LIVRE IX
l’Indienne à ce guerrier : l'amour se plaît au dévouement et aux sacrifices. Les prêtres ne cessoient de répéter que des signes s’étoient montrés dans les airs la nuit de la convocation du conseil; que le serpent sacré avoit disparu le jour d’une adoption funeste; que les femelles de castor avoient été tuées; que le salut de la nation se trouvoit exposé par la présence d’un étranger sacrilége : il falloit des expiations. Redits autour d'elle, ces propos troubloient CGéluta : linjustice de l'accusation la révoltoit, et le sentiment de cette injustice fortifioit son amour, désormais irrésistible.
Mais René ne partageoit point ce penchant; il n’avoit point changé de nature; il accomplissoit son sort dans toute sa rigueur. Déjà la distraction qu'un long JOTReE et des objets nouveaux avoient produite dans son àme commençoit à perdre sa puissance : les tristesses du frère d'Amélie revenoient, et le souvenir de ses chagrins, au lieu de s’affoiblir par le temps, sembloit s’accroître. Les déserts n'avoient pas plus satisfait René que le monde, et dans linsatiabilité de ses vagues désirs il avoit déjà tari la solitude, comme il avoit épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu’il ne partageoïit point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenoit la cause invisible de tout : aimer et souffrir étoit la double fatalité qu’il imposoit à quiconque s’approchoit de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendoit aux êtres environnants : c’est ainsi qu’il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir ou respirer sans mourir.
Toutefois René ne se voyoit pas sans une douleur amère, tout innocent qu'il étoit, la cause de la guerre entre les Illinois et les Natchez « Quoi! se disoit-il, pour prix de l'hospitalité que j'ai reçue, je livre à la désolation les cabanes de mes hôtes! Qu’avois-je besoin d'apporter à ces sauvages le trouble et les misères de ma vie? Je répondrai à chaque famille, du sang qui sera versé. Ah! qu'on accepte plutôt en réparation le sacrifice de mes jours! »
Ce sacrifice n’étoit plus possible que sur le champ de bataille : Ja guerre étoit déclarée, et il ne restoit aux Natchez qu’à la soutenir avec courage. Le soleil prit le commandement de la tribu de l’Aigle, avec laquelle il fut résolu qu'il envahiroit les terres des Illinois. Adario demeura aux Natchez avec la tribu de la Tortue et du Serpent, pour défendre la patrie. Outougamiz fut nommé chef des jeunes guerriers qui devoient garder les cabanes. René, adopté dans la tribu de l’Aïgle, devoit être de l'expédition commandée par le vieux soleil.
Le jour du départ étant fixé, Outougamiz dit au frère d'Amélie :
« Tu me quittes ; les sachems m'obligent à demeurer ici; tu vas marcher au combat sans ton compagnon d'armes ; c'est bien mal à moi de te laisser seul ainsi, Si tu meurs, comment ferai-je pour t'aller rejoindre? Souvieng-toi de nos Manitous dans la bataille. Voici la chaîne d’or de notre amitié, qui m'avertira de tout ce que tu feras. J’aurais voulu au moins que tu eusses été mon frère avant de me quitter. Ma sœur l'aime ; tout le monde le dit, il n’y a que toi qui l'ignores. Tu ne lui parles jamais d'amour, Comment! ne la trouves-tu pas belle? Ton âme est-elle engagée ailleurs? Je suis Outougamiz, qu'on appelle le Simple parce que je n'ai point d'esprit; mais je serai toujours heureux de l'aimer, soit que je devienne malheureux ou heureux par toi. » Ainsi parla le sauvage : René le pressa sur son sein, et des pleurs d’attendrissement mouillèrent ses yeux.
Bientôt la tribu se mit en marche, ayant le soleil à sa tête, Toutes les familles étoient accourues sur son passage : les femmes et les enfants pleuroient, Géluta pouvoit à peine contenir les mouvements de sa douleur, et suivoit des regards le frère d'Amélie. Chactas bénit en passant son fils adoptif, et regretta de ne le pouvoir suivre. La petite Mila, à moitié confuse, cria à René : « Ne va pas mourir! » et rentra, toute rougissante, dans la foule, Le capitaine d’Artaguette salua le frère d'Amélie lorsqu'il passa devant lui, en l’invitant à se souvenir de la gloire de la France, Ondouré fermoit la marche : il devoit commander la tribu, dans le cas où le vieux soleil succomberoit aux fatigues de la marche ou sous les coups de l'ennemi,
À peine la tribu de l’Aigle s'étoit éloignée des Natchez, que des inquiétudes se répandirent parmi les habitants du fort Rosalie. Les colons découvrirent les traces d’ün complot parmi les noirs, et l’on disoit qu'il avoit des ramifications chez les sauvages. En effet, Ondouré entretenoit depuis longtemps des intelligences avec les esclaves des blancs : il avoit fait entendre à leur oreille le doux nom de liberté, pour se servir d'eux, si jamais ils pouvoient devenir utiles à son ambition, Un jeune nègre, nommé Imley, chef de cette association mysté-
rieuse, cultivoit une concession voisine de la cabane de Céluta et d'Ou- .
tougamiz,
Ces récits sont portés à Febriano, Le renégat, que la soif de l'or dévore, voit dans les circonstances où se trouvent les Natchez une possibilité de destruction dont profiteroient à la fois son avarice et sa lubricité, Febriano recevoit des présents d'Ondouré, et l’instruisoit de tout ce qui se passoit au conseil des François; mais, dans l'absence de ce chef, n'ayant plus de guide, il érut trouver l’occasion de s'enrichir de la dépouille des sauvages,
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