‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 124 sur 276 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

-« Plein de joie, j’assemble des mousses et des racines à l'entrée de ma grotte : deux cailloux me donnent le feu; j'allume un bûcher dont la flamme et la fumée s'élèvent au-dessus des bois. Je dépouille la victime; je la mets en pièces; je brûle les filets de la langue et les portions consacrées aux génies : je prends soin de ne point briser les os, et je fais rôtir les morceaux les plus succulents. Je m'’assieds sur des pierres polies par la douce lime des eaux; je commence un repas avec l’hostie de la destinée, avec des cressons piquants et des mousses de roche aussi tendres que les entrailles d’un jeune chevreuil. La solitude de la terre et de la mer étoit assise à ma table : je découvrois à l’horizon, non sans une sorte d’agréable tristesse, les voiles du vaisseau où j’avois fait naufrage.

« L’abondance ayant chassé la faim, et la nuit étant revenue sur la terre, je me retirai de nouveau au fond de l’antre, avec la fourrure du monstre que j’avois terrassé. Je remerciai le Grand-Esprit qui m’avoit fait sauvage et qui me donnoit dans ce moment tant d'avantages sur l’homme policé. Mes pieds étoient rapides, mon bras vigoureux, ma vie habituée aux déserts : un génie ami des enfants, le Sommeil, fils de l’Innocence et de la Nuit, ferma mes yeux, et je bus le frais sumac du Meschacebé dans la coupe dorée des songes.

« Les sifflements du courlis et le cri de la barnacle, perchée sur les framboisiers de la grotte, m'annoncèrent le retour du matin : je sors. Je suspends par des racines de fraisier les restes de la victime à mes épaules; j’arme mon bras d’une branche de pin ; je me fais une ceinture de joncs où je place mon poignard, et, comme un lion marin, je m'avance le long des flots.

« Pendant mon séjour chez les Ginq-Nations iroquoises, le commerce et la guerre m'avoient conduit chez les Esquimaux, et j’avois appris quelque chose de la langue de ce peuple. Je savois que l’île ! de mon naufrage s’approchoit, dans la région de l'étoile immobile *?, des côtes du Labrador : je cherchai donc à remonter vers ce détroit.

« Je marchai autant de nuits qu'une jeune femme qui n’a point encore nourri de premier-né reste dans le doute sur le fruit que son sein a Conçu : craignant de tromper son époux, elle ne confie ses tendres éspérances qu'à sa mère; mais aux défaillances de cette femme, annonces mystérieuses de l’homme, à son secret, qui éclate dans ses regards, le père devine son bonheur, et, tombant à genoux, offre au Grand-Esprit son fils à naître.

« Je traversai des vallées de pierres revêtues de mousse, et au fond

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