Le Mont-Dol
CIVREUX: 313
pent; Arimat, qui portoit un aigle d'azur sur son sein, une perle à sa lèvre et une couronne de plumes sur sa tête, tous ces avoient péri sous les ongles de ce fier lion, Beaumanoir.
On remarquoit dans l’armée des Natchez un cher redouté, le robuste Nipane; trois fils secondoient son courage : Tanitien aux oreilles découpées, Masinaïke, favori de sa mère, et le grand Ossani. Les trois Nipanides, s’avançant à la tête des sauvages, lançoient leurs flèches contre les François et se retiroient ensuite à l’abri de la valeur de leur père. Comme un serpent à la peau changeante, à la queue sonore, reposant aux ardeurs du soleil, veille sur ses enfants qui se jouent autour de lui; si quelque bruit vient à se faire entendre, les jeunes reptiles se réfugient dans la bouche de leur mère ; l'amour les renferme de nouveau dans le sein dont l'amour les fit sortir : tel étoit Nipane et ses fils.
Au moment où les trois frères alloient attaquer Beaumanoir, Beaumanoir fond sur eux comme le milan sur des colombes. Nipane, qui : observe le mouvement du guerrier françois, s’avance pour secourir les objets de sa vigilante tendresse. Privé d’une victoire qu'il regardoit comme assurée, le soldat breton se tourne vers le sachem et l’abat d’un coup de masque:
À la vue de Nipane terrassé, les Natchez poussent un cri : Tanitien, Masinaïke et Ossani lancent à la fois leurs flèches contre le meurtrier de leur père. Beaumanoir se baisse pour éviter la mort, et, se jetant sur les trois jeunes sauvages, il les immole.
Nipane, revenu de son évanouissement, mais répandant le sang par les yeux et par les narines, ne peut, heureux dans son infortune, apercevoir ses fils étendus à ses côtés. « O mes fils! dit-il d’une voix mourante, sauvez mon corps de la rage des François. Est-il rien de plus pitoyable qu’un sachem renversé par Areskoui? Les ennemis comptent ses cheveux blancs et insultent à son cadavre : « Insensé, disent-ils, « pourquoi quittois-tu le bâton de chêne? » Ils le dépouillent, et plaisantent entre eux sur les restes inanimés du vieillard. » Nipane expire, parlant en vain à ses fils, et, arrivé chez les morts, il gémit de retrouver ces mêmes fils qui l'ont précédé dans la tombe.
Le grand-prêtre, armé d’une torche ardente, rallie les sauvages autour du corps de Nipane. Adario et Outougamiz enlèvent le cadavre, mais Beaumanoir saisit d’une main le sachem, l'oblige à lâcher sa proie, tandis que de l’autre main il lève la massue. Adario recule et détourne le coup. Alors le ciel marque à la fois la fin de la gloire et de la vie de Beaumanoir. D'un revers de sa hache, Adario fend le côté de son ennemi : le Breton sent l'air entrer dans sa poitrine par un chemin
inconnu et son cœur palpiter à découvert. Ses yeux deviennent blancs: il tord les lèvres; ses dents craquent; la massue échappe à sa main; il tombe; la vie l’abandonne, ses membres se roidissent dans la mort.
Adario s’élançant sur Beaumanoir pour Jui enlever la chevelure : « À moi, Natchez! s’écrie-t-il, Nipane est vengé! » Les sauvages jettent de grandes clameurs, et-reviennent à l'attaque. Du côté des François, les tambours battent la charge, la musique et les clairons retentissent : d’Artaguette, faisant baisser la baïonnette à ses grenadiers, s’avance pour protéger le corps de son loyal compagnon d'armes. La mêlée devient horrible : Lameck recoit au-dessous des côtes un coup d'épée, comme il saisissoit par les pieds le cadavre de Beaumanoir. La membrane qui soutenoit les entrailles de Lameck est rompue ; elles s’affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L’Indien se pâme avec d’accablantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.
Le sort du noble Yatzi ne fut pas moins déplorable : ce guerrier descendoit des rois Yendats, qui avoient régné sur les grands lacs. Lorsque les Iroquois envahirent la contrée de ses pères, sa mère le sauva dans une peau d'ours, et, l’emportant à travers les montagnes, elle devint suppliante aux foyers des Natchez. Élevé sur ces bords étrangers, Yatzi déploya au sortir de l'enfance la générosité d’un roi et la vaillance de ses ancêtres. Sa hutte étoit ouverte à tous les infortunés, car il l’avoit été lui-même : la solitude n’avoit point de cœur plus hospitalier.
Yatzi voit dans les rangs ennemis un François qu’il avoit reçu jadis sur la natte : le fils de l'exil, prenant à sa ceinture un calumet de paix, s’avance pour renouveler l'alliance de la cabane, mais le François, qui ne le reconnoït pas, lui appuie un pistolet sur la poitrine : le COUP part; la balle fracasse la moelle épinière ; Yatzi, enveloppé d’une nuit soudaine, roule aux pieds de son hôte. Son âme, égarée sur ses lèvres, est prête à s'envoler vers celui qui reçoit le voyageur fatigué.
Transporté de colère, Siégo, autre banni des bois canadiens, Siégo qui étoit né sous un savanier (car sa mère fut surprise des douleurs de l’enfantement en allant à la fontaine), Siégo prétend tirer une vengeance éclatante du sort que vient d’éprouver son ami. Insensé qui couroit lui-même à sa perte! une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume ; Son haleine expirante fait monter, comme par le jeu d’une pompe, le sang qui vient bouillonner à ses lèvres. Ses genoux Chancellent ; il s’affaisse doucement sur l’infortuné Yatzi, qui, d’un dernier