LIVRE IX
les plus fermes laissent échapper leur proie; Ghactas lui-même paroït troublé.
Trois causes de guerre existent entre les sauvages : l'invasion des terres, l’enlèvement d’une famille, la destruction des femelles de castor. Ignorant du droit public des Indiens, et n’ayant point encore l'expérience des chasseurs, René avoit tué des femelles de castor. On délibère en tumulte : Ondouré veut qu’on abandonne le coupable aux Illinois pour éviter une guerre sanglante. Le frère d'Amélie est le premier à se présenter en expiation. « Je traîne partout mes infortunes, dit-il à Chactas; délivrez-vous d’un homme qui pèse sur la terre. »
Outougamiz soutint que le guerrier blanc dont il portoit le Manitou d’or, gage de l’amitié jurée, n’avoit péché que par ignorance : « Ceux qui ont une si grande terreur des Illinois, s’écria-t-il, peuvent les aller supplier de leur accorder la paix. Quant à moi, je sais un moyen plus sûr de l’obtenir : c’est la victoire. L'homme blanc est mon ami, quiconque est son ennemi est le mien.» En prononçant ces paroles, le jeune sauvage laissoit tomber sur Ondouré des regards terribles.
Outagamiz étoit renommé chéz les Natchez pour sa candeur autant que pour son courage : ils l’avoient surnommé Outougamiz le Simple. Jamais il ne prenoit la parole dans un conseil, et ses vertus ne se manifestoient que par des actions. Les chasseurs furent étonnés de la hardiesse avec laquelle il s’exprima et de la soudaine éloquence que l'amitié avoit placée sur ses lèvres : ainsi la fleur de l’'hémerocale, qui referme son calice pendant la nuit, ne répand ses parfums qu'aux premiers rayons de la lumière. La jeunesse, généreuse et guerrière, applaudit aux sentiments d'Outougamiz. René lui-même avoit pris sur ses compagnons sauvages l'empire qu’il exerçoit involontairement sur les esprits : l'avis d’Ondouré fut rejeté; on conjura les mânes des femelles des castors; Ghactas recommanda le secret, mais le rival du frère d'Amélie s’étoit déjà promis de rompre le silence.
Cependant on crut devoir abréger le temps des chasses : le retour précipité des guerriers étonna les Natchez. Bientôt on murmura tout bas la cause secrète de ce retour. Repoussé de plus en plus de Géluta, Ondouré se rapprocha de son ancienne amante, et chercha dans l’ambition des consolations et des vengeances à l’amour.
: Durant l'absence des chasseurs, les habitants de la colonie s’étoient répandus dans les villages indiens : des aventuriers sans mœurs, des soldats dans l'ivresse, avoient insulté les femmes. Febriano, digne ami d'Onduré, avoit tourmenté Céluta, et d'Artaguette l’avoit protégée. Au retour d'Outougamiz, l’orphéline raconta à son frère les persécutions par elle éprouvées; Outougamiz les redit à René, qui, déjà
défendu dans le conseil par le généreux capitaine, l’alla remercier au fort Rosalie. Un attachement, fondé sur l'estime, commença entre ces deux nobles François. Trop touché de la beauté de Céluta, d’Artaguette cédoit au penchant qui l’entraînoit vers l’homme aimé de la vertueuse Indienne. Ainsi se formoient de toutes parts des liens que le ciel vouloit briser et des haïines que le temps devoit accroître. Un événement développa tout à coup ces germes de malheurs.
Une nuit, Chactas, au milieu de sa famille, veillait sur sa natte : la flamme du foyer éclairoit l’intérieur de la cabane. Une hache teinte de sang tombe aux pieds du vieillard : sur le manche de cette hache étoient gravés l’image de deux femelles de castor et le symbole de la nation des Illinois. Dans les cabanes des différents sachems de pareilles armes furent jetées, et les hérauts illinois, qui étoient ainsi venus déclarer la guerre, avoient disparu dans les ténèbres.
Ondouré, dans l'espoir de perdre celui qui lui enlevoit le cœur de Géluta, avoit fait avertir secrètement les Illinois de l'accident de la chasse. Peu importoit à ce chef de plonger son pays dans un abîme de maux, s’il pouvoit à la fois rendre son rival odieux à la nation, et atteindre peut-être par la chance des armes à la puissance absolue. I avoit prévu que le vieux soleil seroit obligé de marcher à l'ennemi : au défaut de la flèche des Illinois, Ondouré ne pourroit-il pas employer la sienne pour se débarrasser d’un chef importun? Akansie, mère du jeune soleil, disposeroit alors du pouvoir souverain, et par elle l’homme qu’elle adoroïit parviendroit facilement à la dignité d’édile, dignité qui le rendroit tuteur du nouveau prince. Enfin Ondouré, qui détestoit les François, mais qui les servoit pour se faire appuyer d'eux, ne trouveroit-il pas quelque moyen de les chasser de la Louisiane, lorsqu'il seroit revêtu de l'autorité suprême? Maître alors de la fortune, il immoleroit le frère d'Amélie et soumettroit Céluta à son amour. |
Tels étoient les desseins qu'Ondouré rouloit vaguement dans son âme. Il connoissoit Akansie; il savoit qu’elle se prêteroit à tous ses forfaits, s’il la persuadoit de son repentir, si elle se pouvoit croire aimée. Il affecte donc pour cette femme une ardeur qu'il ne ressent pas; il promet de sacrifier Céluta, exigeant à son tour d’Akansie qu’elle serve une ambition dont elle recueillera les fruits. La crédule amante consent à des crimes pour une caresse.
La passion de Céluta s’augmentoit en silence. René étoit devenu l'ami d'Outougamiz. Ne scroit-il pas possible à Céluta d'obtenir la main de René? Les murmures que l’on commençoit à élever de toutes parts contre le guerrier blanc ne faisoient qu’attacher davantage