LIVRE VII
« En mettant la tête nors de l’entre-pont, je fus frappé d’un spectacle affreux, mais sublime. A la lueur de la lune qui sortoit de temps en temps des nuages, on découvroit sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune et immobile, des côtes sauvages. La mer élevoit ses flots comme des monts dans le canal où nous étions engouffrés. Tantôt les vagues se couvroient d’écume et d’étincelles ; tantôt elles n'offroient plus qu’une surface huileuse, marbrée de taches noires, cuivrées ou verdàtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels elles mugissoient; quelquefois une lame monstrueuse venoit roulant sur elle-même sans se briser, comme une mer qui envahiroit les flots d’une autre mer. Pendant un moment le bruit de l’abîme et celui des vents étoient confondus ; le moment d’après, on distinguoit le fracas des courants, le sifflement des récifs, la triste voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortoient des bruits qui faisoient battre le cœur au plus intrépide. La proue du navire coupoit la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d’eau s’écouloient en tourbillonnant comme au débouché d’une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n'étoit peut-être plus alarmant qu’un murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit.
« Gependant des cartes, des compas, des instruments, de toutes les sortes, étoient étendus à nos pieds. Chacun parloit diversement de cette terre où étoit assis sur un écueil le génie du naufrage. Le pilote déclara que le naufrage étoit inévitable. Alors laumônier du vaisseau lut à haute voix la prière qui porte, dans un tourbillon, l’âme du marin au dieu des tempêtes. Je remarquai que des passagers alloient chercher ce qu’ils avoient de plus précieux, pour le sauver : l’espérance est comme la montagne Bleue dans les Florides : de ses hauts sommets le chasseur découvre un pays enchanté, et il oublie les précipices qui l’en séparent. Mbi et les autres chefs sauvages, nous primes un poignard pour nous défendre et un fer tranchant pour couper un arc et tailler une flèche. Hors la vie qu'avions-nous à perdre ? Le flot qui nous jetoit sur une côte inhabitée nous rendoit à notre bonheur : l’homme nu saluoit le désert et rentroit en possession de son empire.
« Il plut à la souveraine sagesse de sauver le vaisseau, maïs la même vague qui le poussa hors des écueils emporta l’un de ses mâts et me jeta dans l’abîme : j'y tombai comme un oiseau de mer qui se précipite sur se proie. En un clin d'œil le vaisseau, chassé par les vents, parut à une immense distance de moi; il ne pouvoit s'arrêter sans s'exposer une seconde fois au naufrage, et il fut contraint de m'abandonner. Perdant tout espoir de le rejoindre, je commençai à nager vers la côte éloignée. »