LIVRE VIII
point inconnus. Les matrones et les jeunes femmes ne pouvoient rassasier leur curiosité; elles m’apportoient toutes sortes de présents.
« La sœur de ma mère existoit encore, mais elle étoit mourante : mes amis me conduisirent auprès d'elle. Lorsqu'elle entendit prononcer mon nom, elle fit un effort pour me regarder ; elle me reconnut, me tendit la main, leva les yeux au ciel avec un sourire, et accomplit sa destinée. Je me retirai l’âme en proie aux plus tristes pressentiments en voyant mon retour marqué par la mort du dernier parent que j’eusse au monde.
« Mes compagnons d’esclavage me menèrent à leur hutte d’écorce ; j'y passai la nuit avec eux. Nous y racontâämes sur la peau d'ours beaucoup de choses tirées du fond du cœur, de ces choses que l’on dit à un ami échappé d’un grand danger.
« Le lendemain, après avoir salué la lumière, les arbres, les rochers, le fleuve et toute la patrie, je désirai rentrer dans la cabane de mon père. Je la trouvai telle que l’avoient mise la solitude et les années : un magnolia s'élevoit au milieu, et ses branches passoient à travers le toit: les murs crevassés étoient recouverts de mousse, et un lierre embrassoit le contour de la porte de ses mains noires*et chevelues.
« Je n'assis au pied du magnolia, et je m'entretins avec la foule de mes souvenirs. « Peut-être, me disois-je, selon ma religion du désert, «est-ce ma mère elle-même qui est revenue dans sa cabane, sous la « forme de ce bel arbre! » Ensuite je caressois le tronc de ce suppliant réfugié au foyer de mes ancêtres, et qui s’en étoit fait le génie domestique pendant l’ingrate absence des amis de ma famille. J'aimois à retrouver pour successeur sous mon toit héréditaire, non les fils indif: férents des hommes, mais une paisible génération d'arbres et de fleurs : la conformité des destinées, qui sembloit exister entre moi et le magnolia demeuré seul debout parmi ces ruines, m'attendrissoit. N'étoit-ce pas aussi une rose de magnolia que j’avois donnée à la fille de Lopez, et qu’elle emporta dans la tombe?
« Plein de ces pensées qui font le charme intérieur de l'âme, je songeois à rétablir ma hutte, à consacrer le magnolia à la mémoire d’Atala, lorsque j’entendis quelque bruit. Un sachem, aussi vieux que ja terre, se présente sous les lierres de la porte: une barbe épaisse ombrageoit son menton ; sa poitrine étoit hérissée d’un long poil semblable aux herbes qui croissent dans le lit des fleuves; il s’'appuyoit sur un roseau; une Ceinture de joncs pressoit ses reins ; une Couronne de fleurs de marais ornoit sa tête; un manteau de loutre et de castor flottoit suspendu à ses épaules ; il paroissoit sortir du fleuve, car l’eau ruisseloit de ses vêtements, de sa barbe et de ses cheveux.
« Je nai jamais su si ce vieillard étoit en effet quelque antique sachem, quelque prêtre instruit de l’avenir et habitant une île du Meschacebé, ou si ce n’étoit pas l'ancêtre des fleuves, le Meschacebé lui-même. « Chactas, » me dit-il d’un son de voix semblable au bruit de la chute d’une onde, « cesse de méditer le rétablissement de cette «Cabane. En disputeras-tu la possession contre un génie, 6 le plus «imprudent des hommes? Crois-tu donc être arrivé à la fin de tes (travaux, et qu’il ne te reste plus qu’à t’asseoir sur la natte de tes «pères? Un jour viendra que le sang des Natchez.…, »
CI s’interrompt, agite le roseau qu’il tenoit à la main, me lance des regards prophétiques, tandis que, baissant et relevant la tête, sa barbe limoneuse frappe sa poitrine. Je me prosterne aux pieds du vieillard; mais lui, s’élançant dans le fleuve, disparoît au milieu des vagues bouillonnantes. |
«Je n’osai violer les ordres de cet homme ou de ce génie, et j'allai bâtir ma nouvelle demeure sur la colline où tu la vois aujourd’hui. Adario revint du pays des Iroquois; je travaillai avec lui et le vieux soleil à l’amélioration des lois de la patrie. Pour un peu de bien que j'ai fait, on m’a rendu beaucoup d'amour.
«J’avance à grands pas vers le terme de ma carrière : je prie le ciel de détourner les orages dont il a menacé les Natchez, ou de me recevoir en sacrifice. A cette fin je tâche de sanctifier mes jours, pour que la pureté de la victime soit agréable aux génies : c’est la seule précaution que j'aie prise contre l'avenir. Je n’ai point interrogé les jongleurs : nous devons remplir les devoirs que nous enseigne la vertu, sans rechercher curieusement les secrets de la Providence. Il est une Sorte de sagesse inquiète et de prudence coupable que le ciel .punit. Telle est, mon fils! la trop longue histoire du vieux Chactas. »