‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 158 sur 276 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

des regards de tendresse? Ne reposes-tu pas dans le secret de son cœur? Pourquoi l’as-tu dédaignée? Que me conseilles-tu? De t’abandonner ! Et depuis quand t’ai-je prouvé que j'étois plus que toi attaché à la vie? Depuis quand m’as-tu vu me troubler au nom de la mort? Ai-je tremblé quand, au milieu des Illinois, j'ai brisé les liens qui te retenoient? Mon cœur palpitoit-il de crainte quand je te portois sur mes épaules avec des angoisses que je n’aurois pas échangées contre toutes les joies du monde? Oui, il palpitoit, ce cœur, mais ce n’étoit pas pour moi! Et tu ‘oses dire que tu n’as point d’amil Moi, t’'abandonner! Moi, trahir l'amitié! Moi, former d’autres liêns après ta mort! Moi, heureux sans toi, avec une épouse et des enfants! Apprendsmoi donc ce qu'il faut que je raconte à Céluta en arrivant aux Natchez! Lui dirai-je : « J’avois délivré celui pour lequel je t’appelai en « témoignage de l'amitié: le feu à pris à des joncs; j'ai eu peur, € j'ai fui. J'ai vu de loin les flammes qui ont consumé mon ami? » Tu sais mourir, prétends-tu, René: moi, je sais plus, je sais vivre. Si j'étois dans ta place et toi dans la mienne, je ne t'aurois pas dit : « Fuis et laisse-moi. » Je t'aurois dit : « Sauve-moi, OU mourons ensemble. »

Outougamiz avoit prononcé ces paroles d’un ton qui ne lui étoit pas ordinaire. Le langage de la plus noble passion étoit sorti dans toute sa magnificence des lèvres du simple sauvage. « Reste avec moi, s'écria à son tour le frère d'Amélie : je ne te presse plus de fuir. Tu n’es pas fait pour de tels conseils. » 4

A ces mots, quelque chose de serein et d’ineffable se répandit sur le visage d'Outougamiz, comme si le ciel s’étoit entr'ouvert, et que la clarté divine se fût réfléchie sur le front du frère de Céluta. Avec le plus beau sourire que l’ange des amitiés vertueuses ait jamais mis sur les lèvres d’un mortel, l'Indien répondit : « Tu viens de parler comme un homme: je sens dans mon sein toutes les délices de la mort. »

Les deux amis, cessant d’opposer à l'incendie des efforts impuissants et de tenter une retraite impossible, assis l’un près de l’autre, attendirent l’accomplissement de leur destinée.

La flamme se repliant sur elle-même avoit embrasé le cyprès qui leur servoit d'asile; des brandons commençoient à tomber sur leurs têtes. Tout à coup, à travers les masses de feu et de fumée, on entend un léger bruit dans les eaux. Une espèce de fantôme apparoît : ses cheveux sont consumés sur“ses tempes; sa poitrine et ses bras sont à demi brülés, tandis que le bas de son corps dégoutte d’une eau bourbeuse. « Qui es-tu ?1 ui crie Outougamiz ; es-tu l'esprit de mon père qui vient nous chercher, pour nous conduire au pays des âmes? »

310 LLS NATCOHEZ.

« Je suis Venclao, répond le spectre, l'ami de Nassoute, auquel tu as donné la vie, ot l'époux de Nélida, cetto vierge des dernières amours, que ton ami a respectée, Je viens payer ma double dette, La flamme a découvert votre asile; les tribus des Hlinois environnent le marais ; déjà plusieurs guerriers nagent pour arriver jusqu'à vous; je les ai devancés, Nassoute nous attend à l'endroit de la rive que l’on a confié à sa garde, Hâtons-nous, »: à

Venclao passe un bras vigoureux sous le bras du frère d'Amélie, et fait signe à Outougamiz de le soutenir du côté opposé. Ainsi entrelacés, tous trois se plongent dans les eaux; ils s’avancent à travers des champs de cannes embrasées, tantôt menacés par le fou, tantôt prêts à s'engloutir dans l'onde, Chaque instant augmente le danger; des cris, des voix se font entendre de toutes parts, Tels furent les périls d'Énée lorsque, dans la nuit fatale d'Iion, il alloit à la lueur des flammes, par des rues solitaires et détournées, cacher sur le mont Ida et les anciens dieux de l'antique Troie et les dieux futurs du Capitole.

Outougamiz, Venclao et René arrivent au lieu où Nassoute les attendoit. Le frère d'Amélie est à l'instant placé sur un lit de branchages que Venclao, Nassoute et Outougamiz portent tour à tour, Ils s'éloignent à grands pas du fatal marais; toute la nuit ils errent par le silence des bois. Aux premiers rayons de l'aurore, les deux Illinois s'arrêtent et disent aux deux guerriers ennemis : « Natchez, implorez vos Manitous fuyez. Nous vous avons rendu vos bienfaits. Quittes envers vous, nous nous devons maintenant à notre patrie, Adieu lt » :

Venclao et Nassoute posent à terre le lit du blessé, mettent un bâton de houx dang la main gauche du frère d'Amélie, donnent à Outougamiz des plantes médicinales, de la farine de maïs, deux peaux d'ours, et se retirent.

Les deux fugitifs continuèrent leur chemin, René marchoit lentes ment le premier, courbé sur le bâton qu'il soulevoit à peine; Outou= gamiz le suivoit répandant des feuilles séchées, afin de cacher l’empreinte de son passage : l'hôte des forêts est moins habile à tromper la meute avide que ne l'étoit l'Indien à mêler les traces de René pour le dérober à la recherche de l'ennemi. ;

arvenu sur une bruyère, Outougamiz dit tout à coup : « J'entends des pas précipités; » et bientôt après une troupe d'Ilinois se montre à l'horizon vers le nord, Le couple infortuné eut le temps de gagner un bois étroit qui bordoit l'autre extrémité, il y pénètre, et, l'ayant traversé, il se trouve à l'endroit même où s'étoit donné le combat si fatal au grand-chef des Natchez et au frère d'Amélie,

À peine les deux amis fouloient-ils le champ de la mort, qu'ils

té en

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