‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 172 sur 276 · CONTINUÉE AU LEVER DE L’AURORE · texte numérisé non relu

CONTINUÉE AU LEVER DE L’AURORE

« Quelle nuit j’ai passée! Créateur, je te rends grâces; j'ai encore des forces, puisque mes yeux revoient la lumière que tu às faite! Sans flambeau pour éclairer ma course, j’errois dans les ténèbres : mes pas, comme intelligents d'eux-mêmes, se frayoient des sentiers à travers les lianes et les buissons. Je cherchois ce qui me fuit: je pressois le tronc des chênes: mes bras avoient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur : un degré de chaleur de plus, et j’animois des êtres insensibles.

Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de Ja nuit, je croyois voir une femme qui se jetoit dans mes bras; elle me disoit : Viens échanger des feux avec moi et perdre la vie! mélons des voluptés à la mort! que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous.

« Géluta, vous me prendrez pour un insensé : je n’ai eu qu’un tort envers vous, c’est de vous avoir liée à mon sort. Vous savez si René a résisté, et à quel prodige d'amitié il a cru devoir le sacrifice d’une indépendance qui du moins n’étoit funeste qu'à lui. Une misère bien grande m'a Ôté la joie de votre amour et le bonheur d’être père : j'ai vu avec une sorte d’épouvante que ma vie s’alloit prolonger au delà de moi. Le sang qui fit battre mon cœur douloureux animera celui de ma fille : je t'aurai transmis, pauvre Amélie, ma tristesse et mes malheurs! Déjà appelé par la terre, je ne protégerai point les jours de ton enfance; plus tard je ne verrai point se développer en toi la douce image de ta mère, mêlée aux charmes de ma sœur et aux grâces de Ja jeunesse. Ne me regrette pas : dans l’âge des passions j'’aurois été un mauvais guide.

« Céluta, je vous recommande particulièrement Amélie : son nom est un nom fatal. Qu'elle ne soit instruite dans aucun art de l’Europe ; que sa mère lui cache l’excès de sa tendresse : il n’est pas bon de s’accoutumer à être trop aimé. Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille; elle ne me doit rien : je ne souhaitois pas lui donner la vie.

« Que René reste pour elle un homme inconnu, dont l'étrange destin raconté la fasse rêver sans qu’elle en pénètre la cause : je ne veux être à ses yeux que ce que je suis, un pénible songe.

« Céluta, il y a dans ma cabane des papiers écrits de ma main. c'est l’histoire de mon cœur; elle n’est bonne à personne, et personne ne la comprendroit : anéantissez ces chimères,

« Retournez sous le toit fraternel; brûlez celui que j'ai élevé de mes mains; semez des plantes parmi ses cendres ; rendez à la forêt l’héritage que j’avois envahi. Effacez le sentier qui monte de la rivière à la porte de ma demeure; je ne veux pas qu’il reste sur la terre la moindre trace de mon passage. Cependant j’ai écrit un nom sur des arbres, dans la profondeur des bois; il seroit impossible de le retrouver : qu’il croisse donc avec le chêne inconnu qui le porte : le chasseur indien s'enfuira à la vue de ces caractères gravés par un mauvais génie.

« Donnez mes armes à Outougamiz; que cet homme sublime fasse en mémoire de moi, un dernier effort : qu'il vive. Chactas me suivra | s'il ne m'a devancé.

« Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d’une âme plus égale que la mienne. Toutefois ne croyez pas

désormais recevoir impunément les caresses d’un autre homme; ne croyez pas que de foibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsque après vous avoir portée de l’autre côté d’un torrent, j'aurois voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c’est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre! Oh! que ne me suis-je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes! je serois rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.

(Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui pourroit vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n’aimant pas? Ces solitudes que je rendois brûlantes vous paroîtroient glacées auprès d’un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois ei sous les ombrages? Il n’est plus pour vous d'illusions, d’enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable étoit au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l’homme qui l’aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.

« Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré : ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu’aufois-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serois également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l’infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étois criminel, je le ‘serois sans remords. Je voudrois n'être pas né, ou être à jamais oublié.

« Que ce soit ici un dernier adieu, ou-que je doive vous revoir encore, Céluta, quelque chose me dit que ma destinée s’accomplit; si <e n’est pas aujourd'hui même, elle n’en sera que plus funeste : René ne peut reculer que vers le malheur. Regardez donc cette lettre comme un testament. »

La lecture étoit achevée que Céluta ne relevoit point sa tête, qui s’étoit penchée sur son sein : toute la sagacité de Mila n’avoit pas suffi pour expliquer le collier ; toute la religion du missionnaire n’avoit pu pénétrer le sens de la lettre, mais le cœur d’une épouse l’avoit mieux compris : rien n’est intelligent comme l'amour malheureux. Céluta apprenoit qu’elle n’étoit point aimée ; qu’un lien paternel ne lui avoit

pas même attaché René; qu'il y avoit dans l’âme de cet homme du trouble, presque du remords, et qu’il se repentoit d'un malheur comme on se repentiroit d'un crime.

Céluta releva lentement son front abattu : « Allons, dit-elle, mon mari est encore plus infortuné que je ne le supposois ; un méchanÿ esprit l’a persécuté : je dois être son bon génie. »

Le religieux rendit la lettre à l’Indienne en lui disant : « Souffrir est notre partage: la nouvelle alliance que Jésus-Christ a faite avec les “hommes est une alliance de douleur : c’est de son sang qu'il l’a scellée ; je vais prier pour vous. »

Le missionnaire tomba à genoux, et, les mains jointes, il répéta, dans la langue des Natchez, l’Oraison dominicale : le calme de cette prière fut une espèce de baume répandu sur une plaie vive. Quand le Père prononça ces mots : Délivrez-nous du mal, les deux femmes sanglotèrent d’attendrissement. Alors le religieux, se relevant avec peine, ramena son froc sur sa tête grise, traversa la cabane d’un pas grave, reprit son bâton à la porte, et alla, aussi rapidement que le lui permettoit sa vieillesse, consoler d’autres adversités.

Mila, qui portoit toujours Amélie, la rendit à Céluta : celle-ci la reçut en la couvrant de baisers et en fondant en larmes. Mila, qui devinoit sa sœur, lui dit : « Tu l’aimeras pour toi, toi qui es sa mère; moi, je l’aimerai pour son père. »

Mais Mila se sentoit aussi un peu découragée. Qui avoit donc pu trop aimer René? Quand on arracheroït le guerrier blanc à la mort, que gagneroit-on à cela, puisqu'il ne vouloit pas vivre? Mila ne s’arrêétant pas longtemps à ces réflexicns, et revenant à son caractère :

« C’est assez pleurer pour un collier obscur, mal interprété, que nous ne comprenons ni toi, ni moi, ni le Père de la barbe. Le danger est à la porte de notre cabane : pourquoi mêler à des peines véritables des peines chimériques ? Entre la réalité du mal et les songes de nos cœurs, nous ne saurions où nous tourner. Occupons-nous du présent, nous penserons une autre fois à l’avenir. Découvrons le secret, sauvons René, et quand nous l’aurons sauvé, il faudra bien qu'il s’explique. »

«Tu as raison, dit Céluta, sauvons mon mari. » Mila prit Amélie dans ses bras, puis la rendant encore à sa mère : «Tiens, dit-elle, je désirois avoir un petit guerrier, je n’en veux plus, garde ta fille : elle te préfère à moi quand elle pleure , elle me préfère à toi quand elle rit. Ne diroit-on pas que le collier lui fait aussi verser des larmes? » Mila sortit pour aller à la découverte du secret. .

‘René avoit écrit une autre lettre aux sachems pour leur annoncer

L5l LES NATCHEZ.

que les Illinois ne paroissoient pas encore disposés à recevoir le calumet de paix. Plus heureux dans sa mission, Chactas avoit tout obtenu des Anglois de la Géorgie : il se disposoit à revenir. Le tuteur du soleil espéroit que le vieillard seroit mort avant de revoir sa cabane : on racontoit qu'il touchoit à sa fin.

La femme-chef, attendant la tête de sa rivale, laissoit en apparence Ondouré plus tranquille ; mais elle le surveilloit avec toute l’activité de la jalousie. Le sauvage, craignant toujours de se trahir, n’échappoit au péril qu’à l’aide de précautions dont il lui tardoit de se délivrer.

D'un autre côté, il étoit difficile que le secret d’une conjuration connue de tant de monde ne transpiràt pas au dehors. De temps en temps il s’élevoit des bruits dont tout commandant moins prévenu que celui du fort Rosalie eût recherché la source. Le gouverneur général avoit écrit à Chépar de ne pas se laisser trop rassurer par la concession des terres. Une lettre d'Adélaïde, adressée à René, s'étant trouvée dans les dépêches, Ondouré, que Febriano instruisoit de tout, s’empressa d’annoncer une nouvelle trahison du fils adoptif de Chactas; mais en même temps, pour achever de tromper le commandant et pour avoir l'air de ne s'occuper que de plaisirs, il ordonna une chasse au bufile de l’autre côté du Meschacebé.

Mila n'eut pas plus tôt appris cette nouvelle qu’elle dit à Céluta: «il nous faut aller à cette chasse, où se trouveront toutes les matrones ; je veux que le jongleur m'apprenne aujourd’hui même le secret. » Céluta consentit tristement à suivre Mila ; elle doutoit du succès de sa jeune amie, qui refusoit de dire le moyen dont elle se comptoit servir pour faire parler le jongleur.

Le jour de la chasse arrivé, les deux sœurs partirent ensemble : elles marchoient seules hors de la foule, car tout le monde les fuyoit comme on fuit les malheureux. On s’embarque dans les canaux; on traverse le fleuve; on descend sur l’autre rive; on entre dans les savanes parsemées d’étangs d'une eau saumâtre, où les bufles viennent lécher le sel.

Divisés en trois bandes, les chasseurs commencent l'attaque : on voyoit bondir les buffles au-dessus des grandes forêts de cannes de plus de quinze pieds de hauteur. Mila avoit quitté Céluta. Elle s'étoit attachée aux pas du jongleur, qui prononçoit des paroles afin d'amener les victimes sous la lance des guerriers. Un bufle blessé © fond tout à coup sur le magicien, qui prend la fuite : le buffle est arrêté par les chasseurs, mais le prêtre continue à s’enfoncer dans les cannes, et, entendant courir derrière lui, il fuit encore plus vite : ce

n'étoit pourtant que Mila qui voloit sur ses traces comme les colibris volent sur la cime des roseaux, Elle appelle le jongleur; celui-ci tourne enfin la tête, et, reconnoissant une femme, il se précipite à terre tout haletant,

« Je t'assure, dit Mila en arrivant à lui, que j'ai eu autant de peur que toi, Je te suivois, parce que tu m'aurois sauvée, D'une seule parole tu aurois fait tomber le buffle mort à tes pieds, »

« C'est vrai, dit le jongleur reprenant un air solennel, mais que j'ai soif ! »

Mila portoit à son bras une corbeille, dans cette corbeille un flacon et une coupe,

« Le Grand Esprit m'a bien inspirée, s'écria Mila : j'ai par hasard ici de l'essence de fou, Aht bon géniet si un homme comme toi alloit mourir, que deviendroient les Natchoz? »

« Mila, dit le prêtre essayant son front et se rapprochant de la malicieuse enchanteresse, tu m'as toujours semblé avoir de l'esprit comme une hermine, »

« Et toi, dit Mila versant l'essence de feu dans la coupe, tu m'as toujours paru beau comme le génie qui préside aux chasses, comme le Grand-Lièvre honoré dans les forêts, » Le prôtre vida la coupe.

Los sauvages, passionnés pour les liqueurs de l'Europe, recherchent les fumées do l'ivresse comme les peuples de l'Orient les vapeurs de l'opium. «Je ne t'avois jamais vu de si près, dit Mila remplissant de nouveau la coupe et la présentant à la main avide du jongleur ; que tu es beau! que tu es beau! on dit que tu parles tant de langues ! Est-ce que tu entends tout ce que tu dis?»

Triplement enivré de vin, d'amour et de louanges, le prêtre commençoit à faire parler ses yeux, Mila remplit encore la coupe, la porte de sa main droite aux lèvres du jongleur, et, appuyant doucement sa main gauche sur son épaule, semble regarder avec admiration sa victime déjà séduite, |

Le lieu étoit solitaire, les roseaux élevés, « Mila! » dit le jongleur.

« Que veux-tu? » dit l'Indienne affectant un air troublé et un peu honteux,

« Approche-toi, » repartit le prêtre, Mila parut se vouloir défendre,

« N'aie pas peur, dit le prêtre, je puis répandre la nuit autour denous, »

« C'est pour cela que j'ai tant de peur! répondit Mila; tu es un si grand magicien!» Le prêtre, prenant Mila dans ses bras, l’attira sur ses genoux, « Bois donc à ton tour, charmante colombe, » dit-il,

1, luu-do-vio,

ns

« Moi! » s’écria Mila. Elle feignit de porter la liqueur à sa bouche,

tandis que le prêtre, tournant la coupe, cherchoit à boire sur le PORN

que les lèvres de Mila avoient touché.

Le jongleur commençoit à sentir les effets du poison, les objets 20 toient devant ses yeux.

« Ne vois-je pas, dit-il à Mila, une grande cabane? » C'étoient des roseaux agités par le vent.

« Oui, dit Mila, c’est la cabane où les sachems sont rassemblés pour délibérer sur la mort de René. »

« C’est étonnant, repartit le prêtre balbutiant, car ce n’est pas encore : si tôt. »

Le cœur de Mila tressaillit; elle pressa involontairement le jongleur, qui la serra à son tour dans ses bras. à

« Pas encore si tôt? dit Mila, mais c’est... »

« La douzième nuit, pendant la lune des chasses, » dit le prêtre.

« Je croyois, répondit Mila, que c’étoit la treizième ? »

« Je sais mieux cela que toi, repartit le jongleur ; il y a douze roseaux dans la gerbe: nous en retirons un chaque nuit. »

«Cest fort bien imaginé, dit Mila, et René sera tué quand tu retireras le dernier? » — « Oui, dit le prêtre; et il sera tué le premier tous. »

Le prêtre voulut ravir un baiser à Mila, qui, au lieu de ses lèvres, lui présenta l’essence de feu. « J’aimerois mieux l’autre coupe, » dit le jongleur.

« Mais, reprit Mila, tu dis que René sera tué le premier de tous : on tuera donc d’autres chairs blanches! » — « Eh, certainement! dit le jongleur, riant de la simplicité de Mila; cela sera d'autant plus admirable, qu’ils seront assemblés comme un troupeau de chevreuils pour regarder les grands jeux. »

« Oh! comme j'y danserai avec toi! s’écria Mila, appliquant, avec le dégoût de la nature, mais l’exaltation de l'amitié, un baiser sur le front du jongleur, je n’avois pas entendu parler de ces grands jeux! J'aime tant les jeux! »

«Toutes les nations qui ont juré le secret, dit le jongleur, se rendront aux Natchez. Outougamiz le Simple a juré comme les autres ; nous le forcerons de tuer son René. »

Mila se lève, s’arrache aux bras du prêtre, qui tombe et dont le front va frapper la terre. Cet homme eut une idée confuse de la faute qu'il venoit de commettre; mais, l'ivresse l’emportant, il s’endormit.

Mila cherche Céluta; elle l’aperçoit seule assise à l'écart; elle Jui

dit: « Tout est découvert; les blancs seront massacrés aux grands jeux : ton mari périra le premier. »

L'épouse de René est prête à s'évanouir ; son amie la soutient : « Du courage, dit-elle ; il faut sauver René. Je cours au fort avertir Chépar. Toi, va chercher Outougamiz. »

«Arrête, s’écrie Céluta ; qu’as-tu dit? avertir Chépar! Malheureuse! ton pays! »

Ces mots retentissent dans le cœur de Mila ; immobile, elle fixe ses regards sur sa sœur, puis s’écrie : « Périsse la patrie qui a pu tramer un complot si odieux! Ce n’est plus qu’un repaire d’assassins. Je cours

les dénoncer. »

Céluta frémit : « Mila, dit-elle, songe à ta mère, à ton père, à moi, à Outougamiz. Ne vois-tu pas qu’en prévenant un massacre, tu ne le

fais que changer en un meurtre beaucoup plus terrible pour toi? »

Mila frémit; elle n’avoit pas aperçu cet autre péril; mais tout à coup : « Je ne m'attendois pas, lorsqu'il s’agissoit de la vie de René, que tu serois si calme; que tu balancerois prudemment, comme un sachem, le bien et le mal, »

« Femme, reprit Céluta avec émotion, quel que soit ton cœur, tu ne m'apprendras pas à aimer; mais ne crois pas non plus m’aveugler : je serai maintenant aussi malheureuse que mon frère et aussi discrète que lui. Je sais mourir de douleur : je ne sais pas perdre ma patrie.»

Miia embrasse Céluta, « Pardonne-moi, dit-elle, je suis trop au-dessous de toi pour te juger. »

Mila raconte à sa sœur comment elle a surpris la foi du jongleur. Géluta blâme doucement son amie : « On ne fait pas impunément ce qui n’est pas bien, lui dit-elle; quand il n’y auroit que le tourment du secret que tu viens d'apprendre, secret dont tu réponds à présent devant ton pays, ne serois-tu pas déjà assez punie ? »

Mila et Céluta se déterminèrent à aller trouver Outougamiz : elles le rencontrèrent sur le bord du fleuve, loin de la chasse, à laquelle il n’avoit pris aucune part. En voyant s’avancer les deux femmes, Outougamiz, pour la première fois, fut tenté de s’éloigner.-Que pouvoit-il leur dire? N'étoit-il pas aussi malheureux qu’elles? Céluta lui dit en l'abordant : «Ne nous fuis pas; nous ne te demandons plus rien ; nous connoissons tes malheurs. Mon frère, je ne t’accuse plus; je t’admire : tu es le génie de la vertu comme celui de l’amitié.» Outougamiz ne comprit pas sa sœur.

« Pleurons tous trois, dit Mila, nous savons tous trois le secret. »

« Vous savez le secret! s'écrie d’une voix formidable le jeune Indien. Qui vous l’a dit? Ce n’est pas moi! je n'ai pas menti au Grand-Esprit !

je n'ai pas violé le serment des morts! je n’ai pas tué la patrie! » Et, plein de l’effroi du parjure, il échappe aux bras dans lesquels il eût voulu mourir. Mila vole sur ses pas sans le pouvoir rejoindre. Géluta, abandonnée, se jette dans une pirogue avec des chasseurs qui repassoient le fleuve, et regagne sa cabane.

Un ami qui disparoît au moment d’un grand danger laisse un vide immense : Céluta appelle sa sœur en approchant de sa demeure ; aucune voix ne lui répond : Mila n’étoit point rentrée sous le toit fraternel, Géluta pénètre dans la cabane ; elle en parcourt les différents réduits, revient à la porte, regarde dans la campagne et ne voit personne. Accablée de fatigue, elle s’assied près du foyer, tenant sa fille dans ses bras. Là, se livrant à ses pensées, elle est encore moins oppressée par le péril du moment que par le souvenir de la lettre de René. La sœur d’Outougamiz n’étoit point aimée, elle ne le seroit jamais! Et c’étoit celui qu'elle adoroit, celui qu’elle cherchoit à sauver aux dépens de ses jours, qui lui avoit fait ce barbare aveu! Céluta se trouvoit tout à coup jetée hors de la vie : elle sentoit qu’elle s’enfonçoit dans une solitude, comme l'être mystérieux qui avoit trop aimé René.

Le maukawis chanta le coucher du soleil, le pois parfumé de Ja Virginie éclata à la première veille de la nuit, la fin de la nuit fut annoncée par le cri de la cigogne, et l’amie de Céluta ne revint pas. L’aube ouvrit les barrières du ciel sans ramener la nymphe, sa compagne fidèle : couronnée de fleurs, Mila paroissoit chaque matin comme la plus jeune des Heures ; précédant les pas de l’Aurore, elle sembloit lui donner ou tenir d'elle ses charmes et sa fraîcheur.

Quand Céluta vit poindre le jour, ses alarmes augmentèrent : que pouvoit être devenue sa sœur ? Une pensée se présente à l'esprit de Ja fille de Tabamica : en demeurant avec Géluta, Mila n'habitoit point sa propre Cabane ; la cabane de Mila étoit celle d'Outougamiz. N'étoit-il pas possible qu'Outougamiz eût voulu retourner à ses foyers, et que son épouse y fût rentrée avec lui?

Céluta passa à son cou l’écharpe où étoit suspendu un léger berceau : elle place dans le berceau cet enfant voyageur qui sourioit par-dessus l’épaule de sa mère. Elle sort, elle arrive bientôt au toit qui lui rappelle de si doux et de si tristes souvenirs; c’étoit là qu’elle habitoit, avec Outougamiz, lorsque René la vint visiter; c'étoit par la porte entr'ouverte de cette cabane qu’elle avoit aperçu l'étranger dans le buisson d’azaléa. Gomme le cœur lui battit lorsque le guerrier blanc s’assit auprès d'elle? Avec quelles délices elle prépara le festin du serment de l’amitié! Gu’ils sont déjà loin, ces jours qui virent naître un amour si tendre! Doux enchantements du cœur, projets d’un bonheur

sans terme et sans mesure, qu'êtes-vous devenus? Gabane qui protégeñtes la jeunesse d'Outougamiz et de Céluta, serez-vous changée comme vos maîtres? aurez-vous vieilli comme eux?

Qui, cette cabane n'étoit plus la même; depuis longtemps inhabitée, elle étoit vide et sans génies tutélaires : quelques petits oiseaux y faisoient leurs nids, et l'herbe croissoit alentour.

Environnée d’assassins, abandonnée de tous ses amis, livrée sans défense à l'amour impur du tuteur du soleil, accablée du malheur et de l'indifférence de René, Céluta ne désiroit plus qu'une tombe popr s'y reposer à jamais. Comme elle s'éloignoit de la cabane, où elle n’avoit trouvé personne, elle aperçut Adario, qui cheminoit lentement, traînant ses lambeaux et s'appuyant sur le bras d'Outougamiz; elle fut frappée de terreur en remarquant que Mila n'étoit pas avec eux, Le vieillard penchoit vers la terre; le poids du chagrin paternel avoit enfin courbé ce front inflexible : Adario n’étoit plus qu’un mort resté quelques jours parmi les vivants, pour se venger.

Céluta s'avança vers lui. «Te voilà, ma fille, lui dit-il d’une voix pleine d’une douceur inaccoutumée ; j'allois chez toi, mais puisque nous sommes auprès de la cabane de ton frère, arrètons-nous là. Le vieux chasseur commence à trouver la course un peu longue; il se repose partout où il rencontre un abri. »

Touchée du changement du vieillard, et attendrie par sa bonté, Céluta entra avec son frère et son oncle dans la cabane déserte. Is furent obligés de s'asseoir sur le sol humide : « C'est ma couche de tous les jours, dit Adario; il faut que je m'habitue à la terre. »

Incertain, pour la première fois de sa vie, le sachem avoit Pair de rassembler ses pensées, de chercher ses paroles. Outougamiz, se réveillant comme d’un songe, et reconnoissant le lieu où il étoit, dit en secouant la tête : « Adario, tu n’es pas prudent de m'avoir amené ici : tu veux que je tue René, et c’est ici même que je lui ai juré une amitié éternelle. J'ai juré depuis, il est vrai, que je le tuerois; mais, dis-moi, auquel des deux serments dois-je être fidèle? N'est-ce pas au premier ? »

© « C'est à ta patricque tu as fait le dernier, répliqua Adario, et tu l'as prononcé sur les os de tes aïeux. »

« Sur des ossements apportés par le jongleur, répondit Outougamiz ; mais étoient-ce ceux de mes ancêtres ? J'ai voulu connoître la vérité. Je suis allé cette nuit sur la tombe de mon père; je me suis couché sur le gazon; j'ai prêté l'oreille : mon père étoit dans sa tombe, car je l'entendois creuser avec ses mains pour venir vers moi. La couche de poussière entre nous deux n’étoit pas plus épaisse qu'une feuille de

platane, Je sentois mon cœur refroidir à mesure que le cœur du mort s'approchoit de ma poitrine; il me communiquoit ses glaces. J'étois calme et heureux : c'étoit comme le sommeil. »

«Insensé! s'écria Adario, ton amitié t'égare, »

«Pour ce mot-là, dit Outougamiz, ne le prononce jamais, Adario : tu n'entends rien à l'amitié, Si tu voulois appeler encore mon père en témoignage contre moi, tu te tromperois, Car il a reçu mon sérment d'amitié dans cette cabane, ainsi que cette femme que tu ne daignes seulement pas regarder, et qui pleure... Je vois René: il vient réclamer, en ce lieu même, le serment que je lui ai fait. Le Manitou d'or s’agite sur ma poitrine : non, mon ami! non, mon frère! je ne renie point mon serment! Approche, que je le renouvelle entre tes mains, entre celle de ma sœur : Je te jure... »

« Impie! s'écrie Adario, lui portant une main ridée à la bouche: crains que la terre ne te dévore comme l'onde a englouti Mila. »

« Mila ! » dirent à la fois le frère et la sœur.

« Oui, Mila, répète Adario d'une voix inspirée : elle a su le secret, et elle a péri! »

Outougamiz reste pétrifié; Céluta inonde la terre de ses larmes. Adario, un bras levé entre son neveu et sa nièce, semble encore proférer le mot qui vient de les anéantir : elle a péri!

Outougamiz se lève, prend sa sœur par la main, la contraint de se lover, la regarde quelque temps en silence, et lui dit : « Il ne sera plus aimé, René! le seul cœur qui t'aimât encore, le seul qui te voulût sauver, le seul qui protestät de ton innocence, à cessé de battre; car Ma sœur el moi nous doutons; nous sommes sans force, nous ne savons nous décider ni pour la patrie ni pour l'amitié. Céluta, j'ai perdu ma femme, tu as perdu ta compagne, celle qui t'a suivie à la cité des blancs, qui t'a soignée dans mon absence, qui t'a soutenue dans l'absence de cet autre que nous allons tuer, Mila morte! René mort! sa petite fille va bientôt mourir! Chactas, qui s'en va aussi! Céluta, resterons-nous seuls ? »

Géluta ne pouvoit répondre, Outougamiz se tourne vers Adario, toujours assis à terre, 11 lève son casse-tête, et dit : « Qui a tué Mila ?»

« Athaensic, répond froidement Adario; l'esprit de malheur la saisie : elle s’est elle-même précipitée dans le fleuve. »

«Si je savois, reprit le jeune sauvage les dents serrées, qu'un homme eût porté la main sur Mila, fütil mon propre père... Et puis j'irois trouver Chépar et me mettre à la tête des chairs blanches.»

Adario, se levant indigné, et secouant ses lambeaux : «J'ai cru, infäme, que tu n’en voulois qu'à mes cheveux blancs; je te les livrois

LES NATCHEZ: h61

avec joie afin do L'ongager à garder lo secret, à sauver la patrie, Je” me disois : Il lui faut une libation de sang pour satisfaire au premier

ï serment qu'il a fait, qu'il la puise à mes veines! Mais que l'ombre même de la pensée de trahir ton pays ait pu passer dans ton lâche cœur !... Rotire-toi, scélérat! je te vais livrer aux sachems, qui te vou loient faire périr avec ta sœur lorsqu'ils ont appris l'indiscrétion du prêtre. J'avois juré de votre vertu, je m'étois engagé pour elle; je venois dernander à Géluta le serment du secret : vous êtes deux traîtres, et je vous abandonne, »

Adario fait un mouvement pour se retirer ; Géluta l'arrôte, « Désospérez de moi, lui dit-elle, mais non pas d'Outougamiz, »

« Et pourquoi, dit celui-ci, veux-tu qu'il espère de moi? Oui, je sauverai mon ami, si l'on ne me prévient par ma mort, »

« Allons, dit Adario, épouse fidèle, ami généroux, révélez le secret à René ! livrez ensuite votre pays aux étrangers, mais, dignes enfants, songez qu'avant cette victoire il faut avoir incondié nos cabanes, il faut avoir égorgé vos proches et vos amis, il faut avoir arraché un à un les cheveux de la tête d'Adario, il faut avoir fait de son crâne la coupe du festin de René, »

Pendant ce discours affreux, Géluta ot Outougamiz ressembloient à deux spectres. Adario s'approche de sa nièce, « Ma Céluta, lui dit-il, faut-il qu'Adario tombe à tes pieds? parle, et tu le verras à tes genoux, celui qui n'a jamais fléchi devant personne, Mon enfant! Hené doit mourir quelque jour, puisqu'il est homme; mais ta patrie, si tu le veux, ta patrie peut être immortelle, Ta cousine! ma pauvre fille, w'a-t-clle pas perdu son fils unique, et ne sais-tu pas par quelle main? N'ai-je pas arraché ma postérité, pour qu'elle ne poussat pas des racines dans une terre esclave? Regarde-moi, ot 68e dire qu'il ne m'en a rien coûté! ose dire que mes entrailles déchirées ne saignent plus, que la plaie que je lour ai faite est guérie! S'il reste des enfants libres aux Natchez, Céluta, ils te devront leur liberté; ils te souriront dans les bras de leur mère; les bénédictions t’accompagneront quand tu traverseras les villages de ta patrie; les sachems 80 rangeront avec respect sur ton passage; ils s'écrieront : Faites place à Gélutal Ces moissons florissantes, c'est toi qui les auras semées; ces cris de joie et d'amour, c'est toi qui les exciteras, Qu'est-ce que le sacrifice d’une passion, que le temps doit éteindre, auprès de ces plaisirs puisés dans la plus grande des vertus? Peux-tu balancer? peux-tu consentir à n'être qu'une femme vulgaire dans ta passion, qu'une femme Cimis nelle dans ta conduite, quand tu peux te donner en exemple à l'univers? »

- Outougamiz avoit écouté dans un sombre silence ; Céluta paroissoit suspendue entre la mort et la vie. «Que veux-tu de moi ? » dit-elle d’une voix tremblante. — «Un serment pareil à celui de ton frère, répond Adario : jure entre mes mains que tu garderas le secret: que tu ne le révéleras pas au coupable qui le divulgueroit, à un homme dont tu ne possèdes pas même l’amour, et qui te trahissoit comme la patrie. »

Ces mots entrèrent profondément dans le cœur de Céluta ; mais la noble créature, s’élevant au-dessus de son malheur, répondit : « Pourquoi supposes-tu que je ne possède pas le cœur de mon époux? croistu par là me déterminer à l’immoler à ma tendresse méconnue ? Si iené ne m'aime pas, c’est que je ne suis pas digne de lui ; c’est une raison de plus de le sauver, et, par mon dévouement, de mériter son amour. »

Elle s'arrête, car ses larmes, qu’elle avoit retenues, et qui couloient intérieurement, l’étouffoient: « Adario, reprit-elle, tu es ingrat : René, à la cité des blancs, proposa sa tête pour latienne.… »

« Ne crois pas ce mensonge, dit Adario en l'interrompant; cette scène étoit arrangée entre nos ennemis pour nous inspirer plus de confiance dans un traître. »

« Malheureux René! s’écria Céluta, quel fatal génie fait méconnoître jusqu’à ta vertu ! »

« Céluta, dit Adario, le temps s'écoule. Les jeux vont être proclamés ; es-tu amie où ennemie? Déclare-toi ; range-toi du côté des blancs, ou jure le secret. »

La sœur d'Outougamiz regarde autour d'elle: elle croit entendre des voix lamentables sortir des bocages de la mort; la fille de René gémit dans son berceau. Après quelques moments de silence : « Voici l'arrêt, » dit Céluta. Adario et Outougamiz écoutent.

«Mon frère a pu jurer, parce qu’il ne savoit pas à quoi l’engageoit son serment : moi, qui Connois d'avance les conséquences de ce serment, je serois une femme dénaturée si je le prononçois. Je ne jurerai donc point, mais pour te consoler, Adario, sache que si ma vertu ne me fait garder le secret, tous les serments de la terre seroient inutiles.»

En prononçant ces mots, Céluta parut transfigurée et rayonnante : « C’est assez! s’écrie Adario pressant sur son sein la main de cette femme, je suis satisfait, les sachems le seront. Tu viens de faire un serment plus redoutable que celui que je te demandois, »

Adario retourne au conseil des sachems, et Outougamiz prête encore :

au vieillard l’appui de son bras. Céluta reprend le chemin de la cabane P

de René : son âme étoit comme un abîme où les chagrins divers rou-

loient confondus.

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