‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 154 sur 276 · LIVRE "XII · texte numérisé non relu

LIVRE "XII

ont placé au milieu d’eux le frère d'Amélie : ses blessures le rendent boiteux et pesant ; sa main percée d'une flèche ne peut lever la hache, et presque à chaque pas il va mesurer la terre.

Outougamiz charge le frère d'Amélie sur ses épaules ; le fardeau sacré semble lui avoir donné des ailes : le frère de Céluta glisse sur la pointe des herbes ; on n’entend ni le bruit de ses pas ni le murmure de son haleine. D'une main il retient son ami, de l’autre il frappe et combat. À mesure qu’il s’avance vers la forêt voisine, ses compagnons tombent un à un à ses côtés : quand il pénétra avec René dans la forêt, il restoit seul.

Déjà la nuit étoit descendue ; déjà Outougamiz s’étoit enfoncé dans l'épaisseur des taillis, où, déposant René parmi de longues herbes, il s’étoit couché près de lui : bientôt il entend des pas. Les Illinois allument des flambeaux qui éclairent les plus sombres détours du bois.

René veut adresser les paroles de sa tendre admiration au jeune Sauvage, mais celui-ci lui ferme la bouche : il connoissoit l'oreille subtile des Indiens. Il se lève, trouve avec joie que le frère d'Amélie a repris quelque force, lui ceint les reins d’une corde et l’entraine au bas d’une colline qui domine un marais.

Les deux infortunés cherchent un asile au fond de ce marais : tantôt ils plongent dans le limon qui bouillonne autour de leur ceinture; tantôt ils montrent à peine la tête au-dessus des eaux. Ils se frayent une route à travers les herbes aquatiques qui entravent leurs pieds comme des liens, et parviennent ainsi à de hauts cyprès, sur les genoux‘ desquels ils se reposent.

Des voix errantes s’éièvent autour du marais. Des guerriers se disoient les uns aux autres : « Il s’est échappé. » Plusieurs soutenoient qu’un génie l’avoit délivré. Les jeunes Illinois se faisoient de mutuels reproches, tandis que des sachems assuroient qu’on retrouveroit le prisonnier, puisqu'on étoit sur ses traces ; et ils poussoient des dogues dans les roseaux. Les voix se firent entendre ainsi quelque temps : par degré elles s’éloignèrent et se perdirent enfin dans la profondeur des forêts. 3

Le souffle refroidi de l'aube engourdit les membres de René; ses plaies étoient déchirées par les buissons et les ronces, et de la nudité de son corps découloit une eau glacée : la fièvre vint habiter ses 08, et ses dents commencèrent à se choquer avec un bruit sinistre. Outougamiz saisit René de nouveau, le réchauffa sur son cœur, et quand la

1 On appelle geroux du cyprès chauve les grosses racines qui sortent de terre.

lumière du soleil eut pénétré sous la voûte des cyprès, elle trouva le sauvage tenant encore son ami dans ses bras.

Mère des actions sublimes! toi qui depuis que la Grèce n’est plus as établi ta demeure sur les tombeaux indiens, dans les solitudes du Nouveau-Monde! toi qui, parmi ces déserts, es pleine de grandeur, parce que tu es pleine d’innocence! amitié sainte! prête-moi tes paroles les plus fortes et les plus naïves, ta voix la plus mélodieuse et la plus touchante, tes sentiments exaltés, tes feux immortels, et toutes les choses ineffables qui sortent de ton cœur, pour chanter les sacri> fices que tu inspires! Oh! qui me conduira au champ des Rutules, à la tombe d'Euryale et de Nisus, où la Muse console encore des mânes fidèles! Tendre divinité de Virgile, tu n’eus à soupirer que la mort de deux amis : moi j'ai à peindre leur vie infortunée.

Qui dira les douces larmes du frère d'Amélie? qui fera voir ses lèvres tremblantes où son âme venoit errer? qui pourra représenter sous l'abri d’un cyprès, parmi des roseaux, Outougamiz, sa chaîne d'or, Manitou de l'amitié, serrée à triple nœud sur sa poitrine, Outougamiz soutenant dans ses bras l’ami qu’il a délivré, cet ami couvert de fange et de sang, et dévoré d’une fièvre ardente? Que celui qui le peut exprimer nous rende le regard de ces deux hommes, quand, se contemplant l’un l’autre en silence, les sentiments du ciel et du malheur rayonnoient et se confondoient sur leur front. Amitié! que sont les empires, les amours, la gloire, toutes les joies de la terre, auprès d’un seul instant de ce douloureux bonheur?

Outougamiz, par cet instinct de la vertu qui fait deviner le crime, avoit ajouté peu de foi au récit d'Ondouré; ce qu’il recueillit de la bouche de divers guerriers augmenta ses doutes. Dans tous les cas, René étoit mort ou pris, et il falloit ou lui donner la sépulture ou le délivrer des flammes.

Outougamiz cache ses desseins à Céluta : il n’avertit qu'une troupe de jeunes Natchez qui consentent à le suivre. Il se dépouille de tout vêtement, et ne garde qu’une ceinture pour être plus léger; il peint son corps de la couleur des ombres; ceint le poignard, s’arme du tomahawk!: attache sur son cœur la chaîne d’or, suspend de petits pains de maïs à son côté, jette l’arc sur son épaule, et rejoint dans la forêt ses compagnons. Il se glisse avec eux dans les ténèbres : arrivé au Bayouc des Pierres, il le traverse, aborde la rive opposée, pousse le cri du castor qui a perdu ses petits, bondit, et il disparoît dans le désert. :

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