‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 155 sur 276 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Huit jours entiers il marche, ou plutôt il vole; pour lui plus de sommeil, pour lui plus de repos. Ah ! le moment où il fermeroit la paupière ne pourroit-il pas être le moment même qui lui raviroit son ami ? Montagnes, précipices, rivières, tout est franchi : on diroit un aimant qui cherche à se réunir à l’objet qui l’attire à travers les corps qui s’opposent à son passage. Si l’excès de la fatigue arrête le frère de Céluta, s’il sent, malgré lui, ses yeux s’appesantir, il croit entendre une voix qui lui crie du milieu des flammes : « Outougamiz ! Outougamiz! où est le Manitou que je t'ai donné? » A cette voix intérieure, il tressaille, se lève, baise la chaîne d’or, et reprend sa course.

La lenteur avec laquelle les Illinois retournèrent à leurs villages donna le temps à Outougamiz d’arriver avant la consomption de l’holocauste. Ce sauvage n’est plus le simple, le crédule Outougamiz : à sa résolution, à son adresse, à la manière dont il a tout prévu, tout calculé, on prendroit ce soldat pour un chef expérimenté. Il sauve René, mais en perdant ses nobles compagnons, troupe d'amis qui offre à l'amitié ce magnanime sacrifice! il sauve René, l’entraîne dans le marais ; mais que de périls il reste encore à surmonter!

Le lieu où les deux amis se reposèrent d’abord étant trop voisin du rivage, Outougamiz résolut de se réfugier sous d’autres cyprès, qui croissoient au milieu des eaux : lorsqu'il voulut exécuter son dessein, il sentit toute sa détresse. Un peu de pain de maïs n’avoit pu rendre les forces à René; ses douleurs s'étoient augmentées, ses plaies s’étoient rouvertes ; une fièvre pesante l’accabloit, et l’on ne s’apercevoit de sa vie qu'à ses souffrances.

Accablé par ses chagrins et ses travaux, affoibli par la privation presque totale de nourriture, le frère de Céluta eût eu besoin pour luimême des soins qu'il prodiguoit à son ami. Mais il ne s’abandonna point au désespoir; son âme, s’agrandissant avec les périls, s'élève comme un chêne qui semble croître à l'œil à mesure que les tempêtes du ciel s’amoncellent autour de sa tête. Plus ingénieux dans son amitié qu'une mère indienne qui ramasse de la mousse pour en faire un berceau à son fils, Outougamiz coupe des jones avec son poignard, en forme une sorte de nacelle, parvient à y coucher le frère d'Amélie, et, se jetant à la nage, traîne après lui le fragile vaisseau qui porte le trésor de l'amitié.

Outougamiz avoit été au moment d’expirer de douleur; il se sentit près de mourir de joie lorsqu'il aborda la cyprière. « Oh! s’écria-t-il en rompant alors pour la première fois le silence, il est sauvé! Délicieuse nécessité de mon cœur! pauvre colombe fugitive! te voilà donc à l'abri des chasseurs! Mais, René, je crains que tu ne me

veuilles pas pardonner, car c’est moi qui suis la cause de tout ceci, puisque je n’étois point auprès de toi dans la bataille: Comment ai-je pu quitter mon ami qui m'avoit donné un Manitou sur mon berceau? C’est fort mal, fort mal à toi, Outougamiz ! »

Ainsi parloit le sauvage ; la simplicité de ses propos, en contrasie avec la sublimité de ses actions, firent sortir un moment René de l’accablement de la douleur : levant une main débile et des yeux éteints, il ne put prononcer que ces mots : «Te pardonner ! »

Outougamiz entre sous les cyprès : il coupe les rameaux trop abaïssés, il écarte des genoux de ces arbres les débris des branches : il y fait un doux lit avec des cimes de joncs pleins d’une moelle légère ; puis, attirant son ami sur ce lit, il le recouvre de feuilles séchées : ainsi un castor dont les eaux ont inondé les premiers travaux prend son nourrisson et le transporte dans la chambre la plus élevée de son palais.

Le second soin du frère de Céluta fut de panser les plaies du frère d'Amélie. Il sépare deux nœuds de roseaux, puise un peu d’eau du marais, verse cette eau d’une coupe dans l’autre pour l’épurer et lave les blessures dont il a sucé d’abord le venin. La main d’un fils d'Esculape, armé des instruments les plus ingénieux, n’auroit été ni plus douce ni plus salutaire que la main de cet ami. René ne pouvoit exprimer sa reconnoissance que par le mouvement de ses lèvres. De temps en temps l’Indien lui disoit avec inquiétude : « Te fais-je mal? te trouves-tu un peu soulagé? » René répondoit par un signe qu'il se sentoit soulagé, et Outougamiz continuoit son opération avec délices.

Le sauvage ne songeoit point à lui : il avoit encore quelque reste de maïs, il le réservoit pour René. Outougamiz ne faisoit qu'obéir à un instinct sublime, et les plus belles actions n’étoient chez lui que l’accomplissement des facultés de sa vie. Comme un charmant olivier nourri parmi les ruisseaux et les ombrages laisse tomber, sans s’en apercevoir, au gré des brises, ses fruits mûrs sur les gazons fleuris, ainsi l'enfant des forêts américaines semoit, au souffle de l’amitié, ses vertus sur la terre, sans se douter des merveilleux présents qu’il faisoit aux hommes.

Rafraîchi et calmé par les soins de son libérateur, René sentit ses paupières se fermer, et Outougamiz tomba lui-même dans un profond sommeil à ses côtés : les anges veillèrent sur le repos de ces deux hommes, qui avoient trouvé grâce auprès de celui qui dormit dans le sein de Jean.

Outougamiz eut un songe. Une jeune femme lui apparut : elle s’appuyoit en marchant sur un arc détendu, entouré de lierre comme un

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