‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 143 sur 276 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Téran, qui épousa Nitianis, dont les esprits stériles fermèrent le sein, et Scoute, qui fut le dernier des trois enfants d’OEkala. Scoute eut de la chaste Nibila la charmante Élisoé et le fier Alisinape, père de Sépine. "Cet ardent sauvage avoit promis à sa mère de lui apporter la chevelure du commandant des François; mais il avoit négligé de faire des sacrifices aux génies, et il ne devoit plus rentrer dans la cabane de ses pères. Un boulet l’atteignit dans les parties inférieures du corps. Renversé sur la terre, il se roule dans ses entrailles. Son ami, Télaza, lui tend la main pour l'aider à se relever, mais un second boulet arrache le bras secourable qui va frapper Outougamiz.

Déjà il ne restoit plus que soixante guerriers de la troupe qui escaladoit la colline des foudres : ils arrivent au sommet. Outougamiz, perçant à travers les baïonnettes que Folard oppose à ses efforts, s'élance le premier sur un canon, abat la tête du cyclope qui alloit y porter la mèche, embrasse le tube et appelle à lui les sauvages. Là se fait un carnage épouvantable des François et des Indiens. Folard crie aux premiers : « Quelle honte pour vous si vous étiez vaincus ! » Outougamiz crie aux seconds : « Encore un moment de courage, et à nous la « victoire! »

On entend le frémissement du sang qui se dessèche et s’évapore en tombant sur la machine rougie, pour la possession de laquelle on combat. Les décharges des mousquets et des batteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugissements, les ténèbres et les lueurs de l’Etna, lorsque le volcan se réveille : un ciel d’airain, d’où tombe une pluie de cendre, s’abaisse sur les campagnes obscurcies, au milieu desquelles la montagne brûle comme un funèbre flambeau ; des fleuves d’un feu violet sillonnent les plaines mouvantes ; les hommes, les cités, les monuments, disparoïissent, et Vulcain, vainqueur de Neptune, fait bouillonner les mers sur ses fourneaux embrasés.

Toutes les fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu'a saisi le frère de Céluta. Les Indiens tàchent d’ébranler la lourde masse et de la précipiter du haut du coteau : les uns l’embrassent par sa bouche béante; les autres poussent avec effort les roues qui laissent dans le sol de profondes traces ; ceux-ci tournent contre les François les armes qu’ils leur ont arrachées ; ceux-là se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cervelles fumantes , les lambeaux de chair, les fragments d'os. Chaque soldat, noivci par le salpêtre, est couvert du sang de ses amis et de ses ennemis. On se saisit par les cheveux ; on s'attaque avec les pieds et les mains : tel a perdu les bras qui se sert de ses dents pour combattre : c’est comme un festin de la mort. Déjà Folard est blessé; déjà l’héroïsme de quelques

sauvages l'emporte sur tout l’art européen, lorsqu'un grenadier par-

vient à mettre le feu au tube. Aussitôt la couleuvre de bronze dégorge

ses entrailles avec un dernier rugissement : sa destinée étant accom-

plie, elle éclate, mutile, renverse, tue la plus grande partie des guer-" riers qui l’environnent. L’on n'entend qu’un cri, suivi d’un silence

formidable.

Comme deux flottes puissantes, se disputant l'empire de Neptune, se rencontrent à l'embouchure de l'antique Égyptus, le combat s’engage à l'entrée de la nuit. Bientôt un vaisseau s’enflamme.par sa poupe pétillante : à la lueur du mouvant incendie on distingue la mer semblable à du sang et couverte de débris; la terre est bordée des nations du désert; les navires, ou démâtés, ou rasés au niveau des vagues, dérivent en brûlant. Tout à coup le vaisseau en feu mugit: son énorme carcasse crève et lance jusqu'au ciel les tubes d’airain, les pins embrasés et les cadavres des matelots : la nuit et le silence s'étendent sur les ondes. Outougamiz reste seul de toute sa troupe, après l'explosion du foudre. Il se vouloit jeter parmi les François, mais le génie de l'amitié lui fait au fond du cœur cette réprimande : « Où cours-tu, «insensé? de quel fruit ta mort peut-elle être maintenant à ta patrie ? : « Réserve ce sacrifice pour une occasion plus favorable, et souviens-toi « que tu as un ami. » Ému par ces tendres sentiments, le fils de Tabamica bondit du haut de la colline, va se plonger dans le fleuve, et, ranimé par la fraicheur de l'onde, il rejoint les guerriers qui n’avoient cessé de combattre contre d’Artaguette.

Les sachems, aussi prudents qu’intrépides, craignant d’être coupés dans leur retraite, s’étoient réunis aux bataillons de leurs fils. Tous ensemble soutenoient à peine les efforts de Beaumanoir, qui, du côté des François, obtenoit l'honneur de la journée. Beaumanoir avoit pour ancêtre ce fameux chevalier breton qui but son sang au combat des Trente. Douze générations séparoient Beaumanoir de cette source illustre : Étienne, Matthieu, Charles, Robert, Geofroy, le second Étienne, Paul, François, qui mourut à Jarnac, Georges le Balafré, Thomas, François deuxième du nom, et Jean le Solitaire, qui habitoit le donjon d’où l’on découvre la colline isolée ! que couronnent les ruines d’un temple druidique.

Armé d’un casse-tête à l'instar de l'ennemi, Beaumanoir ravage les rangs des Natchez : Adario soutient à peine sa furie. Déjà le vieux Nabal, le riche Lipoé, qui possédoit deux cents peaux de castor, trente arcs de bois de merisier et trois cabanes; Ouzao, de la tribu du Ser-

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