LIVRE XII
ver ton frère. » Et il versoit des larmes sur son peu d'expérience, et il se reprochoit d’être inutile à son ami !
I chercha longtemps dans les détours du marais des herbes salutaires : il cueïllit des cressons et tua quelques oiseaux. En revenant à l'asile consacré par son amitié, il aperçut de loin les jones bouleversés et épars. Il approche, appelle, touche à la couche, soulève les roseaux : le frère d'Amélie n’y étoit plus!
Le désespoir s'empare d'Outougamiz : prêt à se briser la tête contre le tronc des cyprès, il s'écrie : « Où es-tu ? m'as-tu fui comme un faux ami? Mais qui t'a donné des pieds ou des ailes ? Est-ce la Mort qui t'a enlevé? »
Tandis que le sauvage s’abandonne à ses transports, il croit entendre un bruit à quelque distance : il se tait, retient son haleine, écoute, puis soudain se plonge dans l'onde, bondit, nage, bondit encore, et bientôt découvre René qui se débat expirant contre un Illinois,
Outôugamiz pousse le cri de mort : l'effort qu'il fait en s'élançant est si prodigieux, que ses pieds s'élèvent au-dessus de la surface de l’eau. Il est déjà sur l'ennemi, le renverse, se roule avec lui parmi les limons et les roseaux. Comme lorsque deux taureaux viennent à se rencontrer dans un marais où il ne se trouve qu'un seul lieu pour désaltérer leur soif, ils baissent leurs dards recourbés ; leurs queues hérissées se nouent en cercle: ils se heurtent du front; des mugissements sortent de leur poitrine, l'onde jaillit sous leurs pieds, la sueur coule autour de leurs cornes et sur le poil de leurs flancs. Outougamiz est vainqueur ; il lie fortement avec des racines tressées son prisonnier au pied d’un arbre, et étend à l'ombre, sous le même arbre, l'ami qu’il vient encore de sauver.
Par les violentes secousses que le frère d'Amélie avoit éprouvées, ses plaies s’étoient rouvertes. Le Natchez, dans le premier moment de Sa vengeance, fut prêt d'immoler l'Illinois.
« Comment, lui dit-il, as-tu pu être assez cruel pour entraîner ce cerf affoibli? S'il eût été dans sa force, lâche ennemi, d’un seul coup de tête il eût brisé ton bouclier. Tu mériterois bien que cette main t’'enlevât ta chevelure, » |
Outougamiz, s’arrêtant comme frappé d'une pensée : « As-tu un ami? dit-il à l'Illinois. « Oui, » répondit le prisonnier.
« Tu as un ami! » reprit le frère de Céluta s’approchant de lui et le mesurant des yeux; « ne va pas faire un mensonge. »
« Je dis la vérité, » reprit l'Illinois.
« Eh bien! » s’écria Outougamiz tirant son poignard après avoir approché de son oreille la petite chaîne d'or, «eh bien! rends gràces
à ce Manitou qui vient de me défendre de te tuer : il ne sera pas dit qu'Outougamiz le Natchez, de la tribu du Serpent, ait jamais séparé deux amis. Que seroit-ce de moi si tu m’avois privé de René? Ah! je ne serois plus qu’un chevreuil solitaire. Tu vois, Ô Illinois! ce que tu allois faire; et ton ami seroit ainsi! et il iroit seul murmurant ton nom dans le désert! Non! il seroit trop infortuné! et ce seroit moi!... »
Le sauvage coupe aussitôt les liens de lIllinois. « Sois libre, lui dit-il; retourne à l’autre moitié de ton âme, qui te cherche peut-être, comme je cherchois à l'instant ma couronne de fleurs, lorsque tu étois assez inhumain pour la dérober à ma chevelure. Mais je compte sur ta foi : tu ne découvriras point mon lieu à tes compatriotes. Tu ne leur diras point : « Sous le cyprès de l'amitié, Outougamiz le Simple a « caché la chair de sa chair. » Jure par ton ami que tes lèvres resteront fermées, comme les deux coupes d’une noix que la lune des moissons n’a point achevé de mûrir. »
«Moi, Nassoute, reprit l'étranger, je jure par mon ami, qui est pour moi comme un baume lorsque j'ai des peines dans le cœur, je jure que je ne découvrirai point ton lieu, et que mes lèvres resteront fermées comme les deux coupes d’une noix que la lune des moissons n’a point achevé de mûrir. »
A ces mots Nassoute alloit s'éloigner, lorsque Outougamiz l’arrêta et lui dit : « Où sont les guerriers illinois? » — « Crois-tu, répliqua l'étranger, que je sois assez lâche pour te l’apprendre? » Frère de Céluta, vous répondiîtes : « Va retrouver ton ami: je te tendois un piége : si tu avois trahi ta patrie, je n’eusse point cru à ton serment, et tu tombois sous mes coups. »
Nassoute s'éloigne : Outougamiz vient donner ses soins au frère d'Amélie, comme s’il ne s’étoit rien passé, et comme s’il n’y eût aucun lieu de douter de la foi de l'Illinois, puisqu'il avoit fait le serment de l'amitié.
Quelques jours s’écoulèrent : les blessures de René commençoient à se cicatriser; les meurtrissures étoient moins douloureuses ; la fièvre se calmoit. Le frère d'Amélie seroit revenu plus promptement à la vie si une nourriture abondante avoit pu rétablir ses forces; mais Outougamiz trouvoit à peine quelques baies sauvages. Elles manquèrent enfin : il ne resta plus au frère de Céluta qu’à tenter les “derniers efforts de l’amitié.
Une nuit, il sort furtivement du marais, cachant son entreprise à René et laissant çà et là des paquets flottants de roseaux pour reconnoître la route, si les génies lui permettoient le retour. Il monte à
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travers le bois de la colline; il découvre le camp des Illinois, où il étoit résolu de pénétrer.
Des feux étoient encore allumés : la plupart des familles dormoient étendues autour de ces feux. Le jeune Natchez, après avoir noué sa : chevelure à la manière des guerriers ennemis, s’avance vers l’un des foyers. Il aperçoit un cerf à demi dépouillé, dont les chairs n’avoient point encore pétillé sur la braise. Outougamiz en dépèce avec son poignard les parties les plus tendres, aussi tranquillement que s’il eût préparé un festin dans la cabane de ses pères. Cependant on voyoit cà et là quelques Illinois éveillés qui rioient et chantoient. La matrone du foyer où le frère de Céluta déroboit une part de la victime ouvrit ellemême les yeux ; mais elle prit l'étranger pour le jeune fils de ses entrailles, et se replongea dans le sommeil. Des chasseurs passent auprès de l’ami de René, lui souhaitent un ciel bleu, un manteau de castor et l’espérance. Outougamiz leur rend à demi-voix le salut de l'hospitalité. . Un d’entre eux s’arrêtant, lui dit : « Il a singulièrement échappé. » —« Un génie sans doute l’a ravi, » répond le frère de Céluta. L'Illinois repartit : « Il est caché dans le marais; il ne se peut sauver, car il est environné de toutes parts : nous boirons dans son crâne. »
Tandis qu'Outougamiz se trouvoit engagé dans cette conversation périlleuse, là voix d’une femme se fit entendre à quelque distance; elle chantoit : « Je suis l'épouse de Venclao. Mon sein; avec son bouton de rose, est comme le duvet d’un cygne que la flèche du chasseur a taché d’une goutte de sang au milieu. Oui, mon sein est blessé, car je ne puis secourir l'étranger qui respecta la vierge des dernières amours. Puissé-je du moins sauver son ami! » L’Indienne se tut, puis, s’approchant du Natchez dans les ombres, elle continua de la sorte :
« La nonpareille des Florides croyoit que l'hiver avoit changé sa parure, et qu’elle ne seroit point reconnue parmi les aigles des rochers Chez lesquels elle cherchoit la pâture ; mais la colombe fidèle le décou- « vrit et lui dit : « Fuis, imprudent oiseau : la douceur de ton chant «t'a trahi. »
Ces paroles frappèrent le frère de Céluta : il lève les yeux, et remarque les pleurs de la jeune femme; il entrevoit en même temps les guerriers armés qui s’avancent. Il charge sur ses épaules une partie . de la dépouille du cerf, s’enfonce dans les ombres, franchit le bois, rentre dans les détours du marais, et après quelques heures de fatigue et de périls se retrouve auprès de son ami.
Un ingénieux mensonge lui servit à cacher à René sa dangereuse
aventure ; mais il falloit préparer le banquet : le jour on en pouvoit IL, 22
voir la fumée ; la nuit on en pouvoit découvrir les feux ; Outougamiz préféra pourtant la nuit : il espéra trouver un moyen de masquer la lueur de la flamme.
Lorsque le soleil fut descendu sous l'horizon et que les dernières teintes du jour se furent évanouies, l’Indien tira une étincelle de deux branches de cyprès en les frottant l’une contre l’autre, et en embrasa quelques feuilles. Tout réussit d’abord, mais des roseaux secs, placés
trop près du foyer, prennent feu et jettent une grande Iumière. Outou- .
gamiz les veut précipiter dans l’eau et ne fait qu’étendre la flamme. Il s’élance sur le monceau ardent et cherche à l'écraser sous ses pieds. René épuise ses forces renaissantes pour seconder son ami : soins inutiles! le feu se propage, court en pétillant sur la cime séchée des joncs, et gagne les branches résineuses des cyprès. Le vent s'élève, des tourbillons de flammes, d’étincelles et de fumée montent dans les airs, qui prennent une couleur sanglante. Un vaste incendie se déploie sur le marais.
Comment fuir ? comment échapper à l'élément terrible qui, après s'être éloigné de son centre, s’en rapprochoit et menaçoit les deux amis? Déjà étoient consumés les paquets de joncs sur lesquels le frère de Céluta auroit pu tenter encore de transporter René dans d’autres parties du marais. Essayer de passer au désert voisin : les cruels Ilinois n’y campoient-ils pas? N'étoit-il pas probable qu’attirés par l'incendie ils fermoient toutes les issues? Ainsi, lorsqu'on croit être arrivé au comble de la misère, on aperçoit par delà de plus hautes adversités. Il est difficile au fils de la femme de dire : « Geci est le dernier degré du malheur: »
Outougamiz étoit presque vaincu par la fortune : il voyoit perdu tout ce qu’il avoit fait jusque alors. Il n’avoit donc sauvé son ami du cadre de feu que pour brûler cet ami de sa propre main ! I] s’écria d’une voix douloureuse : « René, c'est moi qui t’immole ! Que tu es infortuné de m'avoir eu pour ami! »
Le frère d'Amélie, d’un bras affoibli et d’une main pâle, pressa tendrement le sauvage sur son sein. « Grois-tu, lui dit-il, qu’il ne me soit pas doux de mourir avec toi? Mais pourquoi descendrois-tu au tombeau? Tu es vigoureux et habile; tu te peux frayer un chemin à travers les flammes. Revole à tes ombrages : les Natchez ont hesoin de ton cœur et de ton bras; une épouse, des enfants embelliront tes jours, et tu oublieras une amitié funeste. Pour moi, je n'ai ni patrie
ni parents sur la terre : étranger dans ces forêts, ma mort ou ma vie
n'intéresse personne, mais toi, Outougamiz, n’as-tu pas une sœur ? » «Et cette sœur, répliqua Outougamiz, n’a-t-elle pas levé sur toi
ET