‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 117 sur 276 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

« neveux. Ne vous irritez donc point contre cette civilisation qui « appartient à notre nature, contre une civilisation qui peut-être un « jour, envahissant vos forêts, les remplira d’un peuple où la liberté « de l’homme policé s’unira à l'indépendance de l’homme sauvage. »

« Le chef de la prière se leva ; nous marchâmes lentement vers la porte. « Je ne suis pas ici chez moi, me dit-il; je retourne au palais « d’un prince dont l’éducation me fut confiée. Si je puis vous être « utile, ne craignez pas de vous adresser à mon zèle: Rs vous « autres sauvages, vous avez peu de chose à demander aux rois.

« Je répondis : « Ta bonté m’enhardit; je laisse en France un père « qui languit dans l’adversité. Demande son nom à toutes les infor- « tunes soulagées ; elles te diront qu’il s'appelle Lopez. »

« À ces paroles, que je prononçai d'une voix altérée, un génie porta les larmes que j’avois aux yeux dans ceux de mon hôte. Cet hôte, plein de bonté, m’apprit que le chef de la prière qui visitoit mes chaînes à Marseille lui avoit raconté les traverses de mon ami et les liens qui m’unissoient à cet Espagnol ; que déjà Lopez étoit à l'abri de l’indigence, et qu'il retourneroit bientôt riche et heureux dans sa vieille patrie. On avoit même adouci le sort d'Honfroy, mon compagnon de boulet.

« Ges mots inondèrent mon cœur d’un torrent de joie, et la vivacité de ma reconnoissance m'ôta la force de l’exprimer. Cependant l'homme miséricordieux avoit tiré un cordon qui correspondoit à un écho d'’airain ; à la voix de cet-écho, les esclaves accoururent, et nous conduisirent aux degrés de marbre. Là, je dis un dernier adieu au pasteur des peuples; je pleurois comme un Européen. Je brisai mon calumet en signe de deuil, et j’entonnai à demi-voix le chant de l'absence : « Bénissez cette cabane hospitalière, à génie des fleuves errants! que «l'herbe ne couvre jamais le sentier qui mène à ses portes, jour et « nuit ouvertes au voyageur ! »

«Tandis que ma voix attendrie résonnoit sous le vestibule, le prêtre, les yeux levés vers le ciel, offroit à Dieu sa prière. Les serviteurs tombèrent à genoux, et reçurent la bénédiction que le sacrificateur pacifique répandit sur moi. Alors, dans un grand désordre, je descendis précipitamment les degrés. Parvenu au dernier marbre, je levai la tête, et j'aperçus mon hôte !, qui penché sur les fleurs de bronze, me suivoit complaisamment de ses regards : bientôt il se retira comme s’il se sentoit trop ému. Je restai quelque temps immobile dans l’espérance de le revoir; mais le retentissement des portes

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