aux deux tiers et le remit sur la table ; il sourit ensuite , et salua de la main ses auditeurs avec une courtoisie royale ; mais sa bouche resta entr’ouverte comme si les lèvres eussent été pétrifiées, ses yeux s’agrandirent d’une manière démesurée, et leur regard prit tout-à-coup une expression hagarde; sa main, qu’il avait étendue, glissa à son côté; lui-même, un moment après, chancela et tomba sur sa chaise, frappé en apparence d’une attaque foudroyante d’apoplexie.

Gerfaut, dont les yeux ne l’avaient pas quitté depuis qu’il avait bu, et qui avait suivi ces différents symptômes avec une anxiété inexprimable, le soutint dans ses bras; mais, malgré l’effroi ou l’intérêt qu’annonçait ce prompt secours, un soupir de soulagement sortit de sa poitrine lorsqu’il remarqua la muette immobilité de Marillac et l’impossibilité où il semblait être de reprendre la parole.

• — C’est singulier, observa le notaire en l’aidant à éloigner de la table son voisin hors de combat, ce verre d’eau lui a fait plus d’effet que quatre ou cinq bouteilles de vin.

— Georges, dit Gerfaut à l’un des domestiques d’une voix agitée, faites bassiner son lit, et venez m’aider à le porter; monsieur de Bergenheim, il y a sans doute une pharmacie chez vous, si l’on a besoin de quelque remède.

La plupart des convives s’étaient levés à cet incident inattendu, et une partie s’empressait autour de Marillac étendu sans mouvement sur sa chaise. Malgré l’eau dont on lui baignait les tempes, un flacon de sel qu’on lui faisait respirer, et quoiqu’on l’eùt débarrassé de sa cravate et de tout ce qui pouvait gêner le jeu des poumons, il n’avait pas repris connaissance. Sa pâleur extrême, qui contrastait avec la coloration habituelle de son teint, donnait à ses traits une expression de souffrance et le rendait presque méconnaissable.

Au lieu de joindre ses secours à ceux des autres, Bergenheim profita de la confusion générale pour se pencher sur la table. Il plongea un doigt dans le verre de l’artiste où était restée une partie de l’eau, et le porta ensuite à ses lèvres. Ce geste ne fut aperçu que par le notaire, personnage curieux et observateur de sa nature. Le trouvant assez étrange, celui-ci saisit le verre à son tour, et avala quelques gouttes du liquide qu’il contenait.

— Sapristie ! dit-il à voix basse à Bergenheim, je ne m’étonne plus que la rasade l’ait asphixié sur place. Savezvous, monsieur le baron, que si ce monsieur de Gerfaut avait bu autre chose que de l’eau pendant le souper, je croirais qu’il est le plus ivre des deux ; ou bien que, s’ils éiaient moins amis, je supposerais qu’il a voulu l’empoisonner pour lui couper le sifflet? Avez-vous remarqué qu’il ne semblait pas content d’entendre cette histoire ?

— Ah ! vous aussi ? tout le monde le saura donc ! s’écria Christian avec une sorte de fureur.

— Prendre une carafe de kirsch pour de l’eau claire! reprit le notaire sans faire attention au trouble de son interlocuteur: — diable! diable! il serait bon d’employer surle-champ l’émétique : ce pauvre garçon a dans l’estomac une

OEUVRES DE Cn. DE BEBNAUD.

dose d’acide prussique capable d’empoisonner un bœuf.

— Qui est-ce qui a parlé d’empoisonnement et d’acide prussique? s’écria le procureur du roi en accourant de l’autre extrémité de la table, d’un pas assez mal assuré, car la tête du jeune magistrat n’avait guère mieux résisté que celle de l’artiste aux libations traîtresses, et il commençait à être entièrement hors de son assiette empesée et judiciaire, — qui est-ce qui a été empoisonné? je suis le procureur du roi ; c’est à moi de diriger l’instruction. A-t-on fait l’autopsie du cadavre? et d’abord où l’a-t-on trouvé? dans un champ, dans un bois, enterré, dans la rivière?

— Vous en avez menti, il n’y a pas de cadavre dans la rivière, s’écria Bergenheim d’une voix foudroyante, et il le saisit au collet avec une sorte d’égarement.

Le magistrat incapable d’opposer la moindre résistance à la main vigoureuse qui l’étranglait, fut secoué par elle à deux reprises comme l’agneau qu’un loup emporte à sa mAchoire. Tout-à-coup le baron s’arrêta, et se frappa le front par un geste familier aux personnes qui sentent leur raison troublée par un paroxisme de passion indomptable.

— Je suis fou, dit-il avec beaucoup d’émotion. — Monsieur, vous me voyez désespéré. Nous avons réellement un peu trop bu. Je vous demande pardon. Monsieur. — Je vous quitte un moment... j’ai besoin d’air.

A ces mots il sortit précipitamment, heurtant sur son passage les personnes qui emportaient Marillac dans sa chambre. Le procureur du roi, dont les idées déjà fort peu claires s’étaient entièrement brouillées à la suite de cetle atteinte inouie à sa dignité, se laissa tomber en défaillance sur une chaise.

— Pauvres buveurs que cela ! dit au notaire le gros monsieur de Camier qui était resté seul avec lui, car le magistrat, à demi suffoqué d’indignation et d’ivresse, ne pouvait plus être compte comme convive. — Pour un doigt de vin, les voilà tous sous la table ou à moitié fous.

GEttFACT.

Le notaire secoua la tête à plusieurs reprises d’un air mystérieux.

— Tout cela n’est rien moins que clair, dit-il ensuite ; que ce monsieur Marillac n’ait pas la tête très-solide, et raconte quand il est gris des histoires à dormir debout, que son ami prenne du kirsch pour de l’eau, je le comprendrais à la rigueur; mais c’est le baron qui m’étonne. Avez-vous vu comme il secouait notre voisin, qui va tout-à-l’heure glisser sur le parquet?

— Ce sera parquet sur parquet. — Chaud pour l’hiver, dit avec. un gros rire monsieur de Camier.

— Pas mauvais le calembourg. Mais, quant au baron qui pour s’excuser prétend qu'il est ivre, je n’en crois pas un mot, car il n’a presque bu que de l’eau. Il y avait des instants ce soir où il avait un air très-singulier. Il y a quelque diablerie là-dessous, monsieur de Camier, soyez sûr qu’il y a quelque diablerie là-dessous.

— Je suis le procureur du roi, — qu’on ne fasse pas sans moi la levée du cadavre, balbutia d’une voix faible et entrecoupée le magistrat, qui, après de vains efforts pour maintenir son équilibre, justifia le calembourg dont il avait été l’objet, en quittant sa chaise pour le parquet de la salle à manger.

Christian de Bergenheim était un de ces hommes dont Napoléon avait en quelque sorte ressuscité la race graduellement éteinte depuis les siècles féodaux ; homme exclusivement d’action, ne faisant aucune dépense superflue d’imagination ou de sensibilité, et, dans les occasions capitales, ne laissant jamais voyager leur âme plus loin que la portée de leur sabre. L’absence complète de ce sens que la plupart nomment irritabilité maladive, et quelques-uns poésie, avait conservé aux ressorts de son caractère leur

inflexibilité rude et native. Son âme manquait d’ailes pour sortir du monde positif ; mais cette indigence avait sa compensation : il était impossible d’appliquer un bras plus vigoureux que le sien à tout ce qui était résistance matérielle. Il ne vivait jamais ni hier ni demain, il vivait aujourd’hui. Insignifiant avant ou après, il déployait au moment voulu une énergie d’autant plus puissante, qu’aucune disperdition intempestive d’émotion ou de rêverie n’en avait amolli l’action. Les rares idées contenues dans son cerveau y avaient acquis, par l’effet même de cette rareté, un développement clair, dur et impénétrable, pareil au diamant. A la clarté intérieure de ces étoiles fixes, il allait en toute chose, comme on va au soleil, tête haute, droit devant lui, et prêt à broyer du pied les obstacles qui eussent essayé d’arrêter sa marche, ou de le faire dévier de son chemin.

En ce moment pourtant, malgré cette forte trempe de son caractère, Bergenheim fut sur le point de fléchir sous le coup dont il venait d’être frappé. Au lieu de se joindre aux personnes qui transportaient Marillac, ce fut aux jardins qu’il descendit en sortant de la salle à manger, car le besoin d’air qu’il avait prétexté pour quitter ses hôtes était une réalité en même temps qu'une excuse. Il se sentait oppressé jusqu’à l’étouffement par les émotions auxquelles il servait de proie depuis quelques heures. La dissimulation dont la prudence lui faisait une nécessité, et son honneur un devoir, en avait eneore aggravé le tourment en le comprimant. Les douleurs de l’homme ont ce raffinement qui les complète et les rend incomparables ; c’est de toute leur lourdeur qu’elles pèsent sur l’âme, car l’épanchement leur est interdit. Depuis les gladiateurs de Rome dressés à mourir avec grâce, il est une étiquette pour la souffrance qui lui prescrit le silence et le secret. Il faut savoir faire de la chape de plomb qui vous écrase, un manteau où se cache votre supplice. Se découvrir un seul instant pour gémir en liberté, pour montrer aux autres ses stygmates sanglantes, cela s’appellerait faiblesse, impudeur, lâcheté !

GEUFAUT.

On permet les cris à l’enfant et les pleurs à la femme ; mais .' .

l’homme doit boire son sang comme fit Beaumanoir, afin que nul ne voie sa plaie et ne rie de lui parce qu’il est blessé. j

Christian marcha longtemps d’un pas violent à travers les sentiers et les taillis du parc. Baignant à l’air froid du soir sa tête nue et brûlante, il cherchait à calmer ce bouil-

lonnement intérieur, tempête du sang qui se déchaîne, au milieu de laquelle la raison flotte et se débat comme un navire près du naufrage. Dans certaines tortures morales, le même feu qui embrase de ses langues aiguës les fibres irritables du cœur, fait monter au cerveau une vapeur obscure; et plus la flamme dévore, plus la fumée étouffe; plus les sentiments sont poignants, plus les idées se troublent.

Bergenheim lutta avec énergie contre ce vertige dans lequel il sentait tournoyer son esprit; ne pouvant s’arracher tout entier au supplice; il essaya du moins d’en dégager sa tête. Il employa tout ce qu’il avait de force à recouvrer son sang-froid, à dominer les périls et les douleurs dont il était entouré, d’un regard ferme sinon indifférent, à reconquérir en un mot l’empire sur lui-même qui lui était habituel, et qui, pendant le souper, l’avait abandonné à plusieurs reprises. Ses efforts ne furent pas vains. La vigueur de son âme, terrassée un instant par la violence de ses sensations, finit par prendre le dessus. Sans faiblesse, sans exagération, sans emportement, il contempla sa position comme s’il eût été question d’un autre. Deux faits, l’un accompli, l’autre encore incertain, se dressaient devant lui dans toute l’horreur d’une vision funèbre : d’un côté le meurtre, de l’autre l’adultère ; le tombeau dans le torrent pour pendant au lit nuptial outragé. Aucune puissance humaine ne pouvait remédier au premier de ces malheurs, ou en arrêter les conséquences; il l’adopta donc, comme on tend le cou à la hache sur l’échafaud, mais il en détourna son esprit, dont il avait besoin pour un autre supplice. En attendant le jour voisin peut-être de l’expia-

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tion, il demanda une trêve au cadavre pour ne plus s’occuper que de la femme. Il soumit au principe d’honneur orgueilleux et inflexible, première religion de son âme, la conduite qu’il devait tenir à son égard. Jusqu’alors il n’existait contre elle que des présomptions, graves il est vrai, si l’on réunissait les révélations de Lambernier aux étranges indiscrétions de Marillac. Connaître la vérité tout entière lui parut le premier devoir à remplir envers lui-même comme envers elle : innocente, il avait un pardon à obtenir; coupable, un châtiment à infliger.

— C’est un abîme, se dit-il, et je trouverai peut-être au fond autant de boue que de sang. N’importe, j’y descendrai.

Lorsqu’il rentra au château, sa physionomie avait recouvré son calme habituel. Le regard le plus observateur eût à peine découvert une légère altération dans ses traits, la main la plus habile à apprécier les pulsations de la fièvre n’eût rien deviné en interrogeant la sienne. Le champ de bataille de la salle à manger était enfin abandonné. Vainqueurs et vaincus s’étaient retirés dans leurs chambres. Ce fut à celle de l’artiste qu’il monta d’abord, afin qu’aucune singularité dans sa conduite n’attirât l’attention ; car, en sa • qualité de maître de maison, une visite à l’un de ses hôtes tombé mort ou à peu près à sa table, était en quelque sorte un devoir. Les soins prodigués à Marillac avaient prévenu le danger qu’auraient pu faire naître son imprudente ivresse et l’espèce de poison dont il l’avait couronné. Étendu au milieu de son lit, dans la position où on l'y avait placé, il dormait du sommeil lourd et pénible qui sert d’expiation aux excès bachiques. A quelque distance. Gerfaut écrivait, assis devant une table , il semblait disposé à veiller toute la nuit et à remplir ainsi, avec le dévouement de l’amitié, les fonctions de garde-malade.

A la vue du baron, Octave. leva; sa figure où tant d’émotions s’étaient peintes pendant le souper, avait repris aussi une rare expression de réserve. Ce fut avec

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un égal sang-froid que ces deux hommes s’abordèrent.

— Dort-i! ? demanda Christian, en obéissant au geste de son hôte qui lui recommandait de ne pas faire de bruit.

— Depuis quelques instants, répondit celui ci, maintenant il est tout à fait bien , et demain il n’y paraîtra plus. Mais j’espère que cela vous servira de leçon, et contiendra dans de justes bornes votre hospitalité princière. Votre table est un vrai guet-apens.

— Ne me jetez pas la pierre, je vous prie, repartit le baron avec une égale apparence de bonne humeur. Si demain notre ami doit demander raison à quelqu’un, c’est bien à vous qui prenez du kirschen de 1765 pour de l’eau.

— Je crois réellement que j’étais le plus ivre des deux, interrompit Octave avec une vivacité qui dissimulait un certain embarras, nous avons étrangement scandalisé monsieur de Camier qui a pris la plus mauvaise opinion des têtes et des estomacs parisiens.

Après avoir regardé un moment l’artiste endormi, Christian s’approcha de la table où était assisGeriaut, et jeta un coup d’œil sur ce qu’écrivait celui-ci.

— Vous travaillez donc toujours? dit-il, tandis que ses yeux restaient fixés sur le papier.

— En ce moment, je fais le métier modeste de copiste. Ce sont des vers que mademoiselle de Corandeuil a eu la gracieuseté de me demander...

— Faites-moi un plaisir. Je vais chez elle tout à l’heure, donnez-moi ces vers pour que je les lui remette moi-même. Depuis le malheur arrivé à Constance elle m’en veut à mort, et je ne serais pas fâché d’avoir un auxiliaire comme vous pour entrer en conversation.

Gerfaut écrivit les deux ou trois lignes qui lui restaient à transcrire, et remit la feuille à Bergenheim. Celui-ci la regarda quelque temps avec attention , ensuite il plia soigneusement le papier et le mit dans sa poche.

— Je vous remercie, monsieur, dit-il, et je vou3 laisse à vos devoirs d’amitié.

L’accent extrêmement calme dont ces paroles furent prononcées et le salut poli qui les accompagna, avaient quelque chose de si grave dans leur honnêteté que Gerfaut resta glacé pour ainsi dire, quand le baron fut sorti ; mais l’impression qu’il éprouva n’alla pas jusqu’à l’inquiétude : il n’avait pas compris.

En entrant chez lui, Bergenheim ouvrit une seconde fois le papier qu’on venait de lui remettre et le compara au billet qu’il tenait de Lambernier. Les soupçons qu’un examen séparé lui avait fait concevoir se trouvèrent confirmés par cette confrontation ; aucun doute n’était possible : la lettre et la pièce de vers avaient été écrites par la même main.

Après quelques instants de réflexion, Christian descendit chez sa femme.

La molle sérénité de l’appartement de madame de Bergenheim offrait, avec les scènes bruyantes dont la salle à manger avait été le théâtre, le contraste que l’on éprouve lorsque, de l’étouffement d’une foule grossière, entassée dans une étroite enceinte, on s’échappe pour respirer sous les lilas en fleur la fraîcheur d’une belle soirée de printemps. Au lieu des chaudes vapeurs de l’orgie, on se plaisait dès l’entrée dans je ne sais quelle atmosphère d’une douceur indéfinissable; parfum sans nom et si particulier aux chambres de quelques jeunes femmes, qu’on peut croire, sans être accusé de céladonisme , que leur présence n’y est pas étrangère. Au milieu de ces suaves senteurs avec lesquelles s’harmonisait la faible clarté d’une lampe d’albâtre, les teintes douces à l’œil des tentures, et un silence qui avait une expression de recueillement, Clémence était assise avec nonchalance dans une causeuse à l’angle de la cheminée. Sur une table près d’elle, un ouvrage de broderie et quelques livres annonçaient des intentions de travail ou de lecture délaissées pour une de ces méditations séductrices, auxquelles les esprits ardents ne savent pas résister. Les femmes surtout, que leur condition fait esclaves, et leur nature avides de liberté, sont d’insatiables rêveuses. Car la rêverie.

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c’est la prison qui s’ouvre, et l’âme qui s’envole : et plus la prison est étroite, plus l’âme dans sa délivrance imaginaire prend un essor désordonné. Telle, que le monde juge froide, effraierait par l’audace de ses secrètes pensées l’imagination la plus virile ; telle autre , qui en réalité n’a jamais failli , se donne sans réserve , à certaines heures solitaires, à celui qui ne sait rien obtenir quand il est là.

Madame de Bergenheim subissait alors cet entraînement irrésistible de l’imagination qui brise sa chaîne. Jamais elle n’était allée si loin dans l’abandon de ses sentiments, dans la hardiesse de ses réflexions. Cette journée avait fait franchir à sa passion une distance qui l’eût effrayée, si elle avait pu recouvrer un seul instant assez de calme pour l’apprécier. Mais demander le calme au cœur qui aime, c’est demander la lune sereine au ciel d’orage. Quoique son amant ne fût plus là, elle était encore sous le charme de cette passion brûlante autant que spirituelle , qui répondait à la fois aux besoins de son âme, aux délicatesses de son goût, à l’activité de son intelligence. En ce moment, elle se trouvait heureuse de vivre ; il n’était pas de pensée triste qui ne s’effaçât devant ce mot magique : il m’aime ! Par une réussite bien rare, tous les détails de son raccommodement avec Octave lui plaisaient ; elle n’eût voulu rien en retrancher, rien y ajouter; elle était arrivée au point qu’elle désirait, et s’y était arrêtée surun trône. Ellel’avait revu soumis comme aux premiers jours; il avait reconnu sa souveraineté, en ne réservant pour lui que le droit d’amour et de prière. Sans doute en se rappelant les concessions dont elle avait payé ce triomphe, elle ne pouvait empêcher une légère rougeur de colorer fugitivement sa joue ; son orgueil féminin était forcé de reconnaître qu’elle avait beaucoup permis, ou plutôt beaucoup accordé ; mais le souvenir de la délicatesse de son amant calmait sa conscience, et lui rendait moins pénibles les reproches de sa pudeur ; elle se pardonnait de lui avoir laissé deviner la force de sa tendresse;

la générosité dont il avait fait preuve n'était-elle pas un gage qu’il n’abuserait jamais de cet aveu?

En amour, les femmes vont vite, surtout quand elles vont seules. Lorsqu’on essaie de leur donner une impulsion trop rapide, un instinct naturel les porte à la contradiction et à la résistance; mais que le goût leur vienne de prendre d’elles-mêmesleur élan, elles font d’un seul pas plus de chemin que les efforts de leur amant n’en eussent obtenu pendant un mois. Du moment que madame de Bergenheim eut décidé qu’Octave était un modèle de désintéressement, elle mit, à suivre son propre penchant, un abandon aussi grand que l’avait été jusqu’alors sa retenue. Avec la logique des passions, habiles à se faire une persuasion de leur désir, elle exagéra jusqu'à l’héroïsme la belle conduite d’Octave, afin d’en conclure pour elle-même un droit de tendresse plus confiante et plus expansive. Puisqu’il avait tant d’empire sur lui- même, ne pouvait-elle être moins rigide de son côté ? Pourvu que sa vertu restât sans tache, qu’importait qu’elle en dut le salut à sa propre force ou au respect de son amant?

Selon l’usage de la plupart des femmes, qui, lorsqu’elles ne brisent pas leur chaîne, cherchent du moins à l’allonger le plus possible, afin de jouer avec leur esclavage, Clémence finit par voir le crime dans un seul fait. Jusque-là, l’innocence lui sembla possible et la vertu praticable; insensiblement, elle regarda comme péchés minimes et pardonnables ces délits trop délicieux à commettre, que nos aïeux, dans leur style expressif, nommaient les menus suffrages de l’amour. Avec la réserve d’une imagination chaste et l’assurance d’un cœur qui se croit infaillible, elle éleva une barrière devant le terme où tendent toutes les passions, comme on pose un garde-fou au bord d’un précipice ; elle couvrit la barrière d’un voile pour s’ôter jusqu’à la vue du danger, et jetant les yeux sur le terrain dont elle se permettait la jouissance, elle se dit : Ceci est à moi. Dans la naïveté de son erreur, ellecrut conciliablesdeux choses que nos mœurs

ont presque toujours séparées : la passion et le devoir ; et pour les unir, elle leur ôta à tous deux leurs aspérités trop incompatibles ; elle fit la passion sobre et le devoir tolérant. La hardiesse de ses réflexions croissant à chaque instant, elle dépouilla peu à peu son mariage de tout prestige de sentiment, et finit par y voir ce qu’il avait été réellement, un marché. A ce marché, elle appliqua, par une conséquence logique, la loi d’équité, qui sert de base à tous les autres. Il lui sembla que, pour l’esprit ordinaire et l’âme inintelligente de son mari, le sacrifice exclusif de toutes les richesses de sa propre nature était un retour que nulle puissance humaine ne pouvait prescrire. Réduisant au sens le plus faible le mot de fidélité qu’on lui avait lu au nom de la loi, l’anneau qui en était le symbole lui parut bien étroit pour enchaîner à jamais son cœur, son esprit, toutes ces facultés impérieuses qui ne pouvaient exister que par l’amour; puisque cet amour, nécessaire à la vie de son âme, ne s’était pas rencontré parmi les autres présents de ses noces, elle crut pouvoir l’agréer là où il s'offrait à elle. Au lieu de persister dans les résistances d’une lutte impossible, elle accepta donc sa passion comme inséparable désormais de son existence ; elle fit d’elle-même deux parts, l’une esclave du devoir, victime de ses serments, humiliante et passive aliénation de sa personne ; mais l’autre libre, l’autre son bien, son être réel, sa vie véritable ; et celle-ci , qui pourrait lui contester le droit de l’accorder au cœur qui savait la payer son prix ?

Le bruit que fit en s’ouvrant la porte de la chambre à coucher interrompit cette méditation dangereuse, dont chaque ondulation effleurait d’un flot plus hardi les attrayants rivages de la terre défendue. Madame de Bergenheim tourna la tête avec humeur ; mais, lorsqu’au lieu de sa femme de chambre qu’elle s’apprêtait à réprimander, elle eut reconnu son mari, l’impatience peintesur ses traits fit soudainement place à une expression de crainte. Par un mouvement qu’elle ne put réprimer, elle se leva comme

si elle eût aperçu un étranger, et resta debout contre la cheminée, dans une attitude dont l’observateur le moins clairvoyant eût remarqué le trouble et là contrainte.

Rien dans les manières de Christian ne justifiait l’appréhension que sa vue semblait causera sa femme. Il s’avança d’un air tranquille, avec ce sourire qu’il avait infligé à ses lèvres et qu’il n’y fixait qu’au prix d’une crispation intérieure ; sorte de fleur hypocrite, à corolle épanouie, à racine hideuse. L’expression riante et presque caressante de cette physionomie, au lieu de rassurer Clémence, changea seulement la nature de sa crainte. Éveillée brusquement au milieu d'un rêve coupable, son premier regard lui avait montré un époux outragé et prêt à punir, un second plus calme lui en révéla un autre non moins effrayant, un époux amoureux et disposé à réclamer le privilège de ses droits. En ce moment, toute palpitante encore des embrassements d’Octave, elle eût préféré trouver un poignard aux mains de Christian, qu’un baiser à ses lèvres ; en ce moment c’était la fidélité à l’amant qui lui semblait devoir, et l’abandon au mari adultère. Elle fut épouvantée de l’horreur que lui inspira subitement ce dernier, mais le besoin d’échapper au supplice dont elle se crut menacée fit taire tout autre sentiment. Avec la présence d’esprit dont toutes les femmes sont douées en pareil cas, elle se laissa retomber sur la causeuse, et prit la parole d’un ton de langueur souffrante mêlé à une expression de reproche.

— le suis bien aise de vous voir un instant pour vous gronder, dit-elle; je n’ai pas reconnu ce soir vos attentions ordinaires. Vous n’avez donc pas pensé que le bruit de la salle à manger arrivait jusqu’ici ?

— En as-tu été incommodée? dit Christian en la regardant attentivement

— A moins d’avoir une tête de fer... il parait que ces messieurs ont un peu abusé de la liberté permise à la campagne. D’après ce que m’a dit Justine, il s’est nassé des

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choses qui eussent été mieux à leur place à la Femmesans-Tête.

— Tu souffres beaucoup ? j

— Une migraine affreuse. Je voudrais pouvoir un peu dormir.

— J’ai eu tort de ne pas prévoir cela. Mais tu me pardonnes, n’est-il pas vrai?

Bergenheim se pencha sur la causeuse et passa un bras autour des épaules de la jeune femme, en appuyant les lèvres sur le front qu’elle tenait baissé. Pour la première fois de sa vie, il jouait un rôle auprès d’elle, et observait avec une attention implacable les moindres expressions de son visage, les plus fugitives révélations de son maintien. Il s’aperçut qu’elle frémissait sur le bras dont il l’avait enveloppée, et sa bouche trouva prompt à se dérober et aussi froid que le marbre, le front qu’elle avait à peine effleuré.

Il se redressa, et fit plusieurs tours dans la chambre en évitant de la regarder, car l’aversion que lui annonçaient ces symptômes lui parut une preuve complète, et il craignit de ne pouvoir se contenir.

— Qu’avez-vous donc ? demanda la jeune femme en remarquant l’agitation de son mari.

Ces paroles rendirent au baron la prudence dont il avait besoin. Il se rapprocha d’elle et répondit avec une sorte d’insouciance.

— J’éprouve une contrariété pour une cause assez frivole; il s’agit de ta tante.

— Je sais. Elle est furieuse contre vous depuis le double malheur arrivé à Constance et à son cocher. Quant à Constance, avouez que vous êtes coupable.

— Elle ne se contente pas d’être furieuse; elle me menace d’une rupture complète. Tiens, lis.

Il lui remit en disant ces mots une lettre pliée haut et large et cachetée aux armes de Corandeuil. L’écusson accompagné de supports, cimier, lambrequins et entouré de l’ancienne et romanesque devise : Corandeuil, cœur en

deuil! ressemblait plutôt, pour la dimension, au sceau d’un diplôme qu’au cachet d’une lettre ordinaire ; il donnait d’abord une idée grave du contenu, et cette impression se trouvait confirmée au premier coup d’œil par une écriture droite, maigre, rigide, ainsi que par une belle orthographe de douairière qui proscrivait sans pitié les a voltairiens et employait volontiers les z au lieu des s.

Madame de Bergenheim lut le billet à haute voix :

« Après les événements inouïs et inqualifiables de ce jour, le parti que je crois devoir prendre n’aura sans doute rien qui vous surprenne, monsieur ; vous comprendrez que je ne puisse ni ne veuille rester plus longtemps dans une maison où la vie de mes domestiques et des autres créatures que l’on sait m’être chères, est exposée aux guet-àpens les plus déplorables. Depuis longtemps, quoique je voulusse bien fermer les yeux, je m’étais aperçue des machinations tramées journellement contre tout ce qui porte la livrée de Corandeuil. Je supposais que je n’avais pas besoin d’y mettre fin, que vous vous chargeriez de ce soin ; mais il ne paraît pas que les égards et le respect pour les femmes fassent aujourd’hui partie des devoirs d’un gentilhomme. Je dois donc suppléer à une absence complète de procédés, et veiller moi-même à la sûreté des personnes et autres créatures qui me sont attachées. Je pars demain pour Paris. L’état de Constance lui permettra, j’espère de supporter les fatigues du voyage, mais la blessure de Baptiste est trop grave pour que je veuille l’y exposer. Je me décide donc, quoique à regret, à le laisser ici jusqu’à ce qu’il puisse se mettre en route, le recommandant à l’humanité de ma nièce.

« Recevez, monsieur, avec mes adieux, tous mes remerciements pour votre courtoise hospitalité. »

Yolande de Corandeuil.

— Ta tante abuse un peu de la permission d’être folle, dit le baron, lorsque sa femme eut achevé cette lecture;

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elle lève le camp en me recommandant ses blessés comme après une bataille.

— Mais je l’ai vue il n’y a pas deux heures, et, quoiqu’elle fût fort courroucée, elle ne m’a pas dit un mot de ce départ.

— Il n’y a qu’un instant que Jean m’a remis cette lettre, en grande livrée et avec l’importance d’un ambassadeur qui demande ses passeports. Il te faut, ma bonne amie, aller lui parler et employer ton éloquence pour la faire changer de projet.

— J’y vais sur-le-champ, répondit Clémence en se levant.

— Tu sais que ta chère tante est passablement entêtée lorsqu’elle a chaussé une fantaisie. Si elle persistait dans celle-ci, donne-lui, pour la décider à rester, une raison dont elle comprendra la valeur. Je suis obligé d’aller demain matin à Épinal avec M. de Camier, pour une vente de bois, et je serai absent au moins trois jours. Tu comprends qu’il est difficile que ta tante te laisse seule pendant mon absence, à cause de ces messieurs.

— Certainement, cela ne se peut pas, dit-elle avec vivacité.

— Je n’y verrais, quant à moi, aucun inconvénient, reprit le baron en essayant de sourire; mais il faut avant tout obéir aux convenances. Tu es une maîtresse de maison trop jeune et trop jolie pour te passer de chaperon, et Aline, au lieu de pouvoir t’en servir, serait un inconvénient de plus. Il faut donc absolument que ta tante reste ici jusqu’à mon retour.

— Et d’ici là, Constance et Baptiste seront guéris et sa colère oubliée. Vous ne m’aviez pas encore parlé de ce voyage à Épinal et de cette vente de bois.

— Va chez ta tante avant qu’elle soit couchée, répondit Bergenheim, sans s’arrêter à cette observation et en s’asseyant sur la causeuse, je t’attendrai ici. Nous partons demain de très-bonne heure, et je veux savoir ce soir à quoi m’en tenir.

Dès que madame de Bergenheim fut sortie, et eut re-

fermé la première porte du petit parloir, Christian se leva, courut plutôt qu’il ne marcha vers l’entredeux des fenêtres, et chercha dans la rosace de la boiserie le bouton secret dont lui avait parlé Lambernier. Il l’eut bientôt trouvé; à la première pression, le ressort joua, et le panneau s’ouvrit. Le coffret de palissandre était sur la tablette, il le prit et examina quelque temps avec attention les lettres qui s’y trouvaient enfermées. La plupart ressemblaient pour la forme à celle dont il était déjà possesseur; quelques-unes avaient une enveloppe à l’adresse de madame de Bergenheim, et portaient un petit cachet armorié qu’il reconnut pour celui de Gerfaut. L’identité de l’écriture était d’ailleurs incontestable, et les doutes, s’il en conservait encore, devaient tomber devant l’évidence. Après avoir jeté au hasard un coup-d’œil rapide sur quelques-uns de ces billets, il les remit dans le coffret et celui-ci sur le rayon, en ayant soin de replacer toute chose dans l’état où il l’avait trouvé. Il referma le panneau avec une égale attention, et vint se rasseoir au coin de la cheminée.

Lorsque Clémence rentra, son mari paraissait absorbé par la lecture d’un des volumes qu’il avait trouvés sur la table, tandis que sa main jouait machinalement avec une petite coupé de bronze où sa femme mettait ordinairement en se déshabillant ses bagues et ses boucles d’oreilles.

— J'ai gagné notre procès, dit la baronne d’un ton joyeux, ma tante a compris les raisons que je lui ai données, et elle différera son départ jusqu’à votre retour.

Christian ne répondit pas.

— C’est-à-dire qu’elle ne partira pas du tout, car pendant trois jours sa grande colère aura le temps de se calmer; au fond elle est très-bonne. — Mais depuis quand savez-vous l’anglais? continua-t-elle, en remarquant l’attention avec laquelle son mari tenait les yeux fixés sur le volume de lord Byron qui lui servait de contenance.

Bergenheim jeta le livre sur la table, leva la tête et essaya de regarder sa femme d’un air calme. Malgré ses ef-

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forts, son visage avait une expression dont celle-ci eût été probablement épouvantée; mais elle n'y fit pas attention, ses yeux s’étaient arrêtés sur la coupe que son mari tenait encore et qu’il tordait dans sa main comme s’il eût pétri de l’argile.

— Mon dieu! Christian, qu’avez-vous donc, et que vous a fait cette pauvre coupe? demanda- t-elle avec une surprise où il entrait un peu de cet effroi toujours si prompt à s’éveiller dans un cœur qui ne se sent pas sans reproche.

Il se leva et remit le bronze déformé sur la cheminee.

— Je ne sais ce que j’ai ce soir, dit-il avec effort, je me sens les nerfs irrités. Je vais vous laisser, car j’ai besoin de repos moi-même. Je partirai demain, bien avant votre lever, et je serai de retour mercredi.

— Pas plus tard au moins, mon ami, dit-elle avec une douceur de langage et d’accent dont en pareilles circonstances bien peu de femmes ont la loyauté de s’abstenir.

Il sortit sans répondre, car il craignit de n’être pas maître de lui; à cette espèce de caresse hypocrite l’envie lui était venue d’en finir et de la tuer sur le champ.

Vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Dès le matin le baron était parti, ainsi que tous ses hôtes, à l’exception de Gerfaut et de l’artiste. La journée s’était traînée lentement, maussade et languissante. Une froideur générale portait à l’isolement le petit nombre de personnes restées au château. Aline boudait sa belle-sœur depuis leur conversation du boudoir; mademoiselle de Corandeuil, tout entière aux soins que réclamait l’état de son carlin, n’avait fait qu’une très-courte apparition à table; Marillac, qui depuis son lever buvait du thé comme un mandarin, n’avait pas osé y présenter sa figure blafarde des excès de la veille, il se faisait

malade, un peu plus qu’il ne l’était réellement, pour retarder autant que possible le moment où il serait contraint de comparaître devant la maîtresse du château, dont il redoutait fort la sévérité exigeante et aristocratique. Madame de Bergenheim enfin ne quittait pas sa tante, et évitait ainsi de se trouver seule avec Octave, à qui ces différentes circonstances eussent procuré un tête-à-tête presque continuel, pour peu qu’elle y eût consenti. L’absence de Christian, au lieu d’être pour les amants un signal de délivrance, semblait avoir créé entre eux une mésintelligence nouvelle, car Clémence eût trouvé une sorte d’impudeur à mal user de la liberté plus grande que lui laissait le départ de son mari. Elle fut donc pendant toute la journée d’autant plus réservée qu’elle voyait plus de facilités à faillir ; mais le soir, quand elle se retrouva seule dans son appartement, cette rigueur factice tomba soudain. Autant elle s’était montrée inflexible et inabordable pour celui dont elle redoutait la présence, autant le souvenir de son amant la trouva douce et passionnée dès qu’elle se crut à l’abri de ses séductions. Mettant de nouveau en pratique la capitulation de conscience qui permettait la ligne oblique à ses pensées, pourvu que ses actions fussent fidèles au droit chemin, elle se récompensa de l’honnête rigidité de sa conduite par ces friandes criminalités d’imagination, sylphes perfides qui rougissent des caresses de leurs ailes les fronts les plus innocents. Couchée plutôt qu’assise sur le divan de son parloir, elle passa la soirée entière à rêver d’Octave, à lui parler comme s’il eût pu répondre, à lui faire mille aveux plus tendres que ceux qu’il avait obtenüs d’elle, à fêter enfin dans le plus riche sanctuaire de son cœur celui qu’elle exilait de ses yeux.

Puis cette exaltation tomba peu à peu. Depuis le matin, l’atmosphère offrait cette lourdeur électrique qui fait éprouver un malaise véritable aux organisations nerveuses. L’orage, long-temps contenu, éclatait alors avec violence; le tonnerre grondait au loin, répété par les nombreux échos

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des montagnes; la pluie battait sans discontinuer contre les ienêtres ; à chaqûe instant quelque rafale de vent, passant sur le château, arrachait des gémissements plaintifs aux girouettes des toits, aux persiennes mal fermées, à tout ce qui donnait prise à sa vague aérienne. Parfois un souffle plus pénétrant s’introduisait jusque dans les corridors intérieurs et y courait comme une note lugubre dans les tuyaux d’un orgue gigantesque. L’âme la plus calme n’eût pas écouté sans émotion ces voix étranges se lamentant dans le silence de la nuit. La sensibilité maladive de madame de Bergenhcim, exagérée depuis quelque temps par une lutte morale continuelle, finit par s’en affecter jusqu'à la souffrance ; insensiblement ses pensées prirent un cours mélancolique en harmonie avec la tristesse de l’orage, et les songes dorés de son imagination s’évanouirent, remplacés bientôt par un morne abattement.

Dans ces accès de découragement plus fréquents depuis quelque temps, un regard désenchanté sur sa propre position lui montrait les abîmes qu’elle ne voulait pas voir en d’autres instants, ou qu’elle croyait franchissables.Tant que, luttant de bonne foi, elle avait regardé Octave comme un adversaire, elle l'avait eu en face d’elle, et il lui avait donné assez d’occupation pour la distraire d’un retour approfondi sur elle-même; mais depuis qu'elle était allée à lui comme on passe à l’ennemi, et que, dans son âme, elle avait pris parti pour l’amant contre le mari, c’est en face de celui-ci qu’elle se trouvait ; le courage lui manquait à cette seule idée, tant elle se sentait faible, coupable, vaincue avant le combat. Lorsqu’elle jouait encore avec sa passion, elle avait peu pensé à Christian ; elle eût trouvé puéril de faire intervenir l’idée tutélaire de son mari dans un divertissement sans danger selon elle ; puis, lorsque voulant briser son jouet elle l’avait trouvéde fer, et qu’il s’était métamorphosé dans sa main en un joug de plus en plus tyrannique , elle avait appelé à son aide les divinités conjugales, mais d’une voix trop étouffée pour être entendue. Maintenant la situa-

tion avait encore changé. Christian n’était plus l’allié insignifiant que la femme vertueuse avait condamné par fatuité de sagesse à une neutralité ignorante., ni le protecteur au bras duquel la faible femme avait voulu se retenir lorsqu’un vertige était venu rendre le sol glissant à ses pieds tentés d’une chute : il était le mari, dans l’acception hostile et redoutable de ce mot; le mari, ce despotisme jaloux et brutal, ce cauchemar de toutes les heures, ce garnisaire imposé au lit qui l’abhorre, ce reptile dont la rose doit souffrir la souillure, cet être enfin en qui s’incarnent tous les fléaux de la terreur, toutes les répugnances du dégoût, toutes les difformités du ridicule, le jour où l’amour ne reconnaît plus ses droits.

Cet homme avait pour lui la loi toujours en aide au plus fort, la religion, qui pourtant prit un jour pitié de la femme adultère, la société où l’on se rue à qui jettera cette première pierre que le maître a maudite. Elle était sa serve, attachée à sa glèbe par des liens indissolubles. Il l’avait marquée de son nom comme une chose à lui ; il tenait dans sa main tous les fils de son existence; il était le dispensateur de sa fortune, le juge de ses actions, le maître du foyer domestique. Elle n’avait de dignité que par lui. Qu’il lui retirât son bras un seul jour, elle tombait des honneurs de sa position sans qu’aucune puissance humaine pût la relever de sa chute. Le monde fermait ses salons à l’épouse proscrite, et joignait à la sentence du mari un autre anathème plus foudroyant peut-être; car il n’est ni ciel serein, ni brise indulgente, ni mains protectrices pour les pauvres fleurs criminelles. La plus humble dans sa faute trouve toujours mille pieds ardents à la fouler, mille vers impurs, heureux d’y traîner leur venin.

Une fois tombée de la sphère de l’illusion à celle de la réalité, madame de Bergenheim se blessait à chaque pas. Un découragement amer la prenait en songeant à l’impossibilité de bonheur à laquelle la condamnait une déplorable fatalité. Son mariage et son amour se disputaient son exis-

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tence, impuissants tous deux à la conquérir tout entière, habiles seulement à se frapper à mort l’un l’autre. Le mariage faisait de l’amour un crime; l’amour, du mariage une torture. Elle se sentait traînée par sa chaîne, sans vertu pour la porter, sans audace pour la rompre; à son chemin douloureux elle ne voyait point de terme honorable et doux à la fois. Elle n’avait de choix qu’entre deux abîmes : la honte dans la tendresse, le désespoir dans la vertu. Le nuage le plus sinistre lui voilant l’avenir, elle se rejetait alors dans un étourdissement fiévreux, semblable au tourbillon où Dante rencontra l’âme affligée de Francesca. Comme cette autre ange, sa sœur d’amour et de souffrance, elle errait au gré de la tourmente, sans trouver ni trêve à sa peine, ni repos pour sa lassitude. Si ce vol au milieu de l’orage possède un charme funeste, il est cependant des instants où la passion la plus impétueuse éprouve un besoin de calme et de sécurité.Toute âme aspire au bonheur; or, le bonheur ce n’est pas le délire du moment, quel qu’en soit l’excès; c’est l’assurance d’un lendemain, la vue du but où l’on marche, les jouissances anticipées de l’avenir mêlées à celles du présent ; et ce sanctuaire où la tendresse peut dormir, et cette foi dans la destinée, et ce royaume des jours qui doivent naître, l’amour légitime seul les possède. Conquérir sa vie de chaque heure à un prix dont s’effraierait parfois celui qui a faim s’il devait en payer son repas; cueillir la moindre fleur en pensant : Sera-ce la dernière? faire en toute sensation prodigalité de son âme, par prévision de malheur, et pour ne pas rester trop puissant à souffrir; voilà l’amour coupable ! Le soleil le plus radieux dore vainement sa journée ; le lendemain n’est pas à lui : le lendemain souvent c’est l’abandon, la honte, le désespoir.

Au milieu de ces méditations ardentes et tristes, les heures s’étaient rapidement écoulées, la pendule marquait près de minuit. Madame de Bergenheim pensa qu'il était temps de chercher le sommeil qui s’obstinait à la fuir. Au lieu de sonner pour appeler sa lemme-dc-chambrc, dont le

service importunait ce besoin de solitude que l’amour inspire, elle alla elle-même à la bibliothèque chercher quelque livre dont elle jugeait que le secours ne lui serait pas inutile pour s’endormir. Au moment où elle ouvrait la porte du cabinet attenant au parloir, la clarté de la bougie qu’elle tenait à la main lui fit apercevoir sur le parquet un objet brillant comme une pierre précieuse, et qu’elle prit d’abord pour une de ses bagues, mais en se baissant elle vit son erreur : c’était une épingle en rubis, montée sur une petite plaque d’or émaillé. Au premier coup-d’œil elle la reconnut pour appartenir à M. de Gerfaut. Elle l’avait souvent remarquée à sa cravate avec cette attention que les femmes accordent toujours à la mise de leurs amants.

Robinson découvrant l’empreinte d’un pied de sauvage sur le sable de son île n’éprouva pas un saisissement plus vif que Clémence à cette trouvaille inattendue. Elle ramassa l’épingle et rentra dans le parloir avec une précipitation semblable à une fuite. Dans un instant son imagination épuisa mille conjectures contradictoires pour s’expliquer la présence d’un objet pareil dans ce lieu. Octave y était donc entré, pour y avoir laissé ce signe de sa présence; il pouvait donc à son insu pénétrer chez elle, au cœur de son appartement; ce qu’il avait fait une fois, il pouvait sans doute le faire encore ! Elle se trouvait ainsi à sa discrétion, en quelque sorte, s’il avait l’audace de revenir; et la nuit profonde, l’absence de Christian, le sommeil des habitants du chiUeau n’encouragcraient-ils pas cette audace, cette nuit même, peut-être ? La frayeur que cette idée lui causa dissipa comme un bain de glace l’ivresse de ses pensées ; car, ainsi que la plupart des femmes, elle avait un peu plus de courage en rêve qu'en action, et si son esprit se livrait quelquefois au charme de colorer sa passion d’incidents romanesques et périlleux, la crise venue la trouvait énervée et tremblante. Un moment auparavant, elle évoquait l’image d’Octave et l’asseyait amoureusement à côté d’elle sur le divan. La réalisation de ce désir l’effraya dès qu’elle

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GERFAUT

la crut possible, et elle ne songea plus qu’à s’y soustraire. Elle était sûre que son amant n’avait pu s’introduire dans le cabinet par le parloir, car elle ne lui en avait jamais permis l’entrée, et de ce côté il n’avait pas pénétré plus avant que le petit salon. L’idée de la porte du corridor la frappa d’un trait de lumière ; elle se rappela que cette porte ne se trouvait pas habituellement fermée, celle de la bibliothèque l’étant toujours; elle savait qu’Octave avait une clef de celleci, et elle comprit facilement qu’il n’avait pu arriver chez elle que par là. Rassemblant tout son courage par l’effet même de sa peur, elle rentra dans le cabinet, descendit l’escalier d’un pas mal assuré, et ferma le verrou de la porte par un mouvement nerveux annonçant une sorte de résolution désespérée. Cet acte de défense accompli, elle remonta au parloir, et se laissa tomber sur le divan, comme si une pareille expédition eût épuisé ses forces.

Peu à peu cette émotion exagérée se calma; Clémence respira plus facilement et finit par éprouver un sentiment analogue à celui que traduit le proverbe italien : Passato il periglio, gabbato il santol Sa frayeur lui parut enfantillage dès qu’elle se crut à l’abri du danger ; elle se promit de sermoner Octave le lendemain, de manière à lui ôter l’envie de recommencer une tentative pareille , puis elle renonça au petit plaisir de cette gronderie, en songeant que, pour en jouir, il faudrait avouer la découverte de l'épingle, et par conséquent la rendre; or, elle était aussi décidée à la garder que jamais voleur a pu l’être à s’emparer du bien d’autrui. Depuis longtemps, elle avait conçu pour cette épingle une passion d’enfant ; elle la trouvait jolie parmi tous les bijoux du monde. D’ailleurs c’était celle qu’Octave portait habituellement, cela seul ne lui donnait-il pas un prix infini ? Quel que fût son désir, elle n’eût jamais osé la lui demander, mais le hasard l’ayant fait tomber dans ses mains, la tentation de se l’approprier devint irrésistible. Elle éprouva un accès de joie folle et sans remords à l’idée de cette mauvaise action. Passant autour de son cou blanc

et délié une cravate de satin noir, elle y attacha le rubis précieux, après l’avoir au préalable baisé plus dévotement qu’une relique, et courut devant la psyché de sa chambre à coucher pour juger de l’effet de son larcin.

— Qu’elle est charmante et que je l’aime ! dit-elle; mais comment ferai-je pour la porter sans qu’il la voie ?

Avant qu’elle eût résolu cette difficulté, un bruit léger se fit entendre et la pétrifia devant la glace où elle se contemplait.

— C’est lui ! pensa-t-elle ; après être restée un moment dans une sorte d’anéantissement, elle se traîna jusqu’audessus de l’escalier du cabinet, et écouta en s’appuyant contre la rampe, car elle sentit ses genoux fléchir. Elle n’entendit d’abord que le battement précipité de son cœur ; puis le même bruit se fit entendre de nouveau plus distinctement. On tournait le bouton de la porte du bas, en cherchant à l’ouvrir; l’obstacle imprévu du verrou irritait sans doute au dernier degré la personne qui voulait entrer, car elle insista à la fin avec une violence qui menaçait de briser le pêne dans la serrure ou d’enfoncer la porte.

La première pensée de madame de Bergenheim fut de se sauver dans sa chambre à coucher et de s’y enfermer ; la seconde lui montra le danger de l’exaspération que semblait éprouver Octave, et le malheur qui en pourrait résulter si le moindre bruit était entendu du dehors. Il n’y avait pas une minute à perdre en hésitation. Par une de ces décisions subites que la nécessité inspire aux caractères les plus timides, la jeune femme descendit rapidement l’escalier et tira le verrou.

La porte fut ouverte doucement et refermée avec la même précaution. La lampe d’albâtre du parloir éclairait d’une faible lueur les marches supérieures de l’escalier, mais le bas se trouvait dans une obscurité presque complète. Ce fut par le cœur plus que par les yeux qu’elle reconnut Octave; lui-même n’apercevait que d’une manière fort indistincte madame de Bergenheim, dont la robe blanche se

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dessinait vaguement au milieu des ténèbres; elle se tenait debout devant lui, appuyée contre la rampe, tremblante d’émotion et muette, car elle n’avait pas encore trouvé le mot qui devait le chasser. Il éprouvait, de son côté, l’embarras auquel n’échappent pas les plus entreprenants, lorsqu’un incident inattendu survient à l’encontre de leur prévision. Il avait cru surprendre Clémence, et il la trouvait sur ses gardes; la pensée du rôle un peu déloyal qu’il jouait en ce moment lui fit monter aux joues une rougeur cachée par la nuit, et lui ôta pendant quelques instants son assurance ordinaire. Cherchant 'en vain dans son esprit une phrase triomphante, capable de le justifier tout d’abord et de lui conquérir comme un droit ce qu’il tentait comme un délit, il eut recours à un moyen souvent employé par l’éloquence absente; il s’inclina pour se mettre à genoux, et saisit la main de la jeune femme ; il semblait que la violence de son émotion le rendît incapable de s’exprimer autrement que par une adoration silencieuse.

En sentant la main qui s’emparait de la sienne, Clémence se recula, et dit d’un voix sourde :

— Vous me bûtes horreur !

— Horreur ï répéta-t-il en se redressant.

— Oui ; et ce n’est pas assez, reprit-elle avec un accent dont l’énergie avait un caractère d’indignation, — je devrais dire mépris au lieu d’horreur. Vous m’avez trompée en me disant que vous m’aimiez, indignement trompée!

— Mais je t’adore, s’écria-t-il avec véhémence; quelle preuve veux-tu de mon amour?

— Sortez, sortez sur-le-champ. Une preuve, cntes-vous, j’en accepte une seule : sortez, je le veux, entendez-vous?

Au lieu d’obéir, il la saisit dans ses bras malgré la résistance qu’elle lui opposait.

— Tout hors cela, dit-il; — ordonne-moi de me tuer à tes pieds, je le ferai; je ne sortirai pas.

Elle essaya pendant quelques instants de se dégager; qut iqu’elle employât toutes scs forces, elle n’y put parvenir ,

— Oh! vous êtes sans pitié, dit-elle plus faiblement; mais je vous abhorre; tuez-moi plutôt!

Gerfaut fut ému et presque effrayé de l’accent d’angoisse dont elle prononça ces paroles; il lui rendit la liberté, mais au moment où il ouvrait les bras, il la sentit chanceler et fut obligé de la soutenir.

— Pourquoi me faites-vous mal? murmura-t-elle d’une voix défaillante, en tombant évanouie sur la poitrine de son amant.

11 l’enleva dans ses bras, monta, non sans difficulté, l’étroit escalier et la posa sur le divan du parloir. Elle avait entièrement perdu connaissance; à la pâleur mate de son visage, on eût pu la croire morte, sans un léger tressaillement qui agitait de temps en temps ses membres et semblait présager une crise de nerfs. Octave lui donna les secours que réclamait son état en homme assez familier aux évanouissements de femme pour ne pas en perdre la tête. La femme de chambre la plus adroite n’eût pas détaché plus rapidement les agrafes du peignoir et la petite cravate de satin qui gênait la respiration. Malgré son anxiété, il ne put réprimer un sourire en reconnaissant son épingle qu’il ne s’attendait guère à trouver au cou de Clémence, après la manière hostile dont il venait d’être accueilli. S’agenouillant devant elle, il lui baigna d’eau froide les mains et les tempes, et lui fit respirer un flacon de vinaigre qu’il avait trouvé sur la toilette de la chambre à coucher. Peu à peu ces soins produisirent leur effet ; les convulsions nerveuses se calmèrent, les dents desserrées laissèrent passer un souffle plus égal, et une nuance légère colora la pâleur de la jeune baronne. Elle ouvrit languissamment les yeux et les referma, comme si la lumière l’eût blessée, puis éten dant un bras, elle en entoura le cou d’Octave penché vers elle; elle resta quelque temps ainsi, respirant doucement, et dormant en apparence du sommeil le plus paisible.

— Tu me donnes ton épingle, n’est-ce pas? dit-elle tout à coup, en se retournant machinalement du côté de son

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amant ; et elle croisa les deux mains de manière à lui en faire un collier.

— Tout ce que j’ai n'est-il pas à toi ? répondit-il bien bas, tandis qu’il faisait les vœux les plus fervents pour prolonger le rêve où elle paraissait plongée.

— A moi ! reprit-elle d’une voix faible et passionnée ; dis encore que tu m'appartiens, que tu es mon bien, mon être ! à moi seule, mon Octave !

— Tu ne me chasses donc plus? tu me veux donc près de toi? demanda-t-il avec une douce moquerie de bonheur, et en effleurant de ses lèvres la joue satinée de la jeune femme.

— Oh ! reste, je t’en supplie ! bien près et toujours !

Elle le serra plus étroitement dans ses bras, comme si

elle eût craint qu’il ne la voulût quitter, et se retourna tellement, que sa bouche remplaça sa joue. L’ardeur avec laquelle il répondit. à ce mouvement involontaire de tendresse fut trop vive pour que le sommeil de Clémence y pût résister. Elle se leva sur son séant, ouvrit les yeux et regarda un instant autour d’elle avec un étonnement silencieux.

— Qu’est-il donc arrivé? dit-elle enfin, et comment êtesvous là ? — Ah ! c’est affreux, et vous me punissez cruellement de ma faiblesse.

Cette sévérité subite, après un si mol abandon, changea en irritation le ravissement d’Octave.

— C’est vous, répondit-il, qui mettez du raffinement dans votre cruauté. Pourquoi me laisser entrevoir le bonheur si vous voulez ensuite me le ravir? Puisque vous ne m’aimez qu’en songe, de grâce, rendormez-vous et ne vous éveillez plus. Je resterai près de vous, demandant la joie de ma vie aux aveux de votre sommeil. Tout à l’heure vos paroles étaient si douces ! vous les démentez maintenant?

— Qu’ai-je donc dit? demanda-t-elle en hésitant un peu, et avec une rougeur inquiète.

Ces symptômes, qu’il crut de mauvais augure, augmen-

tarent son dépit II se leva et répondit d’un ton d’amertume :

— Ne craignez rien. Je n’abuserai pas des paroles qui vous sont échappées, quels qu’en soient le charme et la flatterie; elles me disaient que vous m’aimiez. Je ne le crois plus : vous êtes émue, je le vois ; mais c’est de peur, et non d’amour.

Clémence s’assit plus en arrière sur le divan, se croisa les bras sur la poitrine et le regarda quelques temps en silence.

— Croyez-vous ces deux sentiments si incompatibles? dit-elle enfin; vous êtes le seul dont j’ai peur. D’autres ne se plaindraient pas.

Il y avait une grâce si irrésistible dans son accent et dans son regard que la mauvaise humeur de Gerfaut se fondit comme la glace sous un rayon de soleil. Il se remit à genoux devant le divan, prit les mains de Clémence, et voulut les croiser autour de son cou comme elles l’avaient été un moment auparavant ; mais au lieu de se prêter à cet arrangement, elle essaya de le faire relever.

— Je suis si bien à vos pieds! dit-il en résistant doucement pour conserver sa position. Tout le monde peut s’asseoir à côté de vous; moi seul, j’ai le droit d’être à genoux. Ce droit ne me le ravissez pas.

Madame de Bergenheim dégagea une de ses mains et la leva en étendant le doigt d’un air assez menaçant.

— Songez un peu moins à vos droits, dit- elle, et un peu plus à vos devoirs. Je vous conseille de m’obéir et de profiter de mon indulgence qui vous permet de vous asseoir un moment près de moi. Pensez que je pourrais être plus sévère, et que si je vous traitais comme vous le méritez...

Il ne lui donna pas le temps d'achever. La précipitation avec laquelle il se leva, fit naître un demi-sourire sur les lèvres de la jeune femme; mais cette expression ne fut pas de longue durée; elle se changea en une autre pleine de tristesse, tandis qu’Octave, dans le triomphe de la prise de possession, promenait autour de lui un regard de ravisse-

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ment, qui, après avoir exploré tous les détails du parloir, alla s’égarer dans la porte à demi-ouverte de la chambre à coucher. Lorsqu’il regarda de nouveau Clémence, il fut frappé du sentiment d’amertume dont étaient l’interprète ses grands yeux bruns fixés sur lui.

— Vous me méprisez donc bien, dit-elle d’un ton grave, pour vous être permis une pareille démarche ! Peut-être pensez-vous mal de moi à cause de cette faiblesse que je ne puis vous cacher. — Oh ! ce serait pis que la mort si vous me méprisiez parce que je vous aime !

Lorsqu’une femme vous adresse, en retenant ses larmes, une plainte qu’elle semble avoir trempée dans le sang de son cœur, il n’est pas de réponse possible. Les prières et les serments sont de glace. Alors il faudrait pouvoir mourir pour prouver qu’on est digne d’aimer. Gerfaut, en entendant les paroles de Clémence, sentit son sein se dégonfler de toute la joie rêveuse dont il était inondé, et ce fut avec un air d’abattement qu’il répondit :

— Comment ai-je pu mériter un mot si cruel?

Cette tristesse toucha plus la baronne que ne l’eussent fait les protestations les plus passionnées.

— Pardon, dit-elle, je vous ai causé de la peine; pardon, mon Octave. C’est que vous-même m’avez dit tout à l’heure un mot cruel. Je ne vous aime pas ! mais quelle femme serais-je donc alors? La vérité, l’excès, je puis dire, de ma tendresse ne sont-ils pas les seules excuses que je trouve à ma conduite? Faibles excuses, je le sais, et qui ne me justifient pas ! mais enfin il me semble que je suis moins coupable de céder à un sentiment extrême.

— Tu m’aimes donc?

— Mon Dieu ! vous savez bien que ce n’est pas ma faute? j’ai assez combattu ! Ne me condamnez donc pas trop sévèrement, Octave; j’ai besoin de votre estime; j’étais habituée à la mienne. Que me restera-t-il si vous me jugea comme je me juge moi-même? — Oh ! cela est bien amer à sentir; chaque preuve d’attachement que vous recevez

de moi vous donne un droit nouveau de me moins respecter.

— Mais quelle est cette torture que vous m’infligez? s’écria Gerfaut avec une sorte d’emportement. Qui vous a donné le droit de me croire ingrat ou insensé? moi, vous respecter moins parce que vous m’aimez plus! devenir impie pour ma divinité, alors qu’elle m’exauce! — Non, Clémence, je ne sais pas faire deux parts de mon âme, et séparer l’ardeur de mon désir de la vénération que j’ai besoin de vous offrir; ne réduisez pas à des proportions si misérables le sentiment que vous m’avez inspiré. Quand je vous dis ange et reine, ce sont là des mots de mon cœur et non de ma mémoire. S’ils n’étaient pas livrés aux profanations de la foule, je les aurais trouvés pour vous, car seuls ils expriment une faible idée de ce que vous êtes à mes yeux. Sois en sûre, je t’aime de respect comme de passion. Je comprends que tu sois incrédule, car rien dans mes paroles ne peut te rendre ce que j’éprouve. Mais ne me punis pas de cette impuissance de mon langage, ne me punis pas parce que je t’aime d’une adoration si grande que je ne sais pas de prière digne d’elle. Ne refuse donc plus de te baisser vers moi, de laisser éclore ton âme à cette vie enchantée que je veux t’apprendre. Crains-tu de compromettre ton empire en m’accordant le bonheur? C’est là un de ces mensonges qui courent par le vulgaire, et dont s’indignent ceux qui savent aimer. Rassure-toi, je ne briserai pas ta chaîne parce que tu l’auras dorée et fleurie. Les rois s’agenouillent à leur sacre, et se relèvent dès qu’ils sont couronnés ; mais moi, si ta main me couronne, je resterai à genoux ; — à genoux maintenant et toujours !

Cette fois, Clémence ne le fit pas relever, car il lui plaisait à ses pieds.

— Si je vous dis de sortir, vous m’obéirez donc? demanda-t-elle après un court silence.

U hésita un instant et la regarda d’un air suppliant.

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— J’obéirai, dit-il ; mais aurez-vous le courage d’ordonner?

Leurs yeux restèrent longtemps confondus. L’inquiétude peinte dans ceux d’Octave semblait donner un éclat nouveau à leur éloquence ordinaire, tandis que la détermination qui avait animé un instant ceux de Clémence, allait s’éteignant de plus en plus dans un regard languissant et désarmé.

— Je vous permets de rester jusqu’à minuit et demi, dit-elle enfin, en jetant un coup d’œil sur la pendule de sa chambre qu’elle pouvait apercevoir à travers la porte entr’ouverte. Gerfaut suivit la direction de ce regard et vit qu’on ne lui accordait guère plus d’un quart d’heure ; mais il était trop habile pour faire la moindre observation. Il savait d’ailleurs que le second quart d’heure est toujours un peu moins difficile à obtenir que le premier. La jeune femme, de son côté, n’eut pas plutôt accordé cette concession qu’elle s’en repentit, mais au lieu de laisser voir son inquiétude, elle crut devoir la cacher sous une affectation d’insouciance.

— Je suis sûre, dit-elle, que vous m’avez encore trouvée bien capricieuse aujourd’hui ; il faut me pardonner, c’est un défaut de famille. Vous connaissez le proverbe : Caprice de Corandeuil /

— Je veux qu’on dise : Amour de Gerfaut, répondit-il tendrement.

— Vous avez raison d’être aimable et de me dire de douces paroles, j’en ai besoin ce soir. Je me sens triste et soutirante ; les rêves les plus noirs me viennent à l’esprit. Je crois que c’est cet orage qui me rend ainsi. N’éprouvez-vous pas cela comme moi. Que ce tonnerre est lugubre ! il me semble une menace de malheur.

Octave lui jeta le sourire par lequel on gâte les puérilités d’un enfant bien-aimé.

— Votre imagination est toujours la même, dit-il, avide d’éuiotions tristes. Si vous mettiez la même volonté à être

heureuse qu'à vous créer des peines, notre vie serait trop douce. Qu’importe l’orage?... et quand même vous y verriez un emblème, qu’a-t-il donc de si terrible? Le nuage est une vapeur, le tonnerre un son, tous deux sont également éphémères ; l’azur du firmament, qu’ils peuvent un instant obscurcir, est seul éternel. Le ciel, c’est l’amour. Ne crois-tu pas comme moi à sa souveraine immortalité?

— N’avez-vous rien entendu ? dit madame de Bergenheim, en tressaillant tout à coup et en écoutant d’un air inquiet.

— Rien. Qu’est-ce donc ?

— Je crains que ce ne soit Justine qui s’avise de descendre; elle est si insupportable avec ses attentions...

Elle se leva et alla regarder dans la chambre à coucher, dont, par précaution, elle ferma les portes à clef. Un moment après, elle vint se rasseoir sur le divan.

— Justine dort en ce moment, dit Octave; je ne me suis pas hasardé à venir avant d’avoir vu s’éteindre la lumière de sa chambre.

Clémence lui prit la main et l’appuya contre sa poitrine.

— Tenez, dit-elle, maintenant, quand je vous dirai que j’ai peur, me croirez-vous?

— Pauvre ange ! s’écria-t-il, en sentant le cœur de la jeune femme battre avec une violence extrême.

— C’est à vous que je dois ces palpitations qui me prennent maintenant pour la moindre chose. Je sais que nous ne courons aucun danger, qu’à cette heure personne n’entrera dans mon appartement, et pourtant j’éprouve une terreur que je ne puis vaincre. Il y a, dit-on, des femmes qui s’habituent à ce tourment, qui linissent par être eu même temps coupables et tranquilles ; — c’est une pensée indigne que je vais vous avouer : — quelquefois je souffre tant, que je voudrais être comme elles. Mais c’est impossible; je ne sais pas me faire au mal. J étais née pour être vertueuse.

Octave avait trop de délicatesse d’esprit pour essayer

GERFAUT

quelqu’un de ces sophismes que les hommes ont toujours prêts en pareille occurrence, et dont les femmes à remords reçoivent d’ordinaire l’absolution sans trop se débattre. 11 savait que les souffrances de madame de Bergen heim n’avaient rien de joué, et qu’elle accueillerait mal une apologie de sa propre conduite que lui refusait sa conscience. 11 ne répondit donc à cet épanchement douloureux que par des protestations dévouées et par les mots les plus doux que put trouver son cœur.

— Vous ne pouvez pas comprendre cela, reprit-elle en lui abandonnant ses mains, qu’il pressait avec tendresse; vous ï

êtes homme ; vous aimez hardiment ; vous vous livrez à chaque sentiment qui vous semble doux, sans trouver au fond un remord qui en corrompt le charme. Et puis, quand même vous souffririez, vos peines du moins vous appartiennent, nul n’a le droit de vous demander ce que vous avez. Mais moi, mes larmes mêmes ne sont pas à moi; mes

larmes! et j’en ai versé souvent pour vous il faut les

boire, car il aurait le droit de me dire : — Pourquoi pleurez-vous?— Et moi, que pourrais-je répondre?

Elle détourna la tête pour cacher quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir; il les vit, et, se penchant vers elle, il les essuya de ses lèvres.

— A moi, tes larmes! dit-il avec passion; mais ne me désespère plus en me disant que mon amour te rend malheureuse.

— Malheureuse ! oh oui, bien malheureuse ! et pourtant ce malheur je ne le changerais pas contre les plus riches félicités des autres. Ce malheur ! c’est mon trésor, c’est ma vie. Etre aimé de vous!... Penser qu’il a été un temps où ce délice eût été légitime!... Quelle fatalité pèse sur nous.

Octave? Pourquoi nous sommes-nous connus si tard? Je fais un rêve souvent, un beau rêve. Je suis libre encore, et c’est vous... Oh ! il y a un regret éternel dans mon ûme.

— Tu es libre encore, si tu m’aimes C’est la pluie

qui frappe contre la persienne, continua-t-il en voyant l’in-

quiétude avec laquelle madame de Bcrgenheim prêtait l’oreille, comme si quelque bruit inexplicable eût éveillé de nouveau ses craintes.

Ils écoutèrent un instant sans entendre autre chose que les sifflements monotones de l’orage.

— Etre aimée de vous, et ne pas rougir ! reprit-elle lorsqu’elle fut rassurée, et en le regardant avec ardeur; avouer votre tendresse comme la gloire de ma vie! être ensemble sans craindre toujours qu’un coup de foudre ne nous sépare! vous donner mon âme, et rester digne de prier ! ce serait un de ces bonheurs célestes qu’on ne voit qu'en rêve...

— Oh ! rêve, lorsque je suis loin de toi ; mais quand tu me vois à tes pieds, quand nos cœurs battent seuls l’un près de l’autre, l’un pour l’autre, n’évoque pas, pour nous distraire du bonheur présent, l’image de celui qui n’est plus en notre pouvoir. Penses-tu qu’il existe des liens qui puissent plus étroitement nous unir? Ne suis je pas à toi? Et toi-même, qui me parles du don de ton âme comme d’un vœu qui ne peut s’accomplir, ne me l’as-tu pas déjà donnée tout entière?

— Oui, tout entière! répondit-elle, ne résistant plus à

son entraînement; et c’est avec justice, car c’est à toi que je la dois. Je ne comprends la vie que du jour où je l’ai reçue de tes yeux ; mais depuis ce jour j’ai vécu, et je puis mourir. Tu m’as créée ! et je t’aime. — Moi aussi, je man-

que de mots pour te dire mon cœur; mais je t’aime...

Il la reçut dans ses bras où elle s’était réfugiée pour cacher son visage après ces paroles. Elle y resta un instant, mais tout à coup elle se redressa, saisit les mains d’Octave, et les serra d’une manière convulsive.

— Je suis perdue! dit-elle d’une voix aussi faible que celle d’une femme qui va mourir.

Instinctivement il suivit la direction des yeux de Clémence qui semblaient blanchir d’efiroi, et restaient fixés sur la porte vitrée. Une ondulation presque imperceptible de la mousseline qui tormait un rideau du côté du cabinet fut

GERFAUT

tout ce qu'il aperçut. En ce moment un bruit presque inappréciable, pression d’un pied sur le parquet, frôlement contre une boiserie, ou pêne glissant avec précaution dans une serrure, se lit entendre, et la porte s’ouvrit silencieusement comme si elle eût été mise en mouvement par une ombre.

Madame de Ecrgenheîm voulut se lever, mais la force lui manqua, elle tomba à genoux, et glissa aux pieds de son amant. Sans essayer de la soutenir, celui-ci s'élança du divan, franchit le corps étendu devant lui et tira son poignard.

Christian avait paru sur le seuil de la porte et y restait immobile. Il y eut un moment de silence grave et terrible. On n’entendait que les mugissements do l’orage qui semblait redoubler de violence comme pour prendre part à cette scène, et un bruissement vague, causé par le tressaillement nerveux de la jeune femme à demi évanouie. Elle se tordait sur le parquet, et faisait crier sous ses doigts la soie du divan, en essayant de s’y appuyer; puis on n’entendit bientôt plus que les bruits du dehors, car elle perdit connaissance et resta couchée dans l’immobilité de la mort. Les yeux seuls des deux hommes parlaient; ceux du mari fixes, pesants, implacables, ceux de l’amant, étincelant d’une audace désespérée.

Après un instant de cette mutuelle fascination, le baron fit un mouvement pour entrer.

— Un pas de plus, vous êtes mort ! dit Gerfaut d’une voix sourde, et il serra le manche de son poignard en appuyant fortement le pouce sur le croissant qui le terminait.

Christian étendit la main et ne répondit h cette menace que par un regard ; mais co regard était si dédaigneux, ce

geste si impératif, qu’une lame croisée contre la sienne eût paru moins redoutable à l’amant. Honteux de son émotion en présence de ce calme. Octave remit son arme dans le fourreau, et imita l’attitude méprisante de son ennemi.

— Venez, monsieur, dit celui-ci à demi-voix, en faisant lui-même un pas en arrière.

Au lieu de l’imiter, Gerfaut jeta les yeux sur Clémence. Elle était plongée dans un évanouissement si profond qu’il chercha vainement à distinguer le bruit de son souffle. Il se baissa vers elle par un entraînement irrésistible de pitié et d’amour ; mais, au moment de la saisir dans ses bras pour la placer sur le divan et essayer de lui faire reprendre connaissance, la main de Bergenheim l’arrêta. Ce fut à peine s’il sentit sur son bras la pression de ces doigts de fer qui, en le serrant , eussent pu le briser ; toutefois ce contact suffit pour le rappeler au devoir que l’honneur lui imposait dans cette funeste circonstance. En présence de l’homme qu’il avait insulté, le signe le plus léger d’intérêt, la marque de tendresse la plus fugitive devenaient un outrage nouveau, et il y avait une sorte de lâcheté à s’en rendre coupable. S’il est un être sur la terre à qui l’on doive égards et respect, c’est sans doute celui que votre tort a rendu votre ennemi. Octave étouffa donc dans son cœur la douleur passionnée qui le brisait, et obéissant au geste qui l’avait retenu, il se redressa et dit d’un air grave et résigné :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Christian lui montra la porte, pour l’inviter à passer le premier ; conservant ainsi de son côté et avec un sang-froid extraordinaire cette politesse dont une bonne éducation fait une habitude indélébile, mais qui en ce moment avait quelque chose de plus effrayant que l’emportement le plus furieux.

Gerfaut jeta de nouveau sur Clémence un regard d’irrésolution et dit en la montrant , d’un ton presque suppliant :

GERFAUT

— La laisserez-vous ainsi sans secours ? Il y aurait trop de cruauté à l’abandonner dans cet état.

— 11 n’y aura pas cruauté, niais pitié, répondit froidement Bergenheim, elle ne s’éveillera que trop tôt.

Le cœur d’Octave se serra, mais sa contenance ne trahit pas son émotion. Il n’hésita plus, et sor‘:t. Le mari le suivit sans môme jeter un regard à la pauvre femme que sa bouche venait de condamner si impitoyablement, et elle resta seule, étendue dans ce frais boudoir comme dans une tombe.

Les deux hommes descendirent l’escalier tournant du petit cabinet, éclairés à demi par les faibles lueurs que plongeait au fond de son hélice la lampe d’albâtre. A la porte de la bibliothèque, ils se trouvèrent dans l’obscurité ; Christian, ouvrant une lanterne sourde dont il s’était muni, en fit jaillir une lumière suffisante pour guider leurs pas. Ils traversèrent en silence la galerie des tableaux, le vestibule, et montèrent ensuite le grand escalier. A voir passer au milieu de la nuit ces deux figures dont la clarté de la lanterne illuminait les traits d’un reflet vacillant et jaunâtre, on eût pressenti involontairement quelque drame lugubre dans lequel ils devaient jouer un rôle. Dante, suivant Virgile par les chemins brûlés de la cité dolente, ne marchait pas le front plus pâle, le pied plus muet que Gerfaut guidé par son hôte à travers les longs corridors du château. C’était avec une précaution égale que celui-ci le précédait. Craignant que le bruit le plus léger n’éveillât quelqu’un des domestiques dont cette promenade nocturne eût étrangement excité la curiosité, il retenait sa respiration et glissait comme une ombre , tandis que son regard interrogeait avec inquiétude l’obscurité des lieux qu’ils parcouraient.

Sans avoir rencontré personne, sans que rien les eût trahis, ils arrivèrent enfin à l’appartement du baron. Avec le môme sang-froid qui avait caractérisé sa conduite jusqu’alors, Christian en referma soigneusement les portes, alluma sur la cheminée un candélabre chargé de bougies , et se

tourna ensuite du côté de son compagnon , moins calme que lui.

Dans les circonstances qui veulent une décision rapide, au milieu de ces crises rares mais solennelles de la vie où la plus courte réflexion est un retard inopportun, où la spontanéité d'action do"':ent une impérieuse nécessité, les hommes d’esprit poétique ont un singulier désavantage : l’imagination si énergique aux heures méditatives de la solitude leur devient une ennemie parfois fatale ; il y a dans cette faculté une expansion qui dépense à vide une grande somme de force vitale; à chaque idée dont elle est frappée, elle jaillit à l’encontre en jets divergents qui en vont atteindre les nuances les plus chatoyantes, les ramifications les plus imperceptibles. Mais cette prompte richesse de compréhension, cette dilatation excessive des porcs de l’ànie en appauvrissent la vigueur. Elles causent une sorte de sueur fertile pour la conception, énervante pour l’action. L’imagination alors s’épanouit tellement devant toutes choses, qu’ellen’en pénètre plus aucune; elle s’émousse sans percer, elle s’éblouit de sa propre lumière, et se perd dans l’infini qu’elle s’est ouvert au lieu d’arriver au but. C’est une arme qui écarte, et dont les coups deviennent plus impuissants à mesure qu’ils couvrent un plus grand espace.

, Depuis sa sortie du parloir, Gerfaut était en proie à toutes les obsessions de celte étrange torture. Par un inexplicable phénomène psycologique, son esprit, au lieu d’entrer dans le vif de celle scène si pressante, si impérieuse, s’était plongé comme un aigle dans les incommensurables espaces du drame tout entier; en un instant il avait dévoré le passé et l’avenir de sa passion au point d’être presque entièrement distrait du présent. Sa première entrevue avec Clémence, les divers incidents de cette année si pleine de souvenirs, les succès de sa tendresse heure par heure, les mille conquêtes, préludes de la dernière, et puis ce jour si ravissant changé en nuit horrible, celte femme de son cœur perdue pour lui et pa«lui, cet homme à qui il de-

GERFAUT

vait rendre un compte de sang, toutes ces images tourbillonnaient devant ses yeux comme les feuilles séchées qu’une trombe soulève et roule en spirale furieuse.

D'invincibles émotions de regrets, une pilié pleine de désespoir, le pressentiment de catastrophes humainement inévitables amollirent son cœur en fascinant son esprit. Il vit alors sous les couleurs les plus odieuses l’égoïsme de son amour et le sentiment qui lui avait imposé comme un devoir envers lui-même le complément du triomphe. Cette exigence si ordinaire de la vanité lui parut la lâcheté la plus méprisable. Il eut horreur de lui. Le dernier regard de Clémence en s’évanouissant à ses pieds, regard de pardon et d’amour, lui était entré dans le cœur comme un poignard. 11 l’avait perdue ! elle ! la femme qu’il aimait ! la reine de sa vie ! l’ange de ses adorations ! perdue ! ! L’enfer était dans cette idée. Pendant quelques instants, il ne put maîtriser son trouble : un vertige le prit à la vue de l’abîme creusé par sa main, et dans lequel il avait précipité la plus chère partie de son âme. Ce fut comme un mouvement d’alTreuse ivresse ; la tête lui tourna de remords. Le battement de ses artères, la crispation convulsive de ses nerfs, une trépidation involontaire bouleversèrent son organisation impressionnable. 11 y eut pour lui un instant horrible, car la violence de ses sensations ne lui en ôtait pas la perception, et il s’aperçut qu’il tremblait, sans pouvoir dire comme Bailly : C’est de froid.

Auprès do cette figure pâle sur laquelle mille émotions passionnées ondulaient comme les nuées d’un jour d’orage, le front de Bergenheim restait froid et sombre, semblable au ciel du nord. On eût dit une statue de marbre dont le contact est de glace à côté d’une statue de bronze rouge encore de la fournaise, ou plutôt c’était le commandeur près d’étreindre don Juan de sa main sépulcrale. En ce moment, le poète était au-dessous du soldat, l’intelligence élevée se trouvait vaincue par l’esprit vulgaire, l’âme enthousiaste parle tempérament mosaïque mais inébranlable.

Lorsque le regard de Bergenheim rencontra celui d’Octave, il traduisait une si implacable vengeance, il était gonflé d’un tel venin de haine, que celui-ci en tressaillit comme au contact d’une vipère. En face de cet époux outragé, si puissant de physionomie et de maintien, l’amant sentit l’infériorité de sa propre attitude; une émotion' poignante de dépit et de vanité lui vint en aide. Domptant par un effort surnaturel de volonté le trouble irrésistible auquel il s’était un instant abandonné, il dit à ses nerfs : ne tremblez plus, et scs nerfs devinrent de fer; à son cœur : calme tes battements, et son cœur se pétrifia. Il remit à d’autres temps les regrets et les remords; en ce moment, ces tristes expiations lui étaient interdites : un autre devoir l’appelait. Les mœurs sont ainsi faites. A certains outrages, il n’est plus de réparations possibles. La route une fois ouverte, il faut aller jusqu’au bout : le pardon n’est plus que sur la tombe de l’offensé.

Octave se soumit à cette nécessité. Il étouffa dans son cime toute défaillance de conscience capable d’en diminuer la fermeté, et reprit la contenance dédaigneuse qui lui était habituelle. Ses yeux rendirent à ceux de son ennemi leur regard de défi mortel, et il prit la parole en homme accoutumé à dominer les événements de sa vie et à ne se laisser primer dans aucune circonstance.

— Avant toute explication, dit-il, je dois vous déclarer sur mon honneur qu’il n’y a ici qu’un seul coupable, et c’est moi. L’ombre d’un reproche adressé à madame de Bergenheim serait de votre part l’outrage le plus injuste, l’erreur la plus déplorable. C’est à son insu, c’est sans y avoir été autorisé d’aucune manière que je me suis introduit dans son appartement. Je venais d’y entrer quand vous êtes arrivé. La nécessité me force de vous avouer une passion qui est un outrage pour vous; je suis prêt à le réparer par toutes les satisfactions possibles : mais, en me mettant à votre discrétion sur ce point, je dois disculper ma*

GEHFACT.

dame de Beigenheim de tout ce qui pourrai tportei atteinte à sa vertu et à sa réputation.

— Quant à sa réputation, répondit Christian; j’y veillerai; quant à sa vertu...

Il n’acheva cas, mais sa figure prit une expression d’incrédule ironie.

— Je vous jure, monsieur, reprit Octave avec émotion, qu’elle est au-dessus de toute séduction comme elle devrait être à l’abri de toute insulte; je vous jure... Quel serment dois-je vous faire pour que vous me croyiez? Je vous jure que madame de Bergenheim n’a trahi aucun de scs devoirs envers vous; que je n’ai jamais reçu d’elle le moindre encouragement; qu’elle est innocente de ma folie, comme peuvent l’être les anges dans le ciel.

Christian, pour toute réponse, secoua la tête avec un sôurire méprisant,

— Ce jour sera un désespoir pour tout le reste de ma vie, si vous ne me croyez pas, continua Gerfaut avec une véhémence croissante ; je vous dis, monsieur, qu’elle est innocente; innocente! entendez-vous? J’ai été égaré par une passion dédaignée. J'ai voulu profiter de votre absence. Vous savez que j’ai une clé de la bibliothèque; je m’en suis servi sans qu’elle pût s’en douter. Plut au ciel que vous eussiez été témoin de tout notre entretien ! il ne vous resterait aucun doute. Peut-on empêcher un homme de pénétrer chez une femme malgré elle, lorsqu’il a réussi à s’en procurer les moyens? Je vous répète...

— Assez, monsieur, répondit froidement le baron. Vous faites en ce moment ce que tout autre ferait à votre place, ce que je ferais moi-même ; mais cette discussion est superflue; laissez à cette femme le soin de se disculper. En ce moment, il ne doit être question que de vous et de moi.

— Quand \e vous proteste sur mon honneur...

— Monsieur, en pareille circonstance un faux serment ne déshonore pas. J’ai été garçon aussi, et je sais que tout est permis contre un mari. Brisons là-dessus, je vous prie,

iO

UilVULS l»li CU. fcDE UKKNAlti).

et venons au fait. Je me regarde comme insulté par vous, et vous devez me rendre raison de cette insulte.

Octave fit en silence un signe d’acquiescement.

— Un de nous deux doit mourir, reprit Bergenheim en s’accoudant négligemment sur la tablette de la cheminée.

L’amant inclina la tète une seconde fois, par un geste grave.

— Je vous ai offensé, dit-il, c’est à vous de régler la réparation que je vous dois.

— Il n’en est qu’une possible, monsieur. Le sang seul peut laver la boue; vous le savez comme moi. Vous m’avez déshonoré, vous me devez votre vie pour cela. Si le sort vous favorise, vous serez débarrassé de moi, et j’aurai eu tort de toutes les manières. — Il y a quelques arrangements à prendre, nous allons nous en occuper sur-le-champ si vous le trouvez bon.

Il avança un fauteuil qu’il offrit à Gerfaut, et en prit un autre pour lui même. Ils s’assirent de chaque côté d’un bureau qui occupait le milieu de la chambre, et ce fut avec une égale apparence de sanglroid imperturbable et de politesse hautaine qu'ils s’apprêtèrent à discuter ce débat meurtrier.

— Je n’ai pas besoin de vous répéter, dit Octave, que

j’accède d’avance à tout ce qu’il vous conviendra de décider : les armes, le lieu, les témoins

— Écoutez-moi, interrompit Bergenheim; tout à l’heure vous m’avez parlé en faveur de cette femme, de manière à me faire penser que vous ne voudriez pas la perdre aux yeux du monde; j’espère donc que vous accepterez la proposition que je vais vous soumettre. Un combat ordinaire entre nous éveillerait des soupçons,. 2t conduirait infailliblement à la découverte de la vérité; on lui chercherait un prétexte plausible, quel que fût celui que nous voulussions lui donner devant les témoins. Entre un jeune homme

reçu dans une maison et un mari, vous le savez, il y a un motif de duel tpii saute aux yeux1 d'abord. De quelque ma-

GERFAUT

nière que le nôtre se terminât, l’honneur de cette femme resterait sur le terrain avec le mort, et c’est ce que je veux éviter, car elle porte mon nom.

— Expliquez-moi votre volonté , répondit Octave, ne sachant où son adversaire en voulait venir.

— Vous savez, monsieur, reprit Bergenheim de sa voix toujours impassible, qu'un article de la loi me donnait, il y a un instant, le droit du vous tuer, moyennant une peine assez faible; je ne l’ai pas fait pour deux raisons: d’abord un gentilhomme se sert d upée et non de poignard, et puis votre cadavre m’eùt embarrassé.

— La rivière 11’est-elle pas là? interrompit Gerfaut avec un étrange sourire.

Christian le regarda un instant fixement, et reprit ensuite d’une voix légèrement altérée :

— Au lieu d’user de mon droit, je vais risquer ma vie contre la vôtre. Le danger est le môme pour moi qui ne vous ai jamais insulté, que pour vous qui m’avez fait l’outrage le plus sanglant dont un homme puisse flétrir l’existence d’un autre. De la sorte, la partie est déjà inégale; mais vous comprendrez que si une seule personne au monde pouvait soupçonner la raison de notre duel, elle le deviendrait mille fois davantage. Vous ne risqueriez pas plus, tandis que moi, survivant ou mort, je serais publiquement déshonoré. Or, je veux bien jouer mon sang, mais non pas mon honneur.

— Si c’est un duel sans témoins que vous désirez, j’y consens; j’ai une confiance entière en votre loyauté, et j’espère que vous accordez le même sentiment à la mienne.

Christian fit une légère inclination de tête, et continua :

— C’est plus qu’un duel sans témoins, car il faut que le résultat puisse être regardé comme un accident ; c’est le seul moyen d’empêcher l’éclat et le scandale que je redoute. Voici ce que j’ai à vous proposer : vous savez qu’il y a demain une chasse aux sangliers, au bois des Mares;

a 60 OFXVRFS DF CH. DE RFRTURD.

lorsqu’on se postera, nous nous plarerons tous deux, à un endroit que je connais, où nous serons hors de la vue des autres chasseurs. Quand les sangliers seront ramenés par les traqueurs et franchiront l’enceinte, nous ferons feu l’un sur l’autre au signal convenu. De cette manière, le dênoûment, quel qu’il soit, passera pour un de ces malheurs dont la chasse au tir offre d’assez fréquents exemples.

— Je suis un homme mort, pensa Gerfaut en voyant que le fusil était l’arme choisie par son adversaire, et se rappelant l’adresse extraordinaire dont il lui avait vu donner des preuves. Mais, loin de trahir la moindre hésitation, sa contenance n’en devint que plus arrogante.

— Ce genre de comhat me paraît sagement calculé, ditil ; je l’accepte, car je désire autant que vous qu’un éternel secret enveloppe cette malheureuse affaire.

— Puisque nous n’avons pas de témoins, reprit Bergenheim, nous devons régler nous-mêmes les moindres choses, afin que rien ne puisse nous trahir; il est inconcevable combien les circonstances les plus futiles deviennent souvent d’accablants témoignages. J’étais dernièrement du jury, nous avons condamné un homme à mort sur le seul indice d’une bourre de fusil. Tâchons que rien de pareil n’arrive. Je crois avoir tout prévu. Si vous vous apercevez que j’aie oublié quelque chose, vous voudrez bien m’en faire l’observation. — Le lieu dont je vous parle est un sentier étroit, mais découvert et en droite ligne. Le terrain en est parfaitement uni ; il va du midi au nord ; en sorte qu’à huit heures du matin, nous aurons le soleil de côté; il n’y a donc aucun avantage de position. Sur la lisière du bois se trouve un vieil orme, à cinquante pas environ dans le sentier, la souche d’un chêne coupé cette année : ce sera, si vous voulez, les deux places où nous nous mettrons. La distance vous semble-t-elle convenable?

— Plus près ou plus loin, peu importe. A bout portant si vous voulez.

— Plus près serait imprudent. A la chasse on ne se

GERFAUT

place pas à une moindre distance l’un de l’autre. D’ailleurs, cinquante pas, au fusil, c’est moins que quinze au pistolet.

Ce premier point est donc réglé. — Nous resterons couverts, quoique ce ne soit pas l’usage. Une balle peut frapper la tête à l’endroit de la casquette, et si celle-ci n’était pas percée du coup, cela ferait naître des soupçons, car à ■*la chasse on ne demeure pas tête nue.

Bergenheim continua de la sorte à entrer dans une foule de détails attestant la prévision singulière avec laquelle il avait calculé les moindres incidents possibles dans un événement de cette espèce. Octave ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment d’admiration à la vue de cette passion impassible et lucide à force d’énergie, et jouant avec des apprêts de mort comme une jeune fille avec les fleurs qui doivent parer sa tête un jour de bal. Il trouva son amourpropre engagé à se maintenir à la hauteur de ce dédain de la vie, et il se mit à discuter article par article les propositions de son antagoniste avec un calme égal au sangfroid de ce dernier.

— Il nous reste, dit Christian, à savoir qui fera feu le premier.

— Vous assurément; vous êtes l’offensé.

— Vous ne convenez pas entièrement de l’offense; elle est donc en question, et je ne puis être à la fois juge et partie. Nous devons nous en rapporter au sort.

— Je vous déclare que je ne tirerai pas le premier, interrompit vivement Gerfaut.

— Songez que c’est un duel h mort, et. que de pareilles délicatesses sont puériles. — Convenons que celui qui aura l’avantage du coup se placera sur la lisière du bois et attendra le signal, que l’autre devra donner lorsque les sangliers franchiront l’enceinte.

Il prit dans sa bourse une pièce de monnaie, et la jeta en l’air.

— Face! dit l’amant, forcé d’acquiescer à la volonté de son adversaire.

— Le sort est pour vous, reprit Christian, en regardant l’écu avec insouciance; mais rappelez-vous que si, au signal donné par moi, vous ne tirez pas ou que vous tiriez en l’air, j’userai de mon droit de faire feu. Vous savez que je manque rarement mon coup.

Ces préliminaires terminés, le baron prit dans un cabinet deux fusils de chasse, les chargea à balles, en faisant remarquer qu’ils étaient égaux en longueur et de même calibre. 11 les enferma ensuite dans une armoire dont il ôta la clef, qu’il offrit à Gerfaut.

— Je ne vous ferai pas cette injure, dit celui-ci.

— Au fait cette précaution est inutile; demain vous choi-

sirez. Maintenant que tout est convenu, continua-t-il d’un ton grave, j’ai une demande à vous adresser, et je vous crois trop de loyauté pour la rejeter. Jurez-moi que, quel que soit le résultat, vous garderez sur tout ceci le secret le plus inviolable. C’est mon honneur qui est à votre discrétion en ce moment; de gentilhomme à gentilhomme, je vous requiers de le respecter. (

— Si j’ai le triste avantage de survivre, répondit Gerfaut non moins gravement, je vous fais le serment que vous me demandez du plus profond de mon âme. Mais j’ai moi-même une question à vous adresser, dans la supposition de l'événement contraire. — Quelles sont vos intentions à l'égard de madame de Bergenheim?

Christian regarda un instant son adversaire, dont l’œil fixe et pénétrant semblait vouloir lire ses plus secrètes pensées.

— Mes intentions 1 dit-il ensuite, d’un ton surpris et mécontent; cette question est étrange; je ne vous reconnais pas le droit de me l’adresser.

— Mon droit est étrange, en effet, reprit l’amant en souriant amèrement; mais, quel qu’il soit, j’en userai. J 'ai détruit à jamais le bonheur de cette femme; si je ne peux réparer ma faute, je dois du moins, autant que cela dépend

de moi, en atténuer les effets. Veuillez donc me répondre : si je meurs demain, quel sera son sort?

Bergenheim garda le silence, et baissa les yeux d’un air pensif et sombre.

— Écoutcz-moi, monsieur, continua Gerfaut avec une grande émotion; quand je vous dis : Elle n’est pas coupable, vous ne me croyez pas, et je désespère de vous persuader, car je comprends voire défiance. Pourtant ce mot sera le dernier qui sortira de ma bouche, et vous savez qu’on peut croire aux paroles d’un mourant. Si demain vous êtes vengé de moi, je vous en supplie, que cette expiation vous suffise. — Vous voyez, je ne rougis pas de vous prier; je vous demanderais cela à genoux. — Soyez humain pour elle; épargnez-la... Ce n’est pas son pardon que j#mplore de vous, c’est pitié pour son innocence... Traitez-la doucement... honorablement... Ne la rendez pas trop malheureuse...

Il s’arrêta, car la voix lui manquait, et il sentait des pleurs dans ses yeux.

— Je sais ce que je dois faire, répondit le baron avec un accent aussi dur que celui de Gerfaut avait été attendri; je suis son mari, et je ne reconnais à personne, à vous moins qu’à tout autre, le droit de s’interposer entre elle et moi.

— Je prévois le sort que vous lui réservez, repartit l’amant avec une indignation contenue; vous ne verserez pas son sang, car cela serait imprudent : que deviendrait votre honneur? Mais vous la tuerez lentement; vous la ferez mourir tous les jours d’une mort nouvelle, pour satisfaire votre besoin d’aveugle vengeance. Vous êtes homme à méditer chaque détail de sa torture avec autant de calme que vous venez d’en montrer pour régler les arrangements de notre duel. '

Au lieu de répondre, Bergenheim alluma une bougie, comme pour mettre fin à cette discussion.

— A demain, monsieur, dit-il alors d’un air glacial.

— Un moment s’écria Gerfaut en se levant, vous me

30» , OEUVRES DE Cn. DE BERNARD.

refusez donc un mot qui me rassure sur le sort d’une femme que mon amour a perdue?

— Je n’ai rien à vous répondre.

— Eh bien, alors, c’est à moi de la protéger, et je le ferai malgré vous et contre vous.

— Pas un mot de plus, interrompit violemment le baron.

Octave se pencha sur la table qui les séparait et le regarda un instant avec l’œil de l’aigle qui fond sur sa proie.

— Vous avez tué Lambernier ! dit-il tout à coup d’une voix foudroyante.

Christian fit un mouvement en arrière, comme s’il eût été frappé, et ses lèvres se contractèrent légèrement.

— J'ai été témoin du meurtre, reprit Gerfaut lentement, et en appuyant sur chaque parole ; je vais écrire ma déposition et l’envoyer à un homme dont je suis sûr, comme de moi-méme. Si je meurs demain, je lui léguerai une mission qu’aucun effort de votre part ne l’empêchera de remplir: il surveillera vos moindres actions avec une diligence inexorable; il sera le protecteur de madame dè Bergenheim si vous oubliez que votre premier devoir est de la protéger. Le jour où vous abuserez de votre position à son égard , le jour où elle dira : Secourez-moi ! ce jour là ma déclaration sera déposée à la cour royale de Nancy. On y ajoutera foi, soyez-en sûr. D’ailleurs la rivière est une tombe indiscrète; avant peu elle rendra le corps que vous lui avez confié. Vous serez mis en jugement et condamné. Vous connaissez la peine du meurtre ? ce sont les travaux forcés à perpétuité.

A ce dernier mot, Bergenheim s’élança vers la cheminée, arracha un couteau de chasse suspendu à la boiserie, et tira la lame du fourreau.

En le voyant prêt à fondre sur lui. Octave se croisa les bras sur sa poitrine, et se contenta de dire froidement :

— Songez que mon cadavre vous embarrassera : c’est assez d’un.

GERFAUT

Le baron jeta l’arme sur le parquet avec une fureur qui la brisa en deux.

— Mais c’est vous, dit-il d’une voix tremblante, c’est vous qui êtes l’assassin de Lambernier. Il savait ce secret d’infamie, et sa mort a été involontaire de ma part.

— Peu importe l’intention et la culpabilité première. Il s’agit du fait. Il n’est pas un jury qui ne vous condamne, et c’est ce que je veux, car cet arrêt sera une cause de séparation de corps et lui rendra la liberté.

— Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Christian en pâlissant; vous me dénoncerez! vous ! un gentilhomme ! Savez-vous qu’il n’y a qu’un mot au niveau de celui de lâche ? c’est le mot délateur. D’ailleurs ma condamnation ne flétrirait-elle pas aussi cette femme à laquelle vous prenez tant d’intérêt?

Il baissa la voix en prononçant ces dernières paroles, car il rougit en secret d’employer un pareil argument et de mêler le nom de sa femme à un débat dans lequel il se voyait à la discrétion de son adversaire.

— Je sais tout cela, répondit celui-ci; je tiens aussi, moi, à l’honneur de mon nom, et pourtant je l’expose. J’ai assez d’ennemis qui seront trop heureux d’outrager ma mémoire. L’opinion me condamnera, car elle ne verra que l’action, et cette action est odieuse. Nul ne saura les motifs qui m’en font un devoir. J’éprouve plus de regrets encore en pensant, qu’une autre personne peut se trouver atteinte du coup destiné à la défendre; mais ces raisons doivent tomber devant une autre sans réplique'. Il est une chose plus précieuse et plus nécessaire que l’opinion du monde, c’est la paix de chaque jour, c’est l’inviolabilité de la douleur, c’est le droit de vivre enfin; et voilà ce qu’à défaut de bonheur je veux léguer à celle que le sort a mise sous votre autorité, mais que je ne laisserai pas à votre merci.

— Je suis son mari, dit Bergenheim avec une rage concentrée.

- Oui, vous êtes son mari : ainsi la loi est pour vous.

Vous n’avez qu’à invoquer tous les pouvoirs de la société, ils viendront à votre appel pour vous aider à écraser une femme sans défense. El moi , qui l’aime comme vous n’avez jamais su l’aimer, je ne puis rien pour elle ! Vivant, je dois me taire et me courber devant votre droit ; mais mort, vos lois absurdes n’existent plus pour moi; mort, je puis me placer entre elle et vous; et je le ferai. Puisque, pour la secourir, je n’ai pas le choix des armes, je ne reculerai pas devant la seule qui me soit offerte. Oui, si pour la sauver de votre vengeance, je suis forcé de recourir à la honte d’une dénonciation, je vous le jure ici, je me ferai dénonciateur. Je souillerai mon nom de cette tache; je ramasserai cette pierre dans la boue ; la boue sera pour moi, mais la pierre pour vous, et je vous en briserai la tête.

— Ce sont les paroles d’un lâche ! s’écria Christian en se laissant tomber dans un fauteuil.

Gerfaut le regarda un instant avec le calme et la domination d’une volonté supérieure.

— Pas d’insultes! dit-il, l’un de nous ne vivra plus demain. Et rappelez-vous ce que je vais vous dire : si je succombe dans ce duel, arrêtez-vous là dans votre propre intérêt. Je me soumets à la mort pour moi-même; mais j’exige pour elie liberté, paix et respect. Songez- y bien : au premier outrage, mon ombre sortira du tombeau pour la préserver d’un second, pour creuser entre elle et vous un fossé qu’on ne franchit pas, — le bagne !

En sortant de son évanouissement, madame de Bergenheim resta plongée pendant quelque temps dans une torpeur qui ne lui laissa percevoir que d’une manière fort confuse ses propres sensations. D’un premier regard die

GERFAUT

entrevit vaguement les rideaux de son lit sur lequel elle était étendue, et croyant d’abord s’éveiller d’un sommeil ordinaire, elle essaya de se rendormir. Peu à peu quelques pensées s’illuminèrent dans les ténèbres de son esprit. Éveillée à demi à son malheur, elle rouvrit les yeux et s’aperçut qu’elle était couchée tout habillée; en même temps sa chambre lui parut éclairée par une lueur plus vive que celle de la veilleuse qui y brûlait ordinairement pendant la nuit. Entre les rideaux à demi lermés, elle aperçut une ombre gigantesque^ reflétant jusqu’au plalond sur la boiserie en face du lit. Elle se souleva et vit distinctement un homme assis à l’angle de la cheminée. En reconnaissant son mari, Clémence retomba sur l’oreiller, glacée de terreur. Alors elle se rappela tout, et la scène du boudoir se retraça

on esprit dans ses moindres détails. Elle se sentit près de s’évanouir une seconde fois en entendant le bruit des pas de Christian qui faisaient crier le parquet, quoiqu’il marchât avec précaution. Par un instinct puéril, elle resta les yeux fermés, espérant qu’il la croirait endormie , mais sa respiration entrecoupée trahissait son agitation et son effroi.

Le baron la regarda un instant en silence, et ouvrit ensuite les rideaux.

— Vous ne pouvez passer la nuit ainsi , dit-il , il est près de trois heures. Il faut vous coucher comme à l’ordinaire.

Clémence frissonna de tous ses membres à ces paroles dont l’accent n’avait pourtant rien de dur. Sans répondre, elle obéit avec une docilité machinale ; mais à peine levée , elle fut obligée de s’appuyer contre le lit, car ses jambes tremblantes étaient hors d’état de la soutenir.

— N’ayez pas peur de moi , lui dit Bergenheim en s’éloignant de quelques pas; ma présence ici n’a rien qui doive vous effrayer. Je veux seulement qu’on sache que j’ai passé la nuit dans votre chambre , car il est possible que mon retour éveille quelques soupçons. Vous pensez

ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.

bien que notre tendresse n’est qu’une comédie à l’usage de nos domestiques.

II y avait dans la légèreté affectée de ces expressions un sarcasme dont la jeune femme se sentit déchirée jusqu’au fond de l’âme. Elle s’attendait à une explosion de fureur, mais non à ce mépris paisible. Son orgueilrévolté lui rendit un accès de courage.

— Je ne mérite pas que vous me traitiez ainsi, dit-elle; ne me condamnez (tas sans m’entendre.

— Je ne vous demande rien , répondit Christian qui se rassit près de la cheminée ; déshabi lez-vous , et dormez si cela vous est possible. Il est inutile que Justine fasse demain des commentaires sur vos vêtements de nuit ou sur l’altération de vos traits.

Au lieu d’obéir cette fois, elle le suivit et essaya de rester debout pour lui parler, mais son émotion lui en ôta la force. Elle fut obligée de s’asseoir.

— Vous me traitez trop mal, Christian, dit-elle lorsqu’elle eut réussi à afiermir sa voix. Je ne suis pas coupable... pas autant que vous le pensez, reprit-elle en baissant la tête.

11 la regarda un instant attentivement , et répondit ensuite sans que sa voix trahît la plus légère émotion :

— Vous devez penser que mon plus grand désir est d’être persuadé par vous. Je sais que souvent les apparences sont trompeuses ; peut-être réussirez-vous à m’expliquer ce qui s’est passé cette nuit ; je suis donc encore disposé à croire à votre parole. Jurez-moi que vous n’aimez pas M. de Gerfaut.

— Je le jure, dit-elle d’une voix faible, sans lever les yeux.

Il alla prendre un petit crucifix d’argent suspendu à la tête du lit.

— Jurez-moi cela sur ce Christ, dit-il en le présentant à sa femme.

Elle essaya vainement de soulever sa main qui semblait collée au bras du fauteuil.

— Je le jure , balbutia-t-elle une seconde fois , tandis que son visage devenait pâle comme la mort.

Un rire sauvage semblante à un sifflement s'échappa des lèvres de Christian. Sans ajouter un mot, il alla remettre le Christ à sa place, ouvrit ensuite le panneau secret entre les fenêtres et vint poser le coffret de palissandre sur la table devant sa femme. A cette vue, celle-ci fit un mouvement pour s’en emparer, mais le courage lui manqua, et elle se pencha en arrière pour chercher un appui.

— Parjure à votre mari et parjure à Dieu ! dit lentement Bergenheim. Savez-vous du moins quelle femme vous êtes?

Clémence resta longtemps avant de pouvoir répondre ; sa respiration était si pénible , que chaque haleine semblait un étouffement; sa tête, après avoir roulé vaguement sur le dos du fauteuil sans trouver une position moins douloureuse , finit par tomber sur sa poitrine comme un épi brisé par la pluie.

— Si vous avez lu ces lettres, murmura-t-elle lorsqu’elle eut recouvré la force de parler, vous devez voir que je ne suis pas si indigne que vous le dites. Je suis bien coupable . . . mais j’ai encore droit au pardon.

En ce moment peut-être , Christian , s’il eût été doué de l’intelligence qui comprend les mystères du cœur, eût pu renouer encore un lien près de se rompre ; non sans doute qu’il eût dû espérer une bien riche moisson d’affection légitime du champ où avait fleuri l’ivraie de l’amour adultère; mais s’il lui était désormais impossible de créer une passion qui ne suit guère le mariage dont elle n’a pas été la source, il pouvait du moins arrêter Clémence sur une pente dangereuse, et s’armant des enseignements terribles d’une demifaute la sauver de chutes plus irréparables. Mais sa nature était trop vulgaire pour saisir les nuances qui séparent la faiblesse du vice, et les enivrements d'une âme aimante de

OEUVRES de ch. de bernard.

la dépravation d’un caractère corrompu. Avec l’obstination familière aux esprits bornés, il portait toute chose à sa conséquence extrême, et concluait presque toujours audelà du vrai. Depuis quelques heures, la culpabilité de sa femme était décidée dans son esprit; cette opinion servit de base à sa conduite, et il s’y tint cramponné avec une ténacité sourde à toute réfutation. — Ses traits restèrent empreints de la plus désespérante impassibilité, tandis qu'il écoutait les paroles de justification qu’essayait Clémence d’une voix faible et entrecoupée.

— Je sais que j’ai mérité votre haine... mais si vous compreniez ce que je soufire, vous me pardonneriez... Vous m’avez laissée à Paris, bien jeune... sans expérience... j’aurais dû mieux combattre, et pourtant j’ai usé toutes mes forces dans celte lutte... Vous voyez comme depuis un an je suis pâle et changée... J’ai vieilli de plusieurs années ; enfin, je ne suis pas encore ce qu’on appelle une femme... perdue. Il a dû vous le dire...

— Sans doute, répondit Christian avec ironie ; oh ! vous avez là un loyal chevalier !

— Vous ne me croyez pas! vous ne me croyez pas ! reprit-elle en tordant ses mains de désespoir; mais lisez ces lettres... les dernières. Voyez si c’est ainsi qu’on écrit à une femme entièrement coupable.

Elle voulut prendre le paquet que tenait son mari; au lieu de le lui donner, celui-ci l’approcha d’une bougie et le jeta tout enflammé dans la cheminée. Clémence poussa un cri, et se précipita pour le reprendre, mais le bras de fer de Christian la saisit par le milieu du corps, et la retint sur son fauteuil. -

— Je comprends que vous teniez à cette correspondance, dit-il d’un ton moins calme qu’il ne l’avait été jusqu’alors; mais vous êtes plus tendre que prudente. Laissezmoi détruire un témoignage qui vous accuse. Savez-vous que j’ai déjà tué un homme à cause de ces lettres?

— Tué 1 s’écria madame de Bergenheim que ces paroles

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GERFAUT

rendirent folle, car elle n'en comprit pas le véritable sens et en fit l’application à son amant; — eh bien, tuez moi aussi, car je mens quand je dis que je me repens. Je ne me repens pas; je suis coupable ; je vous ai trompé. Je l’aime et je vous abhorre; je l’aime! tuez-moi... je l’aime... mais tuez-moi !

Elle s’était jetée à genoux devant lui, et se traînait sur le parquet qu’elle frappait de sa tête en essayant de l’y briser. Christian la releva et l’assit dans le fauteuil, malgré la résistance qu’elle lui opposait. Pendant quelque temps il eut peine à l’y contenir, tant était énergique le paroxisme nerveux qui crispait tous les membres de la jeune femme. Elle se tordait dans les bras de son mari, en proie à d’affreuses convulsions, et les seuls accents qui sortissent de sa bouche étaient ces paroles répétées d’une voix brève et élouflée, avec la monotonie de la démence : — Je l’aime ! tuez-moi ! Je l’aime! tuez-moi !

Cette douleur était si horrible que Dergenheim finit par en avoir pitié.

— Vous avez mal compris, dit-il, ce n’est pas lui qui est mort.

Elle devint immobile et ne dit plus rien. Par un sentiment de compassion, il la laissa et revint à sa place. Ils restèrent quelque temps de la sorte, assis de chaque côté de la cheminée; lui le front appuyé contre le marbre, elle courbée sur elle-même dans son fauteuil et le visage caché dans les mains; plus isolés l’un de l’autre au milieu de leur chambre nuptiale que si un monde entier les eût séparés; le balancier de la pendule interrompait seul le silence, et berçait de ses vibrations monotones les sinistres rêveries des deux époux.

Un bruit aigu, parti d’une des fenêtres, interrompit subitement cette scène muette et triste. Clémence se leva par un élan soudain, comme si elle eût éprouvé une commotion galvanique; ses yeux eftarés rencontrèrent ceux de son mari arraché aussi à ses lugubres réflexions par cet inci-

dent inattendu. Il lui fit de la main un geste impérieux pour lui ordonner le silence, et tous deux se mirent à écouter avec autant d’attention que d’anxiété.

Le même bruit se fit entendre une seconde fois. Un frôlement contre le bois de la persienne fut suivi aussitôt d’un son sec et métallique, évidemment produit par le choc d’un corps dur contre une des vitres.

— C’est un signal, dit Christian d’une voix basse et en regardant sa femme. Vous devez savoir ce qu’il signifie.

— Je l’ignore, je vous le jure, répondit Clémence, le cœur palpitant de cette nouvelle émotion.

— Je vais vous l’apprendre; il est là, et il a quelque chose à vous dire. Levez-vous et ouvrez.

— Ouvrir, dit-elle d’un air d’effroi.

— Faites ce que je vous dis. Voulez-vous qu’il passe la nuit sous vos fenêtres, pour que quelque domestique l’aperçoive ?

A cet ordre prononcé d’une voix sévère, elle se leva. Remarquant alors que la projection de leurs deux ombres sur le plafond pourrait être aperçue du dehors quand les rideaux seraient tirés, Bergenheim changea les bougies de place. Clémence se dirigea lentement vers la fenêtre d’où l’avertissement était parti; à peine l’eut-elle ouverte qu’une bourse tomba sur le parquet.

— Refermez maintenant, dit le baron ; tandis que sa femme obéissait avec la docilité passive qui la rendait incapable d’aucun effort de volonté personnelle, il ramassa la bourse qu’on avait nouée en peloton pour en rendre le jet plus facile, et y prit le billet suivant :

o Je vous ai perdue, vous pour qui j’aurais voulu mourir ! Que servent maintenant mes regrets et mon désespoir? Tout mon sang n’essuierait pas une de vos larmes. Notre position est si affreuse que je tremble de vous en parler. Je dois cependant vous dire la vérité, quelle qu’en soit l’horreur... Ne me maudissez pas, Clémence; ne m’imputez pas

GERFAUT

cette fatalité qui me force de vous torturer encore... Dans quelques heures, j’aurai expié les torts de mon amour, ou vous-même vous serez libre. Libre!... pardonnez-moi ce mot, je sens ce qu’il a d’odieux, mais je suis trop troublé pour en trouver un autre. Quoi qu’il arrive, je dois mettre à votre disposition les seuls secours qu’il me soit possible de vous offrir, pour vous donner au moins le choix du malheur. Si vous ne devez plus me revoir, vivre avec lui sera peut-être un supplice au-dessus de votre courage, car

vous m’aimez Dans le cas contraire... ici les mots me

manquent. Je ne sais plus d’expressions pour mes pensées, et je n’ose vous adresser ni conseils ni prières. Tout ce que je sens, c’est le besoin de vous dire que mon existence tout entière vous appartient, que je suis à vous jusqu’à la mort; mais c’est à peine si j’ai le courage de mettre à vos pieds l’offrande d’une destinée si triste déjà, et bientôt peut-être

sanglante Une nécessité fatale impose parfois des actions

que l’opinion condamne mais que le cœur absout, car seul il peut les comprendre. Bientôt peut-être vous éprouverez le besoin de. souffrir en liberté, tant vous trouverez impitoyable à votre peine tout ce qui vous entoure. Ce droit de douleur, je dois vous l’assurer, dans le cas où force vous

serait de le réclamer Ne vous indignez pas de ce que

vous allez lire ; jamais paroles semblables à celles que je veux vous dire ne sont sorties d’un cœur plus désolé. Pendant tout le jour, une chaise de poste attendra derrière le plateau de Montigny ; un feu allumé au-dessus du rocher que vous pouvez voir depuis votre appartement vous avertira de sa présence. En peu de temps on peut gagner le Rhin. Une personne dévouée sera prête à vous conduire à Munich, chez une de mes parentes dont le caractère et la position vous assurent un asile inviolable et respecté. Si votre tante ou les autres personnes de votre famille ne sont pas pour vous une protection suffisante, celle que je vous offre vous mettra à l’abri de toute tyrannie. Là, du moins, il vous sera permis de pleurer! — Voilà tout ce que je puis

pour vous. — Mon cœur se brise en pensant à cette impuissance de ma tendresse. Lorsqu’on écrase le scorpion sur la blessure où il a traîné son venin, il la guérit; et moi, ma mort môme no saurait réparer le mal que je vous ai fait, ce serait seulement une douleur de plus. Je ne savais pas que la souffrance eût des raffinements si amers. Comprendrez-vous tout ce qu'a de désespérant le sentiment que j’éprouve en ce moment ? Être aimé de vous est depuis bien longtemps le seul vœu de mon cœur, et il faut que je me repente de l’avoir vu réalisé. Par pitié pour vous je dois désirer que vous m’aimiez d’un amour périssable comme ma vie, afin que mon souvenir vous laisse la paix, et que

vous puissiez dormir sur ma tombe Tout cela est si

triste, que je n’ai pas le courage de continuer. Adieu , Clémence ! Une fois encore, une dernière fois, je voudrais pouvoir dire : Je t'uhne ! Je n’ose plus. Je me sens indigne de vous parler ainsi, car il y a une réprobation sur mon amour. N’est-ce pas moi qui vous ai perdue?... La seule parole qui me semble encore permise est celle que l’assassin lui-môme ose adresser à Dieu, les genoux et le front sur le marbre de l’église : Pardonne-moi ! »

Ap rès avoir lu, le baron passa la lettre à sa femme, sans dire un mot, et reprit son attitude sombre et pensive.

— Vous voyez ce qu’il vous demande? dit-il après un assez long intervalle, en observant la stupeur inintelligente avec laquelle les yeux de madame de Bergenheim parcouraient le papier.

— J’ai la tète si perdue , répondit-elle, que je ne sais si je comprends. — Que parle-t-il de mort?

Les lèvres de Christian se contractèrent dédaigneusement.

— Il ne s’agit pas de vous, dit-il ; on ne tue pas les femmes.

— Elles meurent sans cela, répondit Clémence qui s’arrêta quelque temps, incapable de continuer, et en regardant son mari d’un œil hagard et terrifié.

GERFAUT

— Vous devez donc vous battre ! s’écri a-t-elle enfin aveo un accent dont l’expression ne saurait être notée dans aucune langue.

— En vérité, vous avez deviné cela ! répondit-il en souriant ironiquement ; c’est une chose merveilleuse que votre intelligence. Vous avez dit vrai. Vous voyez que nous sommes tous dans notre rôle. La femme trompe son mari; le mari se bat avec l’amant, et l’amant, pour clore dignement la comédie, propose un enlèvement à la femme, car voilà le fond de sa lettre au milieu de ses précautions oratoires.

— Vous battre ! reprit-elle en se levant, et avec l'énergie que donne l’excès du désespoir. Vous battre!... pour moi, indigne et misérable que je suis !... mats c’est moi qui dois mourir' Qu’avez-vous lait, vous? Et lui, n’est-il pas libre d’aimer i Je suis seule coupable, seule je vous ai offensé, et seule il faut me punir. Faites de moi ce que vous voudrez, monsieur; enfermez-moi dans un couvent, dans un cachot; apportez du poison, je le boirai.

Le baron partit d’un éclat de rire sardonique.

— Vous avez donc bien peur que je ne vous le tue? ditil en la regardant fixement, les bras croisés sur sa poitrine.

— Je crains pour vous, pour nous tous. Pensez-vous que je puisse vivre après avoir fait verser du sang? S'il vous faut une victime, pronez-moi.... ou du moins commencez par moi. Par pitié! dites que vous ne vous battrez pas.

— Songez que vous avez la chauce de devenir libre, comme il le dit lui-même.

— Épargnez-moi ! murmura-t-elle en frémissant d’horreur.

— C’est dommage qu’il y ait du sang , n’est-ce pas? reprit Bergen heim avec une implacable moquerie; l’adultère serait très-doux sans cela. Je suis sûr que vous me trouvez brutal et grossier de prendre ainsi votre honneur au sérieux, plus que vous ne le fuites vous-même.

— Grâce î

— C’est moi qui ai une grâce à vous demander. Cela vous étonne, n’est-il pas vrai ? — Tant que je vivrai, je saurai protéger votre réputation malgré vous ; mais si je meurs, tâchez de la mieux garder vous-même. Contentezvous de m’avoir trahi , n’outragez pas ma mémoire. Je suis heureux en ce moment que nous n’ayons pas d’enfants, car je vous craindrais pour eux, et je me croirais obligé de vous priver de leur tutelle , autant que cela serait en mon pouvoir. C’est un chagrin de moins. Mais comme vous portez mon nom, et que je ne puis vous l’ôter, je vous prie de ne pas le traîner dans la boue quand je ne serai plus là pour le laver.

A ces cruelles paroles, la jeune femme s’affaissa sur son siège comme si toutes les fibres de son corps se fussent successivement brisées.

— Vous m’écrasez à terre ! dit-elle faiblement.

— Cela vous révolte, continua le mari , dont la vengeance semblait choisir les traits les plus acérés; vous êtes jeune ; c’est votre premier pas, et vous n’êtes pas faite encore à ces aventures. Rassurez-vous, on s’habitue à tout. Un amant sait toujours de fort belles phrases pour consoler une veuve et vaincre ses répugnances. Il a déjà commencé dans sa lettre. Si vous devenez libre, il vous parlera de l’Italie, de l’Angleterre, de l’Amérique... Que sais-je? il vous apprendra que l’on peut vivre partout; que si le crime.... oh ! il ne dira pas le crime ; il dira la passion, l’amour opprimé.... que si votre passion est proscrite en France, partout ailleurs elle peut aller tête haute.

— Vous me tuez.. .. monsieur, murmura-t-elle, renversée presque sans connaissance sur son fauteuil.

Christian se pencha vers elle et lui prit le bras en la foudroyant du regard.

— Songez-y bien, dit-il, s’il me tue demain, et qu’il vous demande encore de le suivre, vous serez une infâme en lui obéissant. Il est homme à faire trophée de vous. — Ne

GERFAUT

vous tordez pas ainsi; cela s'est vu. — fl est homme à vous traîner à sa suite comme une courtisane.

— De l’air !... par pitié.... je meurs.

Clémence ferma les yeux , et de faibles convulsions agitèrent ses lèvres. En la voyant glis&sr sur le bras du fauteuil, le baron sentit enfin s’amollir la cruauté vindicative qui lui avait dicté ses paroles. Après avoir torturé l’âme sans pitié , il fut ému et presque désarmé par une souffrance physique. Cette femme inanimée qu’il venait d’écraser de son mépris lui fit éprouver un sentiment semblable à un remords, et ce fut avec une sorte d’affection qu’il lui prodigua ses soins. Sans qu’elle fit un seul mouvement, il la déshabilla et la porta dans son lit. Comprenant que l’état où elle se trouvait n’avait rien de dangereux et n’était qu’une atonie générale causée par une succession d’émotions extrêmes, il la laissa dès qu’il vit ses yeux se rouvrir, et vint reprendre sa place à l’angle de la cheminée. Le reste de la nuit se passa sans incident nouveau. A voir cet homme assis en silence, le front appuyé sur les mains, et, à quelques pas, cette femme couchée dans la pâleur et l’immobilité de la mort , on eût deviné une veillée funéraire plutôt qu’un tête-à-tête conjugal. De temps en temps, le vague craquement d’une boiserie, quelque souffle lointain de l’orage expirant, ou un gémissement étouffé sorti de l’alcôve, interrompaient faiblement le silence. Le bruit des heures qui sonnaient à la pendule, et que répétait un instant après, comme un écho, la grande horloge du château, avait lui-même l’expression d’un glas sépulcral. Les bougies, après avoir enflammé leurs collerettes de papier, achevaient de se consumer en jetant des lueurs inégales et défaillantes comme celles des cierges qui entourent une bière, et sans que Christian songeât à en allumer d’autres. Insensiblement leur secours devint inutile. Des rayons blafards commencèrent à pénétrer à travers les persiennes. La clarté qui mettait en relief les meubles de la chambre changea de couleur; de jaune elle devint grise, puis blan-

chit de plus en plus à mesure qu’en croissait l’inondation.

Un refroidissement assez vif dans l’atmosphère annonça en môme temps le lever de l’aurore. Le chant matinal d’un coq, un moment après les abois (les chiens dans leur chenil, et enfin le concert des oiseaux qui s’éveillaient dans le jardin retentirent tour à tour. La nuit était finie, et un jour nouveau s’était levé, radieux pour la plupart, mais pour quelques-uns plein de menace et d’épouvante.

Les premiers rayons du matin éclairaient en ce moment une autre scène à l’aile opposée du château. Sous les rideaux verts de son alcôve, Marillac dormaitdepuis plusieurs heures du sommeil le plus paisible qu’il ait été donné à l'homme de savourer ici-bas, lorsqu’il se sentit brusquement éveillé par une secousse qui faillit le jeter à bas du lit.

— Va-t’en nu diable ! dit-il avec humeur, lorsque ses yeux appesantis eurent réussi à s’ouvrir à demi, et qu’il eut reconnu Gerlaut debout à son chevet.

— Lève-toi! répondit celui-ci en le tirantpar le bras pour donner plus de force à cette injonction.

L’artiste s’enveloppa dans les draps jusqu’au menton.

— Es-tu somnambule ou enragé? dit-il ensuite, ou bien prétendrais-tu me faire travailler? reprit-il, envoyant que ' son ami tenait des papiers. Tu sais bien que je n’ai jamais d’esprit â jeun, et que jusqu’à midi je suis stupide.

— Lève-toi sur-le-champ, répéta Gerfaut, il faut que je te parle.

11 y avait quelque chose de si grave et de si pressant dans l’accent avec lequel lurent prononcées ces paroles, que Marillac, sans plus discuter, se leva et se mit à s’habiller précipitamment.

— Qu’esl-cc donc? demanda-t-il en passant sa robe de chambre , tu as l’air d’un cinquième acte de mélodrame.

— Mets une redingote et des bottes, dit Octave, il faut que tu ailles à la Fauconnerie. On est habitué à te voir

sortir de grand matin depuis tes rendez-vous avec Reine,

et...

— C’est vers cette pastourelle que tu m'envoies! interrompit vivement l’artiste, qui commença à se déshabiller ; en ce cas, je me recouche. Assez de bucoliques comme ça.

— Je me bats dans quelques heures avec Bergcnlieim, dit Gerfaut à demi-voix.

— Slupendol s’écria Marillac après avoir fait deux pas en arrière, et il resta immobile comme une statue.

Sans perdre de temps en explications superflues, son ami lui raconta brièvement les événements de la nuit.

— Maintenant, dit-il, j’ai besoin de toi; puis-je compter sur .ton amitié ?

— A la vie et à la mort ! répondit Marillac ; et il lui serra la main avec l’émotion que le plus brave éprouve à l’approche du danger dont est menacée une personne qui lui est chère.

— Ceci, reprit Gerfaut en lui remettant un des papiers qu’il tenait, est une note pour toi, tu y trouveras mes instructions détaillées; elle te servira de guide selon les circonstances. — Ce papier cacheté sera déposé par toi au parquet de la cour royale de Nancy, dans le cas prévu et expliqué par la note que je viens de te donner. — Enfin, cette feuille-ci est mon testament. Je n’ai pas de parent à un degré très-proche ; c’est toi que je fais mon héritier.

— Que je sois académicien si j’accepte ta succession! interrompit l’artiste d’une voix mal assurée, et il détourna la tête pour cacher un accès de sensibilité déplacé, selon lui, dans une circonstance aussi sérieuse.

— Écoute-moi ; je ne connais pas de plus honnête homme que toi, et c’est pour cela que je te choisis. Avant tout, ce legs est un fuléi-commis. Je te parle en ce moment dans la supposition d’événements qui, très-probablement, n’arriveront jamais, mais enfin je dois tout prévoir. J’ignore les conséquences que ceci peut avoir sur le sort de Clémence ;

OEUVRES PE Cn. PE BERNARD.

sa tante, qui est très-austère, peut se brouiller avec elle et la priver de sa succession ; sa fortune personnelle n’est pas, je crois, considérable, et je ne connais pas les clauses de son contrat de mariage. Elle peut donc se trouver tout-àfait h la merci de son mari , et c’est ce que je ne saurais souffrir. Ma fortune est donc un dépôt que tu tiendras en tout temps à sa disposition. J’espère qu’elle m’aime assez pour ne pas refuser un service dont ma mort aura détruit l’inconvenance.

— A la bonne heure! dit Marillac; je t’avouerai que l’idée d’hériter de toi me serrait le cou comme un nœud coulant.

— Je te prie, cependant, d’accepter mes droits d’auteur. — Tu ne peux refuser cela, continua Gerfaut avec un demi-sourire ; ce legs rentre dans le domaine de l’art. A qui veux-tu que je le laisse si ce n’est à loi, mon Patrocle, mon fidèle collaborateur.

L’artiste fit plusieurs tours dans la chambre, d’un air très-agité?

— Je voudrais, s’écria-t-il, que tous les drames et tous les vaudevilles présents et futurs fussent au fond delà Seine, et que ce duel n’eût pas lieu. — Au reste, en cas de malheur, j’accepte ton legs. Je le consacrerai à taire une édition complète de tes œuvres, — grand format, — à enfoncer le Chateaubriand.

Gerfaut l’arrêta au milieu de sa promenade, et lui serra la main en souiiant.

— Brave garçon ! dit-il, tu crois toujours à la gloire. En vérité je ne songeais guère à la mienne, cependant je suis reconnaissantdetonidée.Si tu accomplis cette bonne œuvre de m’éditer au grand complet, mets cn frontispice mon portrait par Devéria. Les deux autres sont des horreurs dont je rougis. Je ne voudrais pas que la postérité, admiratrice de mon génie, se mîten tête que j’étais laid comme Pélisson.

GERFAUT

La moquerie de ces paroles redoubla l’émôtionet la tristesse de Marillac.

— Et dire, s’écria-t-il, que c’est moi qui ai sauvé la vie à ce brigand de Bergenheim ! — S’il te tue, je ne me le pardonnerai jamais. Mais aussi je t’avais bien dit que cela finirait d’une manière tragique.

• — Qu’allait-il faire dans cette galère? n’est-ce pas? Que veux-tu? Nous courons après le drame ; en voilà. Ce n’est pas pour moi que je suis inquiet, c’est pour elle. — Mal heureuse femme ! Un duel, c’est une pierre qui peut tomber sur la tête d’un homme vingt fois par jour ; il suffit d’un fat qui vous lorgne, ou d’un maladroit qui vous marche sur le pied ; mais elle..., pauvre ange !... Je n’y veux pas penser. J’ai besoin de ma tête et de mon cœur. Le jour grandit; il n’y a pas un instant à perdre. Tu vas descendre aux écuries ; tu selleras toi-même un cheval, si aucun domestique n’est levé ; tu te rendras, comme je te l’ai dit, à la Fauconnerie , j’ai vu une chaise de poste dans la cour de l’auberge, tu la feras atteler, et tu iras attendre tout le jour derrière le plateau de Montigny. Tu trouveras, d’ailleurs, tout ce que tu dois faire expliqué en détail dans la note que je t’ai remise. Voilà ma bourse ; je n’ai pas besoin d’argent.

Marillac mit la bourse dans sa poche, et les papiers dans son portefeuille ; il boutonna ensuite sa redingote jusqu’au menton, et s’enfonça sur les oreilles une casquette de voyage. Sa contenance, à la fois émue et déterminée, annonçait un état d’exaltation qui dédaignait pour le moment les théories pacifiques dont il avait fait l’exposé quelques jours auparavant. v

— Compte sur moi comme sur toi-même, dit-il avec énergie. Si cette pauvre petite femme se vient jeter dans mes bras, je te promets de lui servir fidèlement d’écuyer. Je la conduis où elle voudra; en Chine, si elle le demande, quand toute la gendarmerie <*du royaume serait à mes trousses. Et si le Bergenheim te tue, et qu’il coure après elle, U y aura des poignards.

GîDVRES DE Clî. DE BERNARD.

En disant ces mots, il prit sur la cheminée son stylet et deux petits pistolets, qu’il mit dans ses poches, après avoir examiné la pointe de l’un et les capsules des autres «

— Adieu ! dit Gerfaut.

— Adieu ! répéta l’artiste, dont l’agitation extrême contrastait avec le calme de son ami. Sois tranquille, je réponds d’elle, — et je ferai ton édition complète. — Mais quelle idée d’avoir accepté un duel aussi biscornu ? A-t-on jamais vu se battre au fusil ? il n’avait pas le droit d’exiger cela.

— Dépêche-toi; il faut que tu sois parti avant que les domestiques se lèvent.

— Embrasse-moi , mon pauvre garçon, reprit Marillac les larmes aux yeux ; ce n’est pas viril ce que je fais là, mais c’est plus fort que moi.... Oh! les femmes ! je les adore assurément; mais en ce moment je suis comme Néron, je voudrais qu’elles n’eussent qu’une tête... C’est pour ces poupées-là que nous nous faisons tuer !

— Tu les maudiras en route! reprit Octave, impatient de le voir partir.

— Oh ! sacrebleu oui. — Elles peuvent se flatter de m’inspirer en ce moment une haine carabinée Et notre

drame; — un vrai chef-d’œuvre de drame !

— Ne fais pas de bruit, dit son ami, en ouvrant la porte avec précaution.

Marillac lui serra la main une dernière fois, et sortit. Au bout du corridor, il s’arrêta et revint sur ses pas.

— Surtout, dit-il en passant la tête dans l’entre-bâillement de la porte, pas de procédés absurdes. Songe qu’il faut que l’un de vous deux reste sur le carreau, et que si tu manques, il ne te manquera pas. Prends ton temps... ajuste... et... feu, comme sur un lapin 1

Après cette dernière recommandation, il s’éloigna; et dix minutes après, depuis la chambre où il était resté. Gerfaut l’aperçut sortant de la cour du château, de toute la vitesse des quatre jambes de Béwerley.

GERFAUT

Le soleil le plus radieux qui puisse dorer un beau jour de septembre, s’était levé sur le château. A l’entour, la vallée lavée par l’orage, s’étalait fraîche et riante comme une jeune fille qui sort du bain. Ses rochers semblaient un bandeau d’argent autour de son front; ses bois, un manteau vert drapé sur ses épaules. Les terres labourées qui encadraient leurs franges, en faisaient ressortir le relief par le contraste d’un fonds brun sombre. Quelques bæufs, de l’espèce vigoureuse que peint Brascassat, animaient çà et là les prairies de leurs groupes fauves et ruminants; les oiseaux séchaient, aux cimes des arbres, leurs ailes mouillées par la pluie; et les joyeux gazouillements de la fcuillée répondaient par un caquetage continuel aux graves mugissements dont retentissaient les pâturages.

Un mouvement inaccoutumé se faisait remarquer dans les cours du château. Les domestiques allaient et venaient d’un air effaré, tandis que les chiens, accouplés, exécutaient un concert d’abois désordonnés, et que les chevaux, partageant ce pressentiment instinctif, piétinaient avec ardeur, et cherchaient à arracher leurs brides des mains du palefrenier qui les gardait. Plus loin, une troupe de paysans des fermes, armés de longs bâtons, buvait gaiment le coup du matin à la santé du maître; dans un coin quelques enfants s’escrimaient à coups de gaule, avec la turbulence do leur âge, pour se préparer aux plaisirs de la chasse aux sangliers. L’ordre du départ vint mettre en mouvement toute cette troupe impatiente et joyeuse. Les traqueurs, sous la conduite d’un piqueur expérimenté , sortirent de la cour et gagnèrent les bois des Mares par les sentiers du parc qui abrégeaient le chemin. Un valet de chiens prit les devants avec la meute, en suivant l’allée de platanes. Bientôt

une petite troupe de chasseurs, composée à peu près des mêmes personnages que nous avons déjà mis en scène, descendit le perron, conduite par le maître du château. Les uns montèrent sur les chevaux qui les attendaient, le reste sur un char découvert, à plusieurs bancs. Au même instant la figure rose d’Aline parut à l’une des fenêtres, et à un autre étage le majestueux visage de mademoiselle de Corandeuil, qui ne dédaigna pas de souhaiter aux chasseurs une heureuse journée. Après avoir salué galamment les deux femmes, la troupe sortit du château au bruit de la trompe de chasse qui sonnait joyeusement le départ.

Le baron, assis sur sa selle dans l’attitude martiale qui lui était habituelle, son fusil de chasse en bandoulière , et un cigare à la bouche, allait de l’un à l’autre et parlait à chacun d’un ton de plaisanterie qui n’eût laissé soupçonner à personne ses secrètes pensées. S’il était parvenu à composer son maintien de manière à tromper l’œil du plus clairvoyant, il n’avait pu dissimuler entièrement les stygmates qu’impriment à la physionomie les passions violentes; sa figure était beaucoup plus pâle que de coutume, et ses traits portaient les traces de deux nuits de douloureuse insomnie. Gerfaut, de son côté, avait fait tous ses efforts pour imposer à sa contenance cette sérénité impassible qui garde le secret de l’âme, mais sans réussir aussi bien. Sou affectation de gaîté trahissait une contrainte continuelle ; le sourire qui contractait ses lèvres laissait froid le reste du visage, et ne déplissait jamais une ride profonde creusée entre les sourcils. Un incident, tristement désiré peut-être, mais inespéré, vint accroître cette expression soucieuse et mélancolique. Au moment où la cavalcade passait devant le jardin anglais qui séparait l’allée de platanes de l’aile du château habitée par madame de Bergenheim , Octave ralentit le pas de son cheval et resta en arrière de ses compagnons ; ses yeux interrogèrent successivement, d’un regard sombre et avide, toutes les fenêtres de cette façade ; les persiennes de la chambre à coucher n’étaient fermées

Diqi

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qu’à demi ; derrière leur clairvoie il vit les rideaux onduler, puis se séparer. Un visage pâle se montra un instant encadré dans leur azur, comme la tète d’un ange qui eût entr’ouvert le ciel pour contempler la terre. Gerfaut se leva sur les étriers afin d’apercevoir plus longtemps cette apparition, qu’un groupe d’arbres commençait à lui cacher, mais il n’osa se permettre un seul geste d’adieu à celle qu’il voyait sans doute pour la dernière fois. Les arbres s’étant éclaircis, il distingua de nouveau la figure de Clémence, immobile, le front appuyé contre la fenêtre, et les yeux fixés sur lui; puis un massif de tulipiers la lui déroba une seconde fois; comme il était sur le point de faire rétrograder son cheval, pour obtenir encore le douloureux bonheur de ce dernier regard, il aperçut à ses côtés le baron qui avait ralenti le pas pour l’attendre.

— Jouez mieux votre rôle, lui dit celui-ci; nous sommes entourés d’espions. Camier a déjà fait ses observations sur votre air préoccupé.

— Vous avez raison, répondit Octave ; et vous joignez l’exemple au conseil. J’admire votre sang-froid, mais je désespère d’y atteindre.

— 11 faut les rejoindre et causer avec eux, reprit Christian. Après l’événement, nos moindres gestes seront commentés si l’on a quelque soupçon. Songez que l’honneur de cette lemnie dépend de notre prudence.

Il mil sa monture au trot ; Gerfaut suivit cet exemple en étoullant un soupir, et après avoir lancé un dernier regard du côté du château. Ils curent bientôt rejoint le char sur lequel cheminait une partie des chasseurs , et que SI. de Camier conduisait avec l’aplombd’un cocher de profession.

— Donne nouvelle, messieurs ! dit Dergenheim en maintenant son cheval à la hauteur de la voiture. Le vicomte s’engage à faire une pièce de vers en l’honneur de celui qui tuera le sanglier. N’est-il pas vrai, Gcrlaut ?

— Certainement, répondit celui-ci du même ton; et j’ai dans l’idée que vous en serez le héros.

OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Vous en êtes parbleu bien capable, baron, dit le vieux gentilhomme en relevant le collet de sa blouse pour garantir ses oreilles d’une bise assez piquante ; j’aurais parié que vous ne résisteriez pas à la tentation, et que cette partie de chasse tordrait le cou à votre voyage d’Èpinal.

— Vous êtes peu galant aujourd’hui, interrompit le procureur du roi, assis à sa gauche ; vous ne songez pas que notre hôte avait pour hâter son retour des raisons plus attrayantes que tous les sangliers des Vosges.

— Parbleu, il ne me viendrait jamais à l’esprit d’établir l’ombre d'une comparaison entre madame de Bergenheim et un sanglier, reprit M. de Camicr, peu disposé à recevoir une leçon d’amabilité de son voisin ; je suis l’adorateur trop déclaré de notre belle baronne. Vous permettez, Bergenheim ; à mon âge, c’est sans conséquence. C'est qu’il est incontestable que vous avez une jolie et aimable femme.

— Enchanteresse ! ajouta le procureur du roi avec une sorte d’exaltation.

— Madame la baronne est la perle de nos prairies, observa un homme de peu d’esprit assis sur le second banc.

— Et vous pouvez vous vanter d’être un heureux mari, continua le gros campagnard.

— Je le pense comme vous vous, répondit Christian d’un ton naturel; je suis entièrement de votre avis.

— Est-ce là un phénomène? s’écria M. de Camicr, un mari satisfait de son état! Vous avez eu diantrement de bonheur de réussir ainsi ; car enfin le mariage est une loti rie où les numéros gagnants sont un peu rares : une bonne femme, c’est un quaterne.

— Une anguille dans un sac de vipères, reprit l’homme de peu d’esprit, d’un air de componction propre à faire supposer qu’il n’avait pas choisi l’anguille, et que sa vipère l’avait mordu.

— Messieurs , vous jugez les femmes trop sévèrement, observa Gerfaut en faisant un effort pour prendre part à la conversation.

GERFAUT

— Bravo ! vicomte, dit Bergenheim ; je suis bien aise de vous savoir dans ces bons sentiments. Vous verrez que nous vous marierons un de ces jours, etque nous vous trouverons aussi un gentil quaterne.

M. de Camier poussa son voisin du coude.

— Je parierais, dit-il à demi-voix, que notre hôte a une idée sur le vicomte pour mademoiselle Aline. Remarquezvous comme il le choie? Elle a de la loi tune, la petite sœur.

— Et lui, pensez-vous qu’il soit riche? répondit le magistrat du même ton.

— Hum! hum! je crois qu’il mange un peu, comme tous ces farauds de Paris. On dit qu’il gagne beaucoup d’argent avec ses ouvrages... car il n’y a plus que ces grattepapier qui lassent leurs alfaires. Mais tout ça ne vaut pas du bon bien au soleil, franc d'hypothèques.

— Il est certain qu'ils ont l’air au mieux ensemble, reprit le procureur du roi, dupe ainsi que son voisin de la comédie que jouaient pour eux deux hommes sur le point de se livrer un combat à mort.

Il y eut un moment de silence, interrompu seulement par le trot des chevaux et le bruit sourd des roues sur le sol uni de l’allée.

— A qui diantre en ont vos chiens? s’écria tout à coup M. de Camier en se retournant vers le baron, qui se trouvait en arrière... Les voilà qui font tous un à gauche par quatre du côté de l’eau. Est-ce que vous les avez dressés à courre le brochet?

En ce moment, en effet, les chiens, que l’on apercevait en avant à quelque distance, et qui approchaient de la Roche-du-Gué, se précipitaient en masse du côté de la rivière, malgré les efforts de leur conducteur pour les retenir. Ils disparurent presque tous derrière les saules qui bordaient la rive , et on les entendit bientôt hurler à l’envi l’un de l’autre ; leurs abois avaient un caractère de tureur mêlé d’effroi.

— C’est quelque canard ou quelque sarcelle qu’ils auront éventé, observa le procureur du roi.

— Ils ne donneraient pas de la voix ainsi , dit M. de Camier avec la sagacité d'un chasseur de profession; ce serait un loup qu’ils ne feraient pas un plus grand vacarme. Estce que par hasard le sanglier serait allé prendre un bain pour nous recevoir avec plus de cérémonie?

11 donna un vigoureux coup de fouet; les cavaliers mirent leur monture au grand trot, et la troupe s’avança rapidement vers le lieu où se passait une scène qui commençait à exciter la curiosité générale. Avant qu'ils fussent arrivés , le valet de chien qui avait couru après la meute, afin de la rappeler à l'ordre , sortit du bouquet de saules en agitant son chapeau pour hâter leur marche, et en criant d une voix glapissante :

— Un corps ! un corps !

— Un dix-cors! répéta M.deCamieravec un enthousiasme subit. Il se leva au risque de tomber dans Ialimonière, et se mit à manœuvrer son fouet à tour de bras. — Un dix-cors, à l’eau ! hourah ! hourah !

Le cheval , excité par une grêle de coups qui menaçaient de le peler en detail, prit le galop. Les cavaliers suivirent cet exemple, et en peu d'instants ils arrivèrent tous à l'endroit où le domestique continuait ses cris et sa' pantomime eflarée.

— Un corps!... un homme noyé !... cria-t-il, lorsque la voiture s’arrêta.

Celte fois ce fut le procureur du roi qui se leva et sauta du char avec la légèreté d'un chamois.

— Un homme noyé! dit-il, que personne n’y touche! au nom de la loi !... Et rappelez vos chiens.

A ces mots, il se précipita vers l’endroit que lui désignait le domestique, avec l’ar.lcur particulière aux membres du ministère public, qui en général courent au délit comme un soldat au feu. Tout le monde mit pied à terre et s'empressa de le suivre. Aux dernières paroles du valet , Octave et

GERFAUT

Bergenheini avaient échangé un coup-d’œil étrange. L’émotion du dernier fut si vive qu’il faillit tomber en descendant de cheval, et qu’il fut quelque temps avant de pouvoir dégager son pied pris dans l’étrier. Enfin , par un violent effort sur lui-même, il réussit à vaincre son trouble et à suivre ses compagnons d’un air calme et indifférent.

A la pointe inférieure d’une sorte de croissant échancré par le courant dans le rivage , un saule d’une grosseur considérable arrondissait en parasol scs branches flexibles moitié sur la terre, moitié sur l’eau. Les chiens avaient cerné cette place contre laquelle ils aboyaient avec fureur; quelques-uns même s’étaient jetés à l’eau par une sorte de manœuvre stratégique, et comme pour essayer un autre genre d’attaque; mais des que l’un d’eux osait s’avancer jusque sous les branches de l’arbre , il battait aussitôt en retraite en donnant des signes d’une terreur plus grande que l’avait été sa colère. Les coups de fouet du [ûqueur parvinrent enfin à les contenir à distance. Les chasseurs purent alors approcher et apercevoir l’objet qui excitait à un si haut point l’effroi de la meute. CVtait, ainsi que l’avait annoncé le domestique, le corps d'un homme noyé; jeté par le courant contre le tronc même du saule, il y était resté, la tête prise entre deux branches à fleur d’eau, comme dans une fourche. Ses épaules se trouvant engravées dans le sable, on voyait à découvert tonie la partie supérieure du buste, tandis que les jambes, à flot, dans un lit plus profond , suivaient chaque ondulation et tantôt allaient au fond , tantôt semblaient nager à la surface.

— C’est le menuisier! s’écria M. de Camier en écartant le feuillage qui avait empêché jusqu’alors de voir distinctement la tète, et en reconnaissant les traits de l’ouvrier, quoiqu’ils fussent livides et gonfiés. — N'cst-ce pas, Bergenheim, c’est ce pauvre diable de Lambernier?

— C’est vrai! balbutia Christian, qui, malgré sa fermeté, ne put s’empêcher de détourner les yeux.

— Le menuisier 1... noyé!... c’est effroyable...; je ne

l’aurais pas reconnu — comme il est défiguré! s’écrièrent à la fois tous les autres en se pressant pour contempler de plus près ce spectacle hideux. „

— Voilà une triste manière d’échapper à la justice, observa le notaire d’un ton philosophique.

Le baron qui , au milieu de ses efforts violents pour vaincre son émotion , conservait l’étrange lucidité d’esprit qu’inspire souvent le danger, saisit avec empressement cette ouverture.

— Il aura voulu passer la rivière pour se sauver, dit-il; dans son trouble il aura manqué le gué et se sera noyé.

Le procureur du roi secoua la tôted’un air de doute.

— Cela n’est pas probable , dit-il ; je connais les lieux. S'il avait cherché à passer la rivière un peu au-dessus ou un peu au dessous du gué , peu importe , le courant l’aurait porté dans la pelite haie plus haut que la roche et non ici. Il est évident qu’il a dû se no\cr ou être noyé plus bas. Je dis : être noyé, car vous pouvez remarquer qu’il a une blessure à la partie gauche du front, comme s’il avait reçu un coup violent , ou que sa tête eût porte contre un corps dur. Or , s’il s’était noyé accidentellement en essayant de traverser la rivière , il no se serait pas blessé de la sorte.

Cette remarque faite avec la perspicacité dont l’habitude des affaires criminelles doue en général les membres du parquet, rendit le baron muet; tandis que chacun s’épuisait en conjectures pour expliquer la manière dont cet événement tragique avait pu arriver, et prenait parti pour ou contre la question accidentelle, il resta immobile, les yeux vaguement fixés sur la rivière, et évitant de regarder le cadavre dont l’aspect lui figeait le sang dans le cœur. Pendant ce temps, le procureur du roi avait tiré de sa carnassière une éccitoire, une plume et du papier, armes de son état qu’il portait habituellement par une précaution dont l’opportunité se trouvait en ce moment jus ifiée.

— Messieurs, dit- il en s’asseyant sur une branche horizontale du saule, en face du noyé, deux d’entre vous vont

GERFAUT

avoir la complaisance de m’assister comme témoins, tandis que je rédige mon procès-verbal. Si quelqu’un a des déclarations à faire relativement à cet événement, je le prie aussi de rester, afin que je reçoive sa déposition.

Personne ne bougea, mais Gerfaut lança au baron un regard si pénétrant, que celui-ci détoyrna les yeux.

— Du reste, messieurs, reprit le magistrat, je vous engage fort à ne pas renoncer pour cela au plaisir de la chasse. Ce spectacle n’a rien d'attrayant, et je vous jure que si mon devoir ne me retenait ici, je serais le premier à m’y soustraire. Baron, je vous prie de m’envoyer deux hommes et un brancard pour enlever le corps; je le ferai transporter dans une de vos fermes, afin de ne pas effrayer ces dames.

— Le procureur du roi a raison, dit Christian, que ces paroles délivrèrent d’une anxiété affreuse ; par prudence, il n’eût osé proposer qu’on se remit en route, et la torture qu’il souffrait auprès du cadavre de l'homme qu’il avait tué devenait de plus en plus intolérable. — En route, messieurs ; ce spectacle est réellement horrible ; les sangliers nous en distrairont.

Les chasseurs né se firent pas répéter cette invitation ; à l’exception de deux qui se dévouèrent pour obtempérer à la réquisition du magistrat, ils remontèrent à cheval ou en voiture. Bientôt la troupe reprit son chemin vers le bois des Mares, d’une course plus rapide qu’elle ne l’avait été jusqu’alors, car hommes, chevaux et chiens, semblaient également pressés de quitter cette scène de mort. Pendant le reste de la route, la conversation languit et se ressentit de l’émotion pénible que chacun avait éprouvée ; mais lorsqu’on fut. arrivé au rendez-vous, où attendaient déjà les traqueurs, le rapport du piqueur qui avait fait le bois le malin changea le cours des idées. Les fronts soucieux et attristés se déridèrent à l’assurance qu’il donna d’avoir enceintré un sanglier.

Après une délibération présidée par monsieur de Camier,

à qui le baron ne songea pas cette fois>à disputer la prééminence en lait de- science de vénerie, les traqueurs et les ' chiens partirent en silence pour entourer sous le vent le taillis où la bête était remisée. En même temps, les chasseurs se dirigèrent du côté opposé pour aller prendre leurs postes. Ils arrivèrent bientôt à la tranchée, le long de.laquelle ils devaient se placer. De distance en distance, à mesure qu’ils avançaient, l’un d’eux se détachait du groupe et demeurait immobile et muet comme une sentinelle d’avant-postes. Cette manœuvre réduisant à chaque instant le nombre des marcheurs, ceux-ci finirent par ne rester que trois.

— Arrêtez-vous ici, Camier, dit le baron lorsqu’ils lurent à une soixantaine de pas du dernier chasseur posté.

Le vieux gentilhomme connaissait le terrain, et ne lut que médiocrement flatté de cette proposition.

— Pardieu, répondit-il vivement, vous êtes chez vous; vous devriez au moins faire les honneurs de votre bois, et nous laisser choisir nos places. Vous n’ètes pas dégoûté; vous voulez vous poster sur la lisière parce que c’est toujours par là que débouche la bête; mais ventrebleu, nous y serons deux, car j’y vais.

Cette détermination contraria Christian, dont elle menaçait de faire échouer le plan, si prudemment combiné.

— Je veux faire mettre à ce poste notre ami Gerfaut, dit-il en se penchant à l’oreille du chasseur récalcitrant; je serais bien aise qu’il eût l’occasion de tirer. Un sanglier de plus ou de moins, qu’est-ce que ça fait à un vieil égyptien comme vous?

— A la bonne heure ! comme il vous plaira, reprit monsieur de Camier, en frappant la terre avec la crosse de son fusil, et il se mit à siffler pour exhaler sa mauvaise humeur.

Lorsque les deux adversaires se trouvèrent seuls à côté l’un de l’autre, l’expression de la figure de Bergenlieim changea soudain : l’air riant qu’il venait encore de prendre

GERFAUT

pour convaincre le vieux chasseur fit place à une gravité sombre.

— Vous vous rappelez nos conventions, dit-il, tout en marchant; il est à parier que le sanglier viendra de notre côté. Au moment opportun, je crierai : Gare! oh! et j’attendrai votre feu ; si au bout de vingt secondes vous n'avez pas tiré, je vous préviens que je ferai feu moi-môme.

— G’est bien, monsieur, répondit Gerfaut, en le regardant fixement ; vous vous rappelez sans doute aussi mes paroles : là découveite de ce cadavre doit leur donner un poids nouveau. Le procureur du roi commence en ce moment l’instruction; songez qu’il dépend de moi de la compléter. La déclaration dont je vous ai parlé est entre les mains d’une personne sure et chargée d’en faire usage au besoin.

— Marillac ? n’est-co pas reprit Christian d’un ton sinistre ; il est votre confident. C'est un secret fatal que vous lui avez confié là, monsieur. Si je survis aujourd'hui, il me faudra encore acheter son silence. Que tout ce sang présent et à venir retombe sur vous !

L’amant baissa la tête sans répondre, accablé en secret par ce reproche.

— Voici ma place, dit le baron en s’arrêtant devant la souche de chêne dont il avait parlé, et voilà sur la lisière l’orme où vous devez vous mettre.

Gerfaut s’arrêta de son côté, et dit d’une voix émue :

— Monsieur, l’un de r.ous ne sortira pas vivant de ce bois. En face de la mort, on dit la vérité. Je souhaite pour votre repos et le mien que vous ajoutiez foi à mes dernières paroles : Je vous jure sur mon honneur et par tout ce qu’il y a de sacré dans le monde que madame de Bergenheim est innocente.

Il salua Christian, et s’éloigna sans attendre sa réponse. Un moment après, il était immobile devant l'orme qui lui avait été désigné. Tous les chasseurs étaient à leur poste. Pendant quelques instants, le silence le plus profond régna

sur toue la ligne de la tranchée et dans les profondeurs du bois. Le taible souffle du vent à travers les feuilles, le chant de quelques fauvettes, et de temps en temps la chute d’une branche sèche étaient les seuls bruits qui se fissent entendre. 11 y a une émotion vive et attrayante dans les minutes qui précèdent l'attaque d’une chasse : tous les yeux fouillent le taillis d’un regard avide, toutes les oreilles écoutent avec une attention mêlée d’anxiété; il n’est pas de cœur qui n’éprouve un frisson aux premiers abois des chiens; l’homme le plus calme serre son fusil d’une main énergique, le plus apathique fait des vœux pour voir tomber à son poste cette bonne fortune armée de crocs, qui évcntrent parfois ceux qu’elle favorise , mais si glorieuse pour le chasseur victorieux. Cette fois le début de la chasse produisit son effet accoutumé. Un frémissement électrique parcourut la ligne des tireurs au moment où les chiens commencèrent à donner de la voix dans le lointain. Chacun jeta à ses voisins un coup d’œil qui recommandait une attention vigilante, et arma son fusil pour être prêt à faire feu. Peu à peu les abois devinrent plus distincts. Les paysans qui battaient le fourré avec leurs longues gaules, pour faire lever la bête, y joignaient des cris plus sauvages encore. A chaque instant, ce glapissement général se rapprochait et semblait se concentrer. Il était évident que le cordon des truqueurs se resserrait et emprisonnait le sanglier dans une enceinte de plus en plus étroite, qui ne lui laisserait bientôt plus d’autre voie de salut qu’une trouce sur la ligne des tireurs où régnait toujours le silence le plus profond.

Hors de la vue des autres chasseurs, Bergenheim et Gerfaut étaient debout à leurs postes les yeux fixés l’un sur l’autre. La tranchée avait assez de largeur pour qu’ils ne fussent pas gênés par les branches d’arbres; à la distance d’une soixantaine de pas qui les séparait, chacun d'eux apercevait son adversaire immobile et encadré dans le feuillage du sentier, comme une statue dans un berceau de

GKRFAUT.

verdure. Tout à coup les abois de la meute furent couverts par un coup de fusil parti à peu de distance. Quelques secondes après, deux claquements plus faibles se firent entendre, suivis d’une imprécatiop -.de M. Camier dont les capsules avaient éclaté sans que le coup partît. Le baron, qui venait de se baisser pour mieux voir dans le taillis, se releva en faisant un signe de la main pour avertir Octave de se tenir prêt. Il se plaça ensuite dans la position du sousofficier qui porte l’arme : le corps effacé, le fusil dans la main droite et tourné en dehors, de manière à protéger de toute la largeur du double canon une ligne perpendiculaire depuis le haut de la tête jusqu’au milieu de la cuisse.

Une extrême indécision se fit remarquer alors dans l’attitude de Gerfaut. Après avoir armé son fusil, il le posa à terre par un geste d’abattement, comme si la résolution de faire feu l’eût subitement abandonné; la mort n’a pas une pâleur plus effrayante que celle qui vint couvrir son visage. Les hurlements des chiens et des traqucurs retentissaient avec une énergie croissante. Un bruit d'une autre nature s’y mêla soudain. Des grognements brusques et sourds, suivis d’un grand craquement de branches, sortirent du bois en face des deux adversaires. Le taillis tout entier semblait frémir, traversé par un ouragan.

— Gare ! oh ! cria Bcrgenheim d’une voix ferme.

Au même instant, une hure énorme pointa hors du fourré, et un coup de feu se fit entendre. Lorsque Cerfaut, h travers la fumée qui sortait de son fusil , regarda au fond de la tranchée, il la trouva vide, et n’aperçut que le feuillage paisible et frémissant du bois. Le sanglier, après avoi»* franchi l’enceinte, filait comme un boulet, et en laissant derrière lui un sillon de branches brisées, et Bcrgenheim était couché derrière la souche du vieux chêne, sur laquelle avaient jailli déjà de larges gouttes de sang.

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