‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 121 sur 276 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

ce départ de la contrée des mille cabanes. J'avois perdu Atala ; je quittois Lopez; le pays des belliqueuses nations du Canada n’étoit pas celui qui m’avoit vu naître : sorti presque enfant de la terre des sassafras, que retrouverois-je dans la hutte de mes aïeux, si jamais les génies bienfaisants me permettoient de rentrer sous son écorce ?

« La scène imposante que j'avois sous les yeux servoit à nourrir ma mélancolie : je ne pouvois me rassasier du spectacle de l'Océan, Ma retraite favorite, lorsque je voulois méditer durant le jour, étoit la Cabane grillée! du grand mât de notre navire, où je montois et m'asseyois, dominant les vagues au-dessous de moi. La nuit, renfermé dans ma couche étroite, je prêtois l'oreille au bruit de l’eau qui couloit le long du bord : je n’avois qu’à déployer le bras pour atteindre de mon lit à mon cercueil.

« Cependant le cristal des eaux que nous avoient donné les rochers de la France commençoit à s’altérer. On résolut d'aborder aux îles non loin desquelles les vaisseaux se trouvoient alors. Nous saluons les génies de ces terres propices ; nous laissons derrière nous Fayal enivrée de ses vins, Tercère aux moissons parfumées, Santa-Cruz qui ignore les forêts, et Pico dont la tête porte une chevelure de feu. Comme une troupe de colombes passagères, notre flotte vient ployer ses ailes sous les rivages de la plus solitaire des filles de l'Océan.

« Quelques marins étant descendus à terre, je les suivis: tandis qu'ils S'arrêtoient au bord d’une source, je m’égarai sur les grèves et je parvins à l'entrée d’un bois de figuiers sauvages : la mer se brisoit en gémissant à leurs pieds, et dans leur cime on entendoit le sifflement aride du vent du nord. Saisi de je ne sais quelle horreur, je pénètre dans l'épaisseur de ce bois, à travers les sables blancs et les joncs stériles. Arrivé à l'extrémité opposée, mes yeux découvrent une statue portée sur un cheval de bronze : de sa main droite elle montroit les régions du couchant ?,

« d'approche de ce monument extraordinaire. Sur sa base baignée de l’écume des flots étoient gravés des caractères inconnus : la mousse et le salpêtre des mers rongcoient la surface du bronze antique ; l’alcyon perché sur le casque du colosse y jetoit, par intervalles, des voix langoureuses:; des coquillages se colloient aux flancs et aux crins du coursier, et lorsqu'on approchoit l'oreille de ses naseaux ouverts, on croyoit ouir des rumeurs confuses. Je ne sais si jamais rien de plus étonnant s'est présenté à la vue et à l'imagination d'un mortel.

« Quel dieu ou quel homme éleva ce monument? quel siècle, quelle

4, La hune, 2, Tradition historique.

nation le plaça sur ces rivages? qu’enseigne-t-il par sa main déployée? Veut-il prédire quelque grande révolution sur le globe, laquelle viendra de l'Occident? Est-ce le génie même de ces mers qui garde son empire et menace quiconque oseroit y pénétrer ?

« À l'aspect de ce monument qui m’'annonçoit un noir océan de siècles écoulés, je sentis l’impuissance et la rapidité des jours de Phomme. Tout nous échappe dans le passé et dans l'avenir; sortis du néant pour arriver au tombeau, à peine connoissons-nous le moment de notre existence.

« Je m'empressai de retourner aux vaisseaux et de raconter à Ononthio la découverte que j’avois faite. Il se préparoit à visiter avec moi cette merveille, mais une tempête s’éleva, et la flotte fut obligée de gagner la haute mer.

« Bientôt cette flotte est dispersée. Demeuré seul et chassé par le souffle du midi, notre vaisseau, pendant douze nuits entières, vole sur les vagues troublées. Nous arrivons dans ces parages où Michabou fait paître ses innombrables troupeaux'. Une brume froide et humide enveloppe la mer et le ciel; les flots glapissent dans les ténèbres; un bourdonnement continu sort des cordages du vaisseau, dont toutes les voiles sont ployéés; la lame couvre et découvre sans cesse le pont inondé; des feux sinistres voltigent sur les vergues, et, en dépit de nos efforts, la houle qui grossit nous pousse sur l’île des Esquimaux ?.

« J’avois, Ô mon fils! été coupable d’un souhait téméraire : j’avois appelé de mes vœux le spectacle d’une tempête. Qu'il est insensé celui qui désire être témoin de la colère des génies! Déjà nous avions été le jouet des mers, autant de jours qu’un étranger peut en passer dans une cabane, avant que son hôte lui demande le nom de ses aïeux; le soleil avoit disparu pour la sixième fois. La nuit étoit horrible ; j’étois couché dans mon hamac agité; je prêtois l'oreille aux coups des vagues qui ébranloient la structure du vaisseau : tout à coup j'entends courir sur le pont, et des paquets de cordages tomber; j'éprouve en même temps le mouvement que l’on ressent lorsqu'un vaisseau vire de bord. Le couvercle de l’entre-pont s'ouvre et une voix appelle le capitaine. Cette voix solitaire, au milieu de la nuit et de la tempête, avoit quelque chose qui faisoit frémir. Je me dresse sur ma couche; il me semble ouïr des marins discutant le gisement d’une terre que l’on avoit en vue. Je monte sur le pont : Ononthio et les. passagers s’y trouvoient déjà rassemblés.

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