LIVRE VIII
couloient déjà dans mon cœur. Les Sioux, doués de simplicité et de justice, se réjouissoient de mon bonheur. J’embrassai Nadoué et ses fils ; je souhaitai toutes sortes de dons à mes hôtes, et, entrant dans ma pirogue chargée de présents, je m’'abandonnai au cours du Meschacebé. Les Sioux rangés sur la rive me saluoient du geste et de la voix; moi-même je les regardois en faisant des signes d'adieu, et priant les génies d'accorder leur faveur à cette nation innocente. Nous continuâmes de nous donner des marques d'amour jusqu’au détour d’un promontoire qui me déroba la vue des pasteurs; mais j'entendois encore le son de leurs voix affoiblies, que les brises dispersoient sur les eaux, le long des rivages du fleuve.
« Maintenant chaque heure me rapprochoit de ce champ paternel dont j’étois absent depuis tant de neiges. J'en étois sorti sans expérience, dans ma dix-septième lune des fleurs; j'’allois y rentrer dans ma trente-troisième feuille tombée et plein de la triste connoissance des hommes. Que d'aventures éprouvées! que de régions parcourues! que de peuples les pas de mes malheurs avoient visités! Ces réflexions rouloient dans mon esprit, et le courant entrainoit ma nacelle.
« Je franchis l'embouchure du Missouri. Je vis à l’orient le désert des Casquias et des Tamarouas, qui vivent dans les républiques unies ; au confluent de l’Ohio, fils de la montagne Allegany et du fleuve Monhougohalla, j’aperçus le pays des Chéroquois, qui sèment comme l’Européen, et des Wabaches, toujours en guerre avec les Illinois. Plus . loin je passai la rivière Blanche, fréquentée. des crocodiles, et l’Akensas, qui se joint au Meschacebé par la rive occidentale. Je remarquai à ma gauche la contrée des Chicassas, venus du midi, et celle des Yazous, coureurs des montagnes; à ma droite je laissai les Sélonis et les Panimas, qui boivent les eaux du ciel et vivent sous des lataniers Enfin je découvris la cime des hauts magnolias qui couronnent le village des Natchez. Mes yeux se troublèrent, mon cœur flotta dans mon sein : je tombai sans mouvement au fond de ma pirogue, qui, poussée par la main du fleuve, alla s’échouer sur la rive.
« Bocages de la mort, qui couvrirez bientôt de votre ombre les cendres du vieux Chactas! chênes antiques, mes contemporains de solitude! vous savez quelles furent mes pensées quand, revenu de l’atteinte du génie de la patrie, je me trouvai assis au pied d’un arbre et livré à une foule curieuse qui s'empressoit autour de moi. Je regardois le ciel, la terre, le fleuve, les sauvages, sans pouvoir ni parler, ni déclarer les transports de mon âme. Mais lorsqu'un des inconnus vint à prononcer quelques mots en natchez, alors, soulagé et tout en pleurs,
je serre dans mes bras ma terre natale, j'y colle mes lèvres comme un amant à celles d’une amante, puis. me relevant :
« Ce sont donc là les Natchez! Manitou de mes malheurs, ne me
« trompez-vous point encore ? Est-ce là la langue de mon pays que «je viens d'entendre? Mon oreille ne m’a-t-elle point déçu? »
« Je touchois les mains, le visage, le vêtement de mes frères. Je dis à la troupe étonnée : « Mes amis, mes chers amis, parlez, répétez ces « mots que je n’ai point oubliés! Parlez, que je retrouve dans votre « bouche les doux accents de la patrie! O langage chéri des génies! « langage dans lequel j’appris à prononcer le nom de mon père, et que « j’entendois lorsque je reposois encore dans le sein maternel! »
«Les Natchez ne pouvoient revenir de leur surprise : au désordre de mes sens, ils se persuadèrent que j'étois un homme possédé d’Athaensic, pour quelque crime commis dans un pays lointain ; ils songeoient déjà à m’écarter, comme un sacrilége, du bois du temple et des bocages de la mort.
« La foule grossissoit. Tout à coup un cri s'élève; je pousse moimême un cri en reconnoissant les chefs compagnons de mon esclavage dans ta patrie, et, en m'élançant dans leurs bras, nous mêlons nos pleurs d'amitié et de joie. « Chactas! Chactas! » C’est tout ce qu'ils peuvent dire dans leur attendrissement. Mille voix répètent : « Ghac= « tas! Chactas! Génies immortels, est-ce là le fils d'Outalissi, ce Chac- « tas que nous n'avons point connu, et qu'on disoit enseveli au sein « des flots? »
« Telles étoient les acclamations. On entendoit un bruit confus semblable aux échos des vagues dans les rochers. Mes amis m'’apprirent qu’arrivés à Québec sur le vaisseau, après mon naufrage, ils retournèrent d’abord chez les Iroquois, d’où ils vinrent, après trois ans, conter mes malheurs à mes parents et à mon pays. Leur récit achevé, ils me conduisirent au temple du Soleil, où je suspendis mes vêtements en offrande. De là, après m'être purifié et avant d’avoir pris aucune nourriture, je me rendis au bocâge de la mort pour saluer les cendres de mes aïeux. Les vieillards m'y vinrent trouver, car la nouvelle de mon retour avait déjà volé de cabane en cabane. Plusieurs d’entre eux me reconnurent à ma resssemblance avec mon père. L’un disoit : « Voilà les cheveux d’Outalissi. » Un autre : « C’est son regard «et sa voix. » Un troisième : « C’est sa démarche, mais il diffère de « son aïeul par sa taille, qui est plus élevée. »
« Les hommes de mon âge accouroient aussi, et, à l’aide de circonstances reproduites à ma mémoire, ils me rappeloient les jours de notre jeunesse ; alors je retrouvois sur leur visage des traits qui ne m'étoient
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