‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 101 sur 276 · La Cité, 4. Le Palais-de-Justice · texte numérisé non relu

La Cité, 4. Le Palais-de-Justice

«Je me plaçai dans le rang des spectateurs avec mon guide, et m'adressant à mon voisin : « Vaillant fils de la France, lui dis-je, cet « orateur à la voix de cigale parle sans doute pour ou contre la guerre, « ce fléau des peuples ? Quelle est, je te supplie de me le dire, l’injus- « tice dont il se plaint avec tant de véhémence? »

« L'étranger, me regardant avec un sourire, me répondit : « Mon « cher sauvage, il s’agit bien de la guerre ici! De la guerre, oui, à ce « misérable que tu vois, et qui sera sans doute étranglé pour avoir eu « la foiblesse de confesser dans les tourments un crime dont il n’y a « d'autre preuve que l’aveu arraché à ses douleurs. »

« Je conjurai mon conducteur de me remener à la hutte d'Ononthio, puisqu'on s’amusoit partout de ma simplicité.

« Nous retournions en effet chez mon hôte, lorsqu’en passant devant la cabane des prières! nous vimes la foule rassemblée aux portes : mon guide m’apprit qu’il y avoit dans cette cabane une fête de la Mort. Je me sentis un violent désir d’entrer dans ce lieu saint : nous y pénétrâmes par une ouverture secrète. On se taisoit alors pour écouter un génie dont le souffle animoit des trompettes d’airain ? : ce génie cessa bientôt de murmurer. Les colonnes de l'édifice, enveloppées d’étoffes noires, auroient versé à leurs pieds une obscurité impénétrable si l'éclat de mille torches n’eût dissipé cette obscurité. Au milieu du sanctuaire, que bordoient des chefs de la prière ?, s’élevoit le simulacre d’un cercueil. L'autel et les statues des hommes protecteurs de la patrie se cachoient pareillement sous des crêpes funèbres. Ce que le grand village et la cabane du soleil contenoient de plus puissant et de plus beau étoit rangé en silence dans les bancs de la nef.

« Tous les regards étoient attachés sur un orateur vêtu de blanc au milieu de ce deuil, et qui, deboût, dans une galerie suspendue *, les veux fermés, les mains croisées sur sa poitrine, s’apprêtoit à commencer un discours : il sembloit perdu dans les profondeurs du ciel. Tout à coup ses yeux s'ouvrent, ses mains s'étendent, sa voix, interprète de la mort, remplit les voûtes du temple, comme la voix même du Grand-Esprit 5. Avec quelle joie je m’aperçus que j'entendois parfaitement le chef de la prière! II me sembloit parler la langue de mon pays, tant les sentiments qu’il exprimoit étoient naturels à mon cœur!

« Je m’aurois voulu jeter aux pieds de ce sacrificateur, pour le prier de parler un jour sur ma tombe, afin de réjouir mon esprit dans la

4. Une église. 2. L'orgue. __ 8. Les prêtres, 4. La chaire. 5, Bossuet.

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