‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 116 sur 276 · LIVRE VIT · texte numérisé non relu

LIVRE VIT

de la civilisation autant de bonheur que de l’état sauvage. L'or n'existe pas toujours sous sa forme primitive, tel qu’on le trouve dans les mines de votre Amérique : souvent il est façonné, filé, fondu en mille manières ; mais c’est toujours de l'or.

« La condition politique qui nous courbe vers la terre, qui oblige l’un à se sacrifier à l’autre, qui fait des pauvres et des riches, qui semble, en un mot, dégrader l’homme, est précisément ce qui l'élève : la générosité, la pitié céleste, l'amour véritable, le courage dans l’adversité, toutes ces choses divines sont nées de cette condition politique. Le citoyen charitable qui va chercher, pour la secourir, l'humanité souffrante dans les lieux où elle se cache, peut-il être un objet de mépris? Le prêtre vertueux qui naguère trempoit vos fers de ses larmes sera-t-il frappé de vos dédains? L'homme qui pendant de longues années a lutté contre le malheur, qui a supporté sans se plaindre toutes les sortes de misères, est-il moins admirable dans sa force que le prisonnier sauvage dont le mépris se réduit à braver quelques heures de tourments ?

« Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant, si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l’ordre social que dans l’ordre naturel, l’état de société qui nous rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de nature.

« Il est parmi nous d’ardents amis de leur patrie, des cœurs nobles et désintéressés, des courages magnanimes, des âmes capables d'atteindre à ce qu’il y a de plus grand. Songeons, quand nous voyons un misérable, non à ses haïllons, non à son air humilié et timide, mais aux sacrifices qu'il fait, aux vertus quotidiennes qu’il est obligé de reprendre chaque matin, avec ses pauvres vêtements, pour affronter les tempêtes de la journée! Alors, loin de le regarder

comme un être vil, vous lui porterez respect. Et s’il existoit dans la.

société un homme qui en possédât les vertus sans en avoir les vices, seroit-ce à cet homme que vous oseriez comparer le sauvage? En paroissant tous les deux au tribunal du Dieu des chrétiens, du Dieu véritable, quelle seroit la sentence du juge? Toi, diroit-il au sauvage, tu ne fis point de mal, mais tu ne fis point de bien. Qu'il passe à ma droite, celui qui vêtit l’orphelin, qui protégea la veuve, qui réchauffa le vieillard, qui donna à manger au Lazare, car c’est ainsi que j'en agis lorsque j’habitois entre les hommes !. »

4. J’avois pris autrefois quelque chose de ce dernier paragraphe pour le transporter

dans un morceau littéraire sur un voyage de M. de Humboldt, que l’on peut voir dans les Mélanges littéraires (édition complète). Je n'ai pas cru devoir retran-

« Ici le chef de la prière cessa de se faire entendre. Le miel dis-

tilloit de ses lèvres ; l’air se calmoit autour de lui à mesure qu’il parloit. Ce qu'il faisoit éprouver n’étoit pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables. Il y avoit dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur de grâces, qu'aucune expression ne peut rendre. Saisi de respect et d'amour, je me jetai aux pieds de ce bon génie.

« Mon père, lui dis-je, tu viens de faire de moi un nouvel homme. Les objets s'offrent à mes yeux sous des rapports qui m'étoient auparavant inconnus. O le plus vénérable des sachems! chaste et pure hermine des vieux chênes, que ne puis-je t'emmener dans mes forêts! Mais, je le sens, tu n’es pas fait pour habiter parmi des sauvages ; ta place est chez un peuple où l’on peut admirer ton génie et jouir de tes vertus. Je vais bientôt rentrer dans les déserts du Nouveau-Monde, je vais reprendre la vie errante de f’Indien; après avoir conversé avec ce qu’il y a de plus sublime dans la société, je vais entendre les paroles de ce qu'il y a de plus simple dans la nature : mais, quels que soient les lieux où le Grand-Esprit conduise mes pas, sous l'arbre, au bord du fleuve, sur le rocher, je rappellerai tes leçons et je tàcherai de devenir sage de ta sagesse. »

« Mon fils, me répondit mon hôte en me relevant, chaque homme se doit à sa patrie : mon devoir me retient sur ces bords pour y faire le peu de bien dont je suis capable ; le vôtre est de retourner dans votre pays. Dieu se sert souvent de l’adversité comme d’un marchepied pour nous élever; il a permis contre vous une injustice afin de vous rendre meilleur. Partez, Chactas: allez retrouver votre cabane. Moins heureux que vous, je suis enchaîné dans un palais. Si je vous ai inspiré quelque estime, répandez-la sur ma nation, de même que je chéris la vôtre; devenez parmi vos compatriotes le protecteur des François. N'oubliez pas que tous, tant que nous sommes, nous méritons plus de pitié que de mépris. Dieu a fait l’homme comme un épi de blé : sa tige est fragile et se tourmente au moindre souffle, mais son grain est excellent.

« Souvenez-vous enfin, Ghactas, que si les habitants de votre pays ne sont encore qu'à la base de l'échelle sociale, les François sont loin d’être arrivés au sommet : dans la progression des lumières croissantes, nous paraîtrons-nous-mêmes des barbares à nos arrière-

cher cette vingtaine de lignes dans le récit de Chactas : elles se trouvent ici à leur véritable place,

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